II. — L'’Intendant et les Jurats de Bordeaux
Tourny commença par être lui-même l’allié des jurats, parce qu'il souhaitait obtenir leur collaboration avant toutes choses, parce qu'il ignorait tout du monstrueux complot de Jurade, et aussi parce que les officiers municipaux usaient encore de certaines tolérances à cause de la guerre. Il leur donna raison à plusieurs reprises, et même, en 1744, il les dépassa dans la voie des sanctions à prendre : il parlait de répandre dans la rivière, à la vue du peuple et avec solennité, les vins condamnés par la police de la ville. Le contrôleur général intervint à propos pour contenir ce zèle intempestif 1.
Entre 1744 et 1749, Tourny devient plus conciliant, la Jurade suit son exemple.
En 1749, l’intendant traite la question des vins avec la Jurade et le premier président. Les négociants armateurs ayant présenté un mémoire à Tournvy, le marquis les engagea «à se donner plus de mouvement pour se trouver en état tant-de satisfaire aux dits arrêts que pour tâcher d’en faire changer les dispositions.» Il leur laissait centendre que, dans le premier cas, il leur procu-
1, Sur ce sujet, voir la copie du mémoire adressé par Tourny au contrôleur général, le 31 mars 1744, A. D., Gir., C 1633 et le procès-verbal de la délibération prise par le Buréau du commerce, le 18 juin 1744, A. N., KF°° 91. Le procès-verbal en question relate à la fois l'avis de l’intendant et la décision du contrôleur général, libellée comme suit : « Sur quoi, M. le Contrôleur général a décidé qu'il suffisait de faire renvoyer ces vins à l’Étranger, en assujettissant le propriétaire à payer aux commis une gratification suffisante, et les frais de saisie et de procédure, et qu’il convenait au surplus de rendre un arrêt pour défendre le mélange et l'introduction en fraude des vins étrangers propres à ce mélange, le tout à peine de confiscation de ces vins qui seront versés dans la rivière, et d’une amende convenable... »
rerait les facilités que le bien du commerce pouvait demander en leur faveur, et que, dans le deuxième, ils trouveraient des contradictions trop formelles, trop fondées, pour qu'ils pussent espérer de réussir 1, »
Malgré les fraudes sans cesse multipliées, Tourny restait partisan de la conciliation, tandis que les jurats, revenant à l'esprit qui avait inspiré leur complot de 1740, se montraient de plus en plus soupçonneux. Des heurts se produisirent. L'usage des touques et des cantines venait d’être interdit aux débitants par un règlement de Jurade, réformé par le Parlement et rendu exécutoire par deux arrêts du Conseil de décembre 1749 et de mars 1750. Tourny, qui avait aidé les jurats à obtenir gain de cause, ne voulait pas non plus désespérer les débitants, et il suggéra à Bousquet, le directeur des grosses fermes, l’idée d'autoriser 2 touques, l’une pour le vin blanc, l’autre pour le vin rouge. Bousquet fut en butte aussitôt aux vexations les plus graves?. Pas plus que les jurats, la Compagnie fermière n’admettait de conciliation.
En même temps qu'était prise à parti sa politique de tolérance, l’intendant prenait connaissance du complot de 1740 par les plaintes des négociants. Avant eu lieu d’être mécontent du Corps de ville pour cette raison, et pour d’autres encore, ilse trouva ainsi amené à reprendre toute sa liberté dans la question des vins, d’autant qu’il avait déjà écrit à Trudaine : « Si M. le Contrôleur général veut de plus m'autoriser dans cette espèce d'administration, elle se fera encore mieux, et je dépendrai moins de la variation qui peut se trouver dans Ja volonté des jurats 3. »
Abandonnée de Tourny, la Jurade vit bientôt le Conseil se prononcer contre elle 4. Sa délibération de 1740 fut annulée et cassée, Elle put continuer d'opérer des saisies qu’elle déclarait « faites bien et dûment »: mais quand elle soulignait trop le privilège des vins bourgeois, Tourny avait beau jeu pour lui répondre : « On ne peut s'empêcher de penser qu'il renferme quelque chose de
1. Ce sont les propos rapportés par Tourny dans sa lettre à Trudaine, déjà citée, A. D., Gir., C 4615, 21 août 1749.
2. J. Benzacar, Éclaircissements sur les finances de Bordeaux au xvrre siècle, dans la Revue historique de Bordeaux, 1916, p. 159. OS LA D, Gir., C 1615, 21 août 1749, lettre de Tourny à Trudaine, déjà citée.
4 On en trouve la preuve dans la lettre adressée par Tourny à-Saint-Florentin. le 10 août 1751, A. D., Gir., G 3660. :
Ad
contraire au droit naturel, et que si, à certains égards, en faisant le bien particulier des Bordelais, il fait celui de l'État, à plusieurs autres aussi, il est désavantageux à ce dernier par la gêne qu'il met dans cette partie du commerce, pendant qu'en général on y doit désirer beaucoup de liberté 1, »