‹ Tournebut, 1804-1809Chapitre 95 sur 115 · Reascigaemeats particuliers · texte numérisé non relu

Reascigaemeats particuliers

MADAME DE VAUBADON 321

longtemps, ou connaissait en haut lieu ses intrigues royalistes : un ordre d'arrestation allait être lancé contre elle et contre d'Aché qu'on l'accusait d'avoir pour amant ». — « Vous comprenez, ajouta-t-il, que l'empereur est aussi clément que puissant, qu'il a l'horreur des supplices et ne désire que concilier, mais qu'il doit, à tout prix, anéantir le renfort que donne à l'Angleterre les agitations du littoral. Rachetez votre passé; vous connaissez la retraite de d'Aché; faites-le sortir de France : on saura l'empêcher de rentrer; mais on veut avoir la certitude de son embarquement et on vous fournira des agents qui puissent en témoigner1. »

Ainsi on aurait amené Mme de Vaubadon à l'idée de révéler la retraite de d'Aché, en lui certifiant qu'il s'agissait seulement de le faire passer en Angleterre; les faits ne permettent guère d'admettre cette version édulcorée. Après le drame particulièrement odieux que nous allons raconter, tous ceux qui y avaient été mêlés cherchèrent à se créer, tant bien que mal, un alibi moral et à rejeter sur des sous-ordres l'horreur d'un crime qui avait été longuement et savamment préparé. Fouché, lui-même, que peu de souvenirs tracassaient, était hanté par celui-là; aussi s'attribuait-il dans l'aventure un rôle aussi chevaleresque qu'inattendu : à l'en croire, d'Aché, aux abois, aurait tenté une démarche extrême ; cet homme qui, depuis l'affaire de Georges, dépistait avec tant de bonheur tous les espions de

1. Le meurtre du baron d'Aché, vérités historiques opposées aux fictions des romans, Bayeux 1869.

32* TOUHNEBUT

France, se serait, de son plein gré, présenté inopinément chez le minisire de la police pour s'effGrcer de le convertir aux doctrines royalistes! Fouché se serait montré, «fans cette circonstance, d'une loya'até Sgale à la folie de son visiteur : — « Je ne Yeux pas, aurait-il dit, abuser de votre témérité et vous faire arrêter hic et nunc : je vous donne trois jours pour sortir de France; pendant ce délai je vous ignorerai complètement ; le quatrième jour, je déchaînerai mes agents contre vous, et, si vous êtes pris, vous en subirez toutes les conséquences. »

Le fait est honorable, mais il est faux, à n'en pas douter; outre qu'on se représente mal ce conspirateur venant s'offrir, sans raison aucune, à celui qui le traque depuis si longtemps, il est bien difficile de s'imaginer qu'une telle rencontre eût pu avoir lieu sans qu'il en fût fait mention dans la correspondance : aucune des lettres échangées sur le cas de d'Aché, entre le ministre et les préfets, ne fait allusion à cette visite : elle semble si en dehors du caractère et de l'un et de l'autre qu'il faut la reléguer au rang des légendes dont Fouché tenta de couvrir quelques-unes de ses perfidies. Il reste certain qu'un piège fut tendu à d'Aché; que Mme de Vaubadon en fut l'instrument direct; que le sénateur Pontécoulant servit d'intermédiaire entre le ministre et la femme; mais à qui revient l'invention du stratagème que tous ont cherché à passer au comptu d'un hasard malheureux ? On l'ignore : le simple exposé des faits montrera que toub trois étaient dignes de l'avoir combiné.

MADAME DE VAUUADOiN 323

Mme de Vaubadon avait été, la rumeur publique l'assurait, la maîtresse de d'Aché; mais elle ignorait où, pour l'instant, il était terré. Dans les derniers jours d'août 1809, elle partit de Caen pour bayeux : elle allait s'informer auprès de son amie, MUe Duquesnay de Montfiquet, si d'Aché était dans la région et chez qui il séjournait. M11* de Montfiquet, sachant Mme de Vaubadon des intimes amies du proscrit, répondit, sans préciser davantage, que depuis assez longtemps il habitait, en effet, la viïle et qu'elle l'allait voir chaque semaine. Les choses en restèrent là et, après quelques visites, Mma de Vaubadon reprit, le soir même, la voiture publique de Caen1.

On sut depuis que, le lendemain, elle recevait chez elle, rue Guilbert, Pontécoulant avec lequel elle s'entretint longuement : il fut convenu qu'elle livrerait d'Aché ; en revanche Fouché payerait ses dettes et lui assurerait une pension : mais elle mettait à ce marché une condition singulière : elle se refusait '< d'agir de connivence avec l'autorité et elle ne s'engageait à tenir sa promesse que si l'on mettait à sa disposition, en la rendant complètement indépendante, un sous-officier de gendarmerie dont elle se réservait le choix et qui obéirait aveuglément à ses ordres, sans avoir aucun

i < M"" de Vaubadon flt deux voyages à bayeux pour déterminer le uC'part, non seulement de d'Aché, mais encore de sept autres...

« La dame a dû écrire à Paris à quelqu'un qui s'y trouvait, afin de l'engager à se fier à elle et à venir ici. » Archives du Calvados, — Lettre de Caiïarelli à RéaL

324 TOURNEBDT

rapport à rendre à ses chefs 1 ». Peut-être la malheureuse espérait-elle pouvoir rester maîtresse de la vie de d'Aché et le sauver par quelque subterfuge, tout en gagnant la prime promise ; mais elle avait affaire à Pontécoulant, à Real et à Fouché, trois forts joueurs contre lesquels on trichait difficilement : ils acceptèrent les conditions de Mme de Vaubadon, soucieux seulement de tenir d'Aché et bien résolus à le supprimer « sans autre forme de procès », dès qu'ils sauraient où le prendre2.

Le jeudi 5 septembre, Mme de Vaubadon reparut à Bayeux; elle vint trouver Mlle Duquesnay de Montfiquet et lui exposa combien était imminent le danger que courait d'Aché, l'adjurant delà mettre en rapport avec lui pour le sauver. Nous suivons ici la version d'un ami de la famille de Mme de Vaubadon qui, dans ce récit, a cherché à innocenter cette femme, sinon de la trahison, du moins du crime qui en fut la suite3.

Mlle de Montfiquet avait grande confiance en la

i. Renseignements particuliers. Nous citons ici textuellement un récit très circonstancié.

2. « M. Daigremont Saint-Monvieux, maire de Caen, se trouvant un jour à Paris, demanda quelques explications sur cette affaire au comte Real qui lui répondit : « Je vais mettre à diner près de vous le directeur qui a conduit toute l'affaire et le charger de vous la raconter. » Il tint parole et ce personnage dit à M. Saint-Monvieux * Depuis Ion-temps M"" de Vaubadon est à notre solde : nous l'avons chargée de faire arrêter d'Aché : nous lui avons laisse carte blanche, sans rien préciser, l'assassinat moins que toute autre chose. Je vous montrerai toute la correspondance si •vous le désirez. M. de Saint-Monvieux n'accepta pas. » Renseignements particuliers.

3. M. I,e Senécal avait connu M. de Vaubadon jusqu'à sa mort survenue en 1838. \\ était depuis longtemps avec lui en relation!

MADAME DE VAUBADON 325

loyauté de son amie, mais elle croyait beaucoup moins à sa discrétion et elle se refusa obstinément à conduire chez d'Àché Mme de Vaubadon. Ceile-ci, craignant qu'on agît sans elle, revint à la charge; mais elle se heurta à un parti pris de silencfe qui rendait toute insistance inutile. Désolée d'avoir peutêtre éveillé des soupçons qui pouvaient avoir pour résultat la disparition de d'Aché, elle résolut de ne pas quitter la place.

— « Je ne veux pas, dit-elle à son amie, me montrer dans Bayeux; je vais coucher chez toi.

— Mais je n'ai qu'un lit.

— Je vais coucher avec toi... »

Pendant la nuit, comme les deux femmes, préoccupées, ne pouvaient prendre le sommeil, Mme de Vaubadon changea de tactique :

— « Tu n'as aucun moyen de le sauver, insinuat-elle; moi, toutes mes mesures sont prises : j'ai à ma disposition un bateau qui, pour 8 à 900 francs, le transporterait en Angleterre; j'ai un homme pour le conduire à la mer et deux marins pour diriger le bateau. Si tune veux pas m'indiquer sa retraite, donne-lui au moins un rendez- vous où mon guide le prendrait. Si tu refuses, il peut être arrêté demain, jugé, fusillé, et la responsabilité de sa mort retombera sur toi !. »

presque quotidiennes. Or le mari abandonné avait conservé pour la femme coupable une sorte d'indulgence attendrie et le récit de Le Sénécal n'est que l'écho du vieux gentilhomme qui cherchait à s'illusionner soi-même sur celle qu'il avait aimée. Aussi cette brochure doit-elle être consultée avec la plus grande précaution : elle est, d'ailleun», extrêmement rare.

Page 1