II. — Justice de Paix
La justice, telle que Tourny l'exerce à Bordeaux, est essentiellement une justice de paix !. Tandis que les Cours ont toujours tendance à multiplier les procès, pour grossir leurs revenus par les épices, le marquis s'efforce essentiellement, et par préalable, de concilier à l'amiable les parties. Aussi le public lui en est-il reconnaissant, et le prend-il volontiers pour Juge. ;
Tournÿ se tient sur la réserve dans les causes les plus délicates, comme ferait un directeur de conscience, un père de fainille ou un tuteur que l'on consulterait. La dame Françoise Grenier, veuve d'un sieur Thomas de Nérac, lui adresse, un jour, un placet contre un nommé Lamothe : le fils de la dame a séduit la sœur du sieur Lamothe, lequel se répand en injures et en menaces contre le séducteur. L'intendant répond par de bons conseils et sans recourir aux voies de droit : « J'ai reçu, Madame, la requête au sujet des insulles et menaces qui vous ont été faites de la part du sieur Lamothe, pour vous obliger à consentir au mariage de sa sœur avec Monsieur votre fils qui l’a déshonorée. Comme les affaires de cette espèce sont presque toutes sujettes à de mauvaises suites qu'il est difficile à l'autorité même de prévenir, je crois que le plus sûr est d'en venir à la réparation, surtout lorsqu'il ne se trouve point dans le bien ni dans la condition une disproportion assez forte pour préférer le risque des événements. EE rarement arrive-t-il que, de façon ou d'autre, 1l n’y ait lieu à repentir quand on agit autrement. Je ne vois rien au surplus dans tout cela qui soit de ma compétence, et tout ce que je puis, c'est de charger mon subdélégué de mander de ma part ledit sieur Lamothe, et de lui dire que s’il fait encore parler de lui, il aura ordre sur-le-champ d'aller rejoindre son régiment ?. »
Le marquis est l'ennemi de la procédure; il est partisan de la
1. Voici le texte d'une dépêche à Tourny, A. N., 0511, 3 mai 1755, à propos de rixes de peu d'importance : « Si sur le compte que vous vous ferez rendre des circonstances de ces rixes, vous croyez pouvoir contenir celles des parties qui se trouveront avoir tort, vous aurez agréable de vous y employer pour un bien de paix, sans néanmoins interrompre le cours de la justice si une des parties insistait
à le suivre. » : ; 2. A. D., Gir., C 507, 10 novembre 1743, lettre de Touray à la dame plaignante.
simplification des écritures el des formalités. Un capitaine et un bourgeois se sont battus en duel. L'offenseur est mort. L'’offensé est coupable d'homicide; mais il a été contraint, pour sa défense, de mettre les armes à la main..Pour Tourny, l'affaire ne saurait donc aller plus loin; la cause n'a pas besoin d'être jugée. Au surplus, l’intendant demande au ministre de lui renvoyer le dossier, en vue de sa communication ullérieure au chancelier, « et ce, afin d'éviter les frais d’une seconde expédition !. »
Pour une affaire qui serait difficile à régler sur-le-champ, l'inténdant laisse faire le temps qui accommode bien toutes choses. Un conflit est ainsi évilé entre le guet de Bordeaux et les troupes bourgeoises. Il a suffi «d'un certain temps, pendant lequel la vivacité de part et d'autre s'amorlil ?. »
C'est seulement en désespoir de cause, quand tous les moyens de conciliation sont épuisés, que le débat proprement judiciaire doit s'ouvrir: c'est alors que l'intendant n'hésite plus à conseiller à la partie lésée d'entamer les poursuites. Un père a une conteslation avec son fils; on a tout fait pour les concilier; mais le père se dérobe sans cesse. Il ne convient plus à l’intendant de jouer simplement le rôle de médiateur. « Il ne peut plus être question de médiation, écrit Tourny; il ne reste au fils qu'à continuer ses poursuites devant les juges qui en sont saisis, ressource à la vérité ruineuse, d'autant qu'il a affaire à un père qui, comme 1l est aisé de le voir, est une espèce de fou, beaucoup plus digne d'habiter les petites maisons que de jouir de sa liberté au détriment et à la honte de ses enfants *. »