Bordeaux capitale
«Bordeaux est ma capitale », écrivait Tourny dans une lettre adressée à Trudaine !. Dans la bouche du grand intendant de Guienne, cette affirmation était pleine de sens. Elle ne signifiait pas seulement que Bordeaux était le chef-lieu d’une généralité: elle se rapportait aussi au grand rôle joué par le port du sudouest, parmi les cités de France. Et Tourny voulait dire encore, en employant cette expression, que par les soins qu'il se donnait pour la décoration de Bordeaux, par l'exécution des grands pro-
1. A. D., Gir., G 1854, 20 octobre 1747, lettre de Tourny à Trudaine.
jets qui devaient y concourir, Bordeaux allait devenir la ville par excellence, «la plus belle ville du royaume 1.»
En ce temps-là, une noble émulation régnait entre les principales cités. Paris n’était pas encore, comme il l’est devenu, la tête de la France: les résidences royales et les grandes villes de province lui dérobaient une partie des grâces de la couronne. Paris, toujours frondeur en face de la Cour, se desservait lui-même
et l’occasion était bonne pour ses rivales de le concurrencer, de s'élever à ses dépens dans la hiérarchie des villes, et de lutter toutes ensemble à qui se mettrait hors de pair.
L'œuvre d’embellissement préoceupait tous les intendants et nombre de gouverneurs de province, ceux de Reims et de Rennes, ceux de Dijon et de Nantes, ceux de Toulouse et de Nancy. Is faisaient à la France une face nouvelle, tandis que la maîtresse du roi présidait, avec sa parenté, à la direction des bâtiments. Aménager, embellir, devenaient une manière de faire sa cour à la favorite et au monarque. Dans la restauration des villes, la : place d'honneur était réservée aux monuments érigés à la gloire de Louis XV; chaque cité se flattait d'avoir une place royale, pour encadrer la statue du roi ?. Et avant même que tous ces travaux d’apothéose prissent forme, à la fin de 1749, il était question de promener le roi «autour du royaume,» par toutes les provinces empressées à sa gloire, en .Orléanais, en Bretagne, en Poitou, à Bordeaux, à Toulouse, en Bas-Languedoc, en Provence, en Dauphiné, à Lyon, en Bourgogne.
Dans cette revue des merveilles de la France, Bordeaux, à cette époque, aurait eu Lous les honneurs. Trois ans plus tôt, Tourny avait écrit au contrôleur général, au sujet de sa capitale: «Je puis vous répondre qu’en moins encore de quatre ou cinq années, J'en ferai la plus belle ville du royaume.» Tous ses projets étaient alors en cours d'exécution, et dès ce moment la place royale de Bordeaux faisait envie à la ville de Toulouse et
1. A. D., Gir., C 1219, 11 août 1746, lettre de Tourny au contrôleur général.
2. Voir l’étude de Patte, intitulée Monuments élevés à la gloire de Louis XV, 1775, et dans les documents d’archives les arrêts concernant lPembellissement des villes, comme celui du 6 novembre 1750 pour Lyon, A. N., E 2301, ou celui du 7 septembre 1756 pour Réims, A. N., E 2358.