IV. — Les Commissions particulières du Pouvoir
Le Contrôleur général Orry attendait sans doute de Tourny qu'il contint l'indépendance des communautés, qu’il contrôlât la levée de l'impôt, qu'il s’appliquât à surveiller la gestion des finances communales, mais il pensait aussi qu'il prendrait d’utiles initiatives, et 11 comptait sur lui pour introduire des réformes, pour réorganiser l'administration, pour réparer les désastres dont sa généralité avait pu souffrir, pour la préserver des malheurs qui pourraient s’abattre sur elle. Toutes ces initiatives, bonnes pour Ja province dont l'intendant avait la garde, intéressaient le service du roi.
Non seulement le contrôleur général, mais aussi tous les autres ministres et le Conseil lui-même, eurent tôt fait de développer les attributions de Tourny en lui donnant des commissions particulières pour enquêter, pour juger, ou pour exécuter des décisions prises. L’intendant, commissaire départi, était placé ainsi, par rapport aux ministres, dans la situation d’un subdélégué ?, véritable chargé d’affaires. Dans une généralité aussi importante que celle de Bordeaux, les affaires se présentaient en foule; beaucoup intéressaient la Cour ou le gouvernement; à propos de chacune d'elles, l'intendant eut à interveniret à dire son mot.
Il arrive au Pouvoir central de recommander au marquis cer-
1. A. D., Gir., C 262, 15 juillet 1743, commission d'intendance décernée à Tourny.
2. L'expression de «subdélégué du ministre », appliquée aux intendants, se trouve dans un manuscrit pour l'ambassadeur de Venise à la cour de France, A, Aff. étrang. France, 1746, n° 1332,
lains personnages. Le Conseil des dépêches mande à Tourny, à propos des sieurs Dudon père et fils : « Je suis persuadé que vous serez bien aise de les obliger dans ce que vous croirez pouvoir faire 1. » Le prince d'Henrichemont est également recommandé à Tourny pour un procès pendant à la Grand’ Chambre du Parlement ?. Quelquefois les faveurs du pouvoir s’égarent sur des personnalités beaucoup moins recommandaäbles. Certain ministre écrit à l'intendant : « Je n'ai pu refuser à M. le Maréchal de Saxe et à M. de Richelieu de vous écrire au sujet de la Demoiselle de la Cour établie à Bordeaux et qui demande à n’y être point inquiétée, à condition toulefois qu'elle s’y conduira de façon qu'il ne vienne aucune plainte ni sur ses mœurs, ni sur sa conduite *. » Dans ce cas, l’intendant n’a qu'à fermer les yeux; on ne le charge pas d'une enquêle, el pour cause.
Il en a d'ailleurs d'autres à instruire et qui sont en nombre suffisant, particulièrement pour les ecclésiastiques. L'un d'eux demande-t-il une cure ou un prieuré, le secrétaire d'État, qui a la liste des bénéfices, demande aussitôt à Tourny des renseignements, tant sur la nature du poste que sur la qualité de l'impétrant #. Une fois, un curé du diocèse de Sarlat écrit du Mont S'-Michel qu'on lui a assigné pour retraile, en vue d'être autorisé à retourner chez lui. C’est encore Tourny qui est chargé de savoir « si ses fautes sont de nature à ne pouvoir êlre réparées par une pénilence ©. » Ilenquêle aussi à propos de la mise au couvent des filles peu vertueuses. Assez souvent, quand des membres du clergé sont en cause, l'intendant est prié de s'entendre avec l'évêque compétent ©.
Mais les ecclésiastiques ne sont pas seuls à occuper les loisirs de Tourny. Sile ministre veut des éclaircissements « sur tout ce qui regarde la charge de sénéchal gouverneur d'Agenois et de Condomois 7, » ou telle autre charge vacante, sur l’organisation des hôpitaux, sur des négociants qui sollicitent des sauf-conduits, ou des arrêls de surséances, c'est encore et toujours l'intendant
.- N., 0! 507, dépèche du 17 juin 1746.
. N., 0! 508, dépêche à Tourny du 23 mai 1749.
. N., O0! 508, dépèche à Tourny du 12 -mai 1749.
. N., O(506, dépèche à Tourny du 30 juin 1744.
. N., O0! 507, dépêche à Tourny du ?5 février 1746. . N., 0! 507, dépèche à Tourny du 2? février 1746.
. N., 0‘ 507, dépêche à Tourny du 14 janvier 1746.
DECO ORNE DE vEe
qui est chargé de l'information. Il consulte à cet effet lanlot le premier président, tantôl les jurats, tantôt la Chambre de commerce.
Tourny reçoit d’autres ordres encore pour arrêter et faire mettre au Château le fils d’un négociant qui s'estémancipé ! pour prêter main-forte à un avocat de Nontron qui ne peut faire exécuter un décret de prise de corps ?; pour écrire «une lettre forte » à des sieurs qui s’acharnent après un curé ?.
À côté de cela, le Conseil lui renvoie, par évocation, nombre de causes à juger, et le marquis est encore mis à contribution pour collaborer à l’armorial de d'Hozier ou à la formalion d’une collection royale de pièces anciennes.
Loin de se plaindre de ces multiples commissions, qui viennent compliquer son service, l'intendant les accueille avec joie, et les préviendrait au besoin, car il y voit autant d'occasions de faire sa cour au monarque. Quand il sut que le roi voulait savoir le secret d’un automate qui avail amusé toute la cour, et qui se trouvait de passage à Bordeaux, il n'eut pas de cesse avant d’avoir fait avouer au personnage sa supercherie et d’avoir pu en faire la confidence au monarque {.