‹ TournyChapitre 341 sur 494 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Exercice de l'Autorité.

[. Les “ Vivacités de M. de Tourny”. — IL Le nouvel Esprit des Communautés. — III. La Politique des Cours Souveraines. — IV. La Politique du Grand Conseil. -— V. La Politique du Ministre de la Province, Saint-Florentin. — VI. La Défense de l’Intendant. — VII L'Autorité en péril.

I — Les “ Divacités de M. de Tourny ”’.

En 1755, quand il fut nommé à la place de conseiller d’État, Tourny en éprouva sans doute de la joie. Mais il était déjà usé par les chagrins, par ses deuils de famille’, par les passe-droits dont il avait été victime?, et par son surmenage même. Son caractère s'était aigri; son humeur était devenue sombre; ses procédés d’administration eux-mêmes s'étaient modifiés. Ce

1. Mme de Tourny était morte en 1746: Mie de Tourny entrait au Calvaire malgré son père en 1748, et y mourait cinq ans plus tard.

2. Tourny avait sollicité vainement à plusieurs reprises la place de conseiller d’État et il avait eu la peine d’y voir arriver ses cadets,

changement qui s’observe aux environs de 1790 explique que la physionomie du grand intendant ait pu être interprétée de deux manières. Parmi ceux qui ont essayé de tracer son portrait, certains, comme dom Devienne, n’ont voulu connaître que le premier Tourny, avec son « caractère doux », son « commerce agréable », sa conversation enjouée et spirituelle, ses qualités de cœur; ils sont même allés jusqu’à dire : « Sa société ne se ressentait nullement de la rudesse qu’un travail pénible et assidu ne fait contracter que trop souvent. » Les autres, les amis des ennemis de l’intendant, ont abondé dans le sens contraire; ils n’ont voulu connaître que le second Tourny, et ils l’ont méconnu, ils lui ont fait tort. Ils n’ont pas trouvé seulement au marquis une volonté brusque, un cœur sec; ils ne se sont pas seulement fiés à certaines apparences; ils ont fabriqué, de toutes pièces, le Tourny satrape, policier par nature, hautain avec les inférieurs, obséquieux avec ses chefs, défiant, cauteleux, jaloux et que sais-je encore ? ?

En fait, ce que l’on note dans la seconde partie de l’intendance du marquis, sans qu’on puisse lui en vouloir, pour beaucoup de raisons, ce sont des impatiences, certaines brusqueries, certains accès d'humeur. L'intendant devient autoritaire, il fait moins de crédit peut-être à ses administrés, et d’ailleurs, il n’en fait pas davantage à ses chefs. Il supporte plus mal les retards, les irrégularités dans le service, il traite davantage en subordonnés les Corps de ville, la Chambre de commerce, et d’une façon générale, ses collaborateurs. Il écrit moins rarement dans ses lettres : « J'ordonne », « J’exige »3. Il tolère moins les résistances, et il essaie moins, comme si le temps lui manquait, de les vaincre par la douceur. Il demande plus de travail que jamais aux person-

1. Dom Devienne, Histoire de la ville de Bordeaux, 3° partie, p. 301.

8. C’est Grellet-Dumazeau, l’auteur de la Société bordelaise sous Louis XV, qui s’est permis de décocher à l'intendant les traits les plus acerbes et les plus injustes. Grellet-Dumazeau voit dans Tourny «un passionné sous des dehors doucereux », p. 134; «un policier s’ingéniant à pénétrer les secrets de famille», p. 135. Il lui reproche sa ténacité : « Hautaine avec les inférieurs, elle était vis-à-vis des gens à ménager, souple, humble, obséquieuse », p. 136. Tourny est encore traité de « Satrape de Guyenne », p. 158, et d’intendant « austère, défiant, cauteleux, jaloux », p. 165.

3. Notamment dans une lettre à un sieur Sauret, de la subdélégation de Sarlat, dont une imprudence a failli soulever toute la noblesse du canton. A. D., Gir., C 469, 9 avril 1756, lettre de Tourny.

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nes qu’il occupe. Il réclame plus fréquemment des comptes rendus; il veut avoir communication des pièces d'archives; il veut qu’on tienne registre de ses lettres. Il laisse moins de place. aux initiatives. Il impose son ordre et sa méthode. Non seulement il veut diriger toute l'administration, mais il veut qu'on reconnaisse qu’e'le dépend de lui. Il veut, toujours il veut... Tout dans la province doit aller à son gré, du même pas. Saint-Florentin, ministre de la province, qui n’éprouvait pas beaucoup de tendresse pour Tourny, s’empresse de noter et de dénoncer la nouvelle manière de l’intendant de Bordeaux : «M. de Tourny, écrit-il au garde des sceaux, est si différent de lui-même à l'égard de l’administration de la ville de Bordeaux depuis environ un an, et le mécontentement personnel qu’il croit avoir contre les jurats et dont vous êtes informé influe avec tant d'éclat sur tout ce qui concerne l'hôtel de ville, que mes craintes sur les suites redoublent à l'approche de la disette des grains dont cette ville et la province de Guienne sont menacées. Le peuple de Bordeaux respecte et craint ses magistrats, et ne les aime pas. M. de Tourny le sait, il m'en a lui-même fait l'observation, avant que les jurats lui eussent déplu. Si M. de Tourny les avilit, leur crédit et leur autorité sur le peuple vont tomber par là. M. de Tourny se prive lui-même et prive le service de celte ressource dans un évènement qu'il ne faut pas voir prochain, mais qui est possible. Il lui serait fort utile que vous voulussiez bien lui dire votre sentiment sur ses vivacités et de sa manière de concevoir son autorité qu’il ne sépare pas assez de ses vues personnelles ?»

II — Le nouvel Esprit des Communautés.

En même temps qu’il dénonçait les vivacités de M. de Tourny, Saint-Florentin n'aurait pas dû manquer d'insister s’il avait été juste, sur le nouvel esprit des Communautés. Sans doute, l'autorité avait à se garder de tout excès, de tout arbitraire, mais elle trouvait à motiver son intransigeance dans l’indépendance affectée par les oligarchies frondeuses de certains Corps de ville.

1, À, N., O1 509, 8 septembre 1751, dépêche ministérielle au garde des Sceaux,

Toutes les Communautés ne se mirent pas dans le cas d’être bridées par l’intendant; quelques-unes continuèrent de lui marquer la plus grande confiance. Au lendemain de sa nomination à la place de conseiller d’État, les officiers municipaux de Saint-Macaïre, nouvellement élus, lui mandaient, comme s'ils prenaient la parole au nom de toute la province : « Monseigneur, nous ne pouvons tous, dans ce moment, nous trouver dans la capitale du royaume et auprès de Votre Grandeur, pour lui rendre nos devoirs, ainsi que nous le souhaiterions, mais du moins nous pouvons essayer de primer la foule de tant de personnes de cette province, qui n’ont manqué par leurs écrits de vous mamifester et leur zèle et leur attachement, aussitôt qu’ils ont appris la juste distinction qu'il a plu au souverain de faire de votre personne, en la plaçant dans son Conseil. Cette nouvelle, Mgr, nous est parvenue au moment qu’on allait procéder à l’élection consulaire de notre ville, et on peut dire qu’elle seule a inspiré dans ce même instant l’amour pour le bien public et l'unanimité dans les esprits, telle qu’on n'avait jamais vu d’exemple, surtout lorsque le Corps a appris que le roi vous permettait en même temps de gouverner encore cette province. Oui, Mgr, cette joie qui a fait choisir de zélés magistrats à cette ville a été si avant dans le cœur de tous ‘es bourgeois et de tout le public, qu’il a fallu leur permettre trois jours de fête ou de dimanche consécutifs, pour avoir le doux loisir d’en faire éclater une partie. C’est dans ces sentiments, Mgr, et de leur amour et de leur respect autant que de leur reconnaissance, que le corps de ville a l'honneur de se présenter aujourd’hui dans votre cabinet, pour faire la révérence à Votre Grandeur et lui demander la continuation de votre bienveillance 1. »

Tourny ne fut pas plus avare de bienfaits à l'égard de Villeneuve, de Libourne, de Bergerac, d'Agen et de Bordeaux; mais dans ces villes et dans beaucoup d’autres, les consuls ou les jurats témoignaient de prétentions nouvelles et songealent à s’émanciper. La tutelle de l’intendant était de trop, quelques bienfaits qu’elle procurât.

L'occasion de protester était bonne pour les communes, par

1. A. C., Saint-Macaire, 3e registre de délibérations, 5 mai 1755, Cité par Virac, Recherches sur Saint-Macaire, p. 263,

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exemple quand le seigneur du lieu, engagiste du domaine, abusait de ses droits. Sanss’inquiéterduressentiment possible deceseigneuretdes conséquences de ce ressentiment, les villes lésées se seraient ruinées volontiers pour soutenir jusqu’au bout leurs prérogatives. Agen et Condom s’insurgent ainsi contre les prétentions abusives formées par le duc d’Aiguillon 1, lors de son entrée dans ces deux villes, et Libourne combat de son côté le projet du due de Richelieu, qui veut établir un bac sur la Dordogne. L’intendant, que ces questions n’intéressent pas d'rectement, est cependant amené à intervenir , soit en vertu des ordres du Pouvoir central, comme pour le duc d’Aiguillon, soit de son chef pour le bien de la commune qu’il craint de voir en butte à l'hostilité d’un grand personnage, tel que le duc de Richelieu. Il mande aux Libournais, à propos de l’établissement du bac demandé par le duc : «El y a plus d’une raison qui doit vous inviter à prendre ce parti, non seulement la justice qui s’y trouve, mais encore le besoin que vous avez de la protection de ce seigneur, et la crainte de vous trouver dans une situation à ne pouvoir plus la mériter?. » L'intendant se compromet ainsi; les communes répugnent à l’écouter, et son prestige diminue, si son autorité n’est pas atteinte.

D'autres fois il est desservi par tel de ses subdélégués qui dépasse ses instructions. De Couloussac, d'Agen, prend des initiatives danvereuses. De Biran, à Bergerac, se met aussi dans de mauvais Cas. L'un comme l’autre mécontentent leurs administrés en reprenant à leur compte les procédés de Tourny, en tirant à eux toute l’autorité dans leur subdélégation, en substituant leur action à cette: des Corps de ville, en donnant des ordres ou en accordant des exemptions qui paraissent entachées d’illégalité. Les cornmunautés en appellent à l’intendant qui est placé dans cette pénible alternative ou de ratifier les erreurs, les abus, les maladresses des subdélégués, ce qui en fait remonter la responsabilité jusqu'à lui, ou de briser l'autorité de ses subordonnés en les désavouant, ce qui

1. Pour la suite de l'affaire, voir les documents de la liasse C 2287 aux Archives de la Gironde, utilisés par Ph. Lauzun dans son Étude sur l'entrée du duc d’Aiguillon à Agen et à Condom, et par J. Andrieu, dans son Histoire de l’Agenais, t. IE, p- 227.

2. À. C., Libourne, B B 28, 6 août 1756, lettre de Tourny aux consuls de Libourne, transerite dans leur registre de délibérations. On trouve dans le même registre B B ?8 les documents pour toute la suite de l’affaire, Nous y reviendrons d’ailleurs.

est dangereux, parce que l’autorité du subdélégué est émanée de celle dont dispose le commissaire départi.

Enfin, même les mesures générales prises par l’intendant, la répartition qu'il fait de l’impôt, les corvées qu’il ordonne, ses instructions à propos des élections qu’il conduit à sa guise, lui attirent peu à peu nombre d’inimitiés. Il a contre lui tous ceux qui se soucient davantage des procédés employés que des résultats obtenus, de la sauvegarde des intérêts particuliers que de la réalisation du bien général. Dans les localités, deux partis se forment, l’un favorable, l’autre contraire sinon à l’intendant, du moins à son administration. Ses ennemis sont aussi acharnés que ses admirateurs sont enthousiastes.

Les éloges que lui prodiguent les anciens consuls de Villeneuve, soutenus par lui aux élections, font penser aux reproches que doit lui adresser le parti contraire : « Monseigneur, lui écrivent-ils le 17 septembre 1755, votre heureux retour en province cause une joie inexprimable dans la Communauté de Villeneuve. » Ils parlent ensuite de la Providence de l’intendant qui prodigue à tous ses bienfaits et à laquelle leur propre ville n’a pas manqué d’avoir recours. « La protection qu’elle a étendue en sa faveur jusqu’à l’élection consulaire est pour elle un nouveau motif d’attachement, de respect et de soumission à ses ordres. Ils étaient nécessaires pour dissiper les factions et les brigues qui s'étaient soulevées contre ceux de la Communauté qui, uniquement occupés de l’amour du bon ordre et du bien public, désirent ardemment de constituer en place les Consuls que Votre Grandeur avait indiqués pour le maintenir !...:»

Pour les ennemis de Tourny, sa Providence est une tyrannie. Ils ne mettent pas en lui plus de confiance que dans le seigneur engagiste ou dans le subdélégué. Ses bonnes intentions les effraient. Les intérêts particuliers se liguent contre le bien public que le marquis représente. Les Corps de ville ennemis de l’intendant défendent jusqu’au bout la parcelle d'autorité dont ils disposent, et ils ne craignent pas de porter leurs doléances jusqu'au Pouvoir central.

1. A. D., Gir. C 636, 17 septembre 1755, lettre adressée à Tourny par les anciens

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