‹ TournyChapitre 455 sur 494 · III. — L'Œuvre · texte numérisé non relu

III. — L'Œuvre

Comme tous les wrands créateurs, Tourny fut l’homme de son œuvre. H ne s’est pas arrêté à la concevoir, ou à la préparer. I a voulu la réaliser et il a cru pouvoir la mener à son terme. Quel résultat a-t-1l obtenu ?

Telle qu'il la rêva, son œuvre devait être considérable. La généralité de Limoges, qui avait tant besoin de se relever, et la généralité de Guienne, qui avait un si bel avenir devant elle, constituaient la plus riche matière pour l'administrateur qui voudrait y exercer ses talents. D'autre part, tant de pouvoirs étaient dévolus aux intendants de l’ancien régime qu’ils ne manquaient pas de moyens pour donner la mesure de leurs aptitudes. Enfin avec un homme comme Tournv, qui joignait à une- conscience droite la plus grande activité, qui avait l'esprit ouvert aux nouveautés, mais qui était moins un novateur qu’un réaliste, qui savait évoluer sans chercher à devancer son temps, on pouvait s'attendre que l’œuvre produite se présenterait dans l’histoire comme un solide et considérable monunient. $

A ses débuts, quand il était seulement un élève à l’école du contrôleur Orry qui voyait tout par la finance, Tourny ne se souciait peut-être pas de l’ordre à mettre, dans le débordement de son activité, du plan à suivre, du but suprême à atteindre, de la coordina- “tion des efforts. Il voulait surtout agir pour donner satisfaction à son chef, Comme il aimait son métier, il songeait aussi à se satisfaire lui-même dans les matières où iltrouvait le plus grand intérêt, enfin il s’efforçait de s’employer au bien de sa province; on le

768 RIÉES CONFLITS

voyait ainsi profiter de toutes les occasions pour témoigner du plus grand zèle; il s'inquiétait de réorganiser la police; 1H encourageait les manufactures, il s’efforcait de conjurer les misères du Limousin, il faisait merveille en sauvant Limoges de la famine. En matière de finances, il prétait la plus grande attention àla répar- Lition et à la perception de l'impôt; il réformait la collecte: il réglait avec habileté les‘détails du rachat de la vicomté de Turenne, il apportait à son Limousin les bienfaits de la taille tarifée, il rendait la charge de l'impôt plus lourde aux privilégiés et il leur tenait tête très crânement, soit qu'il affrontät l’évêque d'Angoulême, l'évêque de Limoges, ou les seigneurs de Ventadour. Il suivait son goût personnel, en même temps que les instructions des ministres, quand il travaillait à la réfection des routes, et à l'aménagement des villes. Pour le plus grand avantage de ses administrés, il mettait Angoulême sur la route de Paris à Bordeaux, 1l pratiquait la grande percée de Limoges, il unissait Brive à sa rivière. Il se conrplaisait dans ces créations qui valent des traits de génie.

Quand il vint à Bordeaux, sa personnalité était dégagée, son esprit était mûr: il pouvait sé passer d'Orry. Orry justement lui manqua, et les circonstances pénibles que traversa Bordeaux au cours de la guerre’ et de la famine lui firent voir que les ordres du Pouvoir central pouvaient ne pas être toujours bons à suivre, que les provinces mêmes pouvaient en souffrir parfois. Alors Tourny secoua, sans le dire, la tutelle de Ja Cour et fit converger toute son activité vers un but unique, clairement. défini. Entre le service du rot et le bien public, qui pouvaient être considérés comme les deux fins de ladministration, il choisit délibérément le bien public. De la même manière, il coordonna toute son administration en un système unique. Au lieu d’être, suivant les temps, intendant de justice, intendant de police, ou intendant des finances, il fut intendant tout court; il devint celui qui intervenait partout et toujours, dès que la question du bien publie était posée, dès qu'une initiative hardie était à prendre. dès qu'une cause juste devaitêtre soutenue. Ils’érigea ainsidanssa province enchefsuprême de l’administration; ses pouvoirs de justice, de police ou de finances lui servaient aussi bien à traiter, dans le sens voulu, une question financière, ou une affaire de travaux publics. En exerçant tous les pouvoirs dévolus à l’homme du roi, le marquis ne Pre qu’à devenir l’homme de la province.

TOURNY DEVANT L'INISTOIRE 769 On sait comment il fut l'homme de la province : il la fit vivre; elle était toute en lui. Les autorités cadettes qui produisaient du travail, alors que leurs ainées y mettaient plutôt des entraves, collaborèrent laborieusement avec le magistrat d'élite qui voulait être leur éducateur, Alors la Guienne fut sauvée et elle prospéra malgré la guerre et malgré la famine. Bordeaux fut ravitaillé comme l'avait été Limoges. En même temps, les finances furent sagement administrées ; l'impôt pesa moins lourd tant que dura la guerre. Après la paix, les recettes s’augmentèrent, mais le supplément de charges fut à peine ressenti, car le réveil économique allait du même pas. Tandis qu’en travaillant à la réfection du terrier, l’intendant semblait avoir en vue de créer une administration particulière pour le domaine, il se souciait également de protéger la hiberté du commerce, et il faisait concourir à sa prospérité l’agriculture et l’industrie. La décoration de la province s’épanouissait dans le développement inouï donné aux grands travaux. Il fallait un cadre plus beau à la généralité plus prospère. Ce fut le grand triomphe de l’intendant. De l’ancienne route de Toulouse, se détachèrent des branches nouvelles; la route de Paris devint triple: Périgueux trouva sa place entre Bordeaux et Limoges, sur le grand chemin. Les villes recurent leur cours de Tourny, leur porte de Tourny, leurs allées de Tourny. Bordeaux se métamorphosa, avec ses portes monumentales, avec la belle ordonnance de ses quais, avec le déploiement de ses cours, aussi gracieux que des boulevards. Quand lintendant partit, le chef d’œuvre n’était pas terminé, 1l n’était encore qu’une ébauche. Mais les grandes lignes qui en ressortaient annonçaient le plus grand Bordeaux.

Page 1