II. — Les Grains en parti: Bouret
La suspension de la liberté du commerce trouvait son explication dans l'étendue de la crise. Partout la situation élait moins favorable que l’année précédente. La récolte avait été médiocre dans toute la France. La liberté du commerce devenait dangereuse pour les pays producteurs : l'excès des achats devait entraîner la hausse des prix et la fermeture des marchés. Ceux qui avaient des grains élaient dans la crainte de les voir partir. Avant même que le Pouvoir fût intervenu, le commerce £s'était arrêté de lui-même, jusqu'entre les divers cantons de la Guienne: on avait vu les maire el jurats de Monségur arrêter le froment aux portes de leur ville. Malgré Tourny, Duval, maire de Sainte-Foy, empêchait les grains de sortir de la juridiction: il tenait tête à l'intendant en lui faisant dire qu'il n'était pas « son Supérieur », el le commissaire départi n'avait d'autre ressource que de demander contre Duval une lettre de cachet #?.
Dans cette occurence, et à la suile dés mesures prises par le Pouvoir central, tandis que les pays producteurs, les campagnes, semblaient pouvoir se suffire pendant quelques mois encore, les villes, au moins dans les provinces pauvres en blé comme la Guienne, se voyaient menacées d’un péril tout prochain #.
1. A. N., 01507, 20 août 1747, dépèche à Tourny. La même dépèche est adressée au procureur général et au premier président.
2. À. Aff. étrang., France 1747, n° 1334, 21 août 1747, arrêt du Conseil.
3. A. D., Gir., C 1374, 19 octobre 1747, lettre de Tourny au contrôleur général. Vainement, les 17 et 22 août précédents, l'intendant avait donné des instructions pour assurer la liberté du commerce, A. D., Gir., C 1379 et C 1372.
4. Dans sa lettre circulaire du 4 septembre 1747, Tourny commentait l'arrêt d'interdiction, pour atténuer l'effet qu'il risquait de produire. A. D., Gir., C 1379.
Uné ville comme Libourne est déjà en pleine détresse, bien qu'elle soit à la portée des centres producteurs. Les jurats commencent par prescrire la fabrication d'une quatrième espèce de pain: la mesure est approuvée par Tourny, bien qu'elle soit contraire aux règlements !. Les jurats imposent ensuite la déclaration des réserves de grains el farines ?. Ces réserves ne suffisant pas, la ville de Libourne presse l'intendant d'autoriser, par dérogalion à l'arrêt du Conseil, l'exécution du marché passé avec Treilhes et Le Chevalier. Cette exécution est impossible, répond l'intendant ; il ne peut que taxer le pain. La ville s'obstine quand même à demander l'exécution de son marché *.
Quellé allait être la siluation de Bordeaux, plus menacée que toute autre, puisque la voie de mer lui était refusée etque l'arrièrepays lui tournait le dos? Machault, ce ministre «aussi Zélé qu'éclairé », comme dit quelque part Tourny *, ne s'élait décidé à enrayer le développement des initiatives locales que pour employer contre la famine un remède d'État. Par les rapports qu'il recevait de partout, il savait mieux que quiconque quels échanges de grains pouvaient avoir lieu entre les provinces. Il avail pour sa part accumulé les réserves ”, et à condition qu'un dosage savant fût observé, et que le commerce s'abstint d'opéralions désordonnées, il avait l'espoir de pouvoir lutter victorieusement conire la famine.
[1 fut ainsi amené à contrecarrer l'action de Tourny qui voulait, quand même, mulliplier les achats. Il lui écrivait dès le 26 août 1747 : « Vous auriez dû vous adresser à moi, je vous aurais fail parvenir des grains... Je ne prétends point que ce que je vous dirai sur ce qui sera improuvé soil regardé par vous comme reproches; je rendrai toujours justice à vos bonnes intentions, mais il est indispensable de vous faire sentir qu'un homme, dans la place où vous êtes, ne doit jamais s’effrayer, ou du moins
1. A. C., Libourne, BB %5, 18 novembre 1747, lettre de Tourny transcrite dans le registre de délibérations.
2. A. C., Libourne, HH 4, %3 novembre 1747 et 4 janvier 1748, délibérations, par les marchands de la ville, des grains et farines qu'ils ont en magasin.
3. À. C., Libourne, BB %, lettre de Tourny transcrite dans la délibération du 8 janvier 1748 et délibération du 26 janvier suivant. :
4. Extrait de la lettre de Tourny à d'Aguesseau du 11 mars 1748, A. D., Gir., C 1399.
5. A. D., Gir., C 1374, 1°° septembre 1747, lettre de Machault à Tourny.
à L SE
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paraître l'être assez vivement, pour confirmer et faire naître l'inquiétude et la terreur dans ceux sur qui son administration s'élend... Je ne vois d'autre remède à tous ces maux que celui d'anéantir tous les achats qui ont pu se faire par vos commissaires |. »
Pour assurer l'exécution de ses ordres, pour rendre le calme à la province de Guienne, pour y acheminer progressivement les grains, pour meltre « cet ‘article plus en règle qu'il n'y à été 2», Machaultenvoie à Bordeaux Bouret, le fermier général, son homme de confiance *.
Bouret était bien choisi pour faire impression sur la Guienne. La nouvelle de son arrivée devait détruire l'effet produit par l'arrêt néfaste du 21 août. Etienne Michel Bouret passait pour avoir sauvé la Provence de la famine. Voici comment il s’y était pris : il avait amené en Provence quelques bateaux chargés de sacs, il avait dit que ces sacs contenaient du blé, ce qui n’élail vrai que de quelques-uns, et il avait fail croire aux Provençaux qu'il leur amenait l'abondance. Les accapareurs, les monopoleurs, pris de panique, avaient aussitôt liré les grains de leur cachette. Et la famine, qui n’était du reste que factice, avait été conjurée tout aussitôt. Le Lour avait été bien joué, en un coup de baguette de Bouret, l’enchanteur.
Tourny avait, il le dit du moins, beaucoup d'espérance dans l'imagination de M. Bouret {, mais le fermier général trompa, dès son arrivée, l'attente de tous, en préchant l'économie et la patience, comme Machault fui-même aurait fail à sa place. Il dit aux
jurals, rapporteurs du propos, quil fournirait de grains la
place de Bordeaux, mais « que c'élait si bien pour notre seul avantage qu'il le ferait, que moins nous en demanderions, plus
1]. A. D., Gir., C 1373, 24 août 1747, lettre de Machault à Tourny. |
2. A. D., Gir., C 1374, la lettre de Machault, datée du 1°* septembre 1747, déjà citée. ;
3. Machault semble s'être décidé assez vile à envoyer Bouret à Bordeaux. Il fait part de son projet à Tourny dans une lettre du 26 août 1747. Sur Bouret, voir
Marmontel, Mémoires, t. IL, livre 7. — Le Comte de Cheverny, Mémoires, t. I, p. 366. — Pierre Clément, Portrails historiques, p. 152 sqq. — H. Thirion, La vie privée des financiers du xvuw siècle, livre 2, ch. [EL, p. 263 à 285. — Léon Biollay, Le Pacte de
famine, p. 62. etc., etc...
4. D'après M. Marion, Une famine en Guienne, tirage à part de la Revue historique, juillet-août 1591, p: 8.
nous ferions plaisir à M. le Contrôleur Général, qu'il nous les ferait passer successivement suivant les conventions que nous ferions ensemble !. »
Peu importait aux Bordelais de complaire aux désirs du contrôleur général; ce qu'ils voulaient, c'étaient des grains, le plus qu'ils pourraient en avoir, dans le moindre délai possible. Ils avaient plus de confiance dans les grains de leurs négociants que dans ceux de l’homme de Machault?, et ils étaient portés à se défendre contre les opérations de Bourel, comme s'il voulait se réserver à lui seul le bénéfice et en dépouiller les gens du pays.