IV. — Pendant la Révolution
Depuis 1757, tandis que l’ancien régime s'écroule, le grand publie, à qui la Révolution semble promise, reste fidèle autant que ses administrateurs à la mémoire de Tourny.
A mesure que la question financière devient plus angoissante, les imposables apprécient davantage les bienfaits d’une bonne administration. Les gens de Cubzac expriment ainsi leur sentiment en 1776 : « Au lieu de cette justice et de cette équité dont le commissaire chercha trente ans plus tôt à s'approcher, on ne voit que des traces de l’arbitraire dont les collecteurs successifs depuis ce temps ont fait l'abus le plus évident et le plus répréhensible 2, » Trente ans plus tôt, c'était l’époque de Tourny.
Aux environs de 1780, les vieux endoctrinent les jeunes; ils leur font croire que l’intendance de Tourny fut l’âge d’or; ils semblent n'avoir retenu aucun souvenir mauvais ni des corvées imposées par le marquis, ni du caractère absolu de son autorité. Une allemande, de passage à Bordeaux en 1785, entend faire, «près du palais des intendants.. les plus grands éloges de l’un d’eux du nom de Tourny, qui fit l’usage le plus généreux et le plus noble de son autorité et contribua beaucoup à l’amélioration et à l’embellissement de la ville ?.»
La Révolution s'annonce. Elle ne peut être contraire à Tourny. Le retour aux principes du grand intendant semble être compris dans la «parfaite Régénération.»
La Chambre de commerce, qui s'était mise plus que tout autre
1. C’est dans sa lettre du 25 septembre 1786 que M. de Néville se réfère à la ligne de conduite adoptée par Tourny, A. D., Gir., C 1668, au moment même où la Chambre de commerce, se souvenant des Conseils du marquis, parle de mettre au-dessus de tout, le bien public, A. D., Gir., C 1650, lettre de la Chambre à M. de Néville.
2. A. D., Gir., C 3741. Document cité par M. Marion, L'impôt sur le revenu au xvire siècle, principalement en Guyenne, p. 68.
3. Cité par Meaudre de Lapouyade, Impressions d’une Allemande à Bordeaux en 1785, dans la Revue historique de Bordeaux, 1911, n° 3, p. 181.
à l’école du marquis, est la première à prôner les idées nouvelles, dans un langage que Tourny n’eût pas désavoué. Elle répète en 1786, comme il le lui avait dit si souvent : « II faut... que l'intérêt public soit ménagé.. Il importe à tout le monde que des vexations publiques ne soient pas exercées pour favoriser un seul homme; et on doit s'occuper de l'intérêt du peuple, quand même il voudrait l’oublier ?. »
La Révolution commence. La tradition du grand intendant va continuer de présider à l'administration de la ville de Bordeaux. Les mesures d'exception prises par Tourny au cours des guerres du xvine siècle vont préparer les administrateurs à se soumettre aux graves mesures de salut public. Les assemblées révolutionnaires de la Gironde et de la Dordogne parlent à leur tour de limiter la culture des vignes ?. Les commissaires du peuple reviennent, à propos de la production des poudres, aux réquisitions déjà ordonnées par le commissaire départi 5.
En même temps qu'il organise la guerre, le Peuple, devenu souverain, songe à reprendre «la décoration» de la ci-devant province de Guienne, en vue du bien publie, comme Tourny l’entendait. On reparle des pépinières, et l’on entend dire à Roullet, membre du Directoire dans l'administration du département : «On ne trouve pas de trace de pépinières existantes dans la cidevant province de Guienne, avant l'administration de M. de Tourny père, et dès lors, on compte volontiers cet établissement comme l’un de ses bienfaits ou des efforts de son zèle pour la chose publique #. » On reparle des embellissements de Bordeaux: on discute la question avec un sieur Bonfin qui est ingénieur de la ville, comme le Bonfin du temps de Tourny, et l’on se prend à regretter que les plans du grand intendant aient été trop mal
1. A. D., Gir., C 1650, 26 août 1786, lettre de la Chambre de commerce de Bordeaux à l’intendant M. de Néville.
2. Cf. B. M., Bordeaux, 14 octobre 1793, rapport du citoyen Morin.
3. Nous avons eu déjà l’occasion d'établir par ailleurs ce rapprochement, dans . Un article intitulé Tourny et la Question des Poud?es, dans la Revue Philomathique de
Bordeaux et du Sud-Ouest, 1917, p. 49-58. R
4. A. C., Bordeaux, 1790, Rapport sur les travaux publics par Roullet, membre du Directoire, dans le Procès-verbal de l'Assemblée générale de l'administration du département de la Gironde, Bordeaux, Lacourt, 1791, ‘ <
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LA TRADITION DE TOURNY 759 suivis !, Enfin, comme pour exprimer l'admiration et la reconnaissance que le Bordeaux révolutionnaire témoigne au ci-devant marquis, un artiste maçon, nommé Prades, demande au club des Amis de la Constitution que l’on dresse une statue à Tourny. «Je demande en outre, écrit-il, qu'au bout des fossés de la Liberté, près du puits des Tanneurs, on élève sur un piédestal modeste le buste de Tourny père, le créateur de Bordeaux, qui l’a fait en quelque sorte jaillir des boues de la barbarie et de la rusticité. On sait combien nous devons au génie créateur de cet intendant miraculeusement honnête homme. Il faut payer notre dette, et que presque du centre de la ville qu’il s’est plu à embellir, malgré les découragements de la calomnie, que de l'allée qui la partage et conduit à ses plus belles perspectives, Tourny apercoive tous les accroissements de Bordeaux libre et reconnaissant ?. »
Le nom de Tourny est encore prononcé dans la grande tourmente de l’an II. Il est conservé à ses allées, au moment même où l’on place le plus beau quai de la ville sous le vocable de Marat #.
Le projet de statue est repris, quand la situation redevient normale #. L’annaliste Bernadau qui fut successivement avocat à l’ancienne Cour de Parlement, président de section, professeur d'histoire de Bordeaux et commissaire de police, ne croit pouvoir mieux faire que de mettre sa plume acerbe au service de l’illustre intendant. Il est de ceux qui le ressuscitent. Alors le ci-devant marquis inspire à nouveau les poètes, et un concours littéraire
I Voir, dans le registre du district de Bordeaux, quelques pétitions, notamment à la date du 1er juin 1792, A. D., Gir., L 1426.
2. À, D., Gir., L 2109, 10 mai 1792, motion du sieur Prades au Club des Amis de la Constitution; document cité par R. Brouillard, Un projet de buste à Tourny en 1792, dans la Revue historique de Bordeaux, 1910, p. 432.
3. Nous avons eu encore à relever le nom de Tourny dans le récit que nous avons fait d’une Féle franco-américaine célébrée à Bordeaux en l'an II. Voir la Revue philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, 1917, p. 181.
4. Le 21 pluviôse an V, il est parlé au bureau de voirie fonctionnant à Bordeaux de pétitions concernant l'établissement d’un marché aux bœufs aux Capucins, « Les voisins et propriétaires des maisons entourant la place des Droits de l'Homme, cidevant dite des Capucins, demandent avec insistance que le marché aux bœufs soit enfin établi dans cette place. Ils invoquent l'exécution du projet d’un grand administrateur, à qui nous devons la majeure partie des embellissements de cette cité, et qui avait désigné la place des Capucins pour le marché aux bœufs, dans le plan gravé de la ville en 1754. » A. C., Bordeaux, E 12, 21 pluviôse an V.
5. Voir, à la Bibliothèque municipale de Bordeaux, dans le Bulletin polymathique, t. V, p. 124, une pièce de vers, à la mémoire du marquis de Tourny, par M. Mageur; neuf strophes avec notes explicatives, janvier 1807.
s'ouvre en son honneur, sous les auspices de l’Académie de Bor-
deaux !.