V. — Libourne, ville de Garnison
Pour saisir sur le vif l'intérêt que présente la simple question des étapes el quartiers, il n’est pas inutile de s'arrêter un instant à Libourne, qui est alors le type de la ville de garnison.
C'est miracle quand Libourne n'a pas de troupes à loger et qu'elle n’a pas de querelles ayec ces troupes. En plus de sa milice bourgeoise, dont elle est presque trop fière, elle reçoit de la milice provinciale, des gens de mer, des grenadiers et surtout des dragons qui sont les plus terribles et qui se succèdent presque sans interruplion. Pour parler seulement de l’armée régulière, Libourne voit passer en 1745 le régiment de Montmorin, en 1748 le Dauphin- Dragons, en 1755 le régiment d'Aquitaine, en 1756 de nouveau le Dauphin-Dragons ?...
Entre cavaliers et fantassins, entre militaires el civils, entre officiers el magistrats, entre dragons et milice bourgeoise, les conflits sont nombreux, et l'intendant a toutes les peines du monde à les apaiser. Les militaires sont si insolentset les civils si susceptibles. D'ailleurs la fortune est assez injuste à l'égard des derniers : quoi qu'ils fassent et quoi qu'ils endurent, ils ont loujours tort, même d’avoir raison. L'intendant qui est bien renseigné s'efforce de corriger l'attitude des militaires; mais, lui non plus, ne se fait pas toujours écouter; il en réfère, comme il peut, au commandant de la province où au ministre de la Guerre.
Dès 1744, une querelle éclate dans la milice bourgeoise, les officiers en cause négligent de se pourvoir devant Tourny *. Trois
ans plus lard, un nouveau conflit survient à l’occasion d’un pas-
sage de troupes. Un régiment se trouve mal reçu: il se plaint: on
1. Des abus nombreux sont relevés pour Agen et pour Libourne en particulier. Voir, pour Agen, le registre de délibérations B B 77. :
2. Cf. pour servir de contrôle, A. C., Libourne. B B 23, 2? novembre 1745: B B 2, 7 août 1748; C G 4!, octobre 1749, CHRRES du trésorier; B B 27,21 août 1752; B B 28: 16 juillet 1755 et 17 juin 1756.
3. Tourny s’en plaint dans une lettre transcrite dans le registre des jurades de Libourne, A. C., BB 33, 3 juillet 1744. :
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cherche le responsable à qui incombe le soin de préparer le logement. Tourny est obligé de trancher la question: «Lorsque le maire n'est point en ville et qu'il y vient une lroupe, les jurats doivent, en son absence, travailler à préparer le logement. S'il est de relour avant l'arrivée de l'officier qui précède la troupe pour recevoir le logement, c'est au maire à le faire d’après ce qu'a préparé le jurat; mais si le jurat a entamé l'opération avec l'officier avant l’arrivée du maire, il doit la consommer 1. »
\'oici maintenant les dragons d'Egmont. Les Jésuites ne veulent pas les avoir trop près d'eux. Ils se récrient quand on les installe dans la maison voisine. « Le prêtre qui ferait le saint sacrifice et les personnes qui servent dans l'église entendraient toutes les obscénités que .lesdits dragons pourraient dire, ce qui serail contraire à la bienséance et au bon ordre. » On cherche donc un autre logement ?
Arrive le Dauphin-Dragons. On refait pour lui les matelats, on renouvelle les paillasses, on s'efforce de contenter les cavaliers ; mais ils se montrent bien ingrats. Aux fêles qui ont lieu HEURES la naissance du duc d'Aquitaine, ils veulent avoir le pas sur la milice bourgeoise #. Quand est annoncée l'arrivée du marquis de Paulmy, ils veulent rendre tous les honneurs, et empêcher le corps de ville de présider à la réception. Tourny morigène le major des dragons, en même temps qu'il semble encourager le corps de ville à exercer la plénitude de ses droits 4. Quand arrive le marquis de Paulmy, le corps de ville réussit à supplanter le corps des officiers. Triomphe déplorable! Les militaires ne pensent qu'à prendre leur revanche et ils choisissent, pour se montrer, la fêle de la Saint-Jean. La Jurade, en robe et chaperon, se rend à la procession, précédée de la milice ‘bourgeoise. Le maire doit allumer le bûcher qui se dresse au milieu de la place. Quand:il arrive, le bûcher est déjà consumé; la cérémonie est manquée et le public
1. A. C., Libourne, BB 24, 22 février 1747, autre lettre transcrite de Tourny.
DEA: C., Libourne, BB 25, 24 septembre 1749. Les plaintes des Jésuites sont consignées dans le registre de délibérations.
3. A. C., Libourne, BB 27, 30 novembre 1753, lettre des maire et jurats à l’intendant de Tourny.
4. Dans la lettre où il encourage le corps de ville, Tourny fait allusion aux repré- sentations qu'il a faites par ailleurs. La lettre se retrouve dans le registre de délibérations, A. C., Libourne, BB 27, ? décembre 1753,
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murmure. Les coupables sont encore des officiers de dragons 3 Tourny recommande le calme aux jurats, tout en leur promellant satisfaction. Comme les officiers ne veulent pas faire d'excuses, l’intendant autorise les jurats à porter leurs plaintes au ministre d’Argenson ?.
Le régiment de cavalerie d'Aquitaine remplace enfin le Dauphin- Dragons. Lors de l'arrivée du nouveau régiment, le secrétaire de Tourny, Dupin, conseille aux consuls de lui trouver descasernes assez éloignées de celles des miliciens, « afin d'éviter les queretles qu'il pourrait y avoir entre les cavaliers et les soldats . »
Quelques mois plus tard, revient encore le Dauphin-Dragons, de fâcheuse mémoire. Les officiers se plaignent de leur logement et, le jour venu, ils renouvellent la mauvaise plaisanterie du feu de la Saint-Jean. Les tambours de ville appellent la milice aux armes, les dragons empêchent les tambours de rouler. Chaque fois que les consuls commandent à un tambour de battre la caisse, les dragons se font un jeu de le poursuivre, en le mettant en joue. Ils gardent prisonniers les quatre tambours pendant une demihéüre 5. Tourny ne peut encore qu'intervenir auprès du comte d'Hérouville qui blâme les officiers, tout en exhortant la Jurade à vivre avec eux en bonne intelligence f.
Tout le temps que dura l'administration de Tourny, Libourne n'eut pas de casernes. Mais il est sûr que le marquis songea à l'en doter 7. C'était l’un des moyens de mettre le civil à l'abri du militaire.
1. Le fait est exposé par le maire de Libourne, en séance de jurade, A. C., Libourne, BB 27, 26 juin 1754.
2. A. C., Libourne, BB 27, 12 juillet 1754, lettre de Tourny transcrite par la Jurade.
3. A. C.; Libourne, BB ?8, 16 juillet 1755, lettre de Dupin transcrite par la Jurade.
4. Mémoire des officiers transmis par Tourny et transcrit dans le registre de délibérations, A. ., Libourne, BB ?8, 13 juin 1756.
5. Procès-verbal de délibération, A. C., Libourne, BB ?S, 23 juin 1756.
6. Leitre du comte d'Hérouville, commandant la province, à la Jurade de Libourne. transcrite dans le registre de délibérations, A. C., Libourne, BB ?8, 28 juin 1756.