‹ TournyChapitre 368 sur 494 · V. — Les Honorifiques · texte numérisé non relu

V. — Les Honorifiques

La question des honorifiques: intéressait Saint-Florentin. Aussi l’intendant, mit-il à la traiter une prudence particulière. Elle s'était déjà posée lors du passage de la dauphine, et elle avait fait, dès cette époque, l’objet des remarques de Tourny. Quand il y revint en 1751, à l’occasion de la dédicace de la porte de Bourgogne, ce fut dans un esprit tout différent. L'heure était passée de faire crédit à la Jurade; l’heure n’était pas venue d’autre part de provoquer un éclat dont les conséquences pourraient être funestes à celui qui l'aurait provoqué ; le mieux était de procéder par insinuations, en ayant l'air de présenter négligemment certains procédés des jurats, qui n'étaient guère à leur honneur.

Pour fêter le jour heureux de la naissance du duc de Bourgogne, Tourny projetait, en plus de la dédicace de la porte, des 1]luminations, des distributions de secours, et des mariages. «Il y aura 100 filles de dotées et mariées, écrit-il le 18 septembre 1751, savoir 30 à 200 IL. chacune, 30 avec 150 1., et 40 avec 100 1. 1. » Comme les temps sont durs et que la famine exerce ses ravages, les dépenses seront réduites au minimun. Il est dommage, à ce propos, que les honorifiques prélevés par le Corps de ville forment « un objet d'environ 700061. » Le marquis s’empresse d'ajouter : « Les jurats m'ont marqué l’envie qu'ils avaient de ne rien perdre. Je n’ai point voulu la contredire, attendu qu’elle est fondée sur une espèce de droit ; je leur ai seulement déclaré que je ne recevrais pas la part d’honorifiques double de celle d’un jurat, qui a coutume de se présenter en même temps à M. l’Intendant, comme chef de l'hôtel de ville, que j'aimais beaucoup mieux que l'emploi en fût fait à augmenter d'autant l’un des deux objets de charité?.» Point n’était besoin d'en dire plus long, pour montrer, d’un côté, le désintéressement, de l’autre, la cupidité. Les jurats ne voulaient rien perdre, tandis que Tourny déclarait renoncer à tout. |

Dans le cas où Saint-Florentin ne saisirait pas la pensée de l’in-

1. A. D, Gir., CG 3619, 1S septembre 1751, lettre de Tourny à Saint-Florentin.

2. A. D., Gir,, CG 3619, 25 septembre 1751, lettre de Tonrny à Saint-Florentin.

Document communiqué par M. Fourché à la Société archéologique de Bordeaux, et publié dans le Bulletin de celte Société, 1908, t, XXX, p. 41,

tendant, celui-ci revient à la charge dans une lettre du 2 octobre. Il regrette que son évaluation de 1a somme à prévoir pour les honorifiques dépasse 7000 1., mais les jurats ne veulent pas se contenter de simples robes de 300 1; ils les demandent de 800 L., «sur l'exemple de ce qui s’est passé au mois de juin 1743, pour l’arrivée et érection de la statue équestre », et Tourny ajoute encore : (Dans un autre temps où les choses auraient été sur un pied différent de ce qu’elles sont, j'aurais cru convenable, pour économiser les revenus de la ville et même pour y faire justice, d'engager les jurats à réduire leurs prétentions d’habillement..…., mais pour éviter de leur voir de nouveau porter plainte que je cherche à les mortifier, et que c’est une continuation du ressentiment qu’ils prétendent que j'ai contre eux, j'ai préféré de verser le mandement, sauf à vous en instruire par une simple exposition des faits 1.»

Tourny dut être décu, s’il attendait que Saint-Florentin se prêtât à ces remarques tendancieuses. Le ministre loua le marquis de son désintéressement, mais il laissa aux jurats leurs honorifiques ?, et Machault n’y mit pas d’autre obstacle, bien que Tourny l’eût informé #.

Le jour d’après, le Corps de ville trouva bon d'augmenter le nombre des mariages qui devaient être célébrés. Après avoir parlé de 100, on parla de 170: 120 pour la ville, et 50 pour les 2? paroisses des campagnes; le nombre des dots augmentant, leur taux serait diminué. Tourny désapprouva, mais sans trop insister. Cependant . comme les mariages ne se célébraient pas, il finit par remontrer aux jurâts que Bordeaux était en retard sur beaucoup d’autres villes 4. La Jurade promit encore d’exécuter ses promesses, mais on ne saurait dire si les dots furent Jamais payées ?.

1. À. D., Gir., C 3619, 2 octobre 1751, lettre de Tourny à Saint-Florentin.

2. A. N., O1 509, 13 octobre 1751, dépêche ministérielle à Tourny. A. D., Gir., C 3619, copie.

. 3. Par une lettre du 2 octobre 1751, communiquée par M. P. Fourché à la Société archéologique de Bordeaux, et publiée dans le Bulletin de cette Société, 1908, &. XXX. p. 46. 5

4, À. C., Bordeaux, BB, registre de correspondance pour 1751-1752, 6 décembre 1751, lettre de Tourny aux jurats, publiée dans le Bulletin de la Société archéologique de Bordeaux, 1908, t. XXX, p. 110.

5. C’est la conclusion à laquelle aboutit M. Fourché, après avoir passé en revue les documents. Il a constaté que, pendant les mois de décembre 1751 et de janvier et février 1752, le registre de Jurade est muet sur la question des mariages, et que les registres des paroisses n’en font pas mention,

Des honorifiques, le Corps de ville s’en fit encore octroyer pour la naissance du duc d'Aquitaine, malgré Tourny qui disait : «J'ai de la peine toutes les fois que je vois que des deniers de la Communauté, qui peuvent être employés utilement pour elle, prennent

un autre cours 1. »

VWL — Les Deniers aveugles.

Les deniers aveugles étaient d’autres deniers de la Communauté que la Jurade se réservait au préjudice de ses administrés, et théoriquement du moins, à l’insu de tout le monde. L'abus était si criant, en fait, que tous les Bordelais en faisaient gorge chaude. «L'expression de deniers aveugles, écrivait Tourny, a passé en proverbe à Bordeaux; elle est presque aussi connue que celle de deniers comptants. Qu'on demande à quelque habitant, soit du haut, soit du bas étage, soit du milieu, ce que c’est que demiers aveugles, il vous répondra sur-le-champ tout naturellement que ce sont des deniers que les jurats perçoivent, dont ils disposent sans que personne y voie clair, et de la plus grande partie desquels ils font leur profit ?. »:

Voici ce qui se passait. La ville exerçait sur un grand nombre de biens des droits de seigneurie, lods et ventes, cens et rentes etc... Depuis le début du siècle, exactement depuis 1709, les jurats s'étaient octroyés dans la perception et dans l’emploi de ces revenus certaines libertés de mauvais aloi. S'agit-il de donner des baux à fief de terrains vagues, «ils conviennent du cens à y imposer et des droits d'entrée à payer; tout cela s'arrange et s’exécute sans que personne en sache rien, qu'eux et les preneurs 3. » Is accordent facilement des remises. Un personnage influent, comme Lafore, obtient certain jour, en raison de ses «louables et bons services », un amortissement de six livres et d’une paire de poulets, de cens et rentes foncières et seigneuriales. Pour la vente d’une maison sise rue du Pont-Saint-Jean, les Jurats se contentent de percevoir 1125 livres au lieu de 2250, auxquelles

+ À. D., Gir., GC 3619, 8 septembre 1753, lettre de Tourny à Saint-Florentin.

+ À. D., Gir., C 3660, 28 juillet 1752, lettre de Tourny à M. de Courteille. . Jbidem.

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la ville aurait droit. De ce qu'ils perçoivent effectivement, rien ne rentre d’ailleurs dans la caisse commune, car la Jurade prélève sur le produit des revenus seigneuriaux le montant de la rente annuelle allouée au procureur syndic, et en outre quelque 10000 1. plutôt plus que moins, qui leur servent à «quantité de dépenses sourdes... des étrennes à donner, des présents à répandre, des gratilications à distribuer...» Pour que la liberté du Corps de ville reste entière, les revenus seigneuriaux ne sont pas inscrits au compte du trésorier, qui est justiciable de l’intendant; les jurats confient à des receveurs particuliers le soin de percevoir les lods et ventes, les droits sur les boucheries de la banlieue, les loyers de la salle de spectacle etc. ete. AE

Tourny fut mis au courant de ces faits, peu de temps sans

doute après son arrivée à Bordeaux, au cours d’une assemblée

réunie chez le premier président, dans le but de donner un avertissement aux jurats’. Comme les fonctions du commissaire départi comprenaient la tutelle des Communautés, le contrôle de la gestion de leurs revenus, le marquis semblait devoir faire cesser au plus tôt l’abus criant dés deniers aveugles. Pour les besoins de sa politique, il garda tout d’abord le silence. Il n’en vint à jeter les hauts cris que lorsqu'il eut perdu tout espoir de garder l’alliance de la Jurade, quand il ne craignit plus de la déconsidérer. Le procureur Comarrieu lui écrivait de Paris, en pleine connais sance de cause : (On ne viendra point à bout des jurats qu’on ne parvienne à leur couper les vivres... On regarde ici Paffaire des droits seigneuriaux comme entièrement décisive #.» Couper les vivres aux jurats, el pour ce, leur imposer le contrôle sévère de

leurs revenus de seigneurie, tel est le but principal de l’intendant

à partir de 1750.

Dans la période où nous sommes, avant 1752, l'affaire en est à ses débuts à peine. Par leur délibération du 3 janvier 1750, les jurats ont consenti à l’un de leurs amis une remise abusive sur

1. A. D., Gir., C 3660, 28 juillet 1752, lettre de Tournyÿ à M. de Courteille.

2. C’est ce que Saint-Florentin ne manquait pas de faire entendre à Tourny, dans sa lettre du 8 septembre 1751. A. D., Gir., C 916. I le lui faisait entendre afin de pouvoir lui reprocher d’avoir choisi son heure pour dénoncer les abus, et d’avoir procédé à cette dénonciation non pas tant en vue du bien publie que dans l'intérêt de sa politique. (

3. À, D., Gir., C 2297, août 1752, lettre de Comarrieu à Tourny.

630 e LES CONFLITS

les lods et ventes. Tourny demande d’abord aux jurats un état de toutes les ventes dont ils avaient pereu les droits; il insiste pour que lé Corps de ville lui remette, tous les dix jours, un état des fonds en caisse, Le 8 juin 1751, d’après une lettre qu'il a reçue de M. de Courteille, le 16 mai précédent, l’intendant se décide à rendre une ordonnance contre les jurats qu’il croit enfin tenir. Leur délibération de janvier 1790 est déclarée nulle. La question de principe est tranchée contre eux : défense est faite au Corps de ville de prendre de pareilles délibérations à l’avenir, sans s'être préalablement assuré de l'autorisation de l’intendant’; les jurats ont ordre de soumettre au subdélégué de Sorlus les registres des receveurs MUNICIPAUX !.

Dans le camp de l'ictendant, l’ordonnance de juin 1751 fut regardée comme décisive. Dupin écrivait à Tourny : «Cette ordonnance ne contribuera pas peu à déprimer la suprême autorité des jurats. Ils n'aiment point à mettre au jour le fonds de eur administration qui, examinée de près, ne peut pas manquer de vous donner de nouvelles armes. Ils ont bien besoin d’être régentés et je vous vois avec le plus grand plaisir dans les dispositions de les contenir dans de justes bornes ?. »

Les jurats essayèrent de parer le coup; ils encouragèrent en sous-main leurs receveurs à la résistance, mais l’intendant était “bien décidé à aller jusqu’au bout. Le sieur Brun ayant refusé de présenter son livre de recettes, Tourny installa chez lui des garnisaires de la maréchaussée #.

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