CHAPITRE XVI
Les Fe romenades
du Château- Trompette.
[. L'investissement du Château. — IL La Formation des Allées de Tourny. — III. Les Portes des Allées. — [V. La Façade des Allées. — V. La Formation du Jardin Public. — VI. La Décoration du Jardin.
L — L'Investissement du Château.
Ce n’est pas à la Place Royale, c’est plus en aval sur la rivière que la nature sembläit avoir marqué l'emplacement du perron du Bordeaux futur, du Bordeaux qui, en s’annexant le faubourg des Chartrons, embrasserait tout le croissant de la Garonne. Cette place, tout indiquée au sommet de la courbe du fleuve, avait été prise déjà par les rois pour y établir leur forteresse, entre les Chartrons et la Cité. Le Château-Trompette n’était
pas seulement destiné à concourir à la défense de la ville avec le fort du Hà et le fort Louis: ses canons braqués sur Bordeaux, aussi bien que sur la rivière, devaient tenir les Bordelais en respect. Le Château-Trompette commandait à la fois les quartiers intérieurs et le faubourg le plus riche; il pouvait balayer de son feu les deux côtés de la rivière, de l’amont à l'aval.
Tourny savait par expérience, pour ÿ avoir accompagné Ja dauphine, que le meilleur endroit pour contempler la rade était un certain bastion avancé du château. L’intendant n’'eût pas mieux demandé que d'élargir ce belvédère, et il dut regretter bien souvent de voir, dressée devant Bordeaux, la masse de la forteresse, avec ses tours rappelant l’âge gothique, avec le développement démesuré de ses glacis, avec son air de domination qui assombrissait, tout à l’entour, le paysage. Par malheur, le château, renforcé de fortifications à la Vauban, était encore de trop fraîche date pour qu'on pût en escompter la prochaine destruction.
Le marquis tenait par-dessus tout à embellir ce côté de la ville tout proche de la place Royale, et voisin du faubourg des Chartrons :. Renonçant à renverser l'obstacle, il trouva dans cet obstacle même un sujet de décoration. Il composa pour le tour du château un programme spécial d'aménagement. Il sy appliqua avec ardeur et avec amour, parce qu'il pensait avoir le temps de le parfaire. Gette œuvre fut sa chose. Il y réalisa « un ensemble», « ses Tuileries », comme il disait ?.
Le château fut investi par des allées, comme un reste de barbarie noyé dans la civilisation. Au milieu de la promenade pacifique, l’altière forteresse cessa de se dresser comme un épouvantail; et les Bordelais purent penser déjà qu’un jour viendrait où le chàteau lui-même disparaîtrait sous les ombrages.
Tourny prenait plaisir à constater les progrès de son œuvre: « Le Château-Trompette, écrivait-il en 1749, et ce qui en dépend comme de son domaine, étaient ci-devant limités des 3 côtés de terre par 3 chemins ou rues qui ont été redressées en 3 lignes et for-
1. Ce côté de ville «aussi beau qu'aucune en ait en France ». A. D., Gir., C 1219. 1er mars 1749, lettre de Tourny à d’Argenson.
2. Voir la lettre adressée par Tourny à d’Argenson le 27 janvier 1744, A. D., Gir., C 1219.
ment 3 allées plantées d’arbres'. » Il ajoutait, moins d’un an plus tard : « Les étrangers qui viennent à Bordeaux réunissent leurs suffrages à ceux des habitants de la ville, pour prétendre qu'il n'y à pas dans l'Europe une plus belle partie de ville. » On ne pouvait plus rien refuser «en faveur du beau de cet ensemble » «Je m'y intéresse en vérité, concluait l’intendant trop modeste, moins parce que c’est mon ouvrage qu'en qualité de Commissaire du Roï?. »
Il. — La Formation des Allées de Tourny?.
Avant de songer à l’ordonnance des maisons à élever sur les allées, l’intendant eut en vue le tracé de la promenade. II l’écrivait au duc de Duras : : Je ne m'occupe qu’à faire des promenades et à disposer régulièrement le terrain 4...»
Le chemin de Médoc qui longeait le glacis, de la porte Médoc à la porte Saint-Germain, était large, mais sinueux. Le sol était troué de fondrières qui se changeaient en cloaques, en temps de pluie. Un mur séparait le chemin de l’enelos des Dominicains; un autre le séparait du glacis. De vieilles maisons et quelques magasins s’adossaient à chaque muraille. Les abords du château, encombrés de déblais et salis d’immondices, n’attiraient que la soldatesque, les dévergondés, les malfaiteurs et les filles de joie5. Sur cet emplacement, la ville possédait une bande de terrain assez considérable, restée vacante lors de la construction du château. En 1734, les jurats songèrent à l’aliéner pour se procurer les ressources nécessaires à la canalisation des eaux et à l’établissement de fontaines. D'autre part le sieur Dasfeld, directeur des fortifications, dressa un plan tendant à établir des allées sur une face du château entre la porte Médoc et la porte Saint-Germain. L'ensemble de ces
1. A. D., Gir., C 2056, 8 novembre 1749 lettre de Tourny au directeur des fortifications de La Rochelle.
2. A: D. Gir., C 1219, 19 juin 1750, lettre de Tourny à d’Argenson.
3. Voir P. Courteault, Les Arbres des Allées de Tourny, dans la Revue historique de Bordeaux, 1918, p. 103 à p. 116.
4. À. D., Gir., C 1219, 28 janvier 1744, lettre de Tourny au duc de Duras.
5. Bernadau, Histoire de Bordeaux, p 126; Jouannet, op. cit., p. 77; Petit-Lafitle Les Promenades publiques à Bordeaux, p 17.
deux projets faillit aboutir, Le Pouvoir central admit le principe de l’aliénation: Parrêt du 16 juin 1734 stipula que les adjudications auraient lieu à l'hôtel de ville, avec obligation pour les acquéreurs de bâtir en conformité des plans de Dasfeld. Malheureusement,:les acquéreurs manquèrent ?.
La défiance dont témoigna le public s’explique-t-elle par les défauts du plan proposé ? Ces défauts étaient assez graves, et Tourny eut beau jeu de les signaler. Il écrivit à d’Argenson : « Rien n'était, je dois le dire, conçu avec moins de vues et d'intelligence ?.»
Le projet de Dasfeld était mauvais, parce qu’il négligeait d’aliwner les allées projetées suivant. l’axe de la rue Fondaudège, prolongement naturel du chemin du Médoc, et parce qu’il omettait tout autant de déplacer la porte Saint-Germain suivant le même alignements. La correction à apporter tenait en ces mots du marquis : « Il convenait, pour faire quelque chose de bien, de porter à 16 toises plus haut l’ouverture de la dite porte, et de la placer en face de la rue Fondaudège, de facon qu’en disposant de même la voie publique intérieure, le dedans et le dehors de la ville ne formassent qu’un même alignement#. »
Le projet de Dasfeld, qui présentait des défauts, n'avait pas non plus toute l’ampleur voulue. L'établissement d’allées sur une seule face du château ne suffisait pas à transformer le quartier, à l’assainir, à le rendre mieux habitable. Les emplacements à vendre n'avaient pas trouvé d'acheteurs, parce que les abords du château, sur toutes ses faces, avaient mauvaise réputation. Pour donner toute sa valeur au plan proposé, il fallait le concevoir dans son ensemble.
Tourny commença par les corrections indispensablès. Il en est question dans les délibérations de Jurade des 24 janvier 1744 et 16 mars 1745, qui décidaient le déplacement de la porte Saint-
1. Voir, à ce sujet, la copie de la lettre adressée par Tourny, le 11 août 1746, au contrôleur général. B. M., Bordeaux, Archives des ponts eb chaussées, Service maritime.
2. A, D, Gir., C 1219, 29 février 1746, lettre de Tourny à d'Argenson.
3. C'est l'explication fournie par le marquis au due de Duras, dans sa lettre du 18 février 1744, A:-D., Gir., C 1219.
4, A, D., Gir., CG 1219, 20 avril 1745, lettre de Tourny à d’Argenson. La correction à proposer découlait de la critique,
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