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de proche en proche, opéré par le commerce, que tout se secourt et que rien ne souffre extrêmement1. » >
Le régime de liberté doit se soutenir constamment et non pas se suspendre sans cesse, Les défenses intermittentes nuisent à la fois aux contrées déficitaires et aux pays surproducteurs. En attendant la levée de l'interdiction, les gros détenteurs de blés dissimulent leurs grains ou n’en livrent que la moindre partie, sous l’empire d’une contrainte parfois impuissante. Plus souple que l’autorité, la contrebande exporte les blés, avec la prime de fraude qui renchérit les cours. Ainsi les barrages artificiels accroissent la misère de tout le monde ?.
De toutes façons, au point de vue moral, politique, économique, la liberté de circulation à l’intérieur devrait être admise. Orry l'avait proclamée en 17423. Machault y revint après l'avoir suspendue; et l'arrêt du Conseil du 17 septembre 1754 adopta le même principe une fois de plus. « Le commerce de toute espèce de grains sera libre entièrement par terre et par les rivières, de province à province, dans l’intérieur du royaume 4 ».
L'autorité qui proclame une liberté si entière doit-elle intervenir dans son exercice ? Elle le doit pour pouvoir l’assurer. Voici Je rôle que Tourny lui attribue. De même que, dans l’intérieur d’une généralité, il appartient aux consuls des diverses communautés de laisser partir les grains ou de les acheter sur place, suivant les besoins, et sous le contrôle de l’intendant chargé de maintenir le régime de liberté, il appartient à l’intendant, quand il s’agit de la circulation des grains de province à province, de les laisser passer, mais en dosant les expéditions, sous le contrôle du Pouvoir central chargé à son tour de maintenir la liberté. « Ce transport au delà des extrémités du département... ne se fait, écrivait le marquis, que sur mes permissions que je donne suivant
2. Cf. Benzacar, Règles économiques de l'administration d' Aubert de Tourny, p. 60 et 61.
3. Par sa lettre du 2 octobre 1743, Orry adressait à l’intendant de Bordeaux deux arrêts du Conseil du 17 septembre 1742, stipulant lexemption de tous droits pour le transport de blés en Provence et la permission de transport d’une province à l’autre, d'un port à l’autre. A. D., Gir., CG 1372.
4. On peut trouver un exemplaire de l'arrêt aux Archives de la Gironde, dans la liasse C 1416.
ce que nous avons , ce que nous attendons, et le plus ou moins de besoin de toutes les parties de ma Généralité 1... ».
Tant que Tourny fut intendant, il dosa les expéditions de grains que sa province faisait à d’autres et il y trouva le moyen de secourir en 1752 les généralités de Montauban, d'Auch.et de Languedoc?. Quand il quitta la Guienne pour siéger au Conseil, ayant à examiner la question au point de vue plus général de la France entière, il s’éleva d'emblée au niveau supérieur où l’État légifère. Sans plus tenir compte des besoins particuliers, sans plus songer à doser les échanges, il proclama à son tour le principe de liberté, «Depuis que je suis ici, écrit-il de Paris le 5 Janvier 1759, je me suis occupé de tous les moyens qui pouvaient servir à faciliter les négociants dans leur spéculation au sujet des grains, et comme 1° suis persuadé que la libre circulation de province à province dans tout l’intérieur du royaume est ce qu’il y a de plus capable d’établir une abondance que la crainte resserre et que les approvisionnements particuliers empêchent presque toujours, j'ai obtenu du Conseil que tous ceux qui voudront acheter du grain dans quelque province que ce soit puissent le faire librement et sans aucun obstacle, qu'ils soient les maîtres de la destination et qu'ils n'aient point à appréhender qu'elle soit changée par des vues particulières 3, »
V. — La Liberté d'Exportation. — Bordeaux, entrepôt de grains.
Entre les peuples, la liberté de circulation peut encore exister en principe, mais le dosage en doit être établi par les gouvernements qui concluent des traités pour assurer la réciprocité de leurs droits respectifs. La manière dont un pays procède à l’égard d’un autre engage cet autre à le traiter de la même façon . Tourny dit quelque part, au sujet de mesures qu'il propose : «Il en résulterait chez l'étranger, et parmi nos commerçants, l’idée de hberté de commerce
1. A- D., Gir., C 1415, 9 mai 1752, lettre de Tourny à M. de Courteille.
2. Tourny se vante d’avoir pu ravitailler les généralités de Montauban, d’Auch et de Languedoc, dans une lettre du 12 août 1752, À. D., Gir., C 1415.
3. A. D., Gir., © 4322, 5 janvier 1759,lettre de Tourny aux Directeurs du Commerce bordelais. :
sur cette matière 1 »; et il ajoute ailleurs après avoir parlé des expéditions de grains destinés à d’autres provinces : « À l’égard de la sortie pour l'étranger, je n’ai jamais... pensé le pouvoir faire sans des ordres du ministre, auxquels je ne trouverais pas grand inconvénient, en en usant avec encore plus de discrétion ?. »
En 1743, en raison de l'abondance de la récolte, le marquis se délermine à permettre l’importation des grains et des farines à destination des ports d’Espagne et de Portugal. A partir de 1746, les expéditions pour l'étranger sont suspendues, à cause de la crise économique. Elles ne reprennent que plus tard, dans le cours de l’année 1752.
Tourny conçoit alors de grands desseins pour sa capitale. Il voudrait qu’elle expédiât des grains, ne serait-ce « que pour affaiblir une idée qui a nui à cette province, que Bordeaux était un cul-de-sac, dont les grains ne pouvaient sortir 4.» Avant d'en venir à l’exécution, il se laisse arrêter par la crainte d’être assailli de trop nombreuses demandes. Mais son ambition pour Bordeaux augmente de plus en plus. Dans une lettre du 18 mai 1753, il expose le projet de Bordeaux grand marché et grand entrepôt de grains. Il ne craint plus, comme en 1749, de se séparer des réserves qu'il a pu faire. « Qu'on oblige les grains à rester quand ils peuvent se vendre pour soulager nos besoins, à la bonne heure, c’est leur destination, les propriétaires ne peuvent s’en plaindre ; mais qu'inutiles et dépérissant, nous les conservions, la justice s’y oppose et du moins notre propre intérêt. Je pousse les choses plus loin . Il y a longtemps que je pense que ce serait un grand bien que par beaucoup de liberté à Bordeaux dans la matière des grains, on accoutumât le commerce à regarder cette vil-
2. A. D., Gir., G 1415, 9 mai 1752, lettre de Tourny à M. de Courteille.
3. Voir la correspondance échangée à ce sujet entre Orry et Tourny, en novembre 1748;:A% D Gir,, C11633 Les novembre, Tourny écrivait au contrôleur général,
à propos d'une demande adressée par la Compagnie de Guipuzeoa, pour tirer de Bor-.
deaux 3 à 4.000 barils de farine : « La situation de la province et des voisines, comme ayant beaucoup de grains, peut d'autant plus comporter de pareilles sorties av delà de celies qui se font pour les iles de l'Amérique, qu'à moins de disette, l'envoi de farine en pays étranger est ici même une chose avantageuse pour l'État, par la raison que l'État profite environ du quart de la valeur de la denrée pour les frais et droits qu'il faut que l'Étranger paye... ». ,
4, À; D., Gir., CG 1415, 18 avril 1752, lettre de Tourny au contrôleur général.
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le comme un endroit où se peuvent former de très grands magasins capables de fournir, suivant les occasions, au royaume et à l’étranger; s'il est possible d’amener là les choses, la position de Bordeaux y est propre 1.»
Beau rêve, en vérité, et il s’en fallut de peu que l’intendant ne le vit se réaliser. Du mois de septembre 1753 au mois d’avril 1754, il permit à 13 négociants d’expédier 19.720 boisseaux de grains, provenant les uns de la généralité de Bordeaux, les autres de celle de Montauban?. Au début de 1755, la situation se présentait sous l’aspect le plus favorable; la récolte était surabondante; le haut pays avait besoin plus que jamais d'utiliser son débouché naturel; les négociants eux-mêmes demandaient que la sortie des grains fût autorisée par Bordeaux comme par Bayonne et par Agde *. Encouragé, pressé de divers côtés, Tourny intervient au Conseil et obtient, pour Bordeaux, l'arrêt du 27 juin 1755, très riche de promesses, consenti par «Sa Majesté jugeant sur les instances réitérées qui lui ont été faites. » Il était. permis à toute personne, de quelque état et condition qu’elle fût, française ou non, d’expédier, à destination de l’étranger, tous les grains qu’elle voudrait, à condition que «la traite n’en pourra être faite que par le seul port de Bordeaux.» L’octroi de ce privilège exclusif s’accompagnait encore d’une réduction très notable des droits à acquitter à la sortie 4.
Malheureusement une nouvelle guerre anéantit tout à coup ces magnifiques espérances 5. Non seulement le Commerce perdit le bénéfice des exportations, mais l’intendant eut à se préoccuper de nouveau, comme en 1748, de faire parvenir. des grains à
Bordeaux malgré les corsaires.
1. A. D., Gir., C 1415, 18 mai 1753, lettre de Tourny. -2. Voir lettre adressée par Tourny à M. de Courteille, le 26 avril 1754, A. D., Gir., C 1416.
3. La demande est mentionnée dans une lettre de Tourny conservée dans les dos- siers de la Chambre de commerce, A. D., Gir., C 4255, 23 janvier 1755.