‹ TournyChapitre 103 sur 494 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

« Le plus grand bonheur d'un peuple, c'est d'avoir un bon roi. L'Espagne jouit de ce bonheur et le tient de la France. Qui eût jamais pensé que l'Espagne eût pu s'acquitter d'un pareil bienfail? Elle a droit de s’en flatter aujourd'hui, en vous rendant, Madame, à la France, pour perpétuer le sang de ses rois.

« Tant de larmes versées sur votre passage jusques aux limites des deux royaumes, et les acclamations de joie qui, depuis ces limites, n'ont cessé de vous accompagner prouvent en même temps combien l’un croit donner et l’autre recevoir.

« Vous avez été attendrie, Madame, par ces pleurs,et vous l'avez été sans faiblesse, comme il vous convenait de l'être. Vous n'êtes pas sans doute moins sensible aux mouvements de notre allégresse. Elle est telle, qu'après l’heureuse conservation de notre monarque, que nous avons tant craint de perdre, nous ne connaissons point de bonheur plus grand que celui de vous posséder.

« Si quelque chose, Madame, peut vous flaitter davantage, c’est la tendre impatience avec laquelle vous attend, à côté du trône, un Jeune prince plus aimable encore par les dons de la nature que par tout l'éclat qui l’environne.

«Allez, Madame, jouir de cette brillante destinée, dont vos vertus vous rendent aussi digne que votre naissance. Puisse la félicité qu'elle vous’ promet n'être jamais altérée par d’autres peines que celle de ne pouvoir répandre autant de bienfaits que votre bon cœur vous en donnera de désirs. Que la ville de Bordeaux et son Académie Royale de Belles-Lettres seraient heureuses, si elles

1. B. M., Bordeaux, Bernardau, Epicilège 713, t. I, n° 15, p. 4.

LA RÉCEPTION DES PRINCESSES 73 pouvaient avoir assez de part à vos bontés pour vous. causer quelques-unes de ces peines !. »

Le compliment était joli bien qu'un peu fade, comme les toiles peintes de Servandoni, comme les inscriplions de Venuti, comme les galanteries qui s'étaient dites à l'opéra. L'ensemble témoignait d'un excès de recherche, d'une affectation de zèle un peu trop poussée de la part d'un homme de grand mérite, qui, dans le fond, n'avait rien du courtisan.

Le départ de la princesse avait élé fixé au 31 janvier. Le cortège devait se rendre en bateau , de Bordeaux à Blaye. Tous les équipages nécessaires élaient déjà rendus dans celte localité, quand un fort vent du nord s'éleva rendant impossible la traversée ?. Force était d'attendre. De peur d'un trop long retard, l'intendant décida de changer l'itinéraire. On se contenterait de passer la Garonne en face de Bordeaux, et l’on atteindrait la Dordogne, par la voie de lerre, à Saint-André-de-Cubzac. Quand tous les carrosses disponibles eurent été amenés à Lormont, le temps changea brusquement de nouveau. Quand la princesse s'embarqua, le 1* février, dans la Maison navale tendue de velours cramoisi et dorée comme un char triomphal*, la marée était bonne et Île calme était parfait. Tourny revint alors à son premier projet; Lormont fut dépassé et l’on continua en bateau jusqu'à Blaye. Il avait fallu envoyer un contre-ordre aux équipages qui s'élaient rendus à Lormont.

Le voyage s’effectua d'une façon parfaite. Quand la Maison navale passa devant les Chartrons, la dauphine se leva de sa place et parut sur la galerie. L'intendant, qui avait l'honneur de se trouver alors auprès d'elle, se fit un plaisir de lui montrer « tous les objets qui pouvaient mériter quelque attention le long des Chartrons ». Elle en parut donner beaucoup, dit la chronique, à la beauté du port, qu'on lui avait fait admirer déjà de l'hôtel des Fermes et du bastion le plus avancé du Château-Trompetle.

1. B. M., Bordeaux, fonds Lamontagne, carton xxxr, pièce 1. À rapprocher le sonnet composé par l'abbé Guasco, en l'honneur de la dauphine, B. M., Bordeaux, fonds Lamontagne, carton xvi, pièce 29.

2. Tourny en écrit aussitôt à d’Argenson, A. D., Gir., C 3638, 30 janvier 1745. Voir, sur le même sujet, B. M., Bordeaux, Bernadau, Spicilège, 713, t. I, n° 15,

p. 8, sqq.

3, La Maison navale est décrite longuement dans À, C.; Bordeaux, E E 23-24.

Quelque temps plus tard, dans la narration qu'elle donna du voyage, la Gazette de France rapportait qu'a Bordeaux, en particulier, la dauphine avait été reçue magnifiquement !. Dès le 4 février 1745, d'Argenson informait Tourny que le roi avait élé satisfait : « Il revient continuelleñent au roi, lui écrivaitil, des témoignages qui laisseraient seulement à désirer à Sa Majesté que vous ne vous fussiez pas tellement abandonné à volre zèle, que vous n'eussiez consulté un peu plus vos forces ?. » D'Argenson avait presque raison d'introduire, dans son éioge, une petite réserve touchant l'excès de zèle du marquis.

VW. — Le Voyage des Infantes. *

Trois ans plus tard, un nouveau passage de princesses était annoncé.

L'infant don Philippe, une fois mis en possession de ses duchés italiens, sa femme et sa fille voulurent aller le rejoindre en passant par la Cour de France. Venant d'Espagne, elles avaient, elles aussi, à traverser la généralilé de Bordeaux. Le comte de Noailles fut choisi pour les accompagner.

Comme les princesses voyageaient incognito, l'intendant n'eut pas à s'inquiéter de la décoration. On lui demandait seulement de se procurer Ges relais et de pourvoir au service de la Bouche. Les frais furent supportés par le Trésor royal; l'intendant n'eut qu'à puiser dans la caisse du commis de la recette générale.

La question de l'itinéraire semble avoir été la plus difficile à résoudre ; elle fut longtemps débattue entre les intendants. Celui

1. Madame de Grancey ne manque pas d'en informer son frère, par sa lettre du 26 février 1745. A. P., comte de Grancey.

2. A. D., Gir., C 3638, lettre de d'Argenson à Tourny, 4 février 1745. Cf. autre lettre de félicitations, émanant du ministre de la province, A. N., O1 506, 17 mars 1745. IT y est dit : « Le Roi a paru très satisfait des fêtes données à Bordeaux pendant le séjour de Madame la Dauphine. J'ai reçu la relation que vous m'en avez envoyée. Le zèle que vous avez montré en particulier dans cette occasion, votre vigilance et votre application à donner à propos tous les ordres nécessaires... n'ayant rien laissé à désirer, je me suis fait un grand plaisir d'en informer Sa Majesté. »

3. Voir sur le voyage des Infantes les liasses des Archives de la Gironde C 3639, C 3640, G 3641 et C 3642.— Voir aussi Brives-Cazes, Passage des princesses, dans les Acles de l’Académie de Bordeaux, 3° série, 46° année, 1884, p. 139 à 172.

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