VI. — La Prime à l’Importation
Occupée d’assurer l’exercice de la liberté de circulation en temps de paix, l'autorité a le devoir d'intervenir, en temps de guerre, pour exciter l’émulation des importateurs.
Pendant la guerre de la Succession d'Autriche, Tourny avait fait l'impossible pour ravitailler Bordeaux. Il avait d’abord voulu se confier à des négociants suivant la méthode qu'Orry lui avait recommandée pour Limoges; il s'était ensuite accommodé de «la mise en parti» imposée par l'État; il avait encore fait passer ce monopole entre les mains de négociants organisés en Compagnie: il avait permis à la ville de Bordeaux de conclure des contrats particuliers, en toute indépendance: il en avait négocié lui-même, tantôt en laissant aux importateurs toute la charge de l'opération, tantôt en leur assurant un bénéfice, tantôt en leur fixant des prix. Il avait même supputé les moyens de faire venir en fraude les grains d'Angleterre : « 19 charger en Angleterre des vaisseaux anglais pour la Hollande ou le Portugal, quoique réellement destinés à Bordeaux, et les vaisseaux y viendraient avec des passeports de France. 2° Charger en Angleterre réellement pour la Hollands et le grain se versera dans des vaisseaux hollandais qui apporteront à Bordeaux. 39 Charger en Angleterre dans des vaisseaux neutres qui apporteront directement à Bordeaux, mais en perdant le bénéfice que donne l’État pour la sortie, le navire n'étant pas anglais 1». En employant tous ces procédés à la fois, Tourny était parvenu à sauver sa province, mais il avait aussi mis à sa charge des réserves considérables de grains.
Au moment où débute la guerre de sepl ans, comme on ne peut plus se proposer de mettre les grains en parti, et d’en attribuer le monopole à la province ou à l’État, comme les privilèges exclusifs ne sont plus de saison, l'autorité ne peut mieux faire que d'offrir des primes à l’importation. «J'ai cherché, écrit Tourny le 5 janvier 1799, à exciter l'intérêt par une récompense qui sera donnée à ceux qui feront venir de l'étranger des grains.» Toutes précautions seront prises pour empêcher les négociants de faire passer pour des
1. A. D, Gir, C’1411, manuscrit sans date, de la main de Tourny.
blés étrangers des blés français d'une autre province. Le taux des primes sera proportionné à la quantité des grains importés. Le plus gros importateur se verra attribuer en outre 1000 écus, par forme de gratification. Le système sera tout à l'avantage du commerce, et il ne donnera lieu à «aucun privilège exclusif, à aucune gêne, à aucun inconvénient pour l'acheteur ! ».
On regrette presque que Tourny n'ait pas eu à lutter comme intendant, pendant une nouvelle guerre, contre une nouvelle famine, pour savoir comment il en serait venu à bout, sans privilèges exclusifs cette fois et sans monopole, simplement en faisant Jouer la hberté du commerce, et en y appliquant un système de primes.
1. À. D., Gir., C 4322, 5 janvier 1799, lettre de Tourny aux Directeurs du Commerce bordelais. :