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VI. — Le Rôle de Bordeaux

Bordeaux est au point de jonction des Landes, des Graves, du Médoc et de l’Entre-deux-Mers. Cette ville n'est pas seulement le centre de l'élection dont elle est le chef-lieu. Elle joie 1: même rôle, dans l’ensemble de la généralité, comme étant le point de convergence, le débouché naturel de toutes les rivières et de toutes les routes de la Guienne. Bordeaux a l'air de tenir comme la poignée de l'éventail où la province se déploie. Dans le Sud-Ouest aquitain, qui va de la Loire aux Pyrénées el de l'Océan au Massii Central, Bordeaux, avec ses 66.544 habilants ?, est encore capitale, à cause de son immense rayonnement, de sa siluation très favorable et de l'importance de son fleuve qui draine tout un bassin. «Gette ville, écrit à bon droit le subdélégué Thomas de Sorlus, est une des plus considérables du Royaume par le grand commerce qui s'y fait. » Agen peut lirer vanilé d'être une étape entre l'Océan et la Méditerranée, mais elle ne saurait concurrencer Bordeaux, qui représente, pour la France entière, la porte de l'Occident.

1 A. D,, Gir., C 3383, mémoire sur l'élection de Bordeaux du 3 août 1743.

Vie DIT je Benzacar, Règles économiques de l'administration d'Aubert de Tourny; p. 10.

3. A D., Gir., C 264 mémoire du ?5 juillet 1743, sur la subdélégation de Bordeaux. .

En temps ordinaire, Bordeaux expédie annuellement des centaines de vaisseaux aux iles françaises d'Amérique, à la Nouvelle France et au Canada, sur la côte d'Afrique, en Guinée, et encore au nord el au sud de l'Europe. Au départ, les bateaux sont chargés de ce noble vin de Bordeaux, qui fail la richesse du pays, et aussi d'eau-de-vie, de vinaigre, de pruneaux de l'Agenais, de farine, de bœuf salé, de soieries, de chapeaux, de souliers. La cargaison de retour comporte tous les produits du nouveau monde : le sucre, lindigo, le café, le coton. Le sucre blanc est réexpédié en Hollande et à Hambourg; le sucre brut à Beaucaire et en Italie; l'indigo à Marseille, à Londres, à Amsterdam ; le café x Amsterdam et à Marseille ; le coton à Rouen et à Troyes !.

Bordeaux à une manufacture de faïence, une de verre à bouteilles, une de savon et quinze raffineries de sucre.

Ses deux foires d’oclobre et de mars attirent en foule les acheteurs de merrains, de quincaillerie, de « drogueries » provençales, de soieries et galons de Lyon, de bas, de mouchoirs de soie, de « mignonnettes » de Nimes, de Toulouse, de Cadix. On y trouve aussi les serges de laine de Montauban, les chapeaux de Lyon, les fusils et les pistolets de Saint-Etienne, les bijouteries de Paris, les essences de Marseille et de Montpellier, le blé de Bretagne, de Flandre et des pays du Nord, les pois de Bretagne, les fromages de Hollande, les jambons de Bayonne el du pays basque, la morue « verte » ou salée de l'Isle Royale et de Terre-Neuve, les sardines de Bretagne, les harengs blancs et « saurés » de Dunkerque, le saumon salé d'Angleterre, le cabillaud de Hollande, le vin de Bordeaux et les épices d'Outre-Mer ?. Bordeaux centralise ainsi une bonne partie du trafic de l'Occident.

La place est si bonne qu’elle est très disputée, entre les étrangers qui voudraient y importer librement leurs produits, et les propriétaires de l'arrière-pays, jaloux de se réserver ce débouché pour eux seuls. Les bourgeois de Bordeaux font confiance aux étrangers ; ils supporteraïent que leur ville tournât le dos à l’arrière-.

1. Cf. Malvezin, Hisloire du Commerce de Bordeaux, t. IE, p. 189. Voir aussi le mémoire à Maurepas du 24 décembre 1746. A. D., Gir., C 1639, à comparer avec d'autres plus anciens, comme ceux de 1698, 1699, A. Aff. étrang. France 1587, PF.

Guyenne 1647.

2. Voir le mémoire de 1743 sur l'élection de Bordeaux, A. D., Gir., C 3383.

pays, dont elle est pourtant solidaire, ou plutôt, ils demandent de pouvoir, à leur guise, ouvrir ou fermer leur marché aux produits des campagnes, ou à ceux de l'extérieur.

Bordeaux consent à être, pour certaines marchandises, le client de ses banlieues: les bourgeois de la ville achètent, à l’envi, le miel, la cire, le goudron, la résine et le charbon des Landes, le gros bélail que l’on amène au marché de Créon!, les légumes de Bègles qu’on paye très cher ?, et les canards sauvages du Bassin de Notre-Dame d'Arcachon, « dont les habitants tiraient autrefois une grande ressource par la quantité de petites huîtres qu'ils y pêchaient 3. » Les riverains de la Dordogne et de la Garonne peuvent expédier à loisir vers le: grand port certains de leurs produits, comme les prunes, les châtaignes, la laine, le fer et les ustensiles en métal.

Pour les vins et pour les grains, il n’en va pas de même. Bordeaux leur refuse son marché et son port. Les vins du haut pays ne sont admis qu'après Noël; la première vente est réservée à ceux de la sénéchaussée. Les grains du haut pays passent de même après ceux de l'étranger. Il s'ensuit, entre l’arrière-pays et Bordeaux, une concurrence mal comprise et une fâcheuse mésintelligence. « Les habitants de Bordeaux, écrit le subdélégué de

Bazas, voudraient que le blé se vendil loujours à vil prix, et qu'à cet effet, M. l'Intendant ne cessât point d'en faire venir du pays étranger... Une grande partie de la province est ruinée quand le blé y surabonde. » Il continue, passant des blés aux vins : « L'étranger, ou plutôt les marchands de Bordeaux qui font le commerce des vins par commission de l'étranger, nous font la loi et la loi la plus dure. Instruits de l'épuisement où nous sommes, ils se promettent bien sûrement qu'en différant leurs achats et en faisant les renchéris, nous serons forcés à la longue de leur faire notre cour, el de les supplier d'acheter nos vins au plus bas prix qu'ils voudront { ».

LACGRLLE mémoire sur la subdélégation de Bordeaux, du % juillet 1743. A. D. : Gir., C 264.

2. Détail extrait d'une lettre de Tourny, cité par Benzacar, Règles économiques... op. cit., p. 12.

3. A. D. Gir., C 264, mémoire du % juillet 1743, sur la subdélégation de Bordèaux.

4. A. D., Gir., C 2420 mémoire de 1743 pour la subdélégation de Bazas.

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