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L. — L'Intendant conquis par sa Province

On ne peut s'empêcher de faire deux parts dans l’œuvre de Tourny à Bordeaux, celle qu'il consacra au Service du Roi, et celle qu'il réserva surtout au Service du Public!. On trouve dans la première l’administration de l’intendant, l’action impersonnelle de l’homme du roi, qui intervient en vertu de sa commission, interprétée d’ailleurs dans le sens le plus large. La seconde s'ajoute aux fonctions ordinaires des intendants; c’est la part du marquis;

1. Cette distinction est un signe des temps, Elle n’aurail pu s’apercevoir aussi bien à l'époque de Henri IV, de Louis XIIT et de Louis XIV,

elle relève de son initiative propre, sans lui être imposée par les événements ou par l'autorité; elle répond au don gracieux de son activité, qu'il fait à sa province; elle consiste dans ce luxe d’essor commercial et de grands travaux, qui devaient valoir à Tourny la reconnaissance de ses administrés, sans lui attirer les grâces du monarque. On connaît le mot fameux de Trudaine, à propos des routes du marquis : « Qu'est-ce que tout cela fait au roi? » Toute la décoration de la province importait beaucoup moins au monarque que la réception de la dauphine; le Service de sa personne lui faisait perdre de vue le Service du Public.

Tourny éprouvait plutôt l’impression contraire. La part de son œuvre qu'il consacra au public n’est pas à beaucoup près la moins importante, et l’on observe qu'entre 1745 et 1748, et aussi dans les années qui suivent, tout en servant le monarque ou du moins tout en intervenant en son nom, le marquis a tendance à distinguer très nettement le service du roi et celui du public, à les opposer quelquefois, et, quand :il les oppose, à donner au second la préférence.

À propos des blés du roi que Tourny retenait indûment, à Bordeaux, Machault lui faisait écrire : « Il semble que vous préfériez les intérêts de Bordeaux et de la Guyenne à ceux de sa Majesté! » À cela l’intendant répondait pour se couvrir : « Je suis sans cesse occupé à faire valoir les uns et les autres également, comme les

regardant se réunir toujours nécessairement au même point...

Il serait trop désagréable que, travaillant pour le bien commun des deux côtés, chacun vous crût décidé pour l’autre et vous en sût mauvais gré?.» Tourny tente vainement de démentir ces impressions. Aussi bien, nous retrouvons ailleurs des témoignages plus certains de sa pensée. Le même idéal le guide toujours : «Nous nous devons au public confié à nos Soins ».

Cet idéal le domine si bien qu’il le mène Jusqu'au sacrifice de sa personne. L'intendant écrit à Bouret qui se plaint de l’ingratitude des hommes : « Ne travaillons jamais pour le publie, si nous ne voulons pas nous trouver exposés à pareille chose. Et d’abord

l'A. D, Gir., C-1405, lettre de de Fulvy à Tourny, 10 février 1749. 2, A. D., Gir., C 1405, lettre de Tourny à de Fulvy, 1749. AD:

«D., Gir., C 1405, lettre de Tourny à de Fulvy, 8 septembre 1749.

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que nous nous sommes voués à lui, ne le prenons pas en haine, parce qu'il ne nous rend point justice; contraignons-le, au contraire, à force de bienfaits, à venir à ce qu'il nous doit 1». A dater de cette déclaration, comme M. Marion l’a reconnu, l’intendant est du côté du peuple. Il veut être peuple, comme La Bruyère l’entendait. Sa province l’a conquis, en même temps qu’il a perdu, au moins dans une certaine mesure, la religion du roi.

La maladie de Louis XV, en 1745, avait causé la plus grande émotion; les Français craignaient d’être privés de leur roi. Une fois qu'il fut hors de danger, on espéra qu'il vivrait pour racheter ses fautes. Mais le roi persévéra dans ses vices. Mme de Pompadour régnait. Comme elle se savait détestée, pis encore, ridiculisée, elle prodigua les lettres de cachet, pour se mettre à l'abri des injures. Est-il vrai qu’un des fils de Tourny fut sa victime, qu'on l’enferma à la Bastille par ordre de la favorite, pour avoir colporté des vers satiriques où elle se reconnaissait? ? Si Tourny put blâmer son fils de son imprudence insigne, il n’alla pas, sans doute, jusqu’à lui imputer le crime de lèse-majesté, et il dut se fortifier dans son idée que le Public valait mieux que le Prince, qu’un prince dominé par des favorites et des courtisans. Pour les ministres qui montaient la garde devant l'honneur du monarque, qui représentaient le Souverain au-dessus de la personne du roi, ils se laissaient entraîner un peu trop aux mœurs légères de la cour. Machault ne valait pas Orry, pour Tourny surtout. Le prestige de la royauté s’en allait avec les anciens ministres héritiers de la grande tradition. Les collègues de Machault, les nouveaux conseillers d'État, les nouveaux intendants n'étaient, pour la plupart, que les favoris de la favorite. Les quelques administrateurs excellents qui restaient encore à la France, comme des épaves d autrefois, cherchaient en eux-mêmes et autour d'eux l'idéal que les dirigeants n'étaient plus capables de leur fournir.

Du côté opposé à ce Pouvoir central auquel le rattachaient des liens de moins en moins étroits, Tourny voit la province de Guienne aussi malheureuse en fait que riche d’espérances, et qui attend

1. A, D., Gir., C 1375, lettre de Tourny à Bouret, 8 avril 1748.

2. D’Argenson, Journal et mémoires, 18 février 1749. Nous n’avons rien trouvé dans la correspondance de Tourny pour contrôler l’aflirmation de d'Argenson; nous n'avons rien trouvé non plus pour la démentir.

de lui son relèvement avec une nouvelle vie. La pitié qu'il éprouve pour elle, la confiance qu’elle place en lui, l'attrait irrésistible du commerce à relever, du port à remplir de navires, du site à embellir, des perspectives à aligner, de l’œuvre à produire, suflisent à expliquer le mot de l’intendant à son successeur : « Cette province que j'ai tant aimée...» [1 l’aima, pour s'être consacré à elle, à défaut du roi qui ne méritait plus cet honneur; pour l’avoir admirée, comme le jour de son arrivée, où il contempla Bordeaux du haut des collines de l’Entre-deux-Mers?; pour s'être apitoyé sur elle, de tout son cœur et de toute son âme, au cours de l’année de misère, quand il luttait contre «la mort accompagnée par la famine », quand il disait: « Mon cœur crève de douleur et de désespoir, les larmes me tombent des yeux... Je voudrais que mon sang pût faire germer du grain.»

II — Le Bien public, but suprême de l’ Administration.

Tournÿ aura comme idéal celui que sa province lui inspire : le bien public. Cette expression revient sans cesse sous sa plume. Il écrit à son ministre : « Le bien public que mon caractère me porte à faire prévaloir sur tout autre motif#.. » Il s'intitule : « zélé amateur du bien public5. » Il tient à l'expression comme il insiste sur l’idée, et, au besoin, pour peu qu'on l'y pousse, il s'érige en juge de ce qui est où qui n’est pas le bien public.

Le bien public est le bien du plus grand nombre, sinon le bien de tous. Il arrive à Tourny de distinguer les intérêts particuliers de l’intérêt public, mais iline veut pas croire qu'il y ait entre eux une contradiction fondamentale: il est fermement convaincu qu'on peut réaliser à la fois le bien de chacun et le bien de tous. Il

1. Cité par Marie de Saint-Georges, Æssai historique sur l'administration du marquis de Tourny, p. 75.

2. Le fait est rapporté par la tradition. Il est vraisemblable et nous pouvons v croire. Tourny n'a pu comprendre l'architecture de Bordeaux qu'en contemplant la ville longuement. Elle s’est présentée à lui, à son arrivée, comme il cherchait à la voir.

3. À. D., Gir., C 1403, 20 avril 1748, lettre de Tourny déjà citée.

4 A. D, Gir., C 910, 10 juillet 1750, lettre de Tourny à Saint-Florentin.

0, A4 D:., Gir., C 1069, 28 décembre 1793, lettre de Tourny à Saint-Florenlin,

écrit au sujet de quelques-uns de ses administrés : « Is ne peuvent mieux faire que de suivre amiablement les intentions de quelqu'un comme moi, qui n’en à que pour opérer Putilité et l'agrément tant du public que du particulier, en tenant une balance Juste entre ce qui est dù à l’un et ce que peut demander l’autre. »

Tourny tient les colerièés pour suspectes, parce qu’elles lui représentent des coalitions d'intérêts particuliers, parce qu’elles se séparent du courant général, où fusionnent. le bien publie et l'autorité. L'autorité pourra donc être employée, au nom du bien public, à ramener les factieux qui s’obstinent. L'intendant dit .un Jour au Corps de ville de Libourne : « Il me semble que la facon dont je me suis expliqué ne doit point laisser de doute... Si quelque cabale prévalait et sacrifiait à ses sentiments particuliers le bien public, je ne pourrais peut-être pas m'empêcher de faire intervenir l'autorité pour rendre service à la ville malgré elle-même ?. »

« Malgré elle-même », l'expression est bien forte, mais Tourny la maintient, et il la redit à qui veut l’entendre. Il est, en tant ‘qu'intendant, le juge du bien public pour sa province, etil peut l’imposer si la nécessité est pressante, et si les administrés, ou les autorités, ou les ministres, n’y voient pas clair. Le marquis trouve comme une satisfaction intime à faire le bonheur des gens malgré eux. Voici, à ce sujet, une boutade qui en dit long. I déclare à un père Jacobin, à propos d'un projet qui lui est cher et contre lequel les Pères s’insurgent : « Vous me demanderez peut-être pourquoi je me mettais donc alors en peine de les engager au projet ? Pour leur faire du bien malgré eux, parce que c'est mon plaisir d'en faire3. » « Vous me maudissez, dira-t-il encore ‘aux Bordelais, mais vos enfants me béniront#.» Il a assez de

1. A D., Gir., C 3305, 29 avril 1749, lettre de Tourny au père Vassal, de l’ordre des Jacobins.

2. A. C., Libourne, B B 44, 5 décembre 1744, lettre de Tourny au Corps de ville de Libourne, transcrite dans le registre de délibérations.

3. A, D., Gir:, C 3305, 29 avril 1749, lettre de Tourny au père Vassal, Jacobin.

4: C’est là un mot historique, nous ne saurions dire s’il est authentique. Les biographes de Tourny sont d'accord pour le prêter à l’intendant, mais ils varient sur les circonstances dans lesquelles il fut prononcé. Dans tous les cas, ce mol exprime exactement la façon de penser chère au marquis, à

cette conviction intime pour persévérer dans son action. Terrige: e 74 La PRE ble homme, en vérité, et qui aurait pu devenir un tyran, s’il n’a

vait été un grand bienfaiteur.

III — L’Administration personnelle et le Régionalisme centralisé.

Seul. juge du bien public, Tourny met en œuvre, pour le réaliser, toute l'autorité dont il dispose, et il prend les devants pour toutes les initiatives. Commissaire pour le roi, l'intendant agit pour le bien public en se servant du pouvoir qu'il tient du roi, mais en s’efforçant d'échapper à la tutelle des premiers agents de ce pouvoir, les ministres. La centralisation à laquelle on aboutit dans cette voie est, non pas au profit du Pouvoir central, mais au profit de l’intendant. C’est le régionalisme centralisé. Ainsi se justifie le mot de Law, affirmant que la France était gouvernéé par 30 intendants, et aussi cette appréciation de Montesquieu sur Tourny « qui, dit le philosophe, ne trouve Juste que ce qui est dans son système 1. »

En même temps que commissaire du roi, le marquis s'intitule volontiers commissaire du Conseil. Le titre de commissaire du roi lui confère une grande puissance morale: celui de commissaire du Conseil dit mieux comment il exerce effectivement son pouvoir. Il signifie que-l’Intendant départi, c’est-à-dire détaché, chargé d’une mission dans sa province, appartient toujours au Conseil. Entre un intendant comme Tourny et le Conseil, le lien reste des plus étroits. Le Conseil a recours à Tourny, mais Tourny se sert bien plus encore du Conseil. Le marquis administre par le Conseil soit qu'il se fasse décerner. des arrêts d'attribution qui lui reviennent'en sa qualité de commissaire, et qui le font Juge en même temps qu'il se constitue partie, soit qu'il obtienne du même Conseil des arrêts qui viennent confirmer ses ordonnances et dont il rédige les minutes le plus souvent. Le Conseil lui sert à provoquer des coups d'autorité qui décident brutalement les affaires en cours, en jetant tout le poids de l’absolutisme royal dans la balance. Les arrêts interviennent à la façon des lettres de cachet.

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