‹ TournyChapitre 165 sur 494 · V. — Les Achats de Grains · texte numérisé non relu

V. — Les Achats de Grains

Le besoin de secours immédiats se fit sentir en 1746. La récolte avait élé médiocre. Tourny avertit aussitôt le contrôleur général : « Je prévois, lui écrit-il le 27 septembre, que nous sommes menacés d'une disette, et que pour y parer, nous avons besoin de secours # » Machault ne veut pas croire à l'imminence du danger. L'intendant insiste : il préfère «en fait de la nourriture du peuple... manquer par le trop de précaulions que par le trop peu‘. » La crise s'annonce d'ailleurs par des prodromes trop certains. Tourny les reconnaît au cours de sa tournée en Sarladais et en Périgord : « Quelques pluies douces heureusement survenues avaient fait concevoir l'espérance que ce qui était sur les châtaigniers formant environ le quart d’une année commune viendrait à bien, et les blés nous avaient paru reprendre vigueur de façon à donner

1. A. D., Gir., C 1340, 27 novembre 1745, minute autographe de Tourny au maréchal duc de Biron.

2EAD Er; Gir., C 1340:

3. A. D.: Gir., C. 1341, 2 novembre 1751, arrèt du Conseil réduisant les amendes prononcées contre les Jacobins de Bordeaux, coupables d’avoir planté en vignes, sans permission, des terres à blé.

4. À. D., Gir., C 1372, 17 septembre 1746, lettre de Tourny au contrôleur général. €

5. À. D., Gir,, G 1372, 21 octobre 1746, lettre de Tourny au contrôleur gé-

néral,

passablement; mais il y a eu, depuis le premier de ce mois, tous les matins, de fortes gelées blanches, suivies d'un soleil ardent, qui font penser à tout le monde que les trois quarts de ces blés nous sont perdus, et qu'on ne doit plus s'attendre au dixième des châtaignes qu'on espérail!. » Le premier président partage les inquiétudes de l’intendant : « L'objet des grains, dit-il, me fait plus craindre que la descente des Anglais ?. »

Touten déplorant le mal, Tourny se montre heureux el fier d'avoir à le combattre. N’est-il pas arrivé de Limoges avec la réputation d'un « dieu tutélaire », d'un sauveur ? Ne va-t-il pas remporter en Guienne une nouvelle victoire, au bout de laquelle il trouvera, peut-être, une place de conseiller d'État ?

Pour inspirer confiance à Machault, et aussi pour lui donner une idée de son savoir-faire, 1] lui dit deux mots de son rôle en Limousin : « En 1738 que j'étais en Limousin, je prévis, dans le même mois où nous sommes, la disetle extrême à laquelle serait exposée cette généralité pendant l'hiver suivant, et jusqu'à Fa récolte. En conséquence, je déterminai M. Orry... de faire faire de très gros approvisionnements sur les fonds du Roï... Sans ces précautions, une partie de ses habilants eût péri de faim, au lieu qu'ils souffrirent très peu, et par le compte qui fut rendu, la recelle excéda de quelque chose la dépense, de façon que le Roï n'y perdit rien. Je n’ai l’honneur de vous rapporter ce fait que pour vous donner quelque confiance sur ce qui se passera sous mon administration, en pareille matière. » Le marquis continue, en notant les différences à relever entre la siluation d'une ville comme Bordeaux, d’une province comme la Guienne et celle du Limousin et de Limoges. Bordeaux et la Guienne sont peut-être moins difficiles à ravitailler, en dépit de la guerre. Le Limousin ne disposait d'aucune rivière navigable, pour le transport des grains, et Limoges ne comptait pas nombre de grands négociants, comme Bordeaux; c'est le Bordelais Beaujon qui a aidé Tourny à sauver Limoges. L'intendant ne le nomme pas, mais il à déjà mis dans ses intentions de faire appel à

1. A. D., Gir., CG 1372, 7 octobre 1746, lettre de Tourny au contrôleur général. 2: La propos est rapporté par Tourny dansune lettre du ? octobre 1746, adressée au contrôleur général, A. D,, Gir., C 1372. Le 7 octobre suivant, l'intendant

n'omettra pas encore de mentionner qu'il se concerte avec le pentes président pour les premières mesures à prendre,

tt. hlann dé at doit

dard srisliannnaé 5 Y SM

ltd près

ti on fn... li és dés à os dé 6 SLA né

son concours |. Il ne croit pas utile de ravitailler Bordeaux avec les blés provenant des cantons les plus proches, comme l'Agenais elle Condomois : « En fait de grains, on s'embarrasse plus qu'on ne s'aide de S'approvisionner dans son voisinage, Le grain qui est à portée arrive par le mouvement que l'intérêt lui donne, sans que l'autorité s'en mêle ?. » En outre le blé du voisin ne suffit pas à dissiper les inquiétudes, à calmer la défiance qui « double ou triple le mal de ce qui est réellement, » En temps de crise, il faut faire venir le grain du plus loin que l'on peut 8.

Avec une hâte extrème, sans altendre toujours l'approbation de Machault, comme s’il était sûr de lui-même et des bonnes leçons d'Orry, Tourny se porte à conclure, en secret, des marchés très importants, nolamment avec Beaujon !.

Trois sortes de marchés sont envisagées : ou bien le négociant sera laissé libre pour l'achat comme pour la vente et le gouvernement se bornera à lui verser une prime; ou bien le prix d'achat sera fixé, mais le négociant n'aura pas à répondre des conditions de la vente; ou enfin, le gouvernement se contentera de favoriser les opérations du négociant, qui pourvoira lui-même à son bénéfice. Tourny optait pour le troisième mode de contrat. Beaujon se montrait plutôl partisan du deuxième. Il offrait d'acheter sur les places de Calais, Dunkerque et Saint-Valéry 40 à. 50.000 boisseaux de grains pour 4 à 500.000 livres. Le boisseau étant acheté 8 L., il le revendait 10, en comptant une livre pour les frais de transport, une autre pour le bénéfice *. Finalement, ce fut la première solulion qui fut adoptée. Un certain nombre de négociants, dont Beaujon, s’associèrent. À condition d’avoir à conduire les

1. A. D., Gir., C 1372, 17 septembre 1746, lettre de Tourny au contrôleur général.

2. A. D., Gir., C 1372, 15 novembre 1746, lettre de Tourny au contrôleur général.

3. A. D., Gir., C 1372, 20 septembre 1746, lettre dé Tourny au contrôleur général.

4. La figure de Beaujon a été diversement interprétée. Thirion, dans La vie privée des financiers au XVIII siècle, livre 11, chap. 11. p. 264, se montre très dur à son égard. Au contraire, Gustave Labat s'efforce de le réhabiliter dans son Etude sur Nicolas Beuujon et la Chapelle Suint-Nicolas du Roule. Nous n'avons pas à apprécier Beaujon autrement que par le rôle qu'il a joué dans cette histoire : il y apparait Comme un des maitres du marché, auquel Tourny ne pouvait pas manquer d’avoir recours, et qui a collaboré au bien de la province, sans en retirer, contre son attente peut-être, ni des honneurs, ni des profits.

5. L'intendant fait connaître au contrôleur général les propositions de Beaujon dans sa lettre du 20 septembre 1746, A. D., Gir., © 1372.

opérations à leur compte, ils furent admis à toucher une prime que Machault trouva d'ailleurs exagérée :

Le contrôleur général se tenait un peu sur la réserve, comme s'il se sentait gêné. L'intendant prenait à lui seul toute Finitialive, sans se soucier des mauvais bruils qui couraient. On disait, dans l'entourage de la duchesse d'Aiguillon, que le blé ne manquait pas en Guienne, que la crise élait factice. On disait encore que le prix des grains en Picardie eten Flandre était plus bas que ne le prétendaient les négociants. On affectait de croire à une hausse de prix, à un resserrement prochain des grains dans les régions où les achats seraient fails *?.

Le contrôleur général colportait les « on dit », se faisait l'écho des plaintes, sans refuser son approbation aux mesures prises par l’intendant : « J'ai trop de confiance en vous, lui disait-1l, pour douter de ce que vous me marquez ainsi », el quelques lignes plus bas : « Je commence par vous dire que j'approuve lout ce que vous avez fait. » [Il approuvait toujours, mais il multiphait aussi les remarques el les recommandations. Tourny avait réponse à tout etil continuait d'aller droit devant lui.

Les approvisionnements lirés du Poitou et de la Bretagne furent consommés à la fin de 1746 el au début de l’année suivante. Beaujon se plaignit de s'être endelté. Le contrôleur général mit à la disposition de Tourny quelques grains qui élaient deslinés à la Provence. En février 1747, paraissait une ordonnance inlerdisant l'accaparement des denrées #. La Jurade prenait un peu plus tard d'autres mesures pour parer à la trop grande cherté du pain *. Cependant le plus fort de la crise était passé et l'intendant avait remporté une assez faéile victoire.

1. A. D., Gir., GC 1372, 4 novembre 1746, lettre de Machault à Tourny.

2. Machault informe Tourny de ces mauvais propos, à toutes fins utiles. A. D., Gir., C 1372, lettres des 13 octobre et 23 novembre 1746.

3. A.D., Gir., C 1372, 4 novembre 1746, lettre de Machault à Tourny.

5. Ces mesures sont prises en vertu de la délibération de jurade du 27 mai 1747. dont copie est conservée aux Archives de la Gironde, dans la Jiasse C 1411.

Page 1