I. — Le Goût des Plantations
Bien avant Tourny, l’œuvre de reboisement avait rencontré nombre de partisans en Guienne. Dans un mémoire du début du XVIIIe siècle, M. de Bitry, ingénieur au Château-Trompette, s’exprimait ainsi : « On a trop déboisé... Il faudrait songer à rétablir les bois. Il faudrait semer des pins À »
C'était l’œuvre que l’intendant de Bordeaux se proposait, en 1745, quand il prenait pour sujet de son discours de rentrée à l'Académie : « l'Avantage qu'il y aurait à planter des bois dans la province et à y faire venir des mûriers blancs?. » Tourny qui
1. Le mémoire de M. de Bitry est à chercher dans les manuscrits de l’ancienux Académie de Bordeaux, B. M., Bordeaux, mémoire manuscrit n° 612, rédigé ane environs de 1717.
2: Le renseignement nous est fourni par Tourny lui-même, dans une lettre à Machaull, datée du 30 mars 1749, A. D., Gir., C 1486.
s'était déclaré jadis ennemi des arbres, en Limousin, parce qu'ils empiétaient sur les routes, semklait tout disposé à les admettre en Guienn® où leur rideau était moins épais. Dans la plupart de ses cantons, la généralité de Bordeaux était tror: découverte. Des arbres restaient à planter non seulement au bord des routes, mais à la limite des domaines, et encore autour des villes, sur l’emplacement des remparts. L’ormeau de Rosny devait y retrouver sa place et 1} pourrait y voisiner avec d’autres essences doublement utiles, non pas seulement pour le bois, mais pour les fruits comme le noyer, et pour les fleurs comme le tilleul. Le pin qui produit la résine, el qui se contente d’un sol sablonneux, aurait à effacer la morne nudité des Landes, et le müûrier triompherait dans Findustrie, comme l’arbre propagateur de la soie. Toutes ces réflexions étaient plus que suffisantes pour faire de Tourny un planteur, comme son siècle en connut tant.
Un jour, la marquise de Mirabeau lui écrivait, de ses domaines de Périgord : «M. de Mirabeau gui est du pays des müriers et qui en à dans ses terres, en Provence, des pépinières immenses, .…. voudrait en établir à Saulvebœuf... Il me charge, sachant que vous avez du faible pour moi, de savoir comment et en quoi vous pouvez l'aider dans son dessein... Si vous voulez bien l'aider, il se charge de couvrir dans dix ans tout le haut Périgord de mûriers... C’est un planteur que ce mari-là, dont quelquefois je me fâche, mais vous qui êtes de l’ordre aussi vous devez vous intéresser à ce genre d’ambition !. »
Tout en badinant, la marquise ne croyait pas si bien dire. De même que M. de Mirabeau’ s’adressait à Tourny pour avoir des semis, l’intendant pressentait, en vue du même objet, tous ses collègues des généralités voisines, et il étendait ses démarches encore plus loin, On ne pouvait mieux l’obliger qu’en lui donnant à planter le plus possible. Si l’on hésitait, il insistait avec l’acharnement du collectionneur énvieux d’une pièce rare. Il pressentit un jour son collègue de Limoges pour 4000 mûriers blancs de la pépinière d'Angoulême. « L'objet est considérable, répondit l’intendant en question, eu égard à la situation d'Angoulême.» Qu’à cela
L A. D., Gir., C 1491, 15 septembre 1753, lettre de la marquise de Mirabeau à Tourny.
L'OŒUVRE DE L'ARBRE 379
ne tienne; Tournÿ se contentera de la moitié. « Vous me marquez, écrit-l à son collègue, que l’objet de 4000 mûriers que j'avais l'honneur de vous demander est bien considérable ; donc je conclus que, restreignant à la moitié, vous voudrez bien me les accorder !. »
Lescalopier, intendant de Montauban, est d’une bienveillance sans égale pour Tourny, qui est son meilleur client en fait de plants et de semis. En novembre 1751, ils concluent un marché de 100000 pourettes à 950 livres. [ls en concluent un autre de 94000, à 893 livres, au mois de décembre 17532. Ces commandes allèrent se répétant d'autant plus que Tourny avait tout intérêt à traiter avec son collègue ; 11 économisait ainsi près de 3 1 par millier de plants.
Avant d’être distribués aux particuliers, ou de prendre place au bord des routes, les jeunes arbres s'élèvent dans les pépinières.