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CHAPITRE XII

La Retraite de lourny

[. Le Renoncement. — II. Les Explications du Départ de lIntendant. — II Tourny à Paris.

IL — Le Renoncement.

Tourny lutta jusqu’au bout pour obtenir du Pouvoir central qu'il voulût bien se défendre lui-même. Le grand intendant avait raison de dire qu’il n’était pas de ceux qui se résignent. De même qu'il avait pris plaisir, presque constamment dans sa longue carrière, à réaliser le bien publie malgré les représentants autorisés du Public, malgré les Communautés hésitantes ou récalcitrantes, sa suprême consolation consistait, aux derniers jours de son Intendance, à défendre l'autorité malgré le Pouvoir, représentant de l'autorité. I avait réussi un moment à convainere ses administrés, à les amener à lui par la puissance éducative de son administration. Ne pensait-il pas de même pouvoir persuader aux ministres qu’ils ne seraient plus dans leur rôle, du jour où ils pactiseraient ouvertement avec les Corps de ville et les Cours souveraines? Au moment où le roi capitule, la belle résistance du marquis lui fat honneur. Il intervient auprès de de Courteille, intendant des finances: il

s’attache à lui pour lui remontrer la gravité de la situation et ce qu'il faut faire; il ne craint pas d’avouer la grande victoire rem-

portée par les Cours sur le Pouvoir central. Le Parlement, écrit-il, «est sorti, permettez-moi de le dire, victorieux de l'essai qu’il osé faire de son pouvoir contre celui du roit.» (était la vérité. Une autre vérité, c'était que l'entourage de Saint-Florentin, sinon le ministre lui-même, n'avait cessé de témoigner aux jurats de Bordeaux une complaisance coupable. Le marquis, qui en est à la-fin de sa carrière, ne craint pas d’insister sur ce fait, en se couvrant de cette simple formule : « Permettez-moi de le dire, je ne parle pas du ministre, des bonnes intentions duquel je suis très persuadé ?,» Il s'adresse au contrôleur général en personne, pour lui montrer combien il est dangereux de présenter Caux yeux du publie que l'autorité qui a à le conduire est traversée par une autre autorité qui se rend redoutable *.»

De tels conflits sont inadmissibles. Le roi devrait réagir en mettant toutes choses au point : le Parlement devrait être contenu en 1757, comme il le fut en 1748, par Machault et par d’Aguesseau *. |

L'intendant a peine à constater que le Pouvoir central manque de confiance et d’audace. Mais du moins, le marquis ne laissera-t-il pas à ses adversaires la satisfaction de se dire qu'ils ont pour eux le bon droit. Tourny a beau savoir que le gouvernement ne le suivra pas, il prend à partie les jurats, et à propos de de Biran, il écrit au procureur général du Parlement de Bordeaux cette lettre admirable : «Je crois, dit-il, que je ne remplirais point, conformément à l’intention du Conseil, les fonctions qu’il m’a confiées dans cette province, si j'étais plus longtemps sans vous représenter l’incompétence de votre ministère et de la juridiction du Parlement dans cette occasion, afin que l’un et l’autre ne soient point exposés à des retours désagréables et que je serais bien fâché d’avoir à poursuivre. Il est de principe certain, reconnu ou décidé autant de fois qu’il en a été question, que nos subdélégués ou autres personnes agissant en exécution de nos ordres, n’en sont comptables qu’à nous ou au Conseil, sans qu'aucune Cour puisse en prendre connaissance, instruire le procès de ce qui lui paraît avoir été par eux

D. Gir., G 3019. 28 septembre 1756. lettre de ‘fourny à M. de Courteille. D., Gir., C 1082, 5 octobre 1756, lettre d Tourny à M. de Courteille.

D., Gir., C 1417, 15 mars 1757, lettre de Tourny au contrôleur général.

’est le parti que Tourny propose au contrôleur général dans sa lettre du 19 mars 1757; A. D., Gir., CO 1417:

EX Zi AS 4. CG

mal fait, et encore moins le juger; le Conseil ne l’a jamais vu entreprendre, qu'il n’y ait mis aussitôt ordre, en en prononçant la cassation. Aujourd’hui, Monsieur, on vous a dénoncé le sieur Biran pour avoir fait raccommoder par corvées le chemin des environs de Bergerac, les rues de cette ville et de ses faubourgs, pour s'être employé à des réparations, à de nouveaux ouvrages... Or, Monsieur, c’est moi qui suivant le pouvoir que j’en ai, lui en ai donné les ordres, qu’il était tenu comme maire et subdélégué d’exécuter ou faire exécuter; en même temps que cette double qualité l'y assujettissait davantage, elle rendait dans ses mains plus faciles et plus maniables les opérations que je trouvais à proposer pour le bien. Qu'’elles aient été mal ordonnées ou mal faites, le Parlement n’a pas droit d’en prendre connaissance ; dans le 127 cas, j'en réponds au Conseil; dans le second cas, le sieur Biran m’en doit répondre, c’est à moi à qui doivent s'adresser ou se renvoyer les dénonciations, c’est moi qui ai charge d’en faire suite, pour infliger les punitions ou réprimer la calomnie !. »

Pour se défendre contre ses ennemis, Tourny tente l'impossible. Il leur demande raison, comme s’il voulait les provoquer en combat singulier. Il sait bien pourtant que la partie est perdue.

Son administration faiblit. Il s’étudie à ne pas fournir à l’opposition des prétextes nouveaux. Prudemment, en mai 1756, :1l demande à Trudaine de surseoir à l'établissement de droits supplémentaires sur les sels en boisseaux. Il vaut mieux faire cesser l'abus tout doucement, que de vouloir le supprimer d’un coup, «Je crois, écrit-il, qu’il ne faut point encore songer à la déclaration du Roi demandée par les fermiers généraux, comme n'ayant point une utilité bien sensible, et pouvant être dangereuse dans un temps aussi critique que celui-ci, où les Cours se font une espèce d'honneur de contredire la soumission qu'elles doivent à l’autorité du Roi, et ne seraient peut-être pas fâchées que cela se renconträt en chose où le peuple fût en disposition de les encourager?.» Il penche encore vers la modération, dans la question de

1: AD; Gir:0 3420, 20 juin 1757, lettre de Tourny au procureur général du Par- | lement.

2. B. M., Bordeaux, manuscrits, 386; 9 mai 1756, lettre de Tourny à Trudaine, Copie, à propos des droits sur les sels en boisseau, :

l’arrachement des vignes !, et même pour celle des corvées. Lui qui en était si fort partisan, qui suivait, comme avec tendresse, ses grands chemins alignés entre les villes embellies, 11 sacrifie ses derniers projets d'aménagement à la mauvaise humeur des Cours supérieures. € H vous doit être connu par bien des endroits, écrit-il à Trudaine le 22 mars 1757, combien les écrits que les Cours supérieures répandent sans cesse dans le public et les entreprises qu’elles font en même temps sur l'autorité du Roi mettent d’entraves aux fonctions des Intendants. Je l’éprouve ici au grand préjudice du bien public sur quantité d'objets, entre autres sur celui des corvées, ce qui m'a engagé par prudence, pour ne point hasarder de me compromettre, d’en très peu commander depuis quelque temps dans le Bordelais, celles-là étant susceptibles d'élever des querelles, attendu le voisinage de Bordeaux, et que les fonds appartiennent principalement à des habitants de.cette ville, officiers du Parlement, de la Cour des Aides, leurs parents ou amis? .» Il a le malheur, certain jour, de conimander une corvée sur le chemin de poste de Bordeaux à Bayonne; les corvoyeurs ne viennent pas, et un cavalier de la maréchaussée intervient inutilement. L’intendant se plaint de son impuissance. En d’autres temps, il eût exercé son autorité; il aime mieux S'en rapporter, pour cette fois, à ce que lui mandera le ministre, mais il ne peut s'empêcher d'ajouter: « Qu’il serait nécessaire que les choses prissent un autre train pour remédier au mal qui s'étend de tous côtés ?.»

La question financière est particulièrement grave. En temps de guerre, les dépenses vont croissant; les ressources devraient être multipliées; il faudrait donc augmenter les impôts; mais les charges pèsent déjà si lourd sur les imposables... «Vous me parlez, M., de supplément, écrit Tourny à de Courteille. Que c’est un article critique !... » Au mois de mars 1756, la question de l’augmentation du vingtième fut, avec celle du Terrier, le prétexte de la bataille livrée par le Parlement. «Ces deux choses réunies dans l'imagination, quoique bien distinctes dans l’objet, aug-

1. Voir notamment la lettre adressée par Tourny au contrôleur général, le 6 juin 1756; A. D., Gir., CG 1346, copie.

2, A, D., Gir,, G 1868, 22 mars 1797, lettre de Tourny à Trudaine,

mentation de 206, diminution de juridiction, s’aigrirent lune l’autre; on m’en crub voir l’auteur... » Si les cotes d'impôts sont encore augmentées, le Parlement se portera à de nouveaux excès de langage, «Quelle impression ses discours et son autorité ne feront-ils point sur le publie, dans une matière où ce public a le même intérêt que Jui! 1»

Le contrôleur général passa outre à ces observations; 1l main- Lint les augmentations, et même il imposa à la ville de Bordeaux le rachat de l'impôt des quatre sous par livre ?.

Du moins Tourny entendait-il réserver toute sa responsabilité eb il affirmait maintenant, sa ferme intention de ne pas empiéter sur les droits d'autrui. 11 écrivait le 23 mai 1757, à propos de la Cour des Aides : «Je dois être aussi attentif à ne point empiéter sur sa compétence, qu’à empêcher qu’elle empiète sur la mienne *.» L’intendant dont nous avons connu l’activité débordante, Hmitait peu à peu la portée de ses interventions. Tout en souhaitant plus de vaillance dans le Pouvoir, il sentait que le Pouvoir n’était plus de taille à imposer sa volonté. La paix ne reviendrait à Bordeaux que si lui, l’Intendant, s’en allait.

Il partit donc. Il quitta Bordeaux, le 18 juillet 1757, vers midi, escorté par un détachement de la maréchaussée. Suivant la tradition, il aurait écrit à son fils cette lettre : « Je vous laisse, mon fils, une province que j'ai aimée avec la plus vive affection; vous recueillerez la gloire de ce que j'ai fait pour elle et vous jouirez plus que moi du fruit de mes travaux. Soyez juste, humain, sincère; que Jamais des passions ou des motifs personnels n'influent sur votre administration. Croyez que tout ce peuple est le juge sévère de vos moindres actions et que ceux mêmes que l'intérêt asservit à nous faire leur cour, sont les premiers à nous scruter pour profiter de nos faiblesses. Notre place nous donne le pouvoir de nous venger, mais confondez plutôt vos ennemis par vos bienfaits. Ma seule satisfaction est de n’avoir Jamais commis aucune injustice; j'ai fait beaucoup de bien, et jamais de mal: l'autorité

L A. D., Gir., C 3019, 28 septembre 1756, lettre de Tourny à M. de Courteille,

2, Au diet des augmentations, voir les documents de la liasse C 3018, aux Archives de la Gironde, |

3. A. C., Agen, CG C 446, 23 mai 1757, lettre de CPE aux consuls d’ Agen.

CAD LEE fa

ie m'a semblé douce que pour le plaisir d’obliger les hommes

souvent malgré eux ! ».

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