‹ TournyChapitre 212 sur 494 · I. — Les Inconvénients du Monopole · texte numérisé non relu

I. — Les Inconvénients du Monopole

Pour la question spéciale du commerce des grains, l’expérience de la grande famine de 1748 avait été de tout point décisive. Les autorités locales, les négociants, le public, Pintendant et le contrôleur général se trouvaient suffisamment renseignés : leur opinion était faite. Au mois d'août 1749, le marquis pouvait affirmer qu’il serait impossible, même en cas de nécessité, de recourir soit au monopole de l'État, soit au monopole de la ville. Il ajou-

Lait, ce qui était plus grave, que les négociants semblaient avoir perdu toute émulation pour recevoir des grains 1.

Tourny avait vu clair, quand au mois de décembre 1747, il déplorait si fort «la cruelle interdiction du commerce des grains ?.» Dès le mois d'octobre 1746, il avait signalé à Machault le grand défaut du système du monopole : « C’est assez que l'autorité se soit mêlée du grain présenté au public», pour que les grains, les opérations de l’entrepreneur commissionné par l'État, l’entrepreneur et l’État lui-même deviennent suspects au public#. Le public se méfie de l'autorité, comme de l'arbitraire: il s’en défend, quand bien même cette autorité lui apporte lé salut. On sail la cabale montée par le Parlement pour faire trouver mauvais tous les grains de là Compagnie. La version donnée par la Cour, la légende qu’elle te s’est incorporée à la tradition, et elle est restée admise jusqu’au jour où l’on a pu dépouiller les documents 4.

Pour ce qui est des opérations de. la Compagnie, des prix établis pour la vente, l'intendant avait, dès le mois d’août 1747, fait part à Machault de son grand embarras : « Votre intention est-elle, Monsieur, lui écrivait-il, de régler le prix du grain ou de me charger de le régler ? Que la matière est délicate, dans le commencement de l'opération et dans son cours ! Appliquez, je vous prie, ce que je viens de dire, quelques pages plus haut, de la facon de penser du peuple sur tout ce qui part de la main de l’entrepreneur du roi5.» Le peuple avait payé 24 livres le setier de grain dont le prix moyen n’excédait guère 16 à 17 livres 6;-et 11 avait pensé tout naturellement, avec les Jurats eux-mêmes, que les négociants privilégiés avaient réalisé d’i importants bénéfices en Paffamant. Heures et le pouvoir central n avaient pu échapper

1. Ces aflirmations de Tourny se rencontrent dans une lettre qu'il écrit au contrôleur général le 30 août Le, À, D., Gir.,.C 1405.

RAD; Gir: CH1274 > décembre 1747, lettre de Tourny au contrôleur général.

3. :A!-D:;:Gir, G:1372, 21/ octobre 1746, lettre de Tourny au contrôleur général. Voir aussi une dut lettre du 28 août 17 -A D: Gir Ce 7a.

4. La version de la Cour a été admise non Stlément par les historiens du Parlement de Bordeaux, mais encore par Bernadau lui-même.

A À, D; Gir:, C-1273, 28 août 1747, lettre de Tourny au contrôleur général.

>, Le PR PT se trouve dans une lettre de Tourny du 28 janvier 1749, À. D., CG 1429.

à la suspicion générale. Un moment le Fermier ne trouva pas grâce devant Tourny; l'intendant l’accusait d’agir comme un voyageur qui attrape, en courant, quelques connaissances superficielles ; 11 lui reprochait d’avoir, en parlant à Machault, représenté le mal bien moins grand qu'il n’était 1. Portant la question plus haut, à son habitude, d’Argenson s’en prenait également à Bouret, à Machault, à l'État qui spécule, disait-1l, sur les manœuvres des marchés ?.

En échange des rancunes troublantes qu’il avait déchaïinées, le système du monopole avait-il au moins apporté à temps aux populations le grain qu'elles attendaient ? Cela, le public et Tourny lui-même se refusaient à l’admettre. C'était, suivant eux, à la liberté du commerce, tardivement rétablie, que la province devait son salut.

Quand le danger fut passé, el aussi quand il reparut, tout le monde, y compris Machault, se retourna vers la hberté du commerce. Machault recommanda aux jurats de ne pas entraver la circulation des grains, mais de l’encourager au contraire 3. Il aurait pu se dispenser d’ailleurs de donner ces instructions. Les jurats, le Parlement et l'intendant avaient sur la matière les mêmes idées que lui, et ils étaient bien décidés à en faire usage envers eb contre tous 4.

IL — “ Laisser faire, Laisser passer ”.

« Laisser faire, laisser passer». Bien que cette formule n'ait jamais été, je crois, discutée par Tourny, il s'est longuement arrêté à l’idée qu’elle exprime. Il n'a pas omis d'envisager l'hypothèse

d’une abstention complète de l'autorité, en présence du courant

1. Cf. lettre de Tourny du 16 mars 1748, A. D., Gir., C 1404.

Page 1