III. — La Circulation à l’intérieur de la Généralité
Au cours de la grande famine, Bordeaux et le haut pays auraient dû se porter secours, sans attendre d’être affamés l’un après l'autre. Dans une dépêche datée du 10 septembre 1751, le garde des sceaux, traitant la question du ravitaillement du haut pays par Bordeaux, terminait en ces termes : «on peut espérer dans les négociants, pourvu qu'il y ait liberté du commerce... Il parait que M. de Tourny rentre dans leurs vues 3. » Le 2 mai 1752, Machault écrivait à l’intendant sur le même sujet : «Je croirais convenable de permettre toute liberté pour la circulation dans l’intérieur de votre
généralité 4. »
Tourny qui avait déjà pris, en 1747, des ordonnances contre l’accaparement des denrées, contre la fermeture des marchés lo-
1. Les consuls de Tournon ayant rappelé x Tourny, dans une lettre du 3 avril 1752 la promesse qu'il leur avait faite de soixante sacs de froment, Tourny leur répond que Bordeaux regorge de grains, qu’une « quantité immense » de ces grains remonte la Garonne, et qu'is s'étonne de la pénurie dont on souffre à Tournon. « Ge ne peut être que la faute de vos marchands, écrit-il aux consuls... Ainsi ils n’ont qu’à se donner
quelques mouvements pour s’en fournir de ces côtés-là, ou écrire à leurs correspon-
dants d’ici de leur en envoyer. » A. D., Gir., C 508, 3 avril 1752. 2. C'est l'avis exprimé non seulement par l’intendant, mais encore par la Chambre de commerce de Bordeaux, dans Sa séance du 25 janvier 1755, A. D., Gir., C 4255. 3. A. N., 01 509, 10 septembre 1751, dépêche ministérielle. 4, À. D., Gir., C 1415, ? mai 1752, lettre de Machault à Tourny.
caux?, contre les tentatives du maire de Sainte-Foy, des gens de Saint-Emilion et de bien d’autres pour arrêter les grains, ne pouvait manquer d’abonder dans le sens du garde des sceaux.
I 'exposa une partie de sa théorie dans une lettre aux consuls de Gontaud datée du 20 septembre 1751. Voici d’abord le principe fondamental : «La grande règle est que ceux qui ont du grain, surtout de leur récolte, le puissent vendre quand ils veulent et dans les marchés publics où ils trouvent à propos de le porter. » Comme 11 faut pourtant éviter que les centres de production soient les premiers à manquer, l’intendant admet une atténuation à la règle énoncée plus haut : « Étant naturel que les habitants où le grain est crû soient aidés par préférence à des étrangers, vous pouvez en Cas qu'il y ait des propriétaires qui en soient au delà de leurs provisions et qu'ils veuillent vendre. les obliger à en chercher le débit plutôt au marché de votre juridiction qu'un autre. Au surplus, conelut-il, cela se doit concerter à l’amiable sans violence, ni voie de fait qui puisse occasionner du désordre ? ».
La campagne pourrait done consommer largement le blé qu’elle produit; elle pourrait même le retenir, dans le cas où la hausse l’attirerail ailleurs; le blé du haut pays descendra à Bordeaux, seulement si la récolte est abondante. Normalement, chaque fois que la récolte est moyenne, le blé doit remonter du littoral vers l'intérieur, au contraire de ce qui se passe en Bretagne, par exemple, et dans les pays grands producteurs. En Guienne, Bordeaux, qui reçoit le blé des provinces éloignées et même de l'étranger, doit être regardé comme le centre du ravitaillement. par excellence, Cest au grand port qu'incombe le devoir de faire vivre la généralité, et la liberté de-circulation doit être surtout proclamée, maintenue et protégée, du grand centre de consomma- Lion qui recoit plus qu'il ne consomme, vers le centre de produetion qui consomme plus qu'il ne produit.
Tel est le point de vue de Tourny. Il le développe dans une lettre du 9 mai 1752 adressée à de Courteille. « Les grains qui nous arrivent de l’étranger et se déchargent presque tous à Bordeaux,
1. Cf. ordonnance de Tourny du 1er février 1747 contre l’accaparement des denrées, A. D., Gir., C 4. Voir aussi À. C., Libourne, H H 4, 1er février 1747, ordonnance de Tourny imprimée. < |
2. A. D., Gir., G 970, 20 septembre 1751, lettre de Tourny aux consuls de Gontaud.
Blaye et Libourne ont leur destination pour nourrir tout mon département en remontant jusqu’à ses extrémités par la Dordogne, la Garonne et le Lot. » Cette circulation doit être laissée libre. L’intendant ne trouve «nulle difficulté à laisser faire librement ce transfert par les négociants suivant que l'intérêt de leur commerce et le besoin des lieux le demandent» Tourny n'y mettrait d’entraves que si Bordeaux venait à manquer de grains, parce qu'alors l’approvisionnement de la ville principale devrait être assuré de préférence, par crainte de troubles trop sérieux 1. Si le haut pays cessait de recevoir les grains de Bordeaux, il trouverait encore à s’alimenter avec ceux des généralités voisines.
[IV. — La Circulation de Province à Province.
Pour obtenir, en 1748, le secours des autres généralités, l'intendant avait usé de l'argument à la fois politique et moral de la solidarité des provinces, organes d’un même corps, d’après le système de Colbert. Il avait écrit : « L’interdiction d’une province avec une autre, au sujet d’une denrée nécessaire à la vie, me paraît entièrement contraire à une bonne administration, surtout quand les besoins sont d’un côté si pressants 2... » Il disait encore à l’intendant de Montauban : (Quoi, Monsieur, vous nous refusez de nous secourir !... Si, comme intendant, chacun de nous doit une attention particulière pour sa province, comme homme public, ne devonsnous pas nous employer également à la conservation des autres?.…., Je n’admettrai jamais une pareille conduite ni en morale, ni en politique 8 ».
Pour l’intendant de Bordeaux, «1l vaut mieux plusieurs blessés qu'un tué »; en d’autres termes, il est préférable d'imposer des privations à plusieurs provinces que d’en sacrifier une 4. Quand deux provinces contiguës souffrent également, elles doivent quand même laisser ouvertes leurs frontières : « C’est par ce mouvement
Gir., C 1379, 21 avril 1748, lettre de Tourny à l’intendant de Montauban. . D., Gir., C 1373, 22 août 1747, lettre de Tourny à l’intendant de Montauban.