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CHAPITRE V

Le Commerce des Vins.

[EE Question des Vins à l’arrivée de Tourny. AL L'Intendant et les Jurats de Bordeaux. — Il. Les Privilèges des Vins de ville et l'Observation des Statuts. — [V. Le Régime de Tolérance et le bien du Commerce. — V, La Poursuite des fraudes. Coupage

et Jauge.

La question des vins était capitale dans la généralité de Bordeaux qui en produisait abondamment et en faisait le plus grand commerce. À Bordeaux et dans les villes les plus importantes, viti-

1. Des études particulières fort nombreuses ont paru sur la question. Nous en retenons trois: celle de M. Henri Kehrig intitulée Le privilège des vins à Bordeaux jusqu'en 1789, Bordeaux, 1886; celle de M, Henry Verdié intitulée Commerce des vins du pays de la nouvelle conquête, dans la Revue libournaise illustrée, 1901, p. 123 sqq ; et celle du docteur Georges Martin intitulée Les Intendants de Guyenne au xvure siecle el les privilèges des vins ‘bordelais, dans la Revue hisiorique de Bordeaux, 1908, p.463 sqq.

culteurs et négociants se rencontraient sur le même terrain : les uns tenaient à fermer les marchés, pour assurer tous les avantages aux vins de leur cru ; les autres voulaient pouvoir acheter et vendre partout, transporter les vins et les mêler de toute manière. Il s’ensuivait des litiges fréquents dont la connaissance appartenait aux autorités locales ; les corps de ville jugeaient comme juges de police, d’après les termes de leurs statuts confirmés par les rois ; les parlements Jugeaient d’après la réglementation sévère qu’ils avaient établie de longue date. Corps de ville et Parlement étaient essentiellement composés de grands propriétaires viticulteurs !. Les négociants ne pouvaient compter sur leur appui pour se créer des droits et pour les faire valoir. Et cependant le commerce d'exportation des vins auquel ils se livraient trouvait une contre-partie fort intéressante dans -l’importation des charbons d’Angleterre, si indispensable aux industries de Bordeaux.

Au-dessus des querelles dont les petites localités étaient le théâtre, et qui mettaient aux prises, au moment des élections, le parti des bourgeois et celui des forains, réputés tels parce qu’ils voulaient introduire en ville des vins récoltés en dehors de Ja juridiction ?, un grand antagonisme régnait entre Bordeaux et l’arrière-pays. Bordeaux s’obstinait à interdire son marché aux vins de l’intérieur. La conséquence de ce fait était des plus graves: Bordeaux fermant son marché fermait aussi son port. Les vins du haut-pays, écartés de Bordeaux, ne pouvaient ni s’expédier, ni se vendre à l'étranger, parce que les vins des Bordelais bénificiaient d'un privilège exclusif aux Iles, dans les pays du Nord et surtout en Angleterre. Un régime d'interdiction absolue, de privilège exclusif, aurait été tellement contraire à l'intérêt général que le pouvoir y avait introduit quelques adoucissements. Les vins du Languedoc étaient admis à Bordeaux en entrepôt, après la Saint Martin; ceux du Quercy et du haut-pays après la Noël; les uns et les autres devaient sortir de la ville avant le 1er mat, pour

1. On trouvera quelques détails sur ce sujet dans notre étude sur La Chambre de commerce de Guienne déjà citée, p. 9.

2. Les querelles qui divisèrent la ville d’Agen peuvent, entre autres, servir d° ‘exemple.

laisser la place, jusque bien après la récolte, au très noble vin de Bordeaux 1.

Etant données ces dispositions et l'importance des intérêts en jeu, on conçoit l’acharnement mis par les propriétaires bordelais à interpréter les règlements toujours à la rigueur dans le sens de la prohibition, et l’égale insistance apportée par les gens du haut-pays et par les négociants de Bordeaux dans linterprétation des règlements, au point de vue le plus large, dans le sens de la liberté.

Les négociants bordelais, soutenus par les gens du haut-pays, semblaient en mesure de l'emporter. Cependant, à Bordeaux même, ils venaient d’essuyer le plus grand échec, quand arriva Tourny.

Le complot de Jurade de 1740, qui resta secret plus de dix ans, troubla pour plus longtemps encore le cours de la vie municipale. En vertu d’une délibération prise le 3 septembre 1740, la Jurade bordelaise en fonctions dénonca les signataires de deux mémoires qu'elle jugeait attentatoires aux statuts de la ville, parce qu'ils tendaient à proclamer la liberté du commerce des vins, en ouvrant aux vins du haut-pays le marché de Bordeaux. «Il a été délibéré, liton dans le procès-verbal, que tous ces signataires sont déclarés indignes d’être reçus au nombre des bourgeois et officiers des troupes bourgeoises de cette ville, s’ils ne le sont déjà, et plus encore d’être appelés par le corps de ville à la place de Jurat et à aucune assemblée de la ville, qu’ils ne profiteront enfin d'aucune des grâces que l'hôtel de ville est en droit d'accorder, et qu’à la moindre faute qu'ils commettront, ils seront traités dans toute la rigueur de la justice la plus exacte, et que pour perpétuer dans cette maison le souvenir de leur infidélité et de la peine qui lui est si justement imposée, le nom des signataires sera transcrit dans la présente délibération, pour être lue à tous les nouveaux Jurats, immé-

diatement après leur installation, en leur recommandant ceépendant un secret sans réserve 2. »

1. Ces détails souvent reproduits sont fournis par Tourny lui-même dans la lettre qu’il adresse à Trudaine, le 21 août 1749, À. D., Gir., C 1615. Cette lettre, très longue et très intéressante, a la valeur d’un véritable compte rendu. SRE

2. Voir l’une des trois copies de la délibération versée par Tourny aux Archives de l’Intendance, A. D., Gir., GC 3660. r

Toute la gravité de la question des vins à Bordeaux, du temps de Tourny, ressort du texte qu’on vient de lire. À la suite du complot de 1740, la lutte entre les partisans et les ennemis de la liberté va continuer plus que jamais impitoyable, Pour le moment, le parti des jurats croit tenir la victoire, d'autant que par le fait des arrêts du 22? septembre 1738 et du 17 mai 1741, les officiers municipaux semblent avoir rallié à leur cause le Parlement, le député du Commerce et le Conseil.

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