II. — Les Spécialités des Régions industrielles
Influencé par les théories du Commerce bordelais, d’après lequel Bordeaux devait rester tourné vers le dehors, Tourny ne semble pas avoir envisagé comme une question de première importance, la nécessité de donner à Bordeaux un arrière-pays producteur. Exception faite pour la fabrication des tissus, les campagnes se consacralent d’ailleurs assez peu à l’industrie.
L'industrie extractive était représentée en Périgord, de même
1. A. D., Gir., C 1766, 17 juillet 1750, extrait d’une délibération de Jurade relative à la prolongation du privilège exclusif accordé au faïencier Hustin. ;
2. Dans une minute autographe de 1753 relative à l’établissement à Bordeaux d’une verrerie nouvelle, Tourny déclare qu'il a remarqué une tendance du Conseil à permettre plus facilement l'établissement de nouvelles fabriques, A. D., Gir., C 1595.
3, AD. Gir.,:G1766, 17 avril 1792, lettre de Tourny à Trudaine.
que l’industrie métallurgique; il suffira de dire qu’elle s’y conserva. Tourny se montra favorable à toutes les initiatives que prirent
les particuliers. Quand le sieur Granges,
négociant à Villeneuve d’Agenais, demanda la permission de changer en martinet propre à préparer le cuivre un moulin à blé qui était sa propriété, l’intendant, invité par Trudaine à donner son avis, accueillit l'idée très favorablement. Ce serait un bien pour la région, répondit-l, d'autant que 24 autres moulins à blé se trouvaient établis sur le même ruisseau. Les gens du pays qui étaient obligés jusqu'alors de faire venir le cuivre de fort loin pourrraient s’en procurer ainsi à meilleur compte.
Pour les papeteries qui se groupaient en Guienne dans quelques petits centres, l’intendant apporta la même attention, sans prendre d’ailleurs aucune initiative bien frappante?. Il ne tint pas grand compte, après enquête, de la prétendue découverte d’un certain Dallande, des environs de Bergerac, qui prétendait avoir trouvé un système excellent pour clarifier les colles?. Quand la question se posa de convertir en moulins à papier des moulins à blé, Tourny ne fit pas plus de difficulté que pour les convertir en martinets à cuivre, toujours pour la même raison : «il y a plus de moulins à blé qu’il n’en faut#.» La Guienne ne produisant pas assez de froment pour faire travailler ses moulins, ces derniers doivent être employés à un nouvel usage.
Entre l’industrie du haut pays de Condom ou de Sarlat, et celle de Bordeaux, principal port et capitale, l’activité industrielle des ports de second ordre, comme Libourne et Bergerac, forme une transition naturelle. Libourne, Bergerac, d’autres centres encore voudraient devenir industriels pour alimenter eux aussi leur commerce. Ils désireraient une verrerie; Tourny la leur donne. Ils
1. On trouvera, à ce sujet, dans la liasse C 1647 des Archives de la Gironde, un mémoire du sieur Granges, une lettre de Trudaine à Tourny du 5 mai 1755 el la réponse de Tourny à Trudaine datée du 18 juin 1755.
2. Une lettre de Machault à Tourny, datée du 11 janvier 1746, montre que, en vertu du règlement de janvier 1739, l’intendant avait à connaître de toutes les contestations sur le fait de la fabrique des papiers. Cette attribution se trouve prorogée, pour Tourny en particulier, au début de 1746, A. D., Gir., C 1600.
3. À. D., Gir., C 1600, 22 septembre 1753, lettre de Trudaine à Tourny, et 9 février 1754, réponse, après enquête, de Tourny à Trudaine.
4. Tourny répond ainsi d’après les conclusions du, rapport établi par l’inspecteur des manufactures, d’Orgemont, A. D., Gir., C 1600, 4 janvier 1755.
souhaiteraient aussi une faïencerie privilégiée; mais l’intendant hésite avant de dépouiller Bordeaux de son privilège exclusif. I] répond par un refus à Bergerac, dont la faïencerie est trop peu importante?; 11 donne satisfaction à Libourne, mais incomplètement. Il voudrait réserver aux seules faïenceries de Bordeaux le droit d'employer des personnes de condition noble, et celui de faire endosser à leur suisse la livrée du roi 2.
Bordeaux a le grand faïencier de la province, Hustin, dont les lettres patentes remontent au 13 novembre 1714 et le privilège exclusif à 1715. Hustin avait trouvé le secret de la faïence de Hollande. Sa manufacture était un grand établissement qui faisait honneur à la généralité et à sa capitale. Au lendemain de son arrivée en Guienne, Tourny autorisa en faveur du faïencier bordelais une saisie de faïence, tours, fours et moulins, «avec défense de fabriquer et confiscation du tout au profit des Enfants trouvés®.» Hustin étant mort en 1749, son fils demanda le renouvellement pour 30 ans du privilège exclusif qui avait été déjà renouvelé pour 20 ans, une première fois en 17304. L’intendant consulta la Jurade et la Chambre de commerce. Toutes deux se prononçaient contre le renouvellement du privilège, la Chambre par sa délibération du 9 juillet 1750, et la Jurade, dans sa séance du 17 juillet. Le 16, Tourny semblait adopter leur point de vue5. Il essaya, Comme il nous l’apprend, de « détourner le sieur Hustin de faire suite de sa demande. » Hustin, d'abord résigné, revint
1. A. D. Gir., C 1766, 6 juin 1750, lettre de Tourny à Trudaine au sujet de la requête formée par le sieur Babut, faïencier à Bergerac.
2. Voir, à ce sujet, la correspondance entre Tourny et Trudaine, en 1756, À. D., Gir., C 1766.
3. Le 21 février 1743, avant l'arrivée de Tourny en Guienne, M. de Vougny avait fait un rapport au Bureau du commerce constatant que le sieur Hustin avait à se plaindre de la concurrence de ses anciens ouvriers, Sarazin, Marc et d'Amour. Le contrôleur général décida, le 7 mars suivant, de saisir l’intendant de l'affaire, A. N., F 12 90, délibération du Bureau du commerce des 21 février et 7 mars 1743. C’est sans doute en exécution de ce mandat que, en 1744, l'intendant de Bordeaux autorise la saisie en question, A. D., Gir., € 1608, 5 et 12 mai 1744.
4. Sur la faïencerie Hustin, voir les Archives historiques du département de la Gironde, &. xXxIV, p. 491 à 507. à
5. A la suite d’une visite à lintendant, à qui ils venaient de communiquer l'avis de la Chambre, les directeurs mentionnent que le marquis « parut content et leur dit qu'il étail bien aise que son avis se trouvât conforme à celui de la Chambre»; A, D., Gir., C 4255, 16 juillet 1750. . TES |
6. A. D., Gir., C 1766, 17 avril 1752, lettre de Tourny à Trudaine.
ensuite sur la question «de temps en temps.» En 1752, il se montra si pressant que l’intendant se crut obligé de saisir de nouveau le Conseil. Une réparation considérable était sur le point d’être faite à la faïencerie; mais Hustin ne voulait s'y déterminer que si on lui garantissait la continuation de son privilège. La réparation avait été rendue nécessaire par les travaux d’embellissement de la ville. Mettre en cause ces embellisements, c'était prendre Tourny par son faible. L'intendant ne crut pas pouvoir ne pas céder et il écrivit à Trudaine le 17 avril 1752 pour soutenir le privilège!. De nouvelles lettres patentes furent donc accordées à Hustin, le 29 juin 1752?, et le commerce éprouva encore la gêne du privilège exclusif renouvelé, comme par grâce, en faveur du faïencier.
Bordeaux avait aussi une savonnerie dont l'établissement remontait à 1711. Quand les sieurs Guillaumot et Beauvalon, propriétaires de cette manufacture, sollicitèrent pour leurs savons une exemption de droits, Tourny plaida leur cause contre les fermiers généraux. L'intendant observa que les droits en question frappaient déjà les matières premières qui entraient dans la composition des produits fabriqués. D'ailleurs, les intéressés faisaient de bon savon, comme Tourny et les jurats avaient pu le constater. En conséquence, la manufacture pouvait être avantageuse à l'État, et elle méritait d'obtenir le titre de « fabrique royale », en plus de l’exemption de droits qu’elle demandait ?.
La question de l'établissement d’une brasserie souleva plus de difficultés. Le sieur de Marcilly, voulant en fonder une à Bordeaux, à l'instar de celle de Paris, demanda au ministre un privilège, qui lui fut d’ailleurs refusé. La fabrication de la bière n’était, dit le ministre, un secret pour personne, et il était loisible à tout Français d’en fabriquer en France. Là-dessus, de Marcilly se mit en peine d'installer, sans plus de façon, sa brasserie de Bordeaux. Déjà, il
faisait venir de l'orge et du houblon. Notre brasseur avait compté sans l'intervention des jurats qui menacèrent de tout confisquer,
1. A. D., Gir., C 1766, 17 avril 1752, lettre de Tourny à Trudaine, publiée dans la collection des Archives historiques du département de la Gironde, t. xx1v, p. 503 sqq.
2. A. D., Gir., C 1766, 29 juin 1752, lettres patentes en faveur de Jacques Hustin, publiées dans la collection des Archives historiques du département de la Gironde, t. xxIV, p. 500. 5
3. Voir, à ce sujet, la lettre adressée à Trudaine par Tourny, lo 27 mai 1754, A. D.,
Gir., C 1647.
s’il persistait dans son entreprise l; il se garda bien d’insister. Mais deux ans plus tard, le sieur Letellier eut encore la même idée. Ayant trouvé les jurats aussi fermes dans leur refus, il en appela au Conseil, qui se retourna vers l’intendant. Tourny ne crut pas devoir imposer aux marchands de vin la concurrence de la bière. On buvait bien à Bordeaux la bière de Hollande, mais comme on la payait cher, le public n’en approchait pas ; si la brasserie du sieur Letellier en produisait à un prix abordable, «ce serait au détriment du vin et au préjudice de la province 2» 11 valait mieux que Bordeaux n’eût pas de brasserie. Le commerce demandait bien plutôt des verreries nouvelles.
III — P'ÉRPRe de nouvelles Verreries dans les Ports.
Les bouteilles entraient dans la catégorie des objets fabriqués que Bordeaux importait sans avoir à les produire: il en venait notamment de Flandre et de Bretagne3. Mais le transport en était parfois difficile; leur qualité était médiocre: les besoins excédaient les livraisons et le prix des bouteilles tendait à une hausse exagérée. Pour éviter tous ces inconvénients, il convenait d'installer le centré de production dans le centre de‘consommation. Le résultat sembla près d’être acquis, quand deux verreries s’ouvrirent l’une à Bourg, l’autre à Bordeaux.
Celle de Bordeaux avait le sieur Mitchell pour propriétaire. Elle rendit tant de services au négoce qu’en 1738, la Chambre de commerce elle-même demanda que la manufacture en question fût dotée d’un privilège exclusif. La concession de ce privilège engagea l'avenir d’une facon fort imprudente.
Le sieur Philippe Van den Brande avait épousé la demoiselle Anne Marie Mitchell, le 26 mars 1745, le même jour où sa sœur
PA D Gi, 101265, 1751, supplique du sieur de Marcilly à Tourny.
2. Cité par J. Benzacar, Règles économiques de l'administration d'Aubert de Tourny, p. 53, d’après A. D., Gir., C 3682, 22 février 1753.
3. Ce renseignement est fourni par Tourny lui-même, dans une lettre adressée à Trudaine, le 28 décembre 1751, A. D., Gir., C 1595.
4 AND} IGIT -Cr4954N93 janvier 1738, procès-verbal de délibération de la Chambre de commerce, ;
Elisabeth était mariée à Armand Saige!. Après la mort du sieur Mitchell, Van den Brande trouva bon de demander l'autorisation d'établir une verrerie privilégiée à Libourne. Il obtint satisfaction par arrêt du Conseil du 27 août 17482. Mais alors, la veuve Mitchell récrimina, en prétextant le privilège attaché à sa manufacture de Bordeaux. La Chambre de commerce, qui avait fait obtenir satisfaction au sieur Mitchell ne se sentit nullement gênée pour plaider la cause de Van den Brande 3%, Quant à la ville de Libourne, elle voulait sa verrerie. Certaine difficulté s'étant élevée à propos de l’emplacement affecté à la manufacture, une solution satisfaisante intervint, grâce à l’intendant4 La verrerie libournaise s'installa et tout le monde eut satisfaction, excepté la veuve Mitchell.
Cette dame eut encore le malheur de voir son privilège menacé de nouveau, au cours des années suivantes. Le 25 juillet 1751, Trudaine transmettait à Tourny la requête du sieur Sansané qui désirait établir une verrerie aux portes de Bordeaux, à la Paludate *. Le fils de la veuve Mitchell sollicitait à son tour, le 5 octobre, l’autorisation de fonder un nouvel établissement. La veuve intervint, comme en 1749, au nom de son privilège. Si l’on permettait Pétablissement de verreries nouvelles, au mépris de ses droits, elle demanderait au moins que son fils, et non pas le sieur Sansané, en bénéficiät$.
La question était difficile. La Chambre, consultée par Tourny, répondit «que l'établissement d’une ou plusieurs verreries qui puissent se soutenir en état de fournir au commerce des bouteilles serait utile et avantageux à ce commerce *. » Une fois de plus, lintendant essaya de concilier les parties au nom de la justice. Les négociants auraient de nouvelles manufactures, mais la préféren-
1. A. D. Gir.. documents non classés, 26 mars 1745, les deux contrats de mariage. Document communiqué par M. Corbineau.
2. Le renseignement se trouve dans une requête adressée postérieurement par la veuve Mitchell, A. N., F'° 96, 13 août 1749.
3. À. D., Gir.. C 4255, 9 janvier 1749, procès-verbal de délibération. - 4. Pour la suite de l’affaire,on pourra consulter les proocès-verbaux de délibérations de la Jurade libournaise, A. C., Libourne, B B 25, 1749 et la liasse C 939, aux Archives de la Gironde. ÿ
5. A. D., Gir., C 1595, 25 juillet. 1751, lettre de Trudaine à Tourny.
6. A. D., Gir., C 1595 28 décembre 1751, lettre de Tourny à Trudaine.
7. A, D., Gir., G 4255, 9 décembre 1751, délibération de la Chambre de commerce
ce serait donnée au fils de la veuve Mitchell, et le sieur Sansané serait prié d'établir sa verrerie ailleurs qu’à Bordeaux, Bourg et Libourne, qui en étaient déjà pourvues. Tourny observait encore qu'il devait conserver leur clientèle aux verreries de Flandre et de Bretagne, et qu'avant de se prononcer pour l'établissement de verreries nouvelles, on devait attendre au moins deux ans pour être fixé sur le rendement des fours de Van den Brandet, L'avis était sage; il prévalut.
Peu après, Landis que la concession d’un nouveau terrain était
accordée à Van den Brande, avec l'autorisation de Fintendant?,:
le sieur Nicolas Bouffard, négociant de l’île d'Oléron, parlait d’établir une verrerie à Bergerac3, et un autre sieur Sansané, cousin du Sansané de tout à l’heure, sollicitait l'autorisation que son parent n’avait pu obtenir,
Il fallait rouvrir le débat. Le nouveau Sansané, capitaine de cavalerie, avait le bonheur d’être protégé par de puissants personnages, le duc de Bétuhne, le comte de Noaiïlles et le maréchal duc de Richelieu 5. Quand l’'intendant eut à donner son avis, il le formula dans des termes plus favorables que deux ans plus tôt. La verrerie Van den Brande de Libourne, disait-il, semblait bien devoir égaler en importance celles de Bourg et de Bordeaux réunies, mais les commandes de vin vieux en bouteille tendaient toujours à devenir plus nombreuses; le commerce avait besoin de bouteilles; la demande semblait devoir l'emporter sur la production: d’autre part, les matières premières, et surtout les cendres, ne risquaient pas de manquer aux verreries. Dans ces conditions, la demande du sieur Sansané pouvait être accueillie, d’autant que le prétendu privilège de la veuve Mitchell n’était pas régulier à tout point de vue. « L'établissement d’une nouvelle verrerie, concluait Tourny ne pourra, au début, que nuire très peu aux
L Cf, la lettre de Tourny à Trudaine déjà citée, A. D., Gir., C 1595, 28 décembre
2. La concession du nouveau terrain est décidée par la Jurade libournaise, au cours :
de sa délibération du 2 mars 1752, autorisée par l’intendant, A. C., Libourne, B B 26. 3. G. Charrier, Les Jurades de la ville de Bergerac, t. xn, 22 janvier 1753. 4. La requête du nouveau Sansané est transmise à Tourny, par une lettre de M. de Baudry, datée du 17 mai 1753, A. D., Gir., CG 1595.
D On trouve toutes les ettres de recommandalion dans la liasse C 1595, aux Archives de la Gironde,
anciennes et par la suite aucunement... Cela occasionnera même du bien à la province!.»
Les voies étaient sans doute préparées au Conseil et l'avis de Tourny v prévalut encore. Par l'arrêt du Conseil du 2 septembre 1755, Sansané eut satisfaction: il put établir sa verrerie à la Paludate?, et il la conserva, par la suite, malgré les tentatives désespérées de la présidente d’Angeard, propriétaire de la verrerie de Bourg, de Van den Brande, le verrier de Libourne et du sieur Mitchell, le verrier de Bordeaux. Tourny l’assura de son appui jusqu’à la fin de son intendance à,
IV. — Les Industries textiles du haut pays : la ‘Goile, le Coton et la Soie.
Tandis que les ports se dotaient de nouvelles verreries, l’intendant apportait une grande attention à favoriser, dans, les villes du haut pays et dans leurs campagnes, l’industrie des tissus, la seule qui y fût vraiment prospère.
Agen n'eut qu'après Tourny sa manufacture rovale de toiles à voiles # En revanche, de Couloussac, le subdélégué du marquis dans la même ville, fut chargé, par lui, de répandre le rouet dans les campagnes. et six de ces machines furent mises gratuitement à sa disposition. Chacune des agglomérations principales du Condomois, de l’Agenais et du Périgord produisaient de la bure et des cordelats comme Saint: Macaire et Langon, des rubans de fil comme La Réole, des cordages, des ficelles, des toiles à voiles, des toiles fines comme Tonneins, des toiles de ménage comme Condom, des serges et des étamines comme Agen. L'industrie textile entretenait à Bagus, petit village de 260 habitants, huit