‹ TournyChapitre 363 sur 494 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

: La Riposte de lIntendant.

[. Les Abus de la Jurade. — II. La Délibération secrète de 1740. — IL. L'’Affaire du Lest. — IV, L'AfF faire des Fermiers. — V. Les Honorifiques. — VI. Les deniers aveugles. —— VII L'Observation stricte de la Règle. — VIIL Coalition contre les Jurats.

| Fe a :

4 L — Les Abus de la Jurade.

2 La situation des jurats de Bordeaux était tout particulièrement 4 favorable. Avec Libourne et Périgueux, la capitale de la Guienne “. était seule à disposer de revenus patrimoniaux. Son budget, très 4 important, s’alimentait à nombre de caisses, et il était de tradi- À tion que le Corps de ville retirât quelques profits de la gestion 3 des finances communales. Ces profits, on les appelait les « deniers aveugles », petites grâces que les jJurats s’accordaient sur les lods

et ventes, petits loyers qu’ils s’abstenaient de mentionner sur "1 leurs comptes, un peu de lest qu'ils faisaient prendre sur le port,

et les honorifiques d'usage, dont ils abusaient un peu trop à l’occasion de chaque grande fête et qui consistalent en sucre, en Cire: en vin, en chandelle et-en robes de prix. En matière politique, comme en matière financière, il était arrivé à la Jurade bordelaise de s’écarter du droit chemin; on se souvient de la délibération clandestine de 1740, par laquelle un certain nombre de négociants avaient été déclarés indignes d'exercer les charges municipales'. L'hôtel de ville n’avait-il pas d’autres secrets ?

Le publie ne se faisait pas illusion sur l’apparente probité de ses magistrats et, de son côté, l’intendant, au bout de quelques mois, sut à quoi s’en tenir. Cependant il n’agit point en conséquence, de crainte de compromettre sa collaboration avec la Jurade. H ne songea à intervenir que lorsque les jurats s’émancipèrent. Alors la dénonciation des abus de Jurade s’imposa comme une Mesure de guerre.

Sincèrement, Tourny en voulait-l aux jurats frondeurs ? il affirmait certain jour le contraire : «Je ne leur en veux point, écrit-il, je ne leur en ai jamais voulu ? », et il ajoutait encore dans la même lettre que les jurats et non lui avaient agi méchamment, qu'il avait dénoncé les abus, quand il s'était trouvé. en peine pour remettre la Jurade à sa place : « J'ai peut-être eu, avouait-il, plus de patience et de complaisance que je n'aurais dû, mais Je voulais aller doucement à sa réforme, sans rompre entre les jurats et moi une certaine bonne intelligence toujours désirable, et dont je sentais que j'aurais besoin pour opérer différents biens, entre autres les grands changements el embellissements que je proje-

tais de faire à la ville de Bordeaux, de façon que pensant qu'il y a

de la prudence à ne pas s’obstiner de détruire tous les abus à la

fois, et de choisir les temps propres pour la réforme de ceux qui se.

rencontrent, je m’attachai à d’autres et sans perdre de vue celui-là (les deniers aveugles), et encore moins sans jamais l’approuver et le canoniser…, j'agis à son égard, de même que si je lui avais accordé la grâce de Polyphème. Cette grâce a assez duré, il faut qu'aujourd'hui il reçoive le traitement qu'il mérite, »

1. 11 a été question de cette délibération dans cette même étude, au chapitre v du livre précédent.

2. À. D., Gir., C 916, 28 septernbre 1751, lettre de Tourny à Saint-Florentin.

En

Lead, EP

L'intendant qui avait fait allusion aux abus de jurade, dès 1744, qui avait déploré la coutume des honorifiques en 1743, lors du voyage de la dauphine, commence vraiment la série de ses dénonciations dans la seconde moitié de 1750, quand, pris à partie par la Jurade, il à l’espoir d’être soutenu par de puissants alliés. Du mauvais juge qu'est Saint-Florentin, qui voit toujours les jurats tels qu'ils devraient être et non pas tels qu'ils sont !, il en appelle au juge mieux informé, le garde des sceaux, qui veut contenir, suivant la tradition, l'indépendance des Corps de ville. Les dénonciations de Tourny portent presque simultanément sur plusieurs affaires à la fois, la délibération clandestine de 1740, l'affaire du lest, la ferme de l'octroi, les honorifiques et les deniers aveugles.

Il, — La Délibération secrète de 1740.

Le secret n’avait été gardé qu’à peu près sur la délibération clandestine de 1740. Les négociants visés ne pouvaient s'empêcher de noter qu'ils étaient systématiquement exclus des charges qu’ils sollicitaient. De nombreuses plaintes furent portées à l’intendant.

L'occasion était bonne pour lui de frapper un grand coup. Il se mit en quête d’une copie de la délibération mystérieuse. Elle n'existait qu’en triple exemplaire. Profitant peut-être de la que-

relle des jurats et du clerc de ville, Tourny obtint, du sieur Dubosq

sans doute, le précieux document. Quand il l’eut en sa possession, il usa de son autorité pour se faire remettre par la Jurade une copie collationnée. Les jurats cherchèrent à se dérober, mais toute leur ruse fut vaine; ils durent s’exécuter, et l’intendant triompha. Il s’accorda avec les négociants pour dénoncer la délibération comme inique, attentatoire, et méritant, en conséquence, toute l’animadversion du Conseil ?.

L'affaire fut portée à la fois à Saint-Florentin et au garde des

1. C’est le mot de Tourny dans sa lettre à Saint-Florentin, en date du 28 septembre 1751.

2. Voir le mémoire rédigé par Tourny et adressé à Saint-Florentin et au garde des sceaux, le 10 juillet 1751. Voir aussi les lettres que lintendant leur fait parvenir, le 10 août suivant. A. D., Gir., C 3660, copies.

sceaux. L'excès d’audace des jurats fautifs demandait une sanction sévère. Saint-Florentin s’interposa, mais sans pouvoir empêcher que la délibération dénoncée fût supprimée et déclarée nulle. L'affaire était telle que le ministre de la province dut faire de vrais reproches à ses bons amis les jurats : « Dans cette délibération. leur écrivit-il, vous n’avez consulté ni les bornes de votre pouvoir, ni les règles de l'administration, et la précaution que vous avez prise de ne pas déposer cet arrêté dans les archives de l’hôtel de ville et de le faire néanmoins approuver successivement et en secret par les jurats entrants, lui ôte la qualité de délibération, et ne peut permettre qu’on l’envisage autrement que comme un complot. En insultant les négociants en secret, vous avez substitué l'esprit de vindication au véritable zèle qui vous faisait défendre les droits et les privilèges de la ville. Vous trouverez cijoints les ordres par lesquels Sa Majesté a annulé votre délibération et vous enjoint de m’en envoyer les originaux. Soyez dans l’avenir plus attentifs à démêler les effets que doit produire un zèle bien réglé, et à discerner jusqu'où il est permis de le porter '»

Dans une dépêche datée de deux jours plus tard, Saint-Florentin faisait part à Tourny de la solution que l’affaire avait reçue, sans le louer autrement d’avoir signalé un abus contraire au bien du service?. Il voulait voir surtout que l’intendant avait recherché un succès personnel, plutôt fâcheux dans la circonstance. De son côté, l’intendant ne fut qu’à moitié satisfait; l'excès de son zèle s’accommodait assez mal de l’indulgence excessive du Pouvoir

central qui n'avait pas voulu autrement sévir contre les jurats

de Bordeaux : « N'est-ce pas leur accorder une sorte d'impunité, disait Tourny, que d’ordonner simplement la nullité et suppression de la délibération * ?» :

Le fait est que les jurats furent comme surpris d’en être quittes à si bon compte. Ils insinuèrent dans le public que le Pouvoir central les avait ménagés. L'intendant s’y trompa; pour éclaircir le fait, il voulut voir de ses yeux la dépêche que Saint-Florentin avait adressée à la Jurade:; les jurats lui ayant envoyé le registre courant

1. A. N., Ot 509, 15 juillet 1751, dépêche ministérielle aux jurats. A. D., Gir., C3660, copie. ; 2. A. N., O1 509, 17 juillet 1751, dépêche ministérielle à Tourny. 3. À, D., Gir., G 3660, 10 août 1751, lettre de Tourny à Saint-Florentin,

vor

de leurs délibérations, pour autoriser les dernières qu'ils avaient prises, Tourny en profita pour tirer du registre une copie de la dépêche en question, ce que voyant, le Corps de ville s’insurgea sans plus attendre. Il parla de « voie de fait ». Saint-Florentin retint le mot, et il fallut que lintendant victorieux se ‘défendil

encore À,

Page 1