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V. — La Chambre dans l'affaire Montau

À propos d’une querelle qui mit aux prises le fise et le commerce, on va voir comment Tourny sut réserver le rôle de la Chambre, chargée de représenter tout le négoce bordelais.

Le directeur des Fermes à Bordeaux fut d’abord M. de Pressigny, homme expérimenté, qui avait exercé, avant d’être à Bordeaux, dans les deux ports d'armement les plus importants après cette ville, La Rochelle et Nantes?. Il se porta à des innovations dont le Commerce fut inquiet ; mais la plupart des difficultés furent rapidement aplanies, par l’entremise de l’intendant.

En 1754, M. de Montau succèda à M. de Pressigny. Il manquait d'expérience. Les fermiers généraux montrèrent quelque inquiétude, quand le garde des sceaux le nomma directeur des Fermes. Lui-même ne se sentait pas de force ; mais il se flattait d’être un protégé de M. de Tourny et d’avoir pour intime ami M. Cholet, trésorier de la villes.

La situation du nouveau directeur devint vite très difficile, Son administration, rigoureuse sans être adroite, aboutit à priver le commerce de nombre de commodités. Toute conciliation parut bientôt impossible. L'éclat survint sur un refus de Montau de donner une place en rade à un navire4.

1. A. D., Gir., C 4256, 23 décembre 1756 procès-verbal de délibération.

2. M. de Pressigny, lui-même, établit son curriculum vitæ dans la lettre qu’il adresse à Tourny, le 7 juillet 1744, A. D., Gir., C 1639.

3. Montau fait ces confidences à Cholet, le trésorier de la ville, dans une lettre qu’il lui adresse le 28 juin 1754, A. D., Gir., C 2381.

4. Sur les difficultés multiples qui mirent aux prises Montau et le Commerce, on trouvera quelques détails dans notre étude sur la Chambre de commerce, chap. 1v,

. E Montau était à la comédie; des cris sont poussés : « À bas Mon- ; tau !» ['attendit sans s’émouvoir la fin de la première pièce et se rendit ensuite à l'hôtel de ville, voisin de la salle de spectacle, pour |

informer les jurats. Ceux-ci trouvèrent à propos qu'il revint assister à la seconde pièce, parce qu'ils comptaient sur leur présence, sur les ordres qu'ils donneraient, pour ramener le calme. A la seconde pièce, les cris recommencèrent de plus belle, à la face des jurats qui ne purent faire arrêter personne 1. C'était un complot de commis et de jeunes négociants.

Quelle devait être l'attitude de Tourny ? Était-ce à lui de poursuivre les coupables ? Il ne le semble pas. Les jurats, et non l'intendant, avaient la police des spectacles ; leur ordonnance du 5 août 1754 le prouva. Elle défendait à qui que ce fût de faire du bruit dans la salle, «d’y crier, d’y faire des huées 2. » Cependant les coupables avaient échappé, et Montau, satisfait de voir les sympathies lui revenir à la suite de l'incident, demanda l'arrêt de la procédure.

L'intendant crut devoir ajouter, comme épilogue, des réparations offertes à Montau par les directeurs du Commerce, au nom des commerçants. La question était délicate. Tourny.dut hésiter ; on s'en aperçoit aux ratures qui rendent illisible le brouillon d’un rapport adressé à Trudaine sur cette affaire : le dernier paragraphe à dû être recommencé trois fois 3. L’intendant chercha longtemps l’expédient propre à ramener la bonne intelligence entre le fise et le commerce, Quand il l’eut trouvé, 1l ne s’en détacha plus.

En demandant à la Chambre d'offrir une réparation à Montau, il ne songeait pas le moins du monde à faire tort aux directeurs. Dans son esprit cette solidarité qu’il mettait entre eux et le commerce devait plutôt leur faire honneur : en venant s’excuser des torts de jeunes négociants, ils agiraient «comme pourrait faire un père

1. Voir, à ce sujet, le rapport adressé par Tourny au garde des sceaux, le 3 août 1754,:A. D., Gir., G 2381.

2. A. C., Bordeaux, 5 août 1754, registre des délibérations de la Jurade bordelaise. L’attitude de la Jurade fut approuvée en haut lieu, comme nous le VOyons par une dépêche ministérielle du 11 août 1754, adressée à Tourny, A. N., O1 510.

3. À. D., Gir., CG 1611, 7 décembre 1754, lettre de Tourny à Trudaine ; autre brouillon, daté du 7, dans la liasse C 2311.

de famille pour ses enfants qui se seraient mal comportés avec quelqu'un !. » Et Tourny trouve des comparaisons encore plus expressives. «Si un de mes domestiques-avait offensé le moindre artisan, si un de mes chevaux l'avait blessé, si mon chien l'avait mordu, en serais-je moins obligé à témoigner à cet artisan par des démarches combien j'en serais fâché ? 2 » L'intendant élevait la Chambre en ayant l'air de l’abaisser. Les directeurs n'étaient plus de simples marchands boutiquiers qu'une intrigue faisait entrer dans une Chambre bonne tout au plus à formuler des plaintes : ils devenaient les représentants du Commerce, du « syndicat »3% des négociants.

La Chambre, malgré tout, s’étonna d’être mêlée à une affaire où il était bien vrai qu’elle ne fût pour rien 4. II lui répugnait de faire une démarche auprès de Montau ; elle crut pouvoir s’en dispenser en portant plante contre lui à propos d’une autre question. Entre temps, une nouvelle insulte est faite à Montau ; des placards le dénoncent en termes injurieux 5. Poussés à bout, les fermiers généraux demandent la continuation des poursuites intentées à. propos de la première affaire. Tourny, de son côté, insiste pour que la Chambre fasse une démarche auprès de Montau : elle dira qu’elle a eu une vraie peine des incidents survenus, qu’elle a fait son possible pour découvrir les mystificateurs, pour empêcher que rien de pareil se produisit à l’avenir, qu’elle désire par-dessus tout le rétablissement de bonnes relations entre le fise et le commerce.

La Chambre voudrait se dérober encore. Il faut que le contrôleur général, Moreau de Séchelles, intervienne pour la presser

1. A. D., Gir., C 1611, 7 décembre 1754, minute de la lettre de Tourny déjà citée. 2. À. D., Gir., C 2381, 10 décembre 1754, lettre de l’intendant.

3. Le mot était de Tourny. Trudaine ne voulut pas adopter ce point de vue, pourtant si intéressant. Il admettait bien que la Chambre fil des excuses; « mais ce n’est point, disait-il au marquis, en syndicat de ceux qui font le commerce, qui puisse rendre ceux de la Chambre responsables en aucun cas pour les négociants... Elle n’a sur eux aucune autorité... Vous savez la peine que l’on a à engager les meilleurs négociants à fréquenter cette Chambre. L’esprit de liberté est inséparable de celui du commerce… Il faut le protéger toutes les fois qu’il ne dégénère pas en licence ». A. D., Gir., C 2381, lettre de Trudaine à Tourny.

4. Voir, à ce sujet, le procès-verbal de la délibération de la Chambre, en date du 8 août 1754, A. D., Gir., C 4255.

5. Le récit de l'incident est exposé par Tourny, dans la lettre qu’il adresse à Trudaine, le 10 septembre 1754, A. D., Gir., C 2881.

ne LA DÉCORATION DE LA PROVINCE

de suivre le parti proposé par l’intendant. Les directeurs résistent encore, mais Tourny prépare tout pour que la démarche ait lieut, C’est bientôt chose faite; Barreyre et de Kater sont allés voir Montau qui était absent. Ils ont pris son jour et son heure 2,

Les directeurs ont l'impression que leur Compagnie est diminuée, ebils se plaignent de l’atteinte portée à leur prestige ; ils parlent de courage, d’émulation, d'événements « qu’il ne nous serait, disent-ils, pas plus possible de prévoir que d'éviter. 3» On dirait qu'une Fronde de commerçants se prépare; mais peu à peu, le calme revient. ;

La conséquence de la visite à Montau fut tout autre. En faisant faire à la Chambre cette démarche qui lui coûtait tant, Tourny mit la Compagnie à sa vraie place, c’est-à-dire à la tête de tout le Commerce bordelais.

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