III. — L'intervention de Contesquieu
Les confédérés avaient été très habiles d’opposer à Tourny, qui jouissait d’un grand prestige et d’une belle réputation, le président Montesquieu qui avait déjà conquis la gloire.
L'influence du président était grande à Paris; il y comptait autant d’admirateurs que de lecteurs, et les puissances se montraient empressées de lui faire la cour. L'Académie de Bordeaux avait auprès de lui l'accès le plus facile par son fils, M. de Secondat, qui s'était rangé parmi les opposants. La place que Montesquieu avait tenue naguère à l’Académie était encore un autre gage de son plus entier dévouement ; il personnifiait la Compagnie.
Alors qu’il y siégeait, il en avait fait les honneurs à Tourny; c'était lui qui avait présenté l’intendant comme académicien ordinaire. Depuis lors, les deux hommes, les deux grands hommes, ne s'étaient pas perdus de vue. L'homme de lettres avait cru pouvoir traduire en badinage l’amitié chaleureuse qui semble l'avoir attiré d’abord vers le marquis : « J’ai une véritable impatience d’avoir l'honneur de vous voir, lui écrivait-1l au mois d'août 17495. J'ai envie de faire querelle à Madame la Duchesse d’Aiguillon de votre long séjour!» L’intendant goûtait sans doute les plaisanteries, mais son enjouement l’abandonnait quand on lui parlait d’affaires; en matière d'administration, il ne voulait plus se connaître d’amis et il se montrait avare de bonnes grâces. Le président Montesquieu fut peut-être assez déçu, en 1747, quand il consulta le commissaire départi, pour l'agrandissement de sa baronnie de La Brède?. Il n'obtint pas satisfaction. Ce souvenir un peu amer, qui le rendait peut-être encore plus favorable aux « opposants », ne l’empêchait pas de rester l'ami de Tourny, quand l’Académie lui demanda d’entrer en lice.
L'effet de son intervention, savamment ménagé par les suggestions du président Barbot, se fit presque aussitôt sentir. Barbot
1. À. D., Gir., C 909, 3 août 1745, lettre de Montesquieu à Tourny, transerite par M. Jullian, dans son Histoire de Bordeaux, p. 608. Correspondance de Montesquieu, édition Gébelin, t. I, p. 418. :
2. Sur ce sujet, dossier à consulter dans la liasse C 3385, aux Archives de la Gironde. Ge dossier renferme non seulement des lettres de Tourny, mais des autographes de Montesquieu qui, à notre connaissance, n'ont pas été publiés jusqu'à ce jour,
tenait essentiellement à ce que le terrain, concédé à l’Académie, fût reconnu comme appartenant au roi !. Montesquieu, s'étant assuré le concours d’un avocat du nom d’Ausonne, ancien secrétaire de M. d’Armenonville, garde des sceaux, lui fit dresser sous ses yeux une supplique qui tendait à obtenir du roi, pour l’Académie, la concession gratuite du terrain situé devant sa facade?. La démarche aboutit dès les premiers jours de septembre. Le 1er septembre exactement, l’intendant de Bordeaux était informé par le Conseil des dépêches que les arrêts du 26 juillet 1749 ne se soutenaient plus %. Le 10, le roi concédait, par voie d’arrêt, le terrain à l’Académie.
C'était le prélude du triomphe. L'Académie envoya à son défenseur des félicitations unanimes 5. Les confédérés se flattaient de refaire sur ce succès l’union de la Compagnie; le président Barbot écrivait à M.de Caupos, un des derniers partisans de Tourny «Je désire, plus que je ne puis vous l’exprimer, que cette grâce nous réunisse dans les mêmes sentiments 5. »
Pour que la victoire fût complète, il restait à poursuivre l’opposition contre les arrêts de juillet. À peine cette opposition était-elle entamée, que les jurats engageaient à leur tour une nouvelle affaire contre la cession accordée par le roi à l’Académie, le 10 septembre précédent 7. La querelle se compliquait . Certains étaient las de la lutte; Leberthon écrivait à l’intendant : « Je me perds, Monsieur, dans l'affaire de l’Académie *. »
Loin de penser à désarmer, le président Barbot s’apprétait à
1. Voir la suite du Rapport du président Barbot (1749), dans les documents de lAcadémie, transcrits par M. Caraman.
2. Ces faits sont rapportés par le ‘président Barbot dans une lettre adressée, le 31 octobre 1749, à M. de Caupos. A. D.; Gir., C 3307.
3. C’est ce qu’apprenait, à Tourny la dépêche ministérielle du 1** septembre 1749. A. N., O1 508. Le Pouvoir central lui demandait d’informer.
4. L'arrêt fut annoncé à Tourny par la dépêche ministérielle du 15 octobre 1749, AN FROLTDOE
5. Les remerciements de l’Académie à Montesquieu sont à chercher dans les procès-verbaux de délibérations de l’Académie, en date du 16 novembre 1749 et du 17 janvier 1750. B. M., Arch. Acad., 2e registre de délibérations.
6. À. D., Gir., G 3307, 18 septembre 1749, lettre du président Barbot à M. de Caupos. à
7. Il est fait allusion à l’action nouvelle des jurats dans la délibération de l'Académie, en date du 17 janvier 1750, déjà citée.
8, À, D., Gir., G 3307, 5 octobre 1749, lettre de Leberthon à Tourny.
b96 LES CONFLITS
batailler encore, en discréditant l’administration de Tourny, en prônant les vertus des Cours souveraines, en communiquant à Montesquieu les remontrances que la Cour des Aïdes avait fait paraître. Le plan d'attaque était le suivant : on assiégerait de pressantes instances le maréchal de Duras, l'ennemi déclaré de l’intendant, on solliciterait auprès de d’Argenson et des autres ministres. S'il le fallait, on rendrait «l'affaire publique », en entraînant dans la mêlée les autres Académies, on prendrait à Paris des consultations signées de plusieurs avocats. M. de Tourny ayant dit qu'il donnerait son avis au Conseil, il convenait de le discréditer d'avance 1. M. de Secondat suivait Barbot dans la lutte, mais il penchait pour la modération; il parlait. d’une médiation, pour terminer l'affaire à l’amiable ?. à
Montesquieu se sentait gêné, bien qu'il continuât de céder à l'enthousiasme de Barbot. Il fut amené à faire rédiger par Ausonne, contre les arrêts de juillet, une requête assez malsonnante. Il fut amené aussi à répondre d’une façon assez brutale au mémoire fourni par l’intendant #. Tout cela s’accordait mal avec sa courtoisie habituelle; aussi crut-il nécessaire de s’en expliquer, sinon à Tourny, du moins à Leberthon : « Étant chargé, Monsieur, lui dit-il, des affaires de l’Académie, j'ai été obligé de faire répondre à un mémoire de M. de Tourny qui est accompagné de votre nom, et j'aurais eu l'honneur de vous en demander la permission si l'affaire n'avait requis célérité... Quoi qu’il en soit,on n’a point manqué, ni pu manquer, dans la réponse , au respect qui vous est si légitimement dû. Je suis convaincu que vous n’auriez pas signé ce mémoire si les raisons qui sont dans notre réponse vous avaient été connues et si
vous aviez su que l’Académie m'avait chargé de défendre cette
affaire 4 »
1. Voir la suile du Rapport du président Barbot de 1749, déjà cité. 2. «I serait digne, je crois, du rang que vous occupez, écrivait-il à Fun de ses cor-
respondants parisiens, de porter M. de Tourny à se relâcher de la rigueur de ses pro-
jets et à terminer l'affaire à l'amiable, par l'entremise des amis communs que mon:
père et lui ont à Paris. » A. D., Gir., C 3307, 25 septembre 1749; copie de la lettre.
3. Le mémoire de l’intendant, avec la réponse de Montesquieu, est à chercher dans ‘le carton xxvi1, du fonds Lamontaigne, pièce 4, à la bibliothèque municipale de Bordeaux.
4. A. D., Gir., C 3307, 25 septembre 1749, lettre de. Montesquieu, copie, sans Je nom du destinataire. La date qui est à la fin de la pièce est de la main de Tourny. Tout porte à croire que la lettre est adressée à Leberthon. Une des preuves, c’est la détérence parfaite dont use Montesquieu envers son correspondant.