‹ TournyChapitre 353 sur 494 · PRE · texte numérisé non relu

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À batailler ainsi, en rédigeant des mémoires aussitôt contredits, en multipliant auprès du Pouvoir central les démarches imposantes, le débat n’avançait guère, mais les passions s’échauffaient.

Les adversaires se piquaient au jeu de la facon la plus fâcheuse. L'intendant était très mortifié de voir interrompre le cours de ses embellissements. Il affectait de vouloir se retirer de la lutte, tout en s'y engageant plus que jamais. Comme Saint-Florentin le pressait d'arrêter les travaux cominencés !, comme il lui reprochait, une fois de plus, de «mettre trop de feu et de vivacité dans l’exécution» de son entreprise ?, l’intendant s’empressait de lui répondre du ton le plus détaché, et de l'air le plus innocent : «Regardant que c'était une affaire, à discuter de la ville à l'Académie, sur laquelle j'aurais à donner mon avis, je suis resté simple spectateur... Cest Monsieur, je crois, de ma part, m'être bien tenu dans les règles dont les Académiciens opposants se sont fort écartés, en remplissant leur requête de faits extrêmement déguisés..…. Je vous supplie de prendre pour une continuation de l’altération de la vérité le trop de feu et de vivacité que les Académiciens opposants m'ont voulu imputer auprès de vous; si leurs confrères les jugeaient, ils ne trouveraient à blâmer qu’en eux ce défaut. J’ajouterai même que ces confrères sont indignés du point où il est porté. Vous pourriez en savoir quelque chose par Monsieur le Premier Président qui est de l’Académie #. »

De quel côté la vérité était-elle le plus altérée, il est difficile de le dire, chacun cherchant à faire le plus de tort à son ennemi. C’est ainsi que se gâta peu à peu la belle amitié de Tourny et de Montesquieu. Comme il courait à Bordeaux un libelle contre l’intendant, l’auteur de l'Esprit des Lois écrivait à Barbot : « Il faut lire ces sortes d’écrits et les brûler # » Dans une autre lettre, il ajoutait : « Puisque les autres font les Normands, nous pourrons faire les Gascons 5.» Il disait encore à Guasco : « Si les Hollandais

1. Voir la dépêche ministérielle adressée, le 15 octobre 1749, à Tourny. A. N., 01508.

2. «Je ne puis vous dissimuler, lui écrivait il encore, qu'une telle contravention se fasse sous vos yeux... La voie la plus sûre pour vaincre les obstacles est de s'appuyer constamment sur les rècles. Elles étaient dans cette occasion de laisser les choses entières.» À N, G1 508, 8 décembre 1749, dépêche ministérielle à Tourny.

3 A. D., Gir., C 1219, 19 décembre 1749, lettre de Tourny à Saint-Florentin.

4 Cité par Bernadau, Tableau de Bordeaux, p. 74. 5. Correspondance de Montesquieu, 31 octobre 1750, lettre de Montesquieu au pré-

sident Barbot; Gébelin, t. II, p. 319.

avaient aussi bien défendu Berg-op-Zoom que Monsieur notre intendant a défendu ses fossés, nous n’aurions pas aujourd’hui la paix; c’est une terrible chose de plaider contre un intendant ; mais c’est une chose bien douce que de gagner un procès contre un intendant 1.» Enfin dans une lettre plus pénible, Montesquieu mandait au même Guasco qui avait osé prendre la défense de Tourny : «Mon cher abbé, il est bon d’avoir l'esprit bien fait, mais il ne faut pas être dupe de l'esprit des autres. Monsieur l’Intendant peut dire ce qui lui plaît; il ne saurait se justifier d’avoir manqué de parole à l'Académie et de l’avoir induite en erreur par de fausses promesses. Je ne suis pas surpris que, sentant ses torts, il cherche à se justifier; mais vous qui avez été témoin de tout, vous ne devez point vous laisser surprendre par des excuses qui ne valent pas mieux que ses promesses. Je me trouve trop bien de lui avoir rendu son amitié, pour en vouloir encore. À quoi bon l'amitié d’un homme en place, qui est toujours dans la méfiance, qui ne trouve juste que ce qui est dans son système, qui ne sait Jamais faire le plus petit plaisir, ni rendre aucun service ? Je me trouverai mieux d’être hors de portée de lui en demander ni pour les autres, ni pour moi; car je serai délivré par là de bien des importunités :

Dulcis inexperlis cultura potentis amici, Expertis metui. »

[IV. -— La Médiation de Trudaine.

L'affaire languissait Loujours. Les amis du bien public déploraient les retard apportés aux « beaux ouvrages de M. de Tourny ”». Trudaine était de ce nombre. [Il semblait impatient de voir finir l'affaire de l’Académie, el il laissa entendre qu'il emploierait ses

1. Correspondance de Montesquieu, 8 août 1752, lettre de Montesquieu au président Barbot; Gébelin, t. II, p. 438.

2. J. B. de Secondat l’écrivait à Montesquieu : « Comme vous me faites l'honneur de me marquer qu'on se plaint beaucoup de ce que nous arrêtons ‘es beaux ouvrages de M. de Tourny...», B. M., Bordeaux, fonds Lamontaigne, t. XXVIII, pièce 15 bis, 27 janvier 1750, autographe de J. B. de Secondat, publié dans la Correspondance de Montesquieu, Gébelin, t. II, p. 251 et 252.

bons offices en vue d’une médiation !. Des négociations se nouërent, à l’occasion d’un voyage que fit à Paris l’intendant de Bordeaux. Trudaine fut le premier à rédiger un projet d’accommodement?. Nous connaissons ce projet par la nouvelle rédaction qu’en fit Tourny, en le renvoyant à Trudaine : l’Académie devait céder à la ville la concession de terrain que le roi lui avait faite; les jurats ne pourraient d’ailleurs construire aucun édifice devant la maison de la Compagnie; la ville se chargeait de faire remplir dans l’espace de six mois les excavations qui avaient pu être taites; l’Académie consentait, une fois de plus, à l’ouverture de la nouvelle rue qui devait donner accès de l’esplanade à l’église des Jacobins *. L'’intendant semblait renoncer définitivement à l'exécution de son projet primitif, et il insistait lui aussi, suivant les vues des opposants, pour que la ville ne pût masquer l’Académie par aucune espèce de bâtisset.

Trudaine, là-dessus, se retourna vers les Montesquieu, dont il essaya vainement d’obtenir quelques concessions 5. Le président ayant transmis ses observations, l’accord se conclut chez Trudaine à la suite de plusieurs conférences ‘, dans les derniers jours

1. Dans une lettre du 23 août 1790, M. d'Hérouville informait Tourny des intentions de Trudaine : «Il a trop d'amitié pour vous, lui disait-il, et trop d’intérêt pour le bien public en général, pour ignorer rien de tous les embellissements faits à Bordeaux. Il en désire la perfection et me paraît bien disposé à y contribuer. Il voudrait fort voir finir la discussion qui est entre la ville et l'Académie. » A. D., Gir., C 3307, 23 août 1750, lettre de M. d'Hérouville à Tourny.

2. Trudaine annonce à Tourny l'envoi de ce projet, dans une lettre du 18 février 17514 "A D" Gir:- 6" 3307.

912 A D; Gr. c 3307, projet d’accommodement, sans signature et sans date. Il porte des corrections de la main de Tourny, et il est mentionné dans la minute d’une lettre de Tourny à Trudaine, en date du 18 février 1751.

-4. Voir la minute de la lettre de Tourny à Trudaine, datée du 18 février 1751. A D, -Gir.; C:3307-

8. Le 22 février 1751, Frudaine écrivait à TOURS : «J'ai l'honneur de vous envoyer Monsieur, les observations sur votre projet, qui viennent de m'être remises par M. le Président de Montesquieu. J'ai voulu d’abord obtenir que l’on continuerail la construction de la maison qui est dans l’encoignure de la rue Mautrec el jy ai mis toul le peu d'adresse dont je suis capable; mais j’ai trouvé le père et le fils si fermes à rejeter toute proposition sur ce point que je n’aurais pu y insister davantage, sans courir risque de rompre tout accommodement,; il ne faut pas y penser; en écartant cet objet, j'espère qu’il sera facile de vous concilier sur le surplus. Si vous voulez me faire l’honneur de venir dîner avec moi, quelqu'un de ces jours, nous tâcherons de mettre la dernière main à cette affaire, ce que je désire en vérité bien sincèrement. »-A. D., Gir. CG 3307.

6. Tourny fait allusion à ces conférences, dans une lettre adressée aux jurats, en date du 18 mars 1751. A. C., Bordeaux, G G 33, copie avec des corrections de l’écri-

ture de Tourny.

de 1751. L'arrangement s'établit sur les bases indiquées. Montesquieu et Tourny étaient arrivés à s'entendre, mais il restait à convaincre l’Académie et les Jurats.

L'intendant n'eut pas à intervenir auprès de la Compagnie, qui prit connaissance, le 15 mars, du projet d’accommodement ?. [1 avait assez à faire avec les jurats. Il essaya de leur donner, de l'accord intervenu, l’idée la plus avantageuse. Dans une première lettre du 18 mars, il écrivait : «J'ai cru, Messieurs, que dans lPincertitude où l’on sait être toujours de l'évènement des meilleurs procès, je ferais quelque chose d’agréable à la ville, si j’amenais à conciliation celui pendant au Conseil entre elle et l’Académie... Le projet d’accommodement que je vous envoie ne contient pas en faveur de la ville tout ce qu’elle aurait droit d'espérer et que demanderait la décoration publique: mais c’est finir un procès que différents incidents pourraient rendre long, et c'est mettre les choses dans un état où cessant la prévention qui a eu plus de part que l'intérêt à la coutradictiou de l’Académie, elle sera vraisemblablement la première à demander ce qu’elle s’efforce aujourd’hui d'empêcher ?.» L'’intendant atfectait de laisser les jurats absolument libres d'accepter l’accord ou de le repousser. Dans une nouvelle lettre du 20 mars, il leur donnait quelques indications confidentielles; il laissait entendre que, de toute manière, la continuation des travaux se trouverait empêchée. «Ces dispositions, disait-il, m'ont paru principalement tenir à l’envie qu'on avait de faire plaisir à M. le président de Montesquieu, dans chose qu'on ne regardait pas comme fort intéressante... » L'intendant insinuait que la Jurade pourrait peut-être sur certains points négocier avec l'Académie directement, par exemple avec le président Barbot et avec le président Lavie. «Je n’en croirais pas ce dernier fort éloigné, ajoutait le marquis, je ne soupçonne pas la même chose dans l’autre, qui est l’artisan de la contestation et de l’obstination avec laquelle elle a été soutenue. Il a mis en jeu et a piqué l’amour-propre du président de Montesquieu, qui s’est fait ensuite une affaire principale de réussir; je ne saurais

1. B. M.; Bordeaux, Archives de l’Académie, registre II, délibération du 15 mars 1761, a

2. A. D., Gir., GC 3307 et A. C., Bordeaux, G G 33, 18 mars 1751, lettre de Tourny aux jurats, copie. :

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