Le Commerce bordelais et la Liberté du Commerce
Dans une ville comme Bordeaux, Tourny aurait été mal venu d'étendre aux échanges le système de contrôle qu'il appliquait à la production. Les négociants bordelais tenaient essentiellement à leur liberté, et cette liberté régnait en maîtresse à Bordeaux, plus forte que tous les règlements et que toutes les autorités ensemble.
Le prédécesseur de Tourny avait déjà dénoncé l'esprit républicain de la ville. « Il est certain, écrivait-il, que l'esprit républicain
règne dans cette ville et qu’on y abhorre toute autorité 1.» Les Fermiers faisaient une remarque identique en 1754; ils disaient : « On donne souvent trop d’étendue au principe de liberté de commerce et plus à Bordeaux que partout ailleurs 2.» Non seulement, comme le notait un étranger du nom d’ Hollmann, n'importe qui pouvait se flatter de s'établir à Bordeaux et d’ y faire le commerce #, mais encore le commerce n’y connaissait, point de loi. Les négociants voulaient pouvoir importer et exporter à leur guise, acheter et vendre suivant leur désir, tromper le fisc, tourner les règlements et encore obtenir, au moment voulu, la protection du roi pour se débarrasser des concurrences génantes, ou pour rétablir leur fortune, quand ils avaient été ruinés. C'était ce mélange de droits, de vœux et d’abus qu'ils englobaient pêle-mêle dans ce grand mot de Liberté.
Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple caractéristique de leur façon de procéder. Il ne fallait pas leur demander d’avoir recours pour leurs opérations commerciales à des agents reconnus, aux courtiers royaux, comme on les appelait. Le commerce trouvait beaucoup plus d'avantage à se servir des courtiers volants. Grâce à leur entremise, l’on se dispensait de payer les droits prétendus par les Fermiers{. Aussi tout le monde délaissait-il les courtiers royaux pour les courtiers volants. Quand les courtiers royaux eurent le mauvais goût de se plaindre et de porter l'affaire à la Chambre de commerce et devant une Assemblée générale des négociants, les amis des courtiers volants montèrent une belle cabale. Deux mémoires devaient être lus; leur lecture ne fut pas même écoutée. Cependant, «on applaudit l’un
bruyamment, tandis qu’on répondit à l’autre par des murmures et
des clameurs :.« la liberté, la liberté » criait-on; et toujours la Hberté, dit le narrateur, fut l’étendard qui rallia cette troupe. »
Quelques-uns allèrent jusqu’à proférer des propos téméraires. Un courtier royal ayant dit à l’orateur : « Mais, Monsieur, nous