‹ Tourouvre et ses souvenirsChapitre 6 sur 13 · L OCCUPATION GAULOISE Q · texte numérisé non relu

L OCCUPATION GAULOISE Q

Après févahgélisation des Gaules, le territoire de Tourouvre fera partie du diocèse de Chartres, jusqu'au concordat de 1802, et sera ainsi sous la protection de Celle qui avait choisi Chartres pour premier centre de sa dévotion au pays des Gaules ; c'est tout à la fois un honneur et une faveur pour le lieu. Il nous plaît de la signaler dès ce moment.

Toutefois, si le tumulus de la Fonte a été à signaler comme point de départ de ce modeste travail historique, c'est qu'il est un monument de haute antiquité, qui donne un premier aperçu sur la vie de ce temps, mais ne peut que rappeler la civilisation païenne par ses usages et ses divinités, sans que rien vienne encore y faire présager la civilisation chrétienne. Bientôt, au cours des événements, nous serons heureux de la saluer pour ces contrées.

La conquête romaine. — Mézières et ses ruines. Les monnaies trouvées en ce lieu. — Les établissements gallo-romains des environs de Tourouvre. — Bellegarde, la butte du Châtel, la Rosière, et le camp Saint-Gilles. — La mosaïque de Villiers. — La villa du champ des Meurgers à la Revardière. — Les voies romaines.

Quand Cartilage fut vaincue, Rome reprit sa politique d'expansion vers le nord. Soixante ans environ avant l'ère chrétienne, la Gaule, de plus en plus divisée, était une proie toute désignée pour les conquérants qui la convoitaient. En ce temps-là, un de ces hommes au génie prodigieux qui apparaissent çà et là dans l'histoire du monde, Jules César, rêvait de renouveler quelque chose des conquêtes d'Alexandre le Grand. Profitant des divisions intestines dont les diverses contrées de la Gaule étaient alors travaillées, il en prit prétexte de s'en emparer pour y ramener l'ordre. Ce ne fut pas toutefois sans rencontrer une résistance acharnée de la part de la valeur gauloise.

Est-ce à dire que César soit venu en personne conquérir ces contrées? Rien ne le prouve. Les historiens disent que ce fut Publius Crassus, un de ses lieutenants, qui, avec la septième légion des armées romaines, vint soumettre cette partie du pays. A diverses reprises par la suite, des soulèvement s eurent

lieu pour secouer le joug des vainqueurs. Le plus célèbre fut celui conduit par Yercingétorix, qui de Gergovie vint aboutir à l'héroïque dénouement d'Alésia. Cette fois, la Gaule dut pour longtemps se résigner à vivre dans la soumission forcée à ses vainqueurs. Ce fut l'ère gallo-romaine, pendant laquelle les Romains implantèrent ici leur civilisation. dont les mœurs et le sol lui-même reçurent une puissante empreinte, puisque aujourd'hui encore on en retrouve de nombreuses traces.

Quand les légions romaines se furent donc emparées du pavs, elles s'y cantonnèrent et fondèrent ça et là divers postes militaires pour mieux surveiller leurs vaincus, et s'assurer pour l'avenir la conquête que leurs armes venaient de faire.

Comme, selon toute probabilité. Mézières existait avant la venue de leurs légions dans le pays, les conquérants s'en firent un centre pour la contrée. Ce nom de Mézières était-il alors porté par ce centre, qui paraît avoir eu quelque importance ? Nous serions plutôt porté à croire que cette dénomination lui est venue à la suite de sa ruine, du mot latin maceriœ, qui veut dire amas ou monceaux de décombres. D'où le mystère qui plane, et continuera de planer sur l'origine et le vrai nom de cette antique ville.

Mais du moins quelle fut alors son importance? Sur ce point encore les avis des historiens et archéologues sont divers.

« Le hameau de Mézières, dit Delestang dans sa

ch< >r< (graphie de l'arrondissement deMortagne, situé

la commune de Tourouvre, est réputé succéder

i une antique ville de ce nom, détruite dans les

temps les plus reculés par les effets d'une éruption

volcanique. On y découvre souvent des vestiges d'anciens bâtiments. »

Quant à l'éruption volcanique dont parle cet auteur, c'est une assertion absolument sans fondement, car dans toute la contrée il n'y a aucune trace de cratère éteint.

Cet auteur pense encore qu'en ce lieu a existé l'ancienne Curia Saxonica, établissement, dit-il. formé par les Saxons dans le Corbonnais un peu après le milieu du Ve siècle. 11 s'y fabriquait, ajoutet-il, de la monnaie d'argent du temps de Charles le Chauve, qui régna de 842 à 877 ; l'on voyait sur ces monnaies l'inscription Curia Saxonica. On y a trouvé en assez grand nombre, dit encore Delestang, des médailles d'or, d'argent et de cuivre du Bas-Empire. Selon ce même auteur, le moulin situé non loin du manoir de Bellegarde, au bord de la Commauche. par sa désignation de Moulin de la Ville, serait un témoignage en faveur de l'ancienne ville détruite.

« La tradition du pays, dit de son côté Yaugeois, veut qu'il y ait eu anciennement une ville à Mézières- Sans attacher à ce mot l'acception précise qu'on lui donne aujourd'hui, on peut assurer qu'il y a eu là un grand établissement. Partout où l'on fouille, dans l'espace renfermé entre la butte de Bellegarde, le hameau des Croix-Chemins, et le pied de la côte qui borde la rive gauche du ruisseau de Renuuard. on trouve des murs, des restes décavés, des débris de toute espèce.

" On rencontre encore à Mézières une grande quantité de tuiles à rebords brûlées, des caves remplies de terres également brûlées, et des cendres entassées, de grands pavés en terre cuite, des débris

de poteries diverses et de creusets, des tenailles. des marteaux, de grands amas de gros charbon de bois, le tout enfoui sous plusieurs pieds de terre et de débris. J'y ai même vu. poursuit Yaugeois, des meules de moulins à bras, des fragments d'urnes et d'amphores, des restes de fourneaux, dont les murs étaient traversés par des tuyaux de terre cuite... Je possède quelques-unes des médailles romaines qu'on y a trouvées, notamment deux Constantin, l'ancien et le jeune, et un Licinius... Ainsi Mézières. dont on ignore l'ancien nom, aurait été détruit par le feu. dans le ive siècle de notre ère.

« 11 est donc certain, dit toujours le même auteur, que les Romains ont eu là un grand établissement pour la fabrication du fer; probablement ils ne l'ont pas créé, ils ont pu l'augmenter ; ils l'ont utilisé à leur profit. Mais la situation de l'endroit au milieu des bois et des mines de fer, et l'immense quantité de scories qui sont employées à la confection de la route, tout annonce qu'avant eux les Gaulois avaient à Mézières une de ces magnee ferrariœ dont a parlé Jules César. »

Voici ce que dit de son côté Fret, dans ses Chroniques percheronnes :

« La tradition du pays, jointe aux nombreuses découvertes qu'on a faites à différentes époques, ne permet pas de douter que, si Mézières ne fut pas une ville dans toute l'acception du terme, du moins il fut une place plus considérable par son étendue que beaucoup de nos localités actuelles décorées du titre de ville, car partout où l'on fouille dans l'espace indiqué plus haut, des fondements de murailles, des restes Je caves et des débris de toute espèce s'offrent aux regards. //

11 y a un peu plus de cent ans, en septembre 1801, un chercheur de ce temps, l'abbé Taffin, ancien curé de Saint-Marc-de-Coulonges, visitant remplacement de Mézières, trouva des ouvriers occupés à touiller le sol, pour construire les fourneaux des forges de la Fonte, et « ils rencontrèrent, rapporte l'abbé Fret, beaucoup de fondements de murs de quatre pieds et demi de longueur sur autant de profondeur, au-dessous du sol qui les recouvrait. Il en existe d'autres qui ont. autant qu'on en peut juger, plus de cent pieds de long, sans mur de refend, dans la direction de l'orient à l'occident ; ces murs du côté du midi ont des fondements saillant au dehors, qui annoncent l'existence de sept ou huit petits bâtiments de sept pieds carrés, dont les portes répondaient à l'intérieur d'un grand édifice, au milieu duquel était une base d'environ huit pieds de maçonnerie en long sur six de large. »

Cet édifice, suivant la notice de l'abbé Taffin, pouvait avoir été un ancien temple des divinités alors en honneur, et les petits bâtiments contigus étaient probablement à l'usage des sacrificateurs et autres ministres de ce temple païen. Cette conjecture est vraisemblable, car jamais ville ne- fut sans lieu de culte, et l'on sait que le paganisme multipliait les temples des faux dieux plutôt que de s'en priver. Il est bien rare en effet de rencontrer une ville sans temple, tant le culte religieux est un besoin inné au cœur de l'homme.

Les fouilles pratiquées dans les appartements contigus à cet ancien temple ont amené la découverte d'une quantité d'ossements, de charbon, de briques à rebords, de fragments de poteries et de clous.

M. l'abbé Hamar. si compétent à ce sujet par suite de ses curieuses découvertes à Hermès (i), l'ancien Rotomagus des Romains, pense qu'il s'agit plutôt là d'un établissement de bain. « Car. si les Romains multipliaient leurs temples pour leurs dieux, ils tenaient aussi singulièrement à leurs établissements de bain. Les appartements contigus, avec ce que l'on a trouvé à l'intérieur, portent à croire qu'il y avait bien là un établissement de ce genre. Les fouilles sérieuses pratiquées à l'intérieur auraient, comme à Hermès et à Beauvais. fourni des preuves de l'importance qu'il pouvait avoir (2). //

Le caractère du lieu semble bien donner raison à cette opinion. Sans doute, l'agglomération du cours d'eau de la Fonte n'existait pas en ce temps, mais le ruisseau, qui depuis l'a fait naître, distribuait ii lors son courant, qui a donné lieu à l'érection de ces bnins, et les alimentait de ses eaux limpides.

« Quant au séjour des Romains à Mézières, poursuit l'abbé Fret, la présomption se change en certitude absolue, parce que les monnaies et autres objets anciens trouvés là sont des témoins irrécusables. Les Romains, après la conquête de la Gaule, laissèrent donc à l'établissement de Mézières sa destination primitive. On continua, sous leur dénomination, à y fabriquer du fer. comme du temps des Gaulois; seulement il est probable qu'en l'utilisant à leur profit, ils v firent les augmentations et les améliorations qu'une civilisation en progrès sur celle

1 Hermès, paroisse du diocèse de Beauvais, où M. l'abbé Hamar i été curé pendant plusieurs années. C'est pendant ce temps qu'il a su mettre à jour les restes de l'important centre gallo-romain connu autrefois sous le nom de Rotoni.ijrus.

(2) Lettre de M. l'abbé Hamar, ancien curé de Hermès, du 29 février 1 ii".

de leurs devanciers put leur faire juger indispensables pour le perfectionnement du mode d'extraction du fer, qui était auparavant à son état tout à fait rudimentaire.

« Quant à l'époque présumée de la disparition de Mézières, le seul genre d'argumentation que l'on puisse employer pour la déterminer est celui des médailles. Comme dans les différentes fouilles ou découvertes fortuites on n'a jamais trouvé de pièces de monnaie postérieures aux règnes des deux Constantin, dont le premier mourut l'an 340 de Jésus-Christ, on peut conjecturer que cette antique cité cessa d'exister vers le milieu du ivc siècle. Les nombreuses couches de lave que renferme le sol, les tuiles, les briques (.1) et autres fragments calcinés, les caves remplies de terres brûlées et de cendres amoncelées, enfin tous les autres débris portant l'empreinte de la flamme, semblent ne laisser aucun doute que Mézières n'ait été réduite en cendres à la suite d'un violent incendie, qui fut très probablement occasionné par les guerres et les dévastations de tout genre, dont nos pays furent le théâtre pendant les invasions des barbares", si multipliées dans les temps orageux de la fin de l'empire, à l'époque du Bas-Empire, et les barbares ne peuvent être que les Saxons ou les premiers Francs (2). »

Odolant-Desnos est porté à croire que Mézières a pu être l'ancienne Curia Saxonica, fondée dans les quarante dernières années du Ve siècle, par Les Saxons, dans le comté d'Hiesmois, vicairerie du

1) Quelques-unes de ces briques portent l'empreinte de quelques doigts ; c'était, parait-il, la marque du fabricant.

(2) Antiquités cl Chroniques Percheronnes, par l'abbé Joseph Fret, curé de Champs, t. I. Manières, pp. i2.\ et suivantes.

iS TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

Corbonnais, où l'on avait fabriqué de la monnaie d'argent au nom de Charles le Chauve, portant l'inscription indiquée plus haut. On ne sait trop quel est le fondement de cette assertion.

Dans l'Orne archéologique et pittoresque, M. de la Sicotière confirme ces données sur l'antiquité de Mézières; lui-même dit y avoir trouvé un Néron, un beau fragment de poterie rouge de la forme la plus élégante, et un style à écrire en bronze.

Longtemps après ces premiers explorateurs, nous sommes allé souvent nous-même visiter ces lieux où fut jadis l'antique Mézières, et toujours nous y avons fait quelques découvertes attestant ce lointain et intéressant passé.

Pendant l'hiver de 1SS0 à 1SS1 , des fouilles, pour cause de nivellement de terrain, furent pratiquées à cet endroit du village qui porte le nom de l'Enclave. On y a trouvé les traces d'anciennes constructions ; à quelques pieds des restes d'un vieux mur on a mis à jour cinq squelettes humains, à peu de distance les uns des autres, et dont les ossements desséchés étaient en parfait état de conservation, mais sans rien qui pût les caractériser. Dans ce même coin de terre, on a rencontré nombre de tuiles à rebords, dont quelques-unes portaient une sorte d'empreinte de pas de chat, et des fragments de tuyaux en terre cuite. Avec certaines précautions, on a pu dégager plusieurs pièces de poteries diverses, rouges, noires et grisâtres, de formes variées, avec des fragments ornementés, tout cela d'assez bonne facture. C'est à trois pieds environ du sol actuel que ces objets ont été trouvés (i).

i Voir la planche V, où sont rej-ro.luites diverses de ces poteries delà collection particulière de l'auteur.

LA CONQUÊTE ROMAINE ri)

Au moment où nous visitions cette partie des anciens terrains de Mézières, la coupe de la partie non encore remuée présentait à certains endroits comme des détritus de briques pilées, au milieu desquels se trouvaient les objets précités, avec quelques ossements paraissant appartenir plutôt à des animaux, et des coquilles d'huîtres.

A cette même époque encore on a trouvé un reste d'arme tranchante, sorte de poignard à lame un peu recourbée et rongée par la rouille dans la partie tranchante, mais dont à la naissance se trouvait une sorte de garde en cuivre assez bien conservée.

Nous avons recueilli là aussi plusieurs médailles de bronze, dont un Galba et une Faustine : pour les autres, les inscriptions sont assez difficiles à lire, on croit y reconnaître un Trajan, un Commode et un Antonin.

Lorsque la charrue du laboureur retourne le sol. les sillons offent alors une terre noirâtre, qui semble toujours porter la trace de l'incendie: en même temps le soc met au jour nombre de fragments de poterie rouge, dite de Samos, et quand la pluie les a lavés, ils s'offrent d'autant mieux au regard sur la terre noire. Ces sortes de poteries étaient généralement vernies, etont ainsi d'autant mieux résisté à l'action du temps. Quelques-uns de ces fragments portent des sujets en relief assez finement traités ; on y distingue des personnages avec des animaux entremêlés de feuillages bien rendus. Dans le fond d'un de ces vases à teinte rouge, nous avons même trouvé fort bien imprimé le nom de Germani, tout probablement celui du fabricant.

La trace des anciennes rues de la ville, allant la plupart du Nord au Midi, et les autres de l'Ouest à

20 TOUROl'YRE ET SES SOUVENIRS

l'Est, est facile à suivre du regard, quand, aux chaudes journées de l'été, on voit trancher sur le fond vert des champs ensemencés la couleur jaunissante des blés qui s'accuse de meilleure heure dans un certain parcours, parce que, recouvert d'une moindre couche végétale, le passage des anciennes voies s'accuse ainsi à l'œil. Un jour, dans un de ces champs on venait d'abattre un vieil arbre, et la cavité pratiquée à cette occasion permit de découvrir un croisement de ces rues antiques, ce que l'on nomme un carrefour, ou quadrivia des anciens.

Partout sur ces champs plane je ne sais quoi d'un passé qui ne peut revivre, mais qui pourtant de temps à autre se représente au jour sous la forme de débris échappés à une ruine complète.

Quand, vers 188=,. fut achevé le chemin du village. c'est alors que nombre de ces débris du passé de ■ Mézières ont revu le jour; mais, hélas! comme personne n'était là pour les sauver, ou du moins en faire le relevé, ce ne fut que pour disparaître à jamais sous la pioche ou la pelle de l'ouvrier, qui a tout comblé et nivelé. En sorte qu'aujourd'hui, de ce petit coin de terre, si riche en débris archaïques, on peut redire : Etiam periere ruinez, les ruines elles-mêmes ont péri.

Seule, la vieille fontaine du lieu, dont les abords si »nt pavés à un pied environ sous terre de plusieurs rangs de briques superposées, fort larges et fort épaisses, et qui a autrefois distribué ses eaux à la ville disparue, continue de jaillir sans s'épuiser.

Mais là où les légions romaines prirent pied, elles -tirent créer des postes de défense pour assurer leur conquête. C'est la tradition du pays que ces postes servaient à recevoir de petits détachements

Je légionnaires, qui se tenaient là, en observation, pour éviter toute surprise de l'ennemi.

Non loin de Mézières, entre la Haute-Broudière et Bellegarde, se trouve une motte entourée de grands fossés, sur laquelle un fort a dû exister autrefois. Elle est aujourd'hui couverte de bois, et dans les fossés on a abattu des chênes plusieurs fois séculaires.

Bellegarde. rien que par son nom, conserve le souvenir d'un de ces anciens postes militaires, sa situation dominante lui a valu cette désignation. Au dessus, en effet, presque vis-à-vis le château de ce nom, on aperçoit un enfoncement, formant un carré long, qui ne s'explique guère que par l'installation d'un poste de défense.

De là au château de la Yentrouze, il n'y avait pas loin, et là encore les conquérants s'étaient fortifiés.

Un peu plus loin, c'était la butte de Châtel, dont, aujourd'hui encore, le caractère reste assez marqué par le fossé qui l'entoure. Vaugeois dit même que d'anciennes traditions populaires se rattachent à ce lieu relativement à la destruction de Mézières.

A la Rosière, dont le vieux château n'a été détruit qu'au siècle dernier, la construction de l'ancien fort n'avait probablement été dictée que par le besoin de s'assurer les belles fontaines qui sont à cet endroit.

Un peu plus loin enfin, à l'orée de la forêt du Perche, se trouvait ce que l'on a appelé depuis le •camp Saint-Gilles. Les restes de cette ancienne fortification sont aujourd'hui encore très visibles, malgré les arbres, qui depuis longtemps y ont pris pied. C'est un carré long, entouré de grands fossés, et aux quatre angles duquel s'accusent quatre rentes

2 2 TOl'ROUVRE ET SES SOUVENIRS

de tours arrondies dont les fossés ont eux-mêmes suivi la forme.

Tout cela indique bien comment le peuple conquérant s'était fortement cantonné dans la contrée : et s'il a senti le besoin de prendre de telles précautions, c'est qu'il avait connu la valeur de la résistance du peuple conquis, et qu'il se tenait en garde contre tout retour offensif de sa part.

Au reste, le solde la contrée, si longtemps muet. de temps à autre a ses révélations sur l'époque lointaine où Mézières était habitée. C'est ainsi qu'en tSSo. un pur hasard a fait découvrir l'intéressante mosaïque de Villiers, attestant l'existence à cet endroit d'une importante villa romaine.

En 1SS2, près le village delà Revardière, à T< airouvre, au champ des Meurgers, la charrue mettait à jour quelques débris antiques de construction au ciment rouge, avec forme arrondie dans Tune de ses parties: et. en remuant les terres, on trouvait des briques à rebords, des quartiers' de tuyaux en terre cuite, avec une certaine quantité de coquilles d'huîtres s'en allant en poussière. Là encore pouvaient être les restes d'une villa gallo-romaine.

Pour relier ces divers établissements, d'antiques voies romaines lurent construites, elles apportent, elles aussi, un jour sur la civilisation de ce temps.

Tout près de Mézières passait, et se retrouve encore, l'ancien chemin chartrain, qui vit souvent circuler les légions romaines, et ici elles ont laissé au passage un nom peu en faveur du lieu, sans doute parce que pour elles l'étape aurait été mauvaise, de là le nom de Malétable, mal u m siabulum.

De ^e dernier endroit, la voie chartraine bifurquait sur Mézières, qu'elle traversait, pour se continuer dans la direction de Bellegarde, se rappm-

chant de Tourouvre, pour gagner la butte du Chàtel, la Rosière, puis le camp Saint-Gilles, d'où elle se poursuivait sur la Champinière et la Maurîe, autres établissements gallo-romains du territoire de Bubertré, qui eurent dans le temps leur importance.

Çà et là, dans la campagne, on retrouve quelques parties de ces voies antiques, et à leur inspection, il est facile de se rendre compte du soin avec lequel elles furent autrefois construites. Dans le temps, les chariots de guerre ont foulé ces vieilles voies, puis elles ont vu les chars des riches, les voitures de l'industrie les écraser de leurs lourdes roues ; depuis des siècles, les pas de l'homme et des animaux les foulent sans cesse, sans avoir pu les entamer. C'est qu'elles furent très solidement bâties.

Au fond de l'encaissement de ces vieilles routes, on trouve une couche de trois ou quatre rangs de gros silex, qui en forment la base d'un pied d'épaisseur ; vient ensuite une autre couche de scories, puis une nouvelle assise de forts silex, et sur le tout, une sorte de croûte de plus de deux pieds d'épaisseur, légèrement bombée sur le milieu et formée de laitier et de minerai de fer, passé aux forges à bras, et devenu d'une résistance quasi indestructible.

Les nombreuses coquilles d'huîtres trouvées dans la contrée attestent que ces voies en se poursuivant faisaient facilement communiquer avec le littoral. C'est donc toute une civilisation passée que leur tracé fait surgir.

Mais elles ont aussi servi de passage à la vérité évangélique, cette base première de civilisation, car la conquête romaine ouvrit la voie à d'autres conquêtes, d'un ordre plus élevé, et dont les résultats devaient être plus bienfaisants et dès lors plus durables.

L'ép-lise de Tourouvre.

La Paroisse.

Tourouvre. — Son nom. — Quand est venue la foi chrétienne dans la contrée. — L'origine de la paroisse. — Les sarcophages mérovingiens de Tourouvre. — Les villas du territoire paroissial. — Les chapelles Saint-Sébastien et Sainte-Anne.

— Sainte-Nicole. — L'ermitage Saint-Gilles. — Sa statue.

— L'église paroissiale. — Saint Aubin, patron de Tourouvre. — Importance de l'autel paroissial. — Nombreuses donations pieuses de ces temps. — Les dîmes. — La raison d'être de ces générosités pieuses. — Classement diocésain de Tourouvre. — La dime. — Saint Gilles. — Légende en vers de saint Aubin et de saint Gilles.

L'opinion des auteurs étant que la destruction de l'ancienne ville de Mézières fut violente, on peut supposer qu'un certain nombre de ses habitants ait trouvé la mort dans sa ruine, mais ceux qui purent y échapper durent aller chercher un autre emplacement, pour former un nouveau centre. Peut-être même, le lieu actuel de Tourouvre était-il déjà le siège d'an viens, ou bourgade de ce temps, dont la disparition de Mézières vint augmenter l'importance.

Certains pensent aussi que les habitants du lieu, quand les Romains durent disparaître, afin de mieux traduire leur mépris et leur haine pour tout ce qui pouvait rappeler l'occupation de leurs terribles

dominateurs, auraient, d'un commun accord, résolu de détruire par le feu tout ce qui portait leur souvenir. D*où l'incendie de Mézières, qui ne sortit de ses cendres que bien longtemps après, par la reconstruction des modestes demeures qui constituent aujourd'hui le village de ce nom. Plus rien en effet ne subsiste des monuments de l'ancienne ville galloromaine, si ce n'est des débris engloutis dans le sol.

Peut-être même, en ce temps, pas un habitant ne resta-t-il au milieu de ces ruines, qui longtemps furent un objet de mépris et de terreur. De là même la cause de la disparition complète du vrai nom de l'ancienne ville, qui se trouva ainsi à tout jamais effacé de l'histoire.

La population survivante se porta ailleurs, assez loin même de l'emplacement de la cité détruite, et cette fois, ce n'était plus dans un ravin, mais sur le sommet d'une colline, que les habitants du lieu allèrent fixer leurs demeures, non loin du passage de la voie romaine, et presque aux abords de la forêt. Ce dernier voisinage n'était pas d'ailleurs sans raison, car, si les champs offrent de multiples ressources pour la vie. la forêt n'est pas aussi sans avoir ses avantages.

11 semble même que c'est ce voisinage qui aura valu au lieu ce nom ne Tourouvre.

Alors, en effet, il y avait là. tout probablement, en avant des épais fourrés et des hautes futaies de l'antique forêt, un arbre géant, un de ces vieux chênes vénérés des Gaulois, parce que leurs Druides y avaient cueilli le gui sacré avec la serpe d'or. Arbre à la puissante ramure, qui avait grandi et s'était fortifié sous le souffle des tempêtes. Le chêne

est bien d'ailleurs le symbole de la vigueur, et son nom parfois se confond avec celui delà force, robur. Or, il faut croire qu'un jour ce géant de la foret aura été touché de la foudre, qui se serait acharnée sur sa puissante ramure, au point d'en tordre les branches : d'où l'expression de chêne tors ou tordu, qui n'est autre que le nom de Tourouvre. à son origine première, tortuin robur. force tordue.

Comme les anciennes chroniques sont absolument muettes sur ces premiers temps de Tourouvre. nous donnons tout d'abord cette première explication de son nom. quitte à citer plus tard une autre légende, elle aussi assez expressive à ce point de vue. Du moins, celle que nous donnons ainsi a l'avantage d'accompagner la naissance même de Tourouvre, tandis que l'autre lui serait postérieure.

Mézières ne connut point la foi chrétienne, rien du moins ne le fait supposer, tandis que Tourouvre prit naissance ou se développa vers le temps où l'Évangile commença d'être prêché dans ces régions. Mais par qui et comment le christianisme s'est-il implanté ici ? Ces âges reculés ont leur mystère sur ce point, comme sur bien d'autres. Ce qui est admis généralement, c'est que, vers la fin du Ve siècle, au plus tard, la foi chrétienne fut prêchée à ces contrées, et s'y implanta assez vite. Les premiers évêques de Chartres, et, parmi eux. plus particulièrement saint Santin et saint Lubin. parcoururent cette région, et y semèrent les premiers germes du christianisme. Depuis lors, en effet. Tourouvre a toujours appartenu au diocèse de Chartres, jusqu'au Concordat de 1802. Des prêtres, envoyés de Chartres, vinrent ensuite continuer l'œuvre et la développer.

11 n'est pas à croire, toutefois, que la contrée se soit convertie en masse à la foi nouvelle, les conversions furent plutôt isolées et progressives. Mais à la faveur des lois éditées parles princes, eux-mêmes devenus chrétiens, le paganisme finit peu à peu par disparaître, et le jour vint où Ton put dire que tout le pays était devenu chrétien.

Sans doute, au sortir des vices du paganisme, l'austère morale de l'Évangile eut bien quelque chose d'effrayant pour la faiblesse humaine, mais la beauté de ses dogmes et la séduction de ses incomparables vertus eurent assez vite encore une heureuse influence sur les esprits et les cœurs.

C'est donc ici le lieu de chercher l'origine de la paroisse.

Rien ne porte à croire que ce soit le château fort qui en ait valu ici la naissance, comme cela s'est vu souvent ailleurs, car le château paraît n'être venu que plus tard. C'est donc l'agglomération chrétienne qui, à son début, aurait constitué le centre paroissial.

C'est autour d'une église que s'est constituée la paroisse, dit M. Imbart de la Tour, et c'est bien à l'époque où Tourouvre naissait que le régime paroissial a commencé de s'établir dans la contrée, car c'est le moment où l'on voit se fonder dans les bourgades un peu importantes une église, et avec elle un clergé local.

Dans chaque viens, en effet, l'importance commerciale, le nombre des habitants, la situation même de ces bourgades sur les grandes voies de la Gaule, durent v provoquer de bonne heure l'apostolat des évèques. Or, la création des églises fut l'œuvre capitale des évêques. Seule, l'église, affirmation

publique et solennelle Je la foi, en assurait la durée. En passant dans une localité, après avoir converti les habitants, l'évêque leur laissait un autel et un prêtre. Telle est l'origine la plus ancienne Je l'église rurale (1).

Il ne faut pas oublier non plus que, souvent, le peuple eut sa bonne part dans cette œuvre. A cette époque, les Vicani, habitants du bourg, petits propriétaires, marchands, artisans, jouissaient de certains droits : et c'est aussi le moment où le peuple commence à jouer un rôle dans les assemblées religieuses et dans certains actes de la vie publique. Ici, la nécessité d'avoir un temple pour se réunir et prier, de créer un symbole vivant de la foi commune et de l'unité des cœurs, a fait sortir de terre l'église paroissiale. Ailleurs, ce sera le souvenir d'un miracle ou le passage d'un saint qui ont provoqué la construction de l'édifice sacré.

A l'époque mérovingienne, le viens devint ordinairement le siège de la paroisse.

Pour Tourouvre. à défaut de documents écrits, c'est encore au sol .qu'il faut demander son témoignage sur ce point. Mais, du moins, on le retrouve assez expressif. Là, en effet, où s'élève aujourd'hui l'église actuelle, on a trouvé d'antiques sarcophages en pierre, qui sont des témoins parlants. En 1882, comme on allait refaire le pavage sous le clocher, des fouilles furent pratiquées, pour s'assurer du terrain, ce qui fit mettre à jour un sarcophage en grison. 1! avait déjà été visité, car son couvercle manquait. Il se brisa par le milieu quand on voulut le

1 Les Origines religieuses de la France : Les Paroisses rurales du IVe au XIe sièc/e, par Imbart de la. Tour, professeur à l'Université de Bordeaux, c. n, passi/u.

soulever : aussi, l'a-t-on laissé sur place, et recouvert de terre, avec les nombreux ossements humains rencontrés à cet endroit. La l'orme de ce sarcophage était bien celle qui correspond à l'époque mérovingienne, c'est-à-dire qu'il allait en se rétrécissant de la tête aux pieds. D'autres sarcophages semblables ont également existé autrefois autour du clocher, où, jusque dans la première moitié du siècle dernier, ils sont longtemps restés visibles dans leur partie supérieure à la surface du sol.

Nous nous trouvons ainsi en présence de monuments attestant, du Ve au \T siècle, une communauté d'une certaine importance, puisqu'il s'y trouvait des personnages auxquels on décernait cette sépulture de choix.

Quels pouvaient être ces personnages, à cette époque? Peut-être quelques membres du clergé, d'anciens chefs militaires, ou quelques autres notabilités du temps.

C'est vers ce temps que les attributions du prêtre furent plus étendues, notamment en ce qui concerne le pouvoir d'enseigner, auparavant principalement réservé à l'évêque. Là fut donc l'archi prêtre mérovingien, qui eut dans son ressort les villas voisines, car il était le chef hiérarchique d'une église et d'un clergé établis dans un bourg libre.

Les villas, disséminées sur le territoire paroissial, devinrent elles-mêmes des centres religieux, à cause des agglomérations d'hommes qui se trouvaient dans leurs parages, l'étendue du territoire paroissial motivant ces fondations particulières (i).

i Les Paroisses rurales du IVe au Vr siècle, par Imbart de i a Tour, c. iv, passint.

Ainsi exista autrefois, sur le territoire de Tourouvre, au Moulin-Neuf, une chapelle dédiée à saint Sébastien. Delestang rapporte même qu'au xvnr siècle, alors que cette chapelle était détruite depuis un certain temps déjà, un laboureur aurait, du soc de sa charrue, mis à jour le coq du clocher de cette ancienne chapelle (1).

On dit qu'à Sainte-Anne il y aurait eu aussi autrefois une ancienne chapelle, dédiée à la sainte de ce nom.

Quelques-uns ont aussi prétendu qu'au champ des Meurgers, au village de la Revardière, là où a existé autrefois une villa, il y aurait eu également une chapelle.

Mais aucun document ne nous donne de renseignements précis sur ces chapelles.

Au début, le sol de la Gaule n'était pas découpé en villages, comme aujourd'hui. La vie locale se centralisait sur ces grandes artères, qui portaient partout l'activité et la richesse du pays. En dehors des routes, le sol n'était guère habité. Dans ces solitudes, l'établissement du culte se fit progressivement, et il fut surtout l'œuvre des solitaires et des moines, à l'époque carlovingienne, vers la fin du vif siècle (2).

Quelques pieux solitaires laissèrent çà et là trace de leur passage, et la foi populaire tint à en consacrer le souvenir.

A l'une des extrémités du territoire de Tourouvre, dans un quartier solitaire de la forêt, une autre petite chapelle a laissé aussi son souvenir, celle de

i) Chorographie du canton de Tourouvre.

!,i IliUAKT DE I.A Tdll : IbU.

Sainte-Nicole. On pense, dit l'abbé Fret, que cette pieuse vierge s'est sanctifiée en ce lieu, où sa mémoire s'est ainsi trouvée consacrée. Dans un temps, cette chapelle de Sainte-Nicole fut souvent fréquentée par les populations voisines, qui aimaient à s'y rendre en pèlerinage. Elle n'avait, d'ailleurs, d'autre revenu que le casuel résultant des offrandes qu'v laissaient les pèlerins. Il paraît que c'est le seigneur de Tourouvre qui nommait le prêtre chargé de la desservir i .

A l'ouest du bourg de Tourouvre, à l'entrée de la forêt du Perche de ce côté, tout près de l'ancien camp romain, un antique ermitage a laissé là bien marquée l'empreinte de son souvenir. Ce petit coin de la forêt, en effet, garde toujours le nom de bois de Saint-Gilles, à cause de la chapelle de ce vocable qui a longtemps existé en cet endroit. L'époque de sa fondation primitive est inconnue, comme le nom de son fondateur. A quelle occasion le nom du saint abbé Gilles vint-il s'attacher à ce lieu ? Rien ne l'indique davantage. La dévotion populaire dut y être pour beaucoup, quand ce saint vint en renom : en retour des faveurs que l'on en recevait, la reconnaissance- s'attesta par des offrandes qui finirent par donner une certaine importance au modeste sanctuaire bâti en son honneur. Un prieuré, en effet, vint s'y adjoindre avec ses dépendances et ses charges pieuses. L'espace de terrain envahi aujourd'hui par le bois, et voisin de l'emplacement de l'ancienne chapelle, s'appelle toujours le champ du Prieur.

Au xviii siècle, ce bénéfice n'était plus qu'une simple chapelle, à la nomination du seigneur de

(i) A percheronnes, par Eabbé J. Eret, p. 48S.

Tourouvre. Son revenu était alors évalué à trente livres par le Pouillé de Chartres (i).

Longtemps, les habitants de Tourouvre. dans le passé, aimèrent à venir en pèlerinage à Saint-Gilles de la foret. Et, quand la Révolution eut rasé l'antique chapelle, ils tinrent du moins à ce que la statue de saint Gilles prît place dans leur église, pour y être conservée. Elle y fut apportée en 1708. Elle méritait cette attention à tous égards, car elle avait reçu les hommages des ancêtres ; mais de plus, les Tourouvrains firent en cela preuve de bon goût, car cette statue a une réelle valeur artistique. 11 ne reste plus actuellement de l'ancien édifice que les bases de ses murs, dont les pierres émergent encore un peu du gazon. Pendant plusieurs années, une croix de bois lut entretenue sur cet emplacement, où il n'y a plus maintenant que le souvenir.

Quant à l'église paroissiale, elle devint, dès le début, le centre véritable autour duquel se groupèrent les habitants, d'où l'organisation territoriale qui s'est maintenue à travers toutes les vicissitudes du temps.

Nous trouvons donc la paroisse constituée à la fin du vic siècle ; elle a son clergé, ses fidèles, son culte, avec ses ressources particulières, tout se résumant dans l'autel, le baptistère et le patrimoine. C'est l'église qui est le centre de la vie paroissiale, avec ses croyances et ses divers intérêts : elle devient le lieu de refuge aux jours de trouble (2).

Dès lors, l'autel eut son rôle dans la vie de la paroisse, et longtemps il resta le centre où conver-

ti) L'ahhé J. Fret: Ibii., p. 4*7-488.

(2) Imkart un iA Tour : Ibi.i., c. 111, pp. 7: et 7;

geait la pensée du peuple. On jurait par l'autel de l'église paroissiale, pour mieux confirmer certains actes.

Ainsi en 1202, Isabelle Gruel approuve une donation de dix sous de rente, faite par son oncle Guillorin à l'Abbaye de la Trappe. Que tous sachent bien, dit sa charte de donation, pour le présent et pour l'avenir, que moi Isabelle, fille de Guillaume Gruel et son héritière, j'ai volontairement concédé l'aumône que Guillaume Gruel, clerc, frère de mon père, a laissée aux moines de la Maison-Dieu de la Trappe, c'est-à-dire dix sous de rente, que Aubin La Bourgeire tenait de mes ancêtres à Brézolettes. et toute la terre située au Perche, près de Conturbis, depuis l'Avre, par la fontaine qui est sur l'étang de Conturbis, jusqu'à la gouttière minérale qui se jette dans l'Avre, au-dessous de Conturbis. Le dit Guillaume, d'ailleurs, fit serment de ne rien réclamer à l'avenir, sur le reste de l'héritage de ses ancêtres. Et Isabelle Gruel jurait elle-même, parle sacro-saint autel de Saint-Aubin de Tourouvre, pour la garantie de cette donation aux moines de la Trappe en ce qui la concernait, et, de la sorte, elle engageait même ses héritiers pour l'avenir (1).

Les donations de ce genre se multiplient à cette 'époque, et constituent comme autant de monuments de la piété des ancêtres.

En 1238, cette même Isabelle Gruel, épouse de Gautier de Laleu, confirmait une rente annuelle de quatre sous tournois, faite à l'Abbaye de la Trappe, par Jeanne de Randonnav. sa mère, et elle y ajou-

".artulaire de l'Abbaye de Notre-Dame de la Trappe, xxxvm, pp. 28 et 29.

tait elle-même trois sous tournois. Après elle, Guillaume Féret et ses héritiers étaient chargés d'acquitter exactement cette rente (i).

En 1252, Guillaume du Buat fait cession aux moines de la Maison-Dieu de la Trappe de treize sous tournois de rente, sur la montée de Coulhier, avec tous ses droits, en échange d'une rente de dix sous tournois aumônée autrefois par son père, Guillaume du Buat. à cette même abbaye, et qu'il avait assignée sur sa métairie de la Trapinière, en la paroisse de Tourouvre. à la Toussaint. En sorte que, s'il arrivait que lui ou ses héritiers n'eussent pu acquitter cette rente au jour Saint-Rémy. les moines en toute justice pouvaient se dédommager de la valeur de cette somme sur la métairie de la Trapinière (2).

En 1246, Jean Chaperon, du consentement de Alésie. son épouse, pour le salut de leurs âmes, fait don au couvent de la Trappe, pour la fondation, après sa mort, d'une pitance au jour de son anniversaire, de vingt sous tournois de rente. Il assigne en garantie plusieurs pièces de terre, notamment à Tourouvre sur une place (plateau ', située entre la maison de Michel Loce et une grange lui appartenant 3 .

En 124S, Guillaume Picquart. de Tourouvre. dispose en faveur de l'Abbaye de la Trappe d'une rente annuelle et perpétuelle de vingt sous, à charge pour les religieux de célébrer les anniversaires de lui et des siens. 11 joint à cette donation d'autres libéralités en faveur de l'hôpital de Mortagne, du monastère du Val-Dieu et du prieuré de Chénega-

(1) Carlu/aire deT Abbaye de Notre-D.tme de la Trappe, xxxix. p. 20.

(2) Ibid., xxiv. pp. 6

(3) lhid.. xiii, p 17".

j6 TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

Ion. Pour sa paroisse de Tourôuvre, il assigna aussi quarante-trois sous, qui devront servir pour faire la charité d'un pain une fois par an aux pauvres, à l'anniversaire de son décès, et pour le luminaire et les oblations de son service annuel, il assigna deux sous de rente. Il assure le revenu de ces rentes sur sa métairie de la Poterie, pour qu'elles soient versées chaque année par Hugues Picquart, son frère (i .

En 1223, Guillaume de Loisail, chevalier, assigna à perpétuité aux moines de la Trappe sept setiers de grain à prendre annuellement sur sa métairie de Tourôuvre en échange d'une dîme et d'un setier de blé que cette abbaye avait à Montignv-le-Chartif, et sur le moulin de Loisail. Le blé devait être de bonne qualité et bien vanné, de manière à pouvoir se vendre à Mortagne au moins douze deniers (2).

En 1250, Guillaume du Buat et Julienne, sa femme, vendent aux moines de la Trappe, moyennant le prix de sept livres tournois, un setier de troment et un setier de mouture, à prendre en dernier sur leur moulin de Renouard, dans la paroisse de Tourôuvre, chaque année, au lendemain de Noël, par les mains du meunier. Et si le moulin venait à être incendié, ou que quelque autre cause mît obstacle de ce côté au paiement de cette rente, elle devait être prélevée sur sa métairie de la Torpinière, à Tourôuvre (3).

L'année précédente déjà, Guillaume du Buat confirmait la donation faite par Geoffroy Hoberel, chevalier, et Mathilde, sa femme, à l'Abbaye de la Trappe, d'une maison sise a la Rosière, paroisse de Tourôuvre, sur laquelle il se réservait trois

1 Car lui aire de la Trappt, xxxvii, pp. 421 et |ar.

1 Ibid., Dr de ci mit et c/adiis diceceiis Carnutetuis et alii'i, 1, p. 423.

3 Ibid., iv. pp. 4: s et J26.

deniers de cens annuel en monnaie avant cours dans le Corbonnais. 11 s'agissait de la maison de la Rosière, consistant en divers bâtiments, avec terre labourable et un pré (ci.

En 1243, ce même Geoffroy Hoberel, chevalier, et son épouse, donnèrent à Dieu et la Bienheureuse Vierge Marie de la Trappe, en pure et perpétuelle aumône, la maison de feu Hugues le Sourd à la Rosière, avec les bâtiments et terre qui en dépendaient (2 .

En 122s. Guillaume de Bellegarde, chevalier, accorde à l'Abbaye de la Trappe une terre située dans son domaine de Bellegarde, vers la Bastondière, et près la terre de Maître Vivien du Bosc. C'était du consentement de Geoffrov Hoberel, son gendre, et de sa femme (3).

En 1244, Guillaume de Bordeis, Nicolas son fils et Agathe sa fille vendent à l'Abbaye de la Trappe, au prix de cent sous tournois, leur part d'une terre acquise par eux- de Geoffroy Hoberel, chevalier, près de Tourouvre. Ils jurent sur les choses saintes qu'ils ne réclament rien sur ces biens tenus jusqu'ici par eux en bourgeoisie (4).

En 1203, Geoffroy Hoberel. chevalier, du consentement de sa femme Mathilde, fait cession à Dieu et à Notre-Dame de la Trappe d'un bordage qu'il avait dans la ville de Tourouvre, et que tenaient de lui Guillaume Le Bourgeois et Etienne Lepelletier. Il n'en retenait rien pour lui et ses héritiers.

(1; Cartulaire de la Trappe, v, p. 426. (2) Ibid., vi. p. 427.

'3) Ibid., vu. p. 428.

|. Ibid., xii, p. 138. Ce droit de bourgeoisie était en vigueur au xuie siècle.

si ce n'est la récompense éternelle qu'il attendait de Dieu (i).

En 1244, Etienne Lepelletier et Richilde, sa femme, vendent aux moines de la Trappe, moyennant cent sous tournois, leur part d'une terre située à Tourouvre, et acquise par eux de Geoflroy Hoberel, chevalier. Ils en confirment par serment la jouissance aux religieux (2).

En 121 2, Barthélémy de Nully faisait donation à F Abbaye de la Trappe, du consentement de son fils Hamelin, et de son frère et chef Nicolas de Nully, en perpétuelle aumône de toute sa dîme de Tourouvre, avec ses appartenances ; ce qu'en 121s approuvaient Nicolas de Nully, comme chef de famille, et Renauld, évêqué de Chartres, dont l'église de Tourouvre dépendait (3).

La dîme ayant été instituée à l'origine pour subvenir aux besoins du clergé, il arriva même d'assez bonne heure que, par suite de transactions diverses, ces dîmes ou portions de dîme passèrent aux mains des laïques, étant rachetées àprixd'argent ou de services particuliers. L'Église, toutefois, ne voyait que d'assez mauvais œil ces changements, et plusieurs fois, par la voix de certains conciles, elle tenta de ramener cet usage de la dîme à son organisation première, mais plusieurs fois, elle échoua. Saint Louis agit également dans ce sens. C'était donc chose louable de la part des possesseurs laïques de dîmes ou des portions de dîme que de les faire rentrer à l'église, par des contrats de vente ou de dona-

1 fu /aire de la Trappe, x. p. 429. 2 Ibid., xi, p. 429.

■ /.. xvii. xviii. xix. pp. 432 et ^-,5.

lion. On voit qu'à Tourouvre les choses furent ainsi comprises en ce temps.

En 1207, Robert, chevalier de Foumercou, ratifie, du consentement de ses fils Guillaume et Etienne, la donation faite par sa mère aux moines de la Trappe de sa dîme de Tourouvre ; Guillaume, son frère, clerc, y avait déjàconsenti, et avec cette clause, que si les moines venaient à être troublés dans la jouissance de ce droit, ils seraient dédommagés sur les autres biens de la famille.

La même année, Gervais de Mauchenoy (1), chevalier, confirmait la cession de la dîme de Tourouvre, qui était du ressort de son fief, et avait autrefois été faite à l'abbaye de la Trappe par Orieult de Foumercou, et ses fils Robert et Guillaume. Deux parts de cette dîme devaient être acquittées par trois setiers de blé, un de froment, un d'orge et un d'avoine, mesure de Moulins.

En 1223, Guillaume de Mauchenav, chevalier, approuvait cette donation, mais à la condition qu'au monastère mémoire serait faite du donateur (2).

En 1243, Guérin des Vergers' et Mathilde sa femme vendent à l'Abbaye de la Trappe, pour la somme de sept livres tournois, les droits de battage et d'étente qu'ils possédaient féodalement sur la dîme de Tourouvre. Jean de Monthoin et Orieult son épouse, dont ils tenaient ces droits, confirmaient cette donation de l'apposition de leur sceau (3).

En 1246, Hugues Bouclone et Asceline Gastinèle son épouse donnent, avec Guillaume Duoc et Agathe Gastinèle sa femme, ainsi que Erambure et

(1) Mauchenay. ancienne dépendance de Landres, paroisse de Mauves

(2) Cartulaire de la Trappe, xxi, xxn, xxm, pp. 434 et \w. 3 Ibid., xxiv. pp. 435 et 436.

Jeanne, sœurs d'Asceline et d'Agathe, vendent au couvent de la Maison-Dieu de la Trappe, pour vingtcinq livres tournois, leurs droits sur la grande et la petite dîme de Saint-Aubin, qu'ils possédaient laïquement et féodalement sur la grange décimale de l'église paroissiale de Tourouvre. Ils s'astreignaient par serment sur les saints autels à observer les conditions de cette vente, à l'exception des services dus au suzerain, qu'à l'occasion les moines seraient tenus de rendre par la main de Jean de Mathai.

En 124S. Geoffroy de Nulry approuvait, comme suzerain, cette vente faite à la Trappe dans cesconditions (1).

En 1257, Guérin des Vergers et Mathilde sa femme vendent à Guillaume, chantre de l'église de Châteaudun, moyennant dix livres tournois, tous leurs droits sur les dîmes de Tourouvre, s'obligeant, par serment sur les choses saintes, à exécuter fidèlement les conditions de cette vente.

En 1241, ce même Guillaume, chantre de Châteaudun, en plein chapitre du monastère, déclarait céder à L'Abbaye de la Trappe différents droits relatifs aux dîmes de Tourouvre, qu'il avait acquises au préjudice des moines (2).

En juin 1258, Nicolas de Champeaux, chevalier, confirme à l'Abbaye de la Trappe l'acquisition de la dîme de Tourouvre, qu'il avait faite autrefois d'Orieult et de Robert de Foumercou, chevaliers (3).

Ee is août 1259. Guillaume du Buat. curé de Feings, accordait à l'Abbaye de la Trappe la conver-

rttdaire de la Trappe, xxv. xxvi. pp. .)-,<> et 137. (2) Ibij., xxvn, xxvin, pp. 138 et 4^9. (}) Ibid., xxix, pp. 439 et 4 I".

LA PAROISSE 4ï

sion de deux rentes annuelles, l'une de quatre livres, l'autre de cent sous qu'elle lui devait, et une rente de douze livres payables à lui d'abord, puis, au cas de son décès, à Nicolas son frère, chanoine de la collégiale de Toussaint de Mortagrie, leur vie durant. Les trappistes assignaient en garantie leurs dîmes de Tourouvre : i).

En 1309, nous trouvons un acte d 'accensement par l'Abbaye de la Trappe pour trente sous tournois de rente annuelle, à la Saint-Rémy, à cause d'une maison située à Tourouvre, et appartenant à Simon Le Maréchal, qui devenait ainsi homme de la dite Abbaye [condonatus noster) (2).

Enfin, dans un état des dîmes dues à Tourouvre, pour le monastère de la Trappe, on relève encore une part importante de la dîme reposant sur le fief de Bernard, dans la paroisse de Bazoches-sur- Lloesne (3).

Tous ces actes pics indiquent assez comment dès cestemps. qui furent des âges de foi, la sève dusentiment religieux coulait à pleins bords dans l'âme des populations.

Le voisinage de la Trappe explique assez, d'ailleurs, pour les familles de Tourouvre, ces nombreuses donations faites par leurs membres en faveur de cette importante maison, dont les vertus et les services ont toujours été si grandement appréciés.

A partir de ce temps, les monastères et les églises deviennent donc l'objet de la générosité populaire. et ces donations pieuses assurent l'existence de ces

(1) Cartulaire de la Trappe, xiiii, p. 485.

(2) Ibid., xi.iii. p. 185.

(3) Cartulaire de la Trappe, Addenda, xm, État des dîmes Je l'Abbaye de la Trappe à Tourouvre. p. 515.

établissements. Mais tout cela se faisait à titre de réciprocité. Le monastère en effet assurait le fruit de ses prières et de ses pénitences. De plus, le monastère, par ses largesses, subvenait aux besoins des pauvres de la contrée. Il en était de même pour l'église paroissiale, en la dotant on s'assurait les suffrages du clergé, et on lui donnait ainsi le moyen de secourir les malheureux du lieu. La foi de ce temps fit donc que l'établissement religieux devint vite le point de centre où tout convergeait.

A cette époque, d'après un pouillé de Chartres du xmc siècle, Tourouvre ne comptait encore que deux cent quarante paroissiens (i).

Mais que fut l'église paroissiale de Tourouvre à son origine? Un monument tout d'abord bien modeste, plutôt improvisé, pour abriter la foi naissante, tel que le permettaient alors les ressources "de la communauté chrétienne. Ce fut d'ailleurs plutôt heureux, car les diverses invasions barbares dont le pays eut à subir le flot du Ve au Xe siècle, occasionnèrent plus d'une fois la ruine de ces édifices primitifs. Un peu plus tard encore, le diocèse de Chartres en particulier n'échappa point à certains troubles occasionnés par les successions épiscopales, et dont les églises particulières eurent passablement à souffrir (2).

Ce ne fut qu'après la conversion des Normands, et surtout après les terreurs de l'an 1000, que la construction des églises prit chez nous cet essor. où la foi se traduisit par les caractères marqués du

rote communiquée par M. le chanoine Sainsot, Président honoraire de la Société archéologique d'Eure-et-Loir.

: Les Paroisses rurales du IVe .m V" siccle, par Imbart de la Tors. p. 320.

style. Sans doute les constructions des xie et XIIe siècles gardaient quelque chose d'austère dans leur caractère général, mais du moins l'appareil en feuilles de fougère donne aux murs une solidité plus marquée, qui atteste tout ensemble plus de ressources dans le présent et plus de sécurité pour l'avenir.

En cherchant bien, on trouverait dans les murs de l'église de Tourouvre quelques restes de la construction de cette époque, car. sur les débris de l'édifice primitif a dû s'élever l'église, plusieurs fois détruite au milieu des bouleversements que suscita la guerre de Cent ans. Du moins, certaines parties des anciens murs purent entrer dans la construction nouvelle. Le vaisseau actuel date seulement du xvr' siècle, comme l'attestent les ornementations des principales fenêtres.

C'est sous le vocable de saint Aubin, évèque d'Angers, que l'église de Tourouvre paraît avoir toujours été placée. Mais d'où peut bien venir l'origine de ce vocable? Quand saint Aubin mourut, vers le milieu du VIe siècle, après une vie où le proclige avait si grandement éclaté, et laissant après lui le renom retentissant d'une éminente sainteté, c'était le moment où Tourouvre naissait comme paroisse. Aussi il est à croire que la renommée de sainteté du bienheureux évêque d'Angers fixa l'attention des habitants, et le leur fit choisir pour patron. Toujours est-il quedepuis lors, le nom de saint Aubin est bien resté attaché au lieu, comme l'a voulu la foi des ancêtres, et la piété populaire n'a cessé de lui témoigner sa confiance. Sa sainte image, depuis longtemps, domine le fronton du maître-autel, étendant vers le peuple sa main bénissante.

Dans l'organisation diocésaine, Tourouvre fut assigné à l'archidiaconé de Dreux et fut classé dans le territoire du doyenné de Brezolles. C'est l'archidiacre de Dreux qui nommait à la cure de Tourouvre. D'après le Pouillé du diocèse de Chartres, en 175S, le revenu de la cure était évalué à douze cents livres. L'ancienne dîme de Tourouvre et celle de Lignerolles ont appartenu pendant longtemps au prieur et au doyen de l'église de Saint- Denis de Xogent-le-Rotrou, à qui elles furent consignées dès ii do par le pape Alexandre i).

Pendant un certain temps, les divers actes des registres de la paroisse furent rédigés en langue latine, selon l'usage reçu alors en plusieurs endroits.

Avec saint Aubin, saint Gilles garde une place à part dans la piété des paroissiens de Tourouvre. qui le regardent comme le second patron de la paroisse. N'est-il pas d'ailleurs l'un des quatorze saints auxiliateurs, ou des plus secourables du paradis? Nul doute que ce ne soit ce titre qui ait dicté la fondation de son ancien prieuré, et qui aujourd'hui encore lui vaut ici les démonstrations de la foi populaire. On l'invoque surtout contre la peur et dans les fièvres : souvent l'invocation de son nom est d'une efficacité merveilleuse.

Delestang donne dans sa chorographie une naïve et assez longue légende en vers très médiocres, qui raconte tout au long l'histoire de saint Aubin et de

D'après le Pouillé de i7;8, Tourouvre appartenait à l'archidiaconé de Dreux, et au doyenné de Brezolles ; il comptait mille communiants : la cure avait 1.500 livres de revenus ; les décimes étaient de 53 livres (> sols 6 deniers. Tourouvre appartenait à la conférence de Longny. Le présentateur était l'archidiacre de Dreux. Il y avait un curé et un vicaire (Note de M. le chanoine Sainsot . Un Pouillé un peu antérieur indique i>oo livres de revenus et 800 communiants.

saint Gilles pour Tourouvre. Assurément c'est loin d'être une page d'histoire, mais, du moins, c'est bien l'attestation du culte traditionnel de la paroisse pour ces deux grands saints. Pour terminer ce chapitre de la paroisse de Tourouvre, nous ne pouvons mieux faire que de citer les principaux passages de cette légende versifiée de saint Aubin et de saint Gilles.

Dans Arles florissait un pieux personnage,

En tous lieux renommé par son noble parage,

De la foi défenseur et du sacré mystère :

Ce soutien de l'Eglise était le grand Césaire.

Sept lustres achevés de son épiscopat

Lui donnaient dans la Gaule un respectable éclat.

La paix avait rendu la liberté des mutes,

Et levé les travers qui les obstruaient toutes.

Aubin, prélat d'Angers, plein de rares vertus.

Depuis longtemps voulait réprimer les abus.

Voyant qu'Arles était au pouvoir des Français,

11 se détermina, présumant du succès,

En faisant ce voyage, à visiter Césaire,

Du clergé ce pontife étant la lumière.

Le prélat des Chartrains sur le projet d'Aubin,

11 lui fit proposer l'abbé de Brou, Lubin,

Pour compagnon intime en son prochain voyage.

Aubin se voulait seul en son pèlerinage,

Néanmoins il jugea devoir tenir état

Du loyal procédé, de l'offre du prélat.

Lubin se rend auprès du prélat angevin,

Et lettre lui remet de son diocésain.

L'évèque Aubin l'accueille et lui fait mille chères,

On fixe le départ ; en temps de notre ère,

N'était chez les prélats aucun train de maison,

Et pour tout attirail ils portaient un bâton.

Nos deux bons voyageurs, approchant de Césaire,

Lui tendent une main et l'embrassent en frère.

Aubin dit au prélat les divers points et cas

Qu' gênent son esprit, lui font embarras.

Césaire résolut les points de discipline.

Et les cas relatifs à la sainte Doctrine.

Aubin fut satisfait et lit part au prélat

Ah TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

Du projet de Lubin de quitter son état. Puint n'approuva Césaire une telle entreprise, Et persuada Lubin de revoir son église. Pendant son court séjour, notre couple avait vu Un abbé nommé Gilles, à L'église assidu. Suivant enfin leur route, ils découvrent Angers : Quel charme pour Aubin rentrant dans ses foyers! Lubin le quitte, et va gagner son monastère, Puis il se rend prés de son prélat Ethère. Childebert désira voir l'abbé Gilles un jour, Sur le bruit de son nom, et le mande à la cour. Il ne crut pas pouvoir abandonner Césaire, D'années surchargé et plus que septuagénaire.

Survint a lors la mort de saint Césaire. Alors il s'achemine, aidé de son bâton : Les abbés de nos jours ont bien autre ton. Miracles dans les champs, miracles dans les villes Indiquèrent partout le passage de Gilles ; Un peuple accourut ; surpris de voir tant de g Gilles s'éloigne d'eux et s'enfuit dans les champs. La cour déplut bien vite à notre solitaire. A ce départ pressé, Childebert fut sensible, Pour Gilles il sentait un attrait invincible : Jl lui donne une crosse où était écrit : /Egidio Childebertus dédit i .

Kn partant, Gilles sait que, de son monastère, Lubin était sorti pour remplacer Ethère Sur le siège de Chartres ; il veut voir le prélat. Pour le féliciter sur son épiscopat.

Il le trouve faisant sa première tournée, Et se rendant vers l'ouest et lointaine contrer. Gilles, suivant Lubin dans sa marche rurale, Lui servait d'aide en sa fonction pastorale. Lubin à son troupeau donne le sacrement. L'exhorte à reconnaître un Dieu toujours clément. Et le bénit. Tous deux, poursuivant leur carrière, Atteignent à la longue une faible rivière, Dont les bords divisaient et Passif et Lubin (2 . Passif étant alors au village voisin, Adfines (3 apprend du couple la présence

(1) Don de Childebert à Gilles.

: Saint Passif, alors évêque de Sées.

eings, paroisse qui, dans ce temps, faisait limite pour le diocèse de Sées, près du diocèse de Chartres en cette partie.

Au gué de la rivière ; il s'y rend, et d'avance

Il convoite de voir les deux diocésains ;

Ils s'envoient le salut et se tendent les mains,

Mais Gilles passe seul de l'une à l'autre rive,

Pour saluer Passif d'une affection vive.

Les prélats ne disent rien des choses d'en-bas,

De ce jour, le gué fut dit Gué des trois prélats.

De retour au hameau, Passif aux habitants

Dit qu'après bien des jours, après un long désordre.

Le village obtiendrait pasteur de second ordre,

Qui ferait ornement dans l'Eglise et l'Etat.

Gilles et Lubin suivent leur route sans éclat ;

Lorsqu'ils furent auprès de la Cour,

Gilles dit à Lubin d'une voix prophétique :

Jean Desportes, de Paris, ici se construira i ,

Dame postérité s'en émerveillera.

Lubin, voulant passer quelques jours en retraite,

A Gilles témoigna son dessein de cachette,

Et le mena tout droit au lieu du Chêne Tors (2),

Dont étaient en ce temps peu hantés les abords.

Ils y sont découverts des gens du voisinage,

Dans les bois occupés à faire un chartage ;

Les trouvent priant Dieu ; surpris à cet aspect,

Craignant de les troubler, ils s'en vont avec respect.

Le soleil était prêt à rentrer en carrière,

Pour darder ses rayons sur notre hémisphère,

Lorsque de villageois un grand nombre parut,

Un bruit se fit ouïr, Gilles les aperçut.

Emu, déconcerté d'une telle affluence, ,

Il veut fuir, mais Lubin, charmé de leur présence.

L'arrête ; il leur parla de la céleste foi,

Des divins sacrements et de l'auguste roi,

Il leur communiqua l'accueil non ordinaire

De Gilles à la cour, leur amitié sincère,

Du bon Aubin, d'Angers, les sublimes vertus,

Pour son troupeau chéri les sentiments connus ;

Leur voyage dans Arles auprès du grand Césaire,

Où Gilles était lié dans le saint ministère.

Ensuite il les pria d'aller à leurs travaux.

Tout doucement fuvait Gilles vers les bois haut>.

Tous s'étant rapprochés, à l'instant ils plantèrent

Au pied même du chêne une croix qu'ils nommèrent

fi) Desportes fat abbé commendatuire de Tirond. (2) Tourouvre.

La Croix du Chêne Tors, Crux Torti Roboris.

Gilles, rejuint par Lubin dans l'épais taillis.

A mille pas plus loin l'un et l'autre se glissent,

A leur regard parait une place propice,

Ce lieu de toutes parts est flanqué de pailliers,

Et pour en aborder on ne voit nuls sentiers.

Nos pieux pénitents, pour fuir leur retraite,

Crurent bien en ce lieu leur personne secrète. [Mais comme la foule les poursuit, ils prennent le p.irti de se séparer.

En se retournant, Gilles aperçut dans la foule

LTn jeune ad descent de la peur tourmenté :

Heu ! parvu'.um ad me sinite venire i ,

Dit-il, et cet enfant, à qui tout fait ombrage,

Sur le cerveau duquel la peur fait grand ravage.

L'approche et voilà qu'il s'en revient guéri.

Le peuple à ce miracle est surpris, attendri. [Pour échapper aux manifestations de reconnaissance de la foule, Gilles s'enfuit et s en va trouver Aubin, fevêque d'Angers, dont la parole retrempe ion âme, pui\ regagne de nouveau la solitude.)

Il voit avec plaisir des gens du voisinage

Constamment occupés à faire un essartage,

Et d'autres rapprochant nombre de matériaux,

Pour un jour s'en servir à d'utiles travaux.

Mais son cœur sanglotant, ses veux baignés de larmes,

Firent naître soudain de trop justes alarmes.

Il leur dit le décès du bon prélat Aubin,

Dont tout Angers regrette la perte et la fin.

LJn vieillard dit qu'un jour l'âme d'un Juste

Doucement s'envolait vers le séjour auguste-,

Qu'Aubin à son esprit vint se présenter,

Qu'en l'honneur du prélat il fallait ériger

Une digne chapelle, et que la dédicace

S'en ferait par Lubin. A l'heure même, on trace

Le plan de l'édifice, à l'ouvrage on se met,

La chapelle est bientôt dans un état parfait.

Lubin donne le nom d'Aubin à la chapelle.

Et ce jour-là fut pour tous fête solennelle.

Pour les gens du pays et ceux du dehors,

La chapelle tut dite Aubin du Chêne Tors.

La m rt de l'abbé Gilles un jour vint aux oreil

I )e nos bons villageois qui pendant quelques veilles

Allèrent ériger sur le haut du coteau

Où se fit le miracle un agreste tombeau.

i Ile ! laissez venir j moi cet enfant!

là fut placée, au nom de toute la famille,

Une croix qui longtemps eut le nom de Croix Gilles.

Le lieu du Chêne Tors fut bien vite habité,

Dans sa chapelle, Aubin, comme un saint vénéré,

Chaque printemps voyait nouveau pèlerinage :

A la Croix Gilles ensuite on allait en voyage.

De génération en génération,

Toujours envers saint Gilles est vénération.

Si cette légende, ainsi composée par quelqu'un du pays, n'offre pas toutes les garanties d'authenticité pour les faits qu'elle rapporte, elle a du moins l'avantage de mettre en relief des noms restés chers au pays de Tourouvre, et d'être un témoin de la dévotion gardée à la mémoire de saint Aubin et de saint Gilles, les deux patrons et protecteurs de ce lieu.

Avec le temps, le centre paroissial se développa, et devint une bourgade importante. Voici ce qu'en disait Bart des Boulais, en 1613 :

« C'est un beau et grand bourg, près de la forêt du Perche, à deux lieues de Mortagne, auquel lieu le sieur de Tourouvre a tout droit de justice et marché au jour du lundi, et auditoire pour rendre justice à ses sujets, et droit de chauffage en la forêt du Perche, pour la dite maison de Tourouvre.

« Près le dit lieu, à l'entrée de la forêt du Perche, est une ancienne chapelle, fondée de messire saint Gilles, qui est un lieu de dévotion, où le peuple va souvent offrir ses vœux à Dieu. On tient que c'était anciennement un ermitage, qui était dans la dite forêt du Perche, mais on n'en trouve aucuns titres (1). à

1 Bart dbs Bol-lais : Antiquités du Perche. Edition de M. II Tournouer. dans les Documents sur la province du Perche, p. 69.

De Tournebceuf

De la Vove

De la Porte de Riantz

De Gislain

Armoiries des Seigneurs de Tourouvre.

Les Seigneurs de Tourouvre et leur château.

La légende du premier des de Tournebœuf. — Le château des Vergers. — La lignée des de Tournebœuf. — Contrats de rentes des deux Robert de Tournebœuf. — Transactionentre Robert Ier et les religieux du Val-Dieu. — Reconnaissance de la noblesse des de Tournebœuf. — Clauses du contrat de mariage de Jehannine de Tournebœuf. — État et résistance du pavs pendant la guerre de Cent ans. — Incroyable aventure arrivée à l'un des de Tournebœuf. — La légende de la Croix rouge. — Micheline Tournebœuf et les de La Vove. — État du pays après la reprise des hostilités. — Galeron de La Vove et sa descendance. — Robert Ier de Tourouvre et son mariaçre avec Antoinette Goévrot. —

Robert II de La Vove. — Alexandre de La Vove.

on epi-

taphe. — La sépulture des de La Vove. — Robert III de La Vove et ses faits d'armes. — Les de La Vove au service du ban et de l'arrière-ban. — La sacristie de l'église de Tourouvre. — Antoine de La Vove. — Ses frères, Jean-Alexandre, dit le Chevalier de Tourouvre, et Jean-Armand, évêque de Rodez. — Antoine II de La Vove, brigadier d'armée. — La châtellenie de Tourouvre est érigée en marquisat. - Marie-Sophie, demoiselle de Tourouvre, dernière du nom. - Vente du domaine de Tourouvre à M. François de la Porte de Riantz. — L'église de Tourouvre. — Le nouveau château. — Guy-François de La Porte, dernier seigneur de Tourouvre.

Pour qui cherche l'époque où se dressèrent les hautes tours du château de Tourouvre. la logique veut que ce soit quand les seigneurs du lieu commencèrent à poindre à L'horizon de L'histoire. < !r,

c'est la légende seule qui, sur ce point, nous donne une étincelle de lumière. Là du moins se fixe un nom qui peut nous servir de fil conducteur au milieu de ces âges lointains, restés obscurs au regard de l'histoire.

Voici donc ce que raconte la légende que nous avons recueillie au pays de Tourouvre et lue dans certaines pages :

C'était au Xe siècle, vers l'an Q20, l'intrépide Rollon était devenu premier duc de Normandie, après l'avoir conquise avec ses hordes barbares et l'avoir pacifiée par les lois qu'il sut lui donner, car ce fut un aussi rude justicier qu'un audacieux guerrier, nous dit l'histoire, et le prestige de son nom lui a survécu longtemps dans la clameur de haro, qui durant plusieurs siècles a eu force de loi en pays de Normandie. Le roi de France Charles le Simple avait dû. lui-même, chercher des accommodements avec ce nouveau chef, et plus tard lui donner en mariage sa fille Gisèle.

Le duc s'était transporté à Yerneuil pour rendre hommage à son suzerain, et la brusquerie de formes qu'y mit le chef normand faillit même gâter les choses. Heureusement, l'humeur pacifique du monarque n'en tira pas conséquence.

Rollon rentrait dans ses États, à la suite de cet acte qui fait date dans l'histoire. En regagnant la ville de Rouen, il voulut faire la visite de ses domaines. Tourouvre était sur son chemin. On dit même que la bourgade de Tourouvre se distingua entre toutes dans l'accueil pompeux qu'elle fit au duc et à la duchesse de Normandie. Mais voilà qu'au moment où le cortège faisait son entrée, un bœuf, rendu furieux par le bruit des trompes de

guerre et par l'éclat des oriflammes aux couleurs voyantes que le vent agitait, courut sus à la foule. Déjà, plusieurs de ceux qui se pressaient sur le passage du souverain avaient été renversés et blessés par la bête en fureur.

Puis, à l'aspect de la haquenée blanche, richement caparaçonnée de velours rouge, que montait la princesse, le bœuf prenait son élan contre elle.

Un cri de détresse s'échappe de la foule, quand un beau jeune homme du cortège ducal, saisissant la bête par la queue, attire sur lui sa fureur. Le danger ainsi écarté, la foule commençait de prendre plaisir à voir cette lutte étrange entre l'homme et le bœuf. Mais le sauveur de la Duchesse, voulant à tout prix sortir avec honneur de cette situation aussi critique que bizarre, profita d'un moment où le bœuf s'efforçait de lui faire tête, et, rapide comme la flèche, lâcha la queue et prit la bête aux cornes, puis lui retourna si violemment le cou, que le bœuf, perdant l'équilibre, tomba sur le dos, les quatre pieds en l'air. Alors le jeune homme, saisissant la bête aux naseaux, d'un mouvement non moins rapide lui plongea son épée en plein cœur.

Rollon n'était pas homme à laisser un tel acte sans récompense. Le Duc et la Duchesse prodiguèrent sans doute leurs félicitations au jeune héros, mais ils firent mieux encore, car le courageux jeune homme fut anobli, et reçut en outre plusieurs domaines, notamment au lieu même, avec le droit de s'appeler désormais le sire de Tournebœuf pour lui et ses descendants. C'est pour cela que l'écu des de Tournebœuf porte d'a^uf à trois rencontres de bœuf cV or, posées 2 et 1.

Si le chêne tordu n'avait déjà donné son nom à

Tourouvre, ce fait de la légende pourrait encore l'expliquer.

Le domaine seigneurial appelle d'ordinaire le château ; et si le château dressait alors fièrement ses tours, ce n'était pas seulement pour abriter celui qui en porte le titre, mais aussi pour la défense des demeures qui se groupaient à son ombre.

C'est quasi adossé à la forêt, au lieu dit les Vergers, que les seigneurs de Tourouvre bâtirent tout d'abord leur château. 11 s'élevait sur une butte artificielle, depuis longtemps détruite. Des fossés profonds, remplis d'eau, en défendaient l'accès. On n'y entrait que par un pont-levis, muni de ses herses et jeté sur ces fossés. Les remparts qui entouraient la cour intérieure étaient flanqués de tours crénelées. Le château proprement dit était une masse de maçonnerie aux puissantes murailles, offrant ses vastes salles aux immenses cheminées, et surmontée de sa tour du guet, pour la sentinelle chargée de signaler le danger. Les châteaux de cette époque furent toujours beaucoup plus des forteresses que des maisons d'agrément. La vie des seigneurs de ce temps ne connaissait guère que deux occupations : la chasse et la guerre.

Toutefois, jusqu'au xivc siècle, c'est en vain que l'on cherche la trace des de Tournebœuf dans les événements du temps, rien jusqu'à ce moment ne les signale à l'attention de l'histoire.

Le premier dont les anciennes chroniques fassent mention est Robert 1er de Tournebœuf, qui vivait en M44. son nom apparaît dans quelques transactions de ce temps.

11 eut pour successeur son frère, Robert II, dit le jeune, vers 1372. Il est le premier même dont

les anciens titres fassent une mention bien spéciale. 11 figure, en effet, avec Ysabelle, sa femme, dans un contrat de rente perpétuelle, pour eux et leurs héritiers, de quarante sous tournois, payables chaque année à la Saint-Remy. Toutes les clauses de garantie alors en usage y sont bien spécifiées. Cet acte fut passé le vendredi d'après la Saint-Martin d'été de l'an 134 1, devant Robert Lecourt, clerc, garde des sceaux de la châtellenie de Mortagne, et tabellion du lieu (1).

Un autre acte du 1^ septembre 1352 constate que, la noblesse avant été contestée à ce même Robert ïournebœuf le jeune, il déclarait être réellement gentilhomme, en ayant autrefois fait la preuve à Mortagne, de par Mme d'Alençon, devant Messire Pierre de La Lande, chevalier, et Guillaume Giffart, écuyer. Cette fois encore, il prouvait bien et dûment « sa gentillesse », devant les commissaires royaux, par l'intermédiaire de Messire Gilbert de Prulav, chevalier, Messire Geoffroy d'Illiers et autres chevaliers et écuyers, qui témoignèrent de vive voix en sa faveur. Ainsi la noblesse lui fut-elle reconnue. Ceci se passait à Loigny, devant Pierre, chevalier, sire de ce lieu (2).

Dans un acte du 28 mai 1368, nous voyons figurer le nom de Robert de Tournebœuf l'aîné, qui ainsi serait le premier Robert de cette lignée dont nous essayons de suivre la trace. Pour sa terre de la Ventrouze, Robert de Tournebœuf l'aîné devait faire à Mmc la comtesse d'Alençon et du Perche une rente de douze livres tournois, ou de monnaie cou-

(1) Voir aux pièces justificatives, lettre A. ,2) Voir aux pièces justificatives, lettre B.

ranle au pays. Cette rente, d'abord rachetée par dame Marie de Dillers, fut ensuite par elle vendue à Robin de Tournebœuf le jeune et à ses héritiers (i).

En 1369, Robin de Tournebœuf faisait citer aux plaids de Mortagne le fils de Jean de Courteraie et ses tuteurs, pour leur demander cent sous de rente héréditale avec leurs arrérages de dix-huit années. Mais ils firent défaut, et furent condamnés en conséquence et commandés « à brandonner et bannir » par jugement du 17 décembre 136g. Aussi, quatre bans furent-ils faits de plaid en plaid pour la valeur de dix amendes, afin de pouvoir adjuger en héritage au sire de Tournebœuf.

Antérieurement déjà, devant Guiot Hugot, tabellion juré, Gautier de Meules, sergent, avait attesté par serment que Robin de Tournebœuf jeune était k* procureur de son frère aîné, pour qui sur les lieux il avait fait remise de quarante livres tournois dues d'arréragé, et trente sous tournois pour les amendes encourues. Pour cela, saisie avait été faite de la métairie de Coulierré, avec ses appartenances tant en maisons, hébergements, terres, prés, pâturesr cours que rentes. Cette métairie était assise en la paroisse de Tourouvre, au fief de Guillaume de Voré. Henri Lecourt, garde des sceaux de la châtellenie de Mortagne, le 26 janvier 1369, dressait acte de tout cela, en témoignage de ces arrangements (2).

A la date du 13 septembre 1372, nous trouvons un échange de rentes entre le couvent du Val-Dieu et Robert de Tournebœuf le vieux.

(1) Voir aux pièces justificatives, lettre C. 3 Voir aux pièces justificatives, lettre D.

Nicolas de Russel, chevalier, seigneur de Courtraie, avait autrefois donné aux chartreux du Val- Dieu dix sous de rente sur le Moulin de Mézières, en la paroisse Saint-Aubin de Tourouvre, pour le salut de son âme et de ses ancêtres. Cette rente, par suite d'un accord particulier, fut à ce moment reportée sur une autre rente de chiffre égal, que Geoffroy Cornille était tenu de faire à ces religieux sur un hébergement et une maison situés à la Barbinière, aux paroisses de Feings et de Tourouvre (i).

Par acte dressé à Bellême, en date du 12 novembre 1374, Robert, comte d'Alençon et du Perche, reconnaît la noblesse de Robin de Tournebœuf. Ce dernier avait en effet adressé à son suzerain une supplique pour se faire exempter, comme noble, des redevances qui lui étaient réclamées. Le frère du comte actuel avait reconnu que le frère du suppliant avait été lui-même affranchi de ces droits, « après bon, vrai, loyal et certain enseignement comme personne noble, et né de père et de mère nobles ». Il l'exemptait donc des droits réclamés (2).

Il semble que Robert de Tournebœuf, le jeune, soit mort au cours de l'année 1375, car un arrangement du 30 mai 1376 est passé entre Ysabelle, jadis femme de Robert de Tournebœuf l'aîné, et Symon Drouet, procureur de damoiselle Jehanne, jadis femme de feu Robert le jeune, en son nom et comme garde de ses enfants, au sujet d'une somme de douze francs d'or à payer en deux termes. Un droit de rachat de la moitié de cette somme était

1) Voir aux pièces justificatives, lettre E.

2) Voir aux pièces justificatives, lettre F.

:s TOUROCVRE ET SES SOUVENIRS'

dû par suite de la mort et trépasse ment du dit feu de Tournebœuf le jeune, à cause de la moitié de

it le tènement que cette Dame avait « en la ville paroisse de Tourouvre et ailleurs ». Colin de Saint-Aignan, écuyer, Thominde Jouis etGuillaume de Voré intervinrent dans cet arrangement ( i).

Le 24 juin 1384, Guillaume de Voré cédait à cette même Ysabelle et à ses ayants cause « un cheval de corvée, parce que plainière satisfaction lui en avait été taicte />. C'était avec engagement formel pour lui et ses hoirs de reconnaître à tout jamais cet engagement 2 .

A quelque temps de là, Jehanne, femme de Robert de Tournebœuf le jeune, mourait à son tour, laissant après elle deux enfants, Jehannin et Jehannine. Jehan Le Hannisque ayant demandé la main de Jehannine, Ysabelle, seule survivante des ascendants de l'orpheline, donna son consentement à ce mariage. Le contrat en fut rédigé le 19 juillet 1391, par Jehan des Prés, clerc tabellion de la châtellenie de Mortagne, au nom de Henry Lecourt, garde des sceaux de cette châtellenie. On y voit que Jehannin abandonnait à tout jamais à sa sœur, à son mari et à leurs héritiers sa métairie des Forges, située à Tourouvre, avec toutes ses dépendances, et ce qu'y avaient ajouté ses prédécesseurs, plus deux maisons « en la ville de Tourouvre », bâties autrefois par Robert l'aîné et Ysabelle, et avec cela encore cent sous tournois de rente héréditale, pavables en monnaie courante du pays et assis sur la maison de la Girardinière.

i, Voir aux pièces justificatives, lettre G.

■ aux pièces justificatives, lettre H.

A ce contrat, fut présent noble et puissant Seigneur de Vendôme, seigneur de Feillet et de la Ventrouze, qui assigna, leur vie durant, aux jeunes époux, une somme de trois cents francs, qui « tous en écu d'or furent baillés par la main de Pierre d'Illiers, écuyer //. Haut et puissant Seigneur, Pierre de La Lande, parent de Jehannine de Tournebœuf, intervint aussi à ce contrat.

Le 20 novembre 1392. Jehan de Vendôme constatait que Jehan Le Hannisque et Jehannine sa femme avaient bien reçu de Pierre d'Illiers cette somme de trois cents francs en couronnes d'or, plus deux sous et six deniers tournois, selon les clauses de leur contrat de mariage. Les deux époux faisaient le serment « sur leur corps »de tenir toutes les conditions qui y étaient mentionnées 1 .

Lyot de Tournebœuf succéda à ces deux Robert de Tournebœuf, en 1400.

Il laissa Tourouvre à son fils Jean, dont on retrouve la trace en 141=,, à propos de la vente faite par lui aux religieux du Val-Dieu d'une rente de cent dix sols, que Jean le Seigneur était tenu de lui faire pour la baillée du moulin de Villarchin. Il vivait encore en 1415.

Cette famille eut ses alliances nobles, et à défaut d'autres documents sur ce point, nous aimons à citer les armoiries que longtemps on a vues au bas d'une vieille vitre de l'église de Tourouvre: elles portaient : écartelées aux 2 et 4 de sable a la croix ancrée d'argent : aux 2 et 3 d'azur, à trois rencontres de bœuf d'or, posées 2 et 1.

En ce temps-là, c'était grande pitié au royaume

1 Voir aux pièces justificatives, lettre I.

de France, dont les Anglais foulaient le sol. Il est à croire que les événements de cette époque tourmentée trouvèrent les seigneurs de Tourouvre à la hauteur des circonstances. Les vieux chroniqueurs attestent d'ailleurs que toute la noblesse du pays fit alors vaillamment son devoir.

Après la reprise de Bellême par Warwick, vers Tannée 1420, le Perche et la Normandie furent inondés par l'invasion anglaise, qui fit cruellement sentir sa domination au pays. Sous prétexte de retard dans le paiement de leur solde, les Anglais se croyaient tout permis et pillaient sans pitié les campagnes. Tout leur était de bonne prise, chevaux, bestiaux, blés, boissons, chars, foins et avoines, même l'es personnes. Partout s'exerçaient en ces malheureuses contrées des violences inouïes et d'inqualifiables excès, aussi c'était partout une désolation et une dépopulation effrayantes. L'histoire a gardé le souvenir des larcins et meurtres sans nombre des faux-visages, qui, pour échapper plus sûrement à la fureur populaire, se couvraient d'un masque en perpétrant leurs forfaits.

Pourtant le duc Jean d'Alençon « avait levé une belle et gaillarde armée », dit Bart des Boulais. Le duc, assisté de la noblesse du Perche et des bons et fidèles Français du pays, se porta à la rencontre des Anglais, qu'il rencontra près de Mortagne, où ils avaient donné rendez-vous à ceux de leur parti . C'est en grand nombre qu'ils s'étaient ainsi assemblés de Bellême, d'Alençon, de Verneuil et autres villes circonvoisines, qui étaient tenues par eux.

Quoique les forces du duc d'Alençon fussent loin d'égaler en nombre les troupes ennemies, il résolut cependant de les attaquer, et il groupa ses hommes

LES SEIGNEURS DE TOUROUVRE ET LEUR CHATEAU 6l

avec tant de dextérité, que les Anglais ne s'en doutèrent même pas. Ils ne se défiaient d'ailleurs nullement d'une attaque, et ne pensaient rien moins qu'à son dessein, tout le pays étant à leur dévotion avec ses meilleures et ses plus grandes forteresses. Donc, avec ce qu'il avait pu assembler en toute hâte et à la sourdine dans le pays, le duc Jean se jette entre Tourouvre et Mortagne, ayant soin de se mettre à couvert aux grandes et belles vallées qui sont entre Saint-Hilaire, Sainte-Céronne, Mortagne, et autres lieux plus retirés encore des proches environs. Quand voilà que les Anglais se mettent sur pied. alors les trompettes sonnent, et toute l'armée se met en campagne.

« Le cœur commence à panteler aux Percherons, dit un vieux chroniqueur, du désir qu'ils avaient d'en venir aux mains contre l'ennemi. » Le duc, qui en était à ses premières armes, comme chef suprême de l'armée, se sentit encouragé lui-même par cette ardeur de ses soldats. 11 sut l'exciter encore en leur disant : « Mes amis et compagnons, souvenez-vous de l'injure des guerres allumées parles Anglais. Les princes du sang sont chassés de chez eux. Vous avez perdu avec nous votre liberté, vos églises, les tombeaux de vos ancêtres, la présence de vos pères et de vos enfants qui ne peuvent à cause de leur âge éviter la captivité, détenus qu'ils sont dans vos maisons. Il n'y a pour vous d'autre espérance de salut que dans la victoire, que Dieu nous donnera s'il lui plaît. Donc, que chacun de vous se dispose à vaincre et à chasser l'ennemi. ;>

A ce moment survient le sire Ambroise de Loré. lieutenant du duc, accompagné des Manceaux, qu'il avait amenés de Sainte-Suzanne, et il fond à l'impro-

viste sur le capitaine Maurice Echare, gouverneur de BelJême pour les Anglais, qui s'avançait en forme d'avant-garde à la tête d'une grosse troupe armée à la légère. L'attaque fut si vive et si imprévue, que, sans songer à se défendre, les Anglais prirent honteusement la fuite. Mais ils furent activement poursuivis, et leur défaite désordonnée porta le trouble dans tout le reste de l'armée anglaise, si bien qu'il en resta huit ou neuf cents surplace, les autres sauvant leur vie par la fuite comme ils purent. Le principal effort de cette rencontre eut lieu entre Sainte- Céronne et le grand chemin tendant à Tourouvre. 11 n'y a pas longtemps, ajoute le chroniqueur, que des laboureurs, du soc de leur charrue, ont mis à découvert plusieurs sortes d'armes, de brigandines, d'épées et d'écussons, en labourant la terre des champs de cette contrée, autrefois témoin de ce -fait d'armes. Ceci se passait en 1422.

Antoine de Tournebœuf, écuver, était seigneur de Tourouvre et de la Guimandière.

Au testament de Mmc Marie d'Armagnac, duchesse d'Alençon. rédigé le 22 juillet 1473, figure le nom de frère Richard de Tournebœuf. pour une somme de cinquante livres tournois.

Avec ces deux derniers de Tournebœuf s'éteignit pour Tourouvre le nom de cette famille.

Si l'histoire a assez peu enregistré le nom des de Tournebœuf, en revanche, la légende populaire la conserve d'une manière assez marquée.

Voici d'abord une première et assez singulière légende, qui se raconte au pays de Tourouvre sur une incroyable aventure arrivée à l'un des sires de Tournebœuf. Peut-être alors, serait-ce Antoine de 1 ournebœuf qui en serait le héros.

LES SEIGNEURS DE TOUROUYRE ET LEUR CHATEAU 6j

Ce sire de Tôurnebœuf était bon par nature, diton, et d'humeur assez bienfaisante, mais, en revanche, il était fort peu dévot et des plus passionnés pour la chasse.

Or, donc, un jour qu'il se disposait à courir le cerf dans la forêt, suivant ses ordres, les piqueurs sonnent du cor, les valets de chiens, couplant la meute hurlante, faisaient vacarme, de manière à couvrir les appels de la cloche voisine convoquant les fidèles à la veillée de Noël.

Le sire de Tourouvre avait épousé une noble demoiselle, aussi remarquable par sa vertu que par sa beauté. Et la noble châtelaine avait pensé qu'en ce jour solennel, elle n'irait pas seule rendre ses hommages à l'Enfant-Dieu. Aussi, s'avançant timidement vers le sire de Tôurnebœuf, elle lui dit avec beaucoup de douceur dans la voix : « Monseigneur aurait-il oublié que c'est aujourd'hui la Noël chrétienne ?

— Je n'ai point oublié, dit-il, car je n'ai jamais bien su ce que cela signifie.

— La Noël, Monseigneur, c'est 'l'anniversaire Je la naissance du Sauveur, et tout chrétien doit en ce jour faire trêve aux plaisirs profanes comme aux labeurs ordinaires, pour aller adorer l'Enfant-Dieu.

— C'est bon pour les femmes et les manants., repartit le sire de Tourouvre. allez-v donc si bon vous semble, Madame. Pour moi. j'aime la chnsse. et j'en veux faire une aux flambeaux cette nuit même. j'ai donné mes ordres à ce sujet. //

Une dernière supplication de la noble dame in'. reçue par ce propos aussi malsonnant que malheureux : « Plutôt que de vous accompagner, j'aimerais mieux être embroché et rôti par le diable ! //

Bien proche est le malheur pour qui ne craint pas Dieu,

a dit le poète.

Cela dit, sur un signe, les sonneries des cors retentirent plus aiguës, puis le sire de Tournebœuf enfourcha son coursier et partit en forêt, à la lueur fantastique des torches.

Pendant ce temps, la châtelaine attristée se rendit à l'église, brillante de lumières et retentissante des chants sacrés. Elle y resta longtemps en prière, et lorsqu'elle rentra enfin au château avec ses femmes de service, quelles ne lurent pas sa surprise et sa douleur, quand elle aperçut, devant Tune des vastes cheminées du manoir, son mari embroché, que le diable, sous la forme d'un gros chat noir, rôtissait tout de bon !

A cette vue, elle pousse un cri et fait un signe de croix, qui chassa le démon et soudain éteignit le feu. Toutefois le mécréant était frappé à mort, il n'eut que le temps de confesser ses erreurs et d'en demander pardon à Dieu. Sa douce compagne lui avait mérité la grâce du dernier repentir.

Telle est l'histoire incroyable que l'on a racontée longtemps pendant les veillées de l'A vent au pays de Tourouvre. Je l'y ai encore entendu raconter moi-même.

La chronique ajoute que la pieuse châtelaine fit élever un mausolée à la mémoire du sire de Tournebœuf, mort si fatalement. Et si le temps a détruit ce monument de la piété conjugale, une fondation de trois messes a pendant longtemps assuré à l'âme du seigneur défunt le bienfait des prières de l'Église.

Dans ses Légendes et récits percherons, P. Pitard parle d'un Marc de Tourouvre, « un des cheva-

liers les plus adroits de son temps », qui, après avoir donné maintes preuves de sa force et de sa vaillance par ses exploits contre les fauves de la forêt, s'était rendu à la croisade, et, après avoir noblement combattu aux côtés du duc Robert de Normandie, était enfin tombé sous les murs d'Antioche. De son mariage avec la fille d'un châtelain des environs, il laissait deux enfants, un garçon et une fille.

Jean de Tournebceuf, quant à la force physique, promettait même qualité que son père, malheureusement c'était le seul trait de ressemblance entre les deux. Autant en effet le père était noble et généreux, autant le fils était dur et ingrat.

En vain le prieur de Saint-Gilles, ami du château des Vergers, essayait-il d'exercer une heureuse influence sur cette nature ingrate. Jean de Tournebœuf était de ceux qui pensent que la force prime le droit, et que tout doit leur céder, parce qu'ils sont nés dans une condition privilégiée.

Son père parti pour la croisade, il s'en allait en compagnie plus que douteuse par la campagne, se livrant à tous les excès de son humeur entreprenante et capricieuse.

Un jour, dit la légende, rencontrant un chariot attelé de deux bœufs, froissé de ce que le manant qui conduisait cet attelage ne lui cédait pas assez de passage pour le chemin où il le rencontrait, entra en fureur contre le pauvre homme et ses bœufs. Et sous prétexte de renouveler la vaillance de son ancêtre, il s'acharna contre un des bœufs de l'attelage. La bête, surexcitée par les attaques du jeune seigneur, se retourna contre lui. C'est ce qu'il cherchait. Aussi, la saisissant par les cornes, il la renversa par terre. Et non content de cette première

victoire, de son arme qu'il saisit rapidement, il éventra la pauvre bête. Ainsi il avait cru une fois de plus justifier son nom de Tournebœuf, autrefois vaillamment conquis par son ancêtre, mais dans de tout autres circonstances.

Un autre jour, il poursuivait, dit-on, la pauvre fille d'un bûcheron de la forêt, dont les charmes l'avaient séduit, quand, tout d'un coup, il se trouva en présence du père de cette enfant, qui lui intima de cesser ses poursuites.

Blessé dans sa passion et son amour-propre, de ce qu'un vilain avait su ainsi lui résister, Jean de Tournebœuf lève son épée contre lui. Puis, à la réflexion r il pense qu'un exemple de prompte et raide justice vaudrait mieux, et il ordonna de se saisir du manant, et de le pendre au premier arbre de la forêt.

Alors intervient le prieur de Saint-Gilles, qui implore la pitié du jeune seigneur en faveur du condamné. Seul, Jean de Tournebœuf eût peut-être fait grâce au condamné, mais, en présence de ses compagnons de débauche, il craignit de passer pour faible, et ordonna brutalement de passer outre.

Le prieur s'interpose alors entre la victime et les bourreaux. Outré de cette résistance, le sire de Tourouvre lança contre lui son cheval, qui le renversa et lui fracassa le crâne sous ses pieds.

Les valets s'emparent alors du malheureux bûcheron, et à l'aide d'une hart le pendent à une forte branche du chêne sous lequel gisait sans vie l'infortuné prieur de Saint-Gilles.

Mais il est des crimes que la vengeance du ciel poursuit parfois dès ce monde d'une manière étrange. Quand les soubresauts de la dernière convulsion eurent agité le corps de la victime, l'arbre qui le por-

tait se mita suinter du sang, et les bourreaux restèrent tachés des gouttes rouges qui tombaient des feuilles de l'arbre fatal. A cette vue, ils s'enfuirent épouvantés.

Deux jours plus tard, Jean de Tournebœuf, repassant à cet endroit, vit que l'arbre était devenu tout rouge.

Pour faire disparaître cette trace accusatrice de son crime, il fit abattre cet arbre, et il crut ainsi apaiser son remords.

Mais, ô prodige, voilà que bientôt à la place du chêne sanglant il vit se dresser une croix rouge.

Qui avait planté cette croix?

Dans sa fureur aveugle, Jean de Tournebœuf ,1a fit renverser et briser en morceaux.

Mais, le lendemain, une nouvelle croix teinte de sang avait mystérieusement surgi. Renversée de même, elle fut bientôt remplacée par une autre. Si bien que de guerre lasse le jeune seigneur prit le parti de supporter ce qu'il ne pouvait empêcher ; seulement il évitait de passer par ce lieu où la croix mystérieuse lui rappelait son forfait.

Quelques années plus tard, paraît-il, Jean de Tournebœuf aurait trouvé la mort dans un guetapens que lui tendit le seigneur de la Ventrouze, son voisin, et l'un des anciens compagnons de ses plaisirs.

Voilà ce que raconte la légende (i).

Qu'y a-t-il de vrai au fond de ce récit ? Peut-être quelques méfaits dans les mœurs du temps, mais singulièrement grossis par des détails fantastiques. Ce qu'il}- a de plus certain, c'est qu'à l'orée de la forêt

(i) Légendes et récits percherons, par P Pitard, édition de 1875, p. 29- 75, passim.

du Perche, non loin de l'ancien château des Vergers, sur le chemin qui de Bellevue va rejoindre la route de Laigle. il y a toujours ce quartier, quia gardé le nom de la Croix Rouge.

En 1456, Michelle de Tournebœuf, fille de Jean et de Jeanne des Clérets. dame de Tourouvre, du Plessis et de la Guimandière (1), épousait en premières noces Pierre de la Vove, puîné de la famille de ce nom, dont elle eut huit enfants, et qui mourut en 1484.

En 1485, la veuve de Pierre de la Vove épousait en secondes noces Pierre Le Duc, mais la seigneurie de Tourouvre n'en est pas moins désormais assurée aux de la Vove, Micheline de Tournebœuf en restait Tunique héritière.

Cette famille de la Vove avait déjà son passé, et elle devait dans l'avenir laisser une trace bien marquée pour ce lieu de Tourouvre. Toutefois, on n'y trouve guère jusqu'à ce moment les illustrations guerrières, ce fut plutôt par des unions heureuses que les de la Vove étendirent leurs domaines. Aussi, par la suite, les titres furent-ils abondamment multipliés dans cette famille. Dans son curieux manuscrit, Jean de Brévédent, parlant de la maison de la Vove, dit que c'est la « famille la plus illustre et signalée du Perche (2) ».

C'est sous le nom de Louel ou Louvel qu'il faut chercher les premiers ancêtres des de la Vove.

Ainsi c'est d'abord Thibault Louel qui figure parmi

(t) Voir aux pièces justificatives, lettre J, l'arbre généalogique des de Tournebœuf

'2) Etude biographique sur un grand médecin du xvie siècle d"après des documents inédits par le commandeur Henry Le Court, p. (o. ; Documents sur la proiince du Perche : Antiquités du Perche, p. 132.

les gentilshommes accompagnant Rotrou, comte du Perche, à la première croisade, en 1090.

En 1144, Simon et Arnault de la Vove figurent dans des actes de donation à- la maison de Chartrage, l'un pour un septier de froment, avec dix sols de rente sur ses moulins et fours de Mortagne, et l'autre pour un septier de froment de rente sur son moulin 1).

Roger, Nicolas, Guillaume, Adam, Geoffroy, Galeran, Raoul et Henri de la Vove figurent aux grands rôles de l'Échiquier de Normandie en 1180 et

En 1240, d'Hozier nous fait connaître le seigneur Philippe de la Vove, et Raoul Lohelle figure à la montre de Tours en 1272. La terre de la Vove est située sur le territoire de l'ancienne paroisse de Corbon, près Mauves : et l'on y voit aujourd'hui encore l'antique manoir des seigneurs de ce nom.

La famille delà Vove a produit un très grand nombre de branches, répandues au Perche, en Beauce, en Normandie et même en Anjou. Nous n'avons à nous occuper ici que de la branche de Tourouvre.

C'est par son mariage avec Micheline de Tournebœuf, dame de Tourouvre, que Pierre de la Vove, deuxième fils d'Olivier Louel, fit entrer cette terre dans sa famille, et en prit le titre, ainsi que celui de la Guimandière. Mais, à quelque temps de là les de la Vove à ces titres ajoutaient ceux d'Autheuil, Bubertré, Randonnai, Brésolettes, la Poterie, le

(1) Un détail assez curieux, c'est que dans cette longue énumération de donations faites à la léproserie de Chartrage, figurent un certain nombre de lépreux, ainsi Guillaume de la Rosière, lépreux, pour un septier de froment et de seigle de rente annuelle ; c'était à la suite de la première croisade, à laquelle avaient pris part le comte du Perche et ses vassaux.

Plessis, Saint-Gilles, la Motte d'Iversay, le Breuil, et partie de Corbon et de Bellegarde.

La tradition prête un privilège spécial aux sires delà Vove. Il paraît qu'en naissant ils apportaient la vertu de guérir du mal du carreau par le simple attouchement delà partie malade. On nomme ainsi une sorte d'entérite quia pour effet de ballonner et durcir le ventre à l'intérieur. Bart des Boulais, dans ses Antiquités du Perche, en rend témoignage. « L'on tient, dit-il, que cette maison de la Vove par privilège du Ciel a eu la faveur de guérir la maladie du carreau, qui est un amas d'humeurs au côté du ventricule, qui le durcissent et le raidissent comme une corde, et se dissipe par le maniement et rupture qu'en font ceux de cette maison. //

Pierre de la Vove, en prenant possession par son mariage du domaine de Tourouvre, s'y présentait donc avec le prestige d'une antique lignée, bien marquée au coin d'illustrations diverses. Avant de mourir en 1484, il avait connu les événements de ces temps troublés dont sa jeunesse avait été le témoin et avait entendu les récits.

Vaincu dans les environs de Tourouvre par la surprise du duc d'Alençon, quelque temps plus tard l'ennemi reprenait l'offensive. De nouveau alors tes chefs de la noblesse du Perche se groupèrent autour du noble et vaillant duc, avec leurs hommes d'armes. Si bien, dit une chronique du temps, « que le pays du Perche demeura vide d'hommes qui pouvaient jouer des mains, et tous les forts se trouvèrent délaissés à la garde des femmes et des enfants. Ceux qui savaient porter bâton accoururent à l'armée comme à un feu public et commun, grpur l'éteindre et amortir. »

A la vue de tant d'hommes pleins de courage,

et pressés de recouvrer leur liberté en chassant l'Anglais, le duc fut fort réjoui et garda bon espoir 4e vaincre.

Mais, par suite d'une fausse manœuvre du vicomte de Narbonne, l'attaque fut malheureuse, et, malgré tous les efforts du prince, les Français perdirent cinq mille hommes, et deux cents prisonniers, parmi lesquels le duc lui-même. Quant aux seigneurs et gentilshommes du Perche, « il n'en resta point de ceux qui avaient été en l'armée ». Tous montrèrent tant d'acharnement dans l'ardeur du combat, que pas un de ceux qui y étaient ne voulut penser à se sauver. Ceci se passait le 17 août 1424.

Ce futalors grande désolation au pays percheron, « car il était ainsi veuf de toute assistance et support, tous les chefs et capitaines de la région étant morts dans la guerre. Ce fut en cette bataille que le nom de l'antique noblesse du Perche se perdit, en la plus grande partie. On vit des noms disparaître pour faire place à d'autres noms, par suite des mariages des filles ou des veuves de ceux qui étaient morts dans le combat. » Puis, la guerre se poursuivant, les habitants furent traités par l'ennemi avec la dernière rigueur. Tout était pillé et dévasté, partout les châteaux et les églises n'offraient plus que des ruines, et un silence de mort planait sur ces contrées désolées.

Tel était alors l'état du pays, quand l'envoyée de Dieu Jehanne la Pucelle vint enfin faire merveille par la victoire d'Orléans, qui fut le commencement de la délivrance, but suprême de la mission providentielle de Jeanne d'Arc, qui devait bouter les Anglais hors du pays de France.

Ce fut Galeran, fils aîné de Pierre de la Vove, qui lui succéda dans la seigneurie de Tourouvre. De

son temps, la France fut engagée dans diverses guerres à l'extérieur, et deux de ses frères y trouvèrent la mort. Ce fut d'abord Jean, sieur de Villiers en Tourouvre, qui mourut à la campagne de 1509. Puis, Jean, sieur duPlessis, succomba à la campagne de 1 515. Galeran comptait en outre quatre sœurs, qui furent mariées et eurent lignée dans le pays. L'aînée notamment épousa en 1477 Vigon Mallart, sieur de Champagne.

Le 27 novembre 1499, Galeran de la Vove, sieur de Tourouvre, de Villiers, de la Guimandière et du Plessis, épousa Marie Gislain, dame de Boisguillaume, dont il eut cinq enfants.

Le souvenir de cette alliance reste consigné sur l'une des anciennes verrières de l'église de Tourouvre, où l'on voit un blason écartelé portant 1 et 4 de sable aux besants d'argent, qui est de la Vove de Tourouvre, et 2 et 3 d'azur au cerf passant d'or, qui est des de Gislain.

Le 4 mai 1521, Galeran de la Vove fut présent, avec Michel Leroy, seigneur de la Motte d'Yversay, à la transaction d'abonnement de la seigneurie de la Vove en Corbon, fixé à cent livres pour chaque rachat, en faveur du mariage d'Antoine de la Vove avec Françoise Auré, fille aînée de François, seigneur de la Ventrouze, qui consentit à cet abonnement.

Galeran de la Vove dut mourir vers l'année 1532. Son fils aîné, Robert, premier du nom comme seigneur de Tourouvre, portait en outre les titres du Plessis, de la Gâtine, de Bellegarde, de la Guimandière, des Broudières et du Boistribout. Il épousa, le 2 octobre 1342, Antoinette Goévrot, quatrième fille de Jehan Goévrot, vicomte du Perche, et de Marie de Brévedent.

Jehan Goévrot, originaire de Mauves, avant de devenir médecin de François Ier, qui l'anoblit, et de paraître à la cour de France, avait été précédemment attaché en cette même qualité à la maison de Marguerite de Lorraine, duchesse d'Alençon, et de Marguerite de Valois, sœur du roi. Par son incontestable mérite, Jehan Goévrot avait bien pris rang dans la noblesse du pays, et par son union avec sa quatrième fille, Robert de la Vove avait frappé à bonne porte.

Son mérite personnel le fit appeler à prendre part aux affaires du pays, et Delestang, dans sa Chorographie, dit que Robert de la Vove, comme seigneur de Tourouvre, assista à la rédaction de la coutume du Perche.

De son union avec Antoinette Goévrot, il eut trois fils et quatre filles, qui tous firent souche de familles fort bien posées.

Son second fils, Jean de la Vove, sieur des Broudières, fut fauteur de la branche des de la Vove de Boisroger; il épousa Christine de Camprond le 27 avril 1570.

Le troisième, Claude, sieur de Bellegarde, fut l'auteur de la branche de ce nom; en 1585, il se maria à Antoinette de Glacebourg, dame de la Rosière sous Tourouvre.

Tous deux furent bien alliés, et en grande réputation, dit le manuscrit du sieur de Brévedent.

Marie, la première fille de Robert de la Vove, épousa, le 22 juin 1562, Jacques d'Escorches, sieur de Sainte-Croix, de la Vallée et de Mesnil-Gonfroy. On a le contrat de mariage de Marie de la Vove ; selon la coutume du temps, à cause de l'usage des fiançailles, il est de beaucoup antérieur au mariage lui-même, et porte la date du 20 octobre 1356. Il fut

passé par-devant Gilles Choiseau, tabellion juré de la châtellenie de Mortagne (i). Robert de la Vove et Antoinette Goévrot s'engageaient à donner à leur fille aînée la somme de quatre mille cinq cents livres, dont quatre mille devaient être garanties en rente fixe par le sieur de Sainte-Croix, au profit de Marie de la Vove, et les cinq cents livres de rente «demeuraient pour les espingles et don denopces». Ont aussi promis les dits sieurs de Tourouvre et sa femme vestir et accoutrer leur dicte fille bien et honnestement (2). Ce contrat fut passé à Tourouvre, à la date indiquée, en présence de messires Marin de Pluviers, Jehan de Bubertré, Jehan Gillain, Jehan et Guillaume de la Pallu, Jehan de la Vove, sieur de Villiers et de la Forge, oncle paternel de Marie delà Vove, et honnête homme, maître Jehan Gautier, témoins.

Françoise, la seconde des filles, épousa, le 23 juin 15(32, Louis d'Erneville, sieur de Launay-Bigards et Maubuisson, député des noblesses du vicomte de Beaumont-le-Roger aux États-Généraux. Elle habitait Launay, à une lieue du château de Harcourt et du Neubourg : « sa maison était forte et entourée d'eau //, dit le manuscrit de Brévedent.

La troisième, Antoinette, épousa Gilles des Guets, écuyer, sieur des Fossés, puis de la Datinière en Beauce, vers 1575.

Enfin la jeune, Anne delà Vove, se maria à Louis

1 Les Choiseau se sont longtemps succédé de père en fils, comme notaires à Tourouvre ; ils avaient blason où ils portaient : D'azur à trois ■croissants d'or.

(2) Chartrier du château de Rézenlieu, Archives de la maison d'Escorches, 7e degré, 14e liasse, 8e série. Cabinet de titres nouveaux, d'Hozier, fol. 24, anal. — Documents sur Li province du Perche, fascicules \% et 20, pp. 48 et 49.

de Mallart, écuyer, sieur de Mahéru et de Malmaison.

Robert de la Vove, avec son épouse Antoinette -Goévrot, par acte du i décembre 1570, renouvela la fondation de la chapelle de Saint-Jean f Évangéliste, faite précédemment à l'église de Mauves par Jehan Goévrot.

En 1568, le bailli royal de Chartres, dont ressortissait le Perche en cette partie, adressait aux possesseurs de fiefs du ressort le commandement de convocation pour le service du ban et de l'arrièreban. Parmi les nobles du grand Perche, qui furent ainsi convoqués, figure Robert de la Vove, écuyer, seigneur de Tourouvre pour le manoir, terre et seigneurie de Tourouvre, sis en la paroisse de Comblot, ainsi que pour la terre et seigneurie du Plessis, et au lieu de Cloridas du Buat, pour le fief et seigneurie de Bellegarde, sis en la paroisse de Tourouvre.

Robert de la Vove devait encore ce service à cause de dame Antoinette Goévrot, sa femme, pour le lieu, fief et seigneurie du Petit-Breuil, assis en la paroisse de Corbon.

Jehan de la Vove, écuyer, sieur de Villiers, de la paroisse de Tourouvre, y figure également pour les fiefs et seigneuries de Villiers, du Grand-Pin, de la Çharterie et de la Forge (1).

Ce service militaire du ban et de farrière-ban s'acquittait alors en personne, et nécessitait un service actif pour ceux qui y étaient convoqués.

La date de la mort de Robert de la Vove est

(1) Document s sur la province du Perche, extrait du rôle de ban et arrière-ban du Bailliage de Chartres en 1568; Bibliothèque nationale, .n° 7. 24128, p. O41 à 659 ; fascicule 57e, r . 7. n,,s <>,) et 144.

incertaine, mais ce qu'il v a de certain, c'est que sa succession fut partagée le 27 novembre 1575.

Son fils aîné, Alexandre de la Vove, lui succéda comme seigneur de Tourouve, et donna un nouveau relief à la famille. Elle était alors d'ailleurs des plus considérées de la région pour son ensemble. « La maison de laVove est de trente mille livres de rente, dit le manuscrit du sieur de Brévedent, étant l'une des mieux alliées et des plus signalées du pays. »

«Elle est de grande créance et autorité au pays», ajoute-t-il encore (1). Aussi, ayant pris la carrière des armes, Alexandre de la Vove, en peu de temps, devint enseigne ou guidon, puis lieutenant de la compagnie de M. d'O, et, quelque temps plus tard, il était lieutenant du roi en Normandie, puis il était nommé gouverneur de la ville de Caen. Un aveu rendu en 1579 par Alexandre de la Vove nous •donne l'important énoncé de ses droits, de ses terres et de ses tenanciers (2).

Le 25 août 1572, il avait épousé Yolande Le Lièvre, fille unique de René, sieur de la Bonnelière, et d'Anne du Maroy, dont il eut trois enfants, un garçon et deux filles.

Il mourut en 1393 ou 1594.

Il a été peint, dit Delestang, dans la vitre du chœur de l'église de Tourouvre, du côté de l'épître. On l'y voyait revêtu d'une dalmatique brune, avec sa femme, à la suite des trois rois mages adorant Notre-Seigneur ; c'était, paraît-il, une allusion aux

i 1 Messire Jehan de Goivrot, médecin des rois François Ier et Henri II, vicomte du Perche, sa famille et sa postérité. Etude biographique d'après des documents inédits, par le Commandeur Henry le Court, p. 22.

(2) Voir aux pièces justificatives, lettre K. archives nationales, p. 814, col. 21, mns s. f. J'en dois la communication àl'obligeance de M. le vicomte Olivier de Romanet.

services qu'il avait rendus sous les règnes des trois rois François II, Charles IX et Henri J II.

A côté de cette verrière se'trouvait son épitaphe, gravée dans la pierre. La vieille vitre est disparue, mais, aujourd'hui encore, on voit cette épitaphe encastrée dans l'entre-deux des fenêtres au côté droit du chœur, au-dessus des stalles. Cette épitaphe est en vers, composés dans le goût du temps, et dont quelques-uns sont assez peu intelligibles. Du moins, ils sont un hommage assez p: riant rendu à la mémoire d'Alexandre de la Yove. Cette inscription est en écriture gothique, avec le blason de la famille qui le surmonte. Elle a sa place ici :

Pourquoi, fatale sœur, marâtre filandière. De l'Avril de nos ans as-tu si tristement Nos postères neveux privés de l'ornement De notre aime patrie, et mère nourricière, Alexandre, duquel la vertu plus guerriè' •• Ors que cerne son corps, ce marbre seul' ment, Et le los et le nom sont éternellement Entherinés averont du ciel porte-lumière Oin pyteuse sœur, au plus funeste sort. L'arrêt antidaté, d'une si triste mort, Nous faict pallestre amer nos ans la soli ère Et nous faict regrettans cryer : où êtes pus, De la Vove, avme paix, notre Mécèn • . tous, Faukeur de notre bien, la fin de nos m res.

Si imparfaits que soient ces vers, ^ attestent

pourtant qu'Alexandre de la Vove à i guerre fut

un preux, pendant la paix un protectei iévoué, et

ils donnent même à penser qu'il aurai, ait preuve de certains goûts littéraires.

Il dut être aussi un des principaux t i faiteurs

de l'église actuelle, sinon même son l'< iteur.

Nous doutons toutefois que sa sépulture ait eu lieu dans le chœur, comme le pense l'abbé Fretr car, en rebâtissant l'église de Tourouvre, les sires de la Vove y ajoutèrent un bas-côté, se terminant par un autel dédié à saint Sébastien, pour être leur chapelle seigneuriale. La clef de voûte de la première travée de ce bas-côté, dans la partie la plus rapprochée de l'autel, porte une tête d'homme dans le genre de l'époque, et nous ne serions pas peu surpris que le sculpteur eût ainsi voulu reproduire les traits d'Alexandre de la Vove.

Dans le sol qui est au-dessous de cette partie de la voûte, était l'emplacement habituel des sépultures des de la Vove, selon l'usage du temps, d'après lequel les seigneurs du lieu étaient inhumés dans la chapelle qu'ils tenaient à titre de droit seigneurial.

Or, au cours du mois d'octobre 1883, comme on repavait cette partie du bas-côté, en fouillant le sol, on rencontra neuf anciennes fosses dans l'espace compris depuis l'autel jusqu'au degré qui conduit au pavé de la basse nef. Ces anciennes tombes étaient disposées trois par trois d'une façon symétrique. Avec les ossements, quelques débris de cercueils et leurs clous, tel est à peu près tout ce que l'on a pu rencontrer. Toutefois, des trois premières fosses, celle la plus rapprochée du maître-autel, et semblant incliner de ce côté, offrait cette particularité qu'on va trouvé douze vases funéraires, remplis de charbon et placés de manière à entourer le corps dans tout le pourtour de la bière. Ces vases sont de poterie assez grossière, et dont la forme est encore assez commune dans le pays. Quelques restes d'un tissu de laine ont été trouvés avec les osse-

LES SEIGNEURS DE TOUROUVRE ET LEUR CHATEAU jq

ments, le crâne avait encore une partie de ses cheveux, qui semblaient plutôt être ceux d'un homme. Mais pourquoi ces vases, avec leur charbon, ainsi disposés dans cette tombe ? Probablement parce qu'il s'agit là d'un seigneur de Tourouvre mort en temps de peste, ou d'un cas de putréfaction hâtée. Son cercueil aura été, dès le commencement de l'office, déposé dans la tombe entrouverte, et sur les charbons de ces vases on aura fait brûler des parfums, pour que l'assistance ne fût point incommodée, puis, à la fin de la cérémonie funèbre, on a rejeté la terre sur le tout pour combler cette fosse (i).

Il est à croire que la sépulture d'Alexandre de la Vove était parmi les neuf tombes qui ont été découvertes dans la chapelle de la Vierge.

Quelques auteurs indiquent ensuite Jacques de la Vove, qui vivait en idoo, sans rien préciser autre chose à son sujet, mais on ne voit pas trop quelle peut être sa provenance.

Celui, en effet, qui succéda en réalité à Alexandre de la Vove dans la possession du château et du domaine de Tourouvre fut Robert III, son fils aîné. Il était en même temps sieur de Brésolettes, de la Gâtine,dela Guimandière, du Plessis, deRandonnai, de Saint-Gilles et d'Autheuil. Il fut aussi châtelain de la Motte dTversay, par son mariage, qui eut lieu le 29 juin îboo, avec Marguerite Hurault, fille du baron d'Huriel, sieur de Précy et de Vibraye, gentilhomme ordinaire delà chambre du Roi, et de Louise

(1) Voir sur cette découverte un article de M. Léon de la Sicotière, Bulletin de la Société historique de l'Orne, année 1884, t. III, pp. 14s et suivantes.

de Harville-Palaiseau. De ce mariage sont nés une fille et trois fils.

Le 13 février ibo8, Robert de la Vove était présent au mariage de son cousin germain, Jean d'Escorches, avec Charlotte Abot.

De très bonne heure, il avait pris la carrière des armes, et comme c'était au temps de la Ligue, il eut part à plusieurs faits d'armes de cette époque. Le pays lui-même ne put échapper aux événements de ce temps.

La ville de Mortagne avait été un objectif particulièrement disputé par les deux partis en présence.

Elle venait d'être reprise par les troupes de Henri le Béarnais; et les Ligueurs chassés, le calme se prit à renaître dans la contrée. C'est à Arques que Henri IV reçut la nouvelle de la frise de Bellême ; puis, à la suite d'une série de succès marqués à Paris, à Alençon et à Falaise, au carême de cette année eut lieu la bataille d'Ivry, qui fut un nouveau succès pour la cause du roi. Du ressort de Mortagne, on comptait comme volontaire dans l'armée royale Robert de la Vove, seigneur de Tourouvre, « gentilhomme bien né, dit René Courtin dans son Histoire dit Perche, et' qui n'a perdu aucune occasion de servir le roy ». Il faisait partie de la compagnie du sieur de la Frette.

Robert de la Vove a bien mérité ce témoignage de l'histoire, puisqu'on le trouve au siège de Paris, aux côtés du roi Henri IV, et il n'avait alors que quinze ans. En 1592, il suivait Charles de Bourbon, comte de Soissons, et se trouvait près de lui au siège de Rouen, qui était à ce moment aux mains des Ligueurs.

LES SEIGNEURS DE TOUROUVRE ET LEUR CHATEAU 8l

Cette guerre de la Ligue, qui alla de 1584 à 1598, eut son contre-coup très sensible dans ces contrées. « Les villageois, dit René Courtin, se mirent au Perche à fortifier et remparer les villages et les églises, les mettant en état de s'y pouvoir défendre. »

Enfin, tout se termina par la conversion d'Henri le Béarnais, et son accession ainsi assurée au trône de France rétablit partout la paix.

Le seigneur de Tourouvre y avait prêté son concours par son infatigable dévouement à la cause royale. Aussi, à quelque temps delà, le 6 juillet 161 5, le roi Louis XIII adressait-il à Robert de la Vove une lettre pleine d'éloges, en témoignage de ses faits d'armes, ainsi que de ses bons et loyaux services.

C'est de son temps que fut bâtie la sacristie de l'église de Tourouvre, et l'on peut croire qu'il y eut bonne part, car les choses furent faites assez grandement. A voir, en effet, cette construction, qui forme comme une sorte d'abside accolée au chevet de l'église, avec ses vastes baies à cintre surbaissé, ses voûtes en arêtes avec clefs de voûte ornementées, on dirait plutôt que cette construction aurait été primitivement destinée à servir de chapelle absidale ; les deux entrées du fond du chœur y devaient donner accès.

On ne sait pas au juste la date de la mort de Robert III de la Vove.

Son successeur fut Antoine Ier de la Vove, qui, avec Tourouvre, hérita des autres seigneuries de son père. Le 28 juillet 1661, il épousa Marie de Ramefort, fille de Léonor, sieur de la Grelière, conseiller du Roi, membre du Parlement de Metz, et de

Jeanne du Pont cTAuberois, dont il eut huit enfants, cinq fils et trois filles. Cette héritière apporta dans la maison de Tourouvre plus de six cent mille livres provenant des biens de sa famille (i).

La noble dame sut toujours, d'ailleurs, faire un parfait usage de ces dons de la fortune que le ciel lui avait départis. Les pauvres de Tourouvre y eurent les premiers large part. Mais elle savait aussi étendre au loin ses attentions aussi délicates que généreuses à la Ligue. Le voisinage du monastère de la Grande-Trappe lui avait procuré l'occasion de connaître l'abbé de Rancé. qui. à ce moment, venait de faire sa profession religieuse à fabbave de Perseigne, et était à la veille de devenir, d'abbé commendataire, abbé régulier. Or, précisément, à ce moment, les austérités du cloître avaient altéré la santé de l'illustre et pieux réformateur. Mais, lui, entendait ne rien retrancher à ses mortifications quotidiennes. Cependant, le mal empirant, on crut devoir le transporter à la Trappe. Les médecins lui prescrivirent impérieusement la cessation d'un genre de vie incompatible avec la faiblesse de son tempérament. La marquise de Tourouvre et quelques autres dames de qualité du voisinage lui offrirent alors, mais vainement, des aliments plus recherchés, pour aider à sa convalescence, Rancé parvint quand même à se rétablir (2).

Par la suite, le saint abbé dut entretenir correspondance sur différents sujets d'édification avec bon nombre de dames du monde. Plusieurs même

(1) Delestang : Corograpnie, nomenclature des Seigneurs de Tourouvre. Les de Ramefort ou Rennefort portaient : D'azur a trois couronnes d'or fleurdelisées, deux et une.

toire de la Grande-Trappe, par M. le Comte de Charencet, p. 198.

s'adressaient à lui comme à leur directeur spirituel. De ce nombre fut M"K> de Tourouvre, avec la marquise de Villars et d'Uxelles, les comtesses de Grammont, de Mailly, de Mornay, Mrae de La Sablière et d'autres. La châtelaine de Tourouvre aimait, d'ailleurs, à donner l'hospitalité à plusieurs de ces dames, qui avaient écrit à l'abbé de Rancé et, aux années 1677 et 1683, en reçurent réponse au château de Tourouvre. Ces lettres renferment des conseils pour le carême et sur quelques points de la vie chrétienne (1).

C'est à ce même temps que M"ie la duchesse de Guise se rendait à la Trappe pour faire visite à l'abbé de Rancé. Mais le voyage dut avoir ses péripéties, car, dans une lettre datée du 19 novembre 1082, après divers conseils donnés à la duchesse, Rancé ajoutait : « Votre Altesse Royale, Madame, me permettra de lui dire qu'on ne peut être plus touché que nous l'avons été de l'accident qui lui arriva près de Tourouvre, le jour qu'elle partit d'Alençon : nous ne pouvons encore y penser sans trembler (2). »

L'existence d'Antoine de la Vove fut éprouvée par la maladie, nous en trouvons la preuve dans les rôles du ban pour le bailliage de Chartres en 1074. Ce rôle même nous renseigne d'une manière assez précise sur le genre du mal dont il souffrait alors, comme aussi d'ailleurs pour Jacques de la Vove, son cousin.

(1) Documents sur la Province du Perche : Bibliographie et iconographie de la Trappe, par M. H. Tournouer, fascicules 37e et 44e, noinb-; et

(2') Ibid., p. 314, n° 1556; Archives de la Grande- Trappe. Let. à imp. F 1798, 1 p. 1/4, in-4°, copie xvnie siècle.

On lit. en effet, dans ce rôle de 1674 : « Est comparu François de Glapier, domestique de Messire Antoine de la Vove, chevalier, seigneur de Tourouvre. lequel nous a dit pour le dit sieur de Tourouvreetpour Messire Jacques de la Vove, seigneur de la Motte d'Yversai, que le dit sieur de Tourouvre est inhabile au service, « à cause de son incommodité, ayant été travaillé durant plusieurs années d'un flux épatique, qui lui a laissé une si grande faiblesse qu'il est obligé à un régime exact, sans quoi il serait dans le péril de sa vie. •/

De cela d'ailleurs il présentait certificat signé de MM. Marin de Foix et Beaudoin, docteurs en médecine de Mortagne, en date du 27 août dernier, confirmé par le lieutenant-général de cette ville.

Quant au sieur de la Motte d'Yversay, le service lui était également impossible en raison de ses incommodités, « étant depuis longtemps travaillé par un tremblement de nerfs qui se faisait sentir en tous ses membres ; il avait de plus une grande faiblesse de vue, et souffrait des hémorroïdes, qui jetaient journellement beaucoup de sang ». Dans ces conditions, il ne pouvait aller ni à pied, ni à cheval, pas même en carrosse, tout mouvement lui étant fort pénible. C'est ce que constatait le certificat des mêmes médecins.

Charles Lespine, dit le Plessis, et Romain Cottin s'offraient de servir pour Antoine et Jacques de la Vove, avec trois chevaux. Dont acte fut enregistré au greffe.

Les infirmités d'ailleurs semblaient à ce moment particulièrement sévir sur la famille. On trouve encore en effet que Gilles du Val, écuver, sieur de la Besnardière, se proposait alors pour faire le ser-

A'ice de Pierre de la Vove, écuyer, sieur de la Rosière, de la paroisse de Tourouvre, pour cause de maladie, attestée par le certificat du médecin de Mortagne.

Puis c'est Robert de la Vove, seigneur de Bellegarde, pour qui comparaît Félix Forbin, écuyer. sieur du Migné, et déclare que le sieur de Bellegarde est inhabile au service à cause de son grand âge. Il comptait en effet à ce moment plus de quatre-vingts ans, et avait longtemps servi le roi de sa personne à l'armée. Il avait en ce temps trois fils qui étaient encore au service. « Il faisait valoir l'extrait du registre de son baptême, en date du 9 février 1595, par lequel il paraissait qu'il avait été baptisé le dit jour, le dit extrait délivré par le curé de Tourouvre, nommé Grisset, le 28 août dernier (1). »

C'est François de Flambard, écuyer, sieur de la Chapelle, qui, après avoir certifié de sa qualité de gentilhomme, s'offrit pour servir à la place du sieur de Bellegarde.

Le lundi 3 septembre 1674, sur les 4 heures d'après-midi, la revue de la noblesse de l'arrière-ban de la province du Perche avait lieu au Mans, place des Halles. Elle fut passée en présence du marquis de Beaumanoir, lieutenant-général pour le roi au Gouvernement du Maine, par Jean du Val, sieur de Tyville, président et lieutenant-général civil et criminel au bailliage du Perche à Bellême.

A cette revue figurèrent, comme premier brigadier, le sieur de la Vove des Broudières. puis le sieur

(1) Documents sttr /a province du Perche, 02e fascicule, p. 27, nos 17 et iS ; fascicule 63e, n"- 66 et b-j. Pierre Grisset, curé de Tourouvre, portait sur son blason : D'or à trois tours de gueules, 2 et 1.

du Val de la Besnardière, pour le sieur de la Vove la Rosière, et le sieur Colin de la Motte au lieu du sieur de la Vove de Tourouvre. (i) Les de la Vove furent toujours hommes du devoir, et pour la dette du service militaire aux appels du ban l'impossibilité physique put seule parfois les en exempter.

En mars 1677, dans un placet présenté au roi, Antoine de la Vove disait qu'il était poursuivi à la requête du procureur général de sa majesté devant le parlement de Normandie, pour rapporter les titres en vertu desquels il prétendait avoir le droit de faire bâtir une forge sur sa seigneurerie de Brésolettes, et cela depuis trois ans. Et comme il se croyait absolument dans son droit de faire bâtir une forge sur un fonds qui lui appartenait, il suppliait le roi de faire cesser les poursuites, et de lui accorder la permission de faire rebâtir cette forge dans un endroit plus commode (2).

En 1692, Antoine de la Vove présentait maître Guillaume Bonnet pour desservir la chapelle de Saint-Jean l'Évangéliste en l'église Saint-Pierre de Mauves (3).

Antoine de la Vove mourut en 1705, au château de la Guimandière, mais son corps fut rapporté à Tourouvre, pour être déposé dans la sépulture de famille.

(1) Archives de l'Orne, original en papier ; Documents sur la province du Perche, 64e fascicule, pp. 30 et suivantes.

(2) Extrait du rôle des placets présentés au roi ou accordés par lui de 1674 à 1707 . Documents sur la province du Perche, fascicule 29e. Chronique et correspondance de la province du Perche, p. 116.

(3) Anciennes archives de l'évèché de Sées, pièce munie de la signature d'Antoine de la Vove, avec le sceau de ses armes sur cire rouge, liasse de Mauves.

Sa femme mourut en 1710, à ce même château, et fut inhumée dans l'église de la Poterie (1).

Les frères d'Antoine de la Vove se firent remarquer chacun dans les diverses situations qu'ils occupèrent.

Jean- Alexandre, dit le chevalier de Tourouvre, fut capitaine de vaisseau.

Dans une lettre inédite, datée à bord du Lys le 28 octobre 1707, l'amiral Duguay-Trouin lui rend un très bel hommage pour sa conduite dans l'attaque d'une flotte anglaise, prête à faire voile pour le Portugal.

M. de Tourouvre, en effet, avait été envoyé par M. le comte de Forbin pour se rendre compte de la situation dans l'action qui était engagée contre la flotte anglaise. Et il arriva qu'il y prit « plus de « part qu'aucun autre de l'escadre de Dunkerque... « J'ai été obligé, poursuit l'amiral, d'attaquer les « convois de cette flotte avec les vaisseaux de mon « escadre et le seul vaisseau de M. de Tourouvre... « Enfin, je fais déborder pour aller au secours de « M. de Tourouvre, qui chassait le vaisseau Le « Devonshire, de quatre-vingt-quatre canons, qu'il « voulait, selon les apparences, aborder, malgré « l'inégalité. Il est certain qu'il a beaucoup contri- « bué à la perte que les ennemis ont fait de ce vais- « seau, et qu'on ne saurait voir plus d'intrépidité « et plus d'audace qu'il en témoigna dans cette occa- « si on.

« Mais, heureusement pour lui, l'ennemi manceu- « vra si délicatement qu'il lui fut impossible de « l'aborder, et qu'il rompit même son beaupré sous

(1) Délestant : Chorégraphi".

« les fenêtres de l'Anglais, après avoir essuyé un « feu terrible de raousqueterie et de quelques canons « qu'il avait braqués de l'arrière, et qu'il tirait à car- « touches sur M. de Tourouvre... Je souffrais beau- « coup de ne pouvoir secourir un si brave homme « aussitôt que je l'aurais souhaité... M. de Tourou- « vre saura mieux que moi rendre compte de la « manœuvre des autres vaisseaux... Le Riiby s'est « rendu entre M. de Tourouvre et le vaisseau Le « Maure... Je prends la liberté d'implorer la pro- « tection de Son Altesse Sérénissime pour mes offi- « ciers, qui ont soutenu ce combat avec toute la « valeur possible (i). »

Ce témoignage ainsi rendu fait on ne peut plus honneur à celui qui en est l'objet.

A quelque temps de là, le chevalier de Tourouvre mourut en continuant de combattre les Anglais, à la tête de trois bâtiments dont il avait le commandement.

Pierre de la Vove, né en 1672, fut de bonne heure chevalier de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et il mourut tout jeune au service de la religion, en défendant son vaisseau.

Jean-Armand, né le 10 mars 1674, reçut ses prénoms de l'illustre réformateur de la Trappe, le saint abbé de Rancé. Il fit ses études théologiques chez les- Oratoriensde Saint-Magloire, fut docteur en théologie, puis, ordonné prêtre, il fit l'apprentissage de fépiscopat, comme archidiacre de Rouen, sous Nicolas Colbert, archevêque de cette ville.

Sa promotion à un siège fut retardée pendant deux ans, à cause des idées alors en cours et auxquelles

1 L' Univers du 29 janvier 1906 : lettre inédite de l'amiral Duguay- Trouin.

LES SEIGNEURS DE TOUROUVRE ET LEUR CHATEAU 8t/

il semblait trop accorder. Ce fut seulement après la mort de Louis X1Y qu'il fut nommé à Rodez, et le Régent fit à son sujet un jeu de mots par trop expressif quand il dit :

« j'ai donné tout à la grâce, rien au mérite. »'

Sur l'assurance donnée par le cardinal de la Trémouille que les ecclésiastiques nommés à ce moment seraient soumis au Saint-Siège, Jean-Armand de la Yove finit par recevoir ses bulles de Rome, et fut sacré à Paris le 10 juillet 1718. Il fut intronisé comme évêque et comte de Rodez le 17 juillet 1 719.

Au cours de son administration épiscopale, il continua de ne pas se tenir assez en garde contre le courant janséniste ; il fut du nombre des douze évêques qui rejetèrent la condamnation portée au Concile d'Embrun en 1727 contre la doctrine des appelants.

Il finit cependant par voir mieux ; le 27 septembre 1729, il témoigna le regret qu'il éprouvait de sa démarche en faveur des appelants, et se soumit sincèrement à la Bulle du Pape. Peut-être la lettre que lui écrivait Massillon le 28 février 1728 ï avait-elle impressionné.

Malgré tout. Armand de la Vove sut toujours se montrer affable et populaire ; il était d'une grande générosité pour les pauvres, d'une régularité édifiante, et en société d'une esprit fin et délié.

Il mourut le 18 septembre. On a de lui deux portraits.

Il a laissé à Rodez des statuts diocésains, dont on parle encore; dans les œuvres du cardinal Giraud, lui-même ancien évêque de Rodez, ils portent le nom de statuts de Msr de Tourouvre.

Peut-être est-ce ce prélat que l'on a voulu repré-

QO TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

senter dans une des verrières de l'église de Tourouvre, qui offre la scène des disciples d'Emmaùs ; on y distingue en effet un ecclésiastique avec une crosse renversée à ses côtés, puis le blason des de la Vove.

Ces diverses illustrations de la famille ont fait rejaillir un certain éclat sur le nom de Tourouvre, auquel elles ont vraiment fait honneur.

Antoine II de la Vove, seigneur de Tourouvre, fut colonel au régiment de Vermandois, et, le iq juin 1700, il épousa Marie de Himenés, fille de Joseph, sieur de Loudeville, Le Breuilet autres lieux, et de Marie d'Abancourt. En 1703, il était lieutenantgénéral des armées du roi et gouverneur de Maubeuge, il devint brigadier d'armée et mourut en janvier 1706. De son mariage il eut trois enfants, deux garçons et une fille.

Son fils aîné, Antoine-Joseph, lui succéda dans la seigneurie de Tourouvre, qui en 1721 fut érigée en marquisat par le roi Louis XV. Il portait dans ses titres seigneuriaux celui du Verger, en souvenir de l'ancien château bâti en cet endroit par ses ancêtres et que la famille venait de quitter pour sa nouvelle résidence, dont nous parlerons bientôt.

Il épousa, le 19 juin 1754, Jeanne-Henriette Gilbert, fille de Louis-Charles, sieur de Bréviaires, président en la Chambre des Comptes, et de Henriette de Marpont.

Le 16 juillet 1740, par acte fait au château de Tourouvre, Antoine-Joseph de la Vove consentait à ce que les cinq messes basses qui devaient se dire chaque année dans la chapelle de Saint-Jean l'Évangéliste de l'église de Mauves, dont par sa présentation était pourvu Me Pierre Souillard, curé de Petite-

ville, au diocèse d'Évreux, fussent réduites à trois fois par semaine, à cause du peu de revenu de cette fondation, faite autrefois par ses ancêtres. 11 y avait en effet à peine deux cents livres, sur lesquelles encore il fallait prélever pour l'entretien delà chapelle. Il sollicitait Mgr l'Évêque de Sées d'en faire la réduction. Cet acte est daté et signé de la main du marquis de Tourouvre.

Nous ignorons la date de sa mort.

Son frère, Jean-Armand, capitaine au régiment royal de Roussillon, mourut sans laisser de postérité.

Antoine-Joseph eut un fils, Antoine-Armand, né à Paris le 29 août 1725, qui fut le filleul de févêque de Rodez, et mourut de bonne heure. Avec lui s'éteignit la branche des de la Vove de Tourouvre, vers 1750.

De cette illustre famille, en effet, restait seule, à ce moment, Marie-Sophie de la Vove, fille d'Antoine-Joseph, à qui les pièces du temps donnent le titre de demoiselle de Tourouvre. Elle -se maria avec messire René de Langan, chevalier de l'ordre du roi, seigneur de Boisfévrier en Bretagne. Avec elle disparut complètement pour Tourouvre cette branche des delà Vove, mais non du moins sans laisser ici une trace bien marquée au coin de l'esprit chrétien et de l'honneur militaire.

Parlant de Tourouvre dans ses Antiquités du Perche, Bart des Boulais a dit : « C'est un beau et grand bourg près de la forêt du Perche, à deux lieues de Mortagne ; auquel lieu le sieur de Tourouvre a aussi tout droit de justice, et marché au jour de lundi, et auditoire pour rendre justice à ses sujets, et droit de chauffage en la forêt du Perche pour la dite maison de Tourouvre. »

Par suite de la vicissitude des choses, les biensde cette illustre maison furent mis en vente et adjugés, par arrêtdu Parlement de Paris, le iôavril i755T à Messire Guy-François de la Porte de Riantz, qui ainsi héritait à Tourouvre de tous les droits des de la Vove.

Dans les vieilles vitres de l'église, comme au fronton de l'autel majeur, leur blason toujours apparent,, aussi bien que la litre seigneuriale, dont le cordon continue d'être visible autour de l'église, attestent qu'ils en furent les insignes bienfaiteurs, en même temps qu'ils en avaient le patronage.

Que les de la Vove aient hérité des de Tournebœuf de ce droit de patronage, c'est chose probable, puisque le blason de ces derniers figure également dans les verrières d'autrefois.

Mais comment l'aristocratie terrienne a-t-elle conquis ce droit de patronage sur une église ? La plupart du temps, les textes manquent pour en bien préciser le point de départ. Ce que l'on peut dire de plus sûr, c'est que cette institution du droit de patronage se fit surtout par le besoin de protection, qui se faisait sentir au milieu de cette période agitée, qui va du xie au xvc siècle.

Plus que tout autre, en effet, l'Église a besoin d'être protégée, car, exposée à toutes les convoitises, elle est par elle-même impuissante à se défendre. C'est ainsi que la paroisse fut souvent la première à rechercher la protection des grands, et l'autorité ecclésiastique, en retour des avantages qu'ils apportaient, leur accorda certaines faveurs, telles que le droit de présentation aux bénéfices et certains honneurs qui leur étaient rendus dans l'église dont ils avaient ainsi le patronage. Ce droit

de patronage n'était pas d'ailleurs une protection théorique, il importait des devoirs et des services (i).

A Tourouvre, l'église actuelle est due en bonne partie à la munificence des de la Vove. Sans doute le cachet monumental lui manque ; on désirerait plus d'élévation dans les murs, et dès lors plus de ces richesses architecturales que leur développement eût comporté. Cependant, telle qu'elle s'offre, «lie n'est pas absolument sans mérite ; sa nef principale, qu'une voûte à nervures eût mieux complétée, a du moins l'avantage de présenter un vaisseau assez vaste ; les piliers des bas-côtés sont sans élancement, mais ils soutiennent une voûte en pierre qui a son cachet. Les murs de l'édifice sont percés -çà et là de fenêtres à meneaux avec rosaces, qui ont le mérite d'accuser nettement les débuts du xvic siècle. La base de la tour, assez monumentale en ellemême, réclame un couronnement moins écrasé que celui qui s'y voit aujourd'hui.

Elle l'avait, paraît-il, autrefois, quand, le samedi 15 janvier 1707, une furieuse tempête vint s'acharner contre la flèche, qui était alors très bien proportionnée et assez élancée, et qui, sur la hauteur où Tourouvre est assis, s'offrait d'autant mieux aux coups de la bourrasque. Quelques chevilles bien assujetties dans les différentes parties de la charpente du beffroi chancelant auraient suffi, a-t-on dit, pour parer à la catastrophe. La population effarée s'était massée aux alentours, chacun reconnaissant la nécessité de cette modeste précaution, mais personne n'osa se risquer pour l'assurer. Aussi,

(1) Les Paroisses rurales du IVe ait XIe siècle, par M. Imbart de la. Tour, p. 200, passim.

après plusieurs oscillations de la flèche, les tenons quittant les mortaises, et les pièces de bois disjointes par la force du vent se disloquant, elle finit par s'abattre avec fracas sur la place. Grâce à Dieu, il n'y eutpas d'accident de personne, mais ce fut une vraie ruine pour cette partie de l'église. La négligence des administrateurs de la Fabrique fut pour beaucoup dans cet accident.

Le clocher fut ainsi brisé à l'endroit où commence maintenant l'ardoise. On a remplacé la partie renversée par le petit dôme que l'on voit aujourd'hui.

Les verrières, qui datent de la bonne époque de la peinture sur verre, sont assez curieuses par les sujets qu'elles offrent, comme par les souvenirs qu'elles rappellent. On se demande s'il ne faut pas y voir certains portraits du temps, comme c'était alors assez l'usage. Malheureusement plusieurs ont disparu.

Celles qui restent encore éclairent la nef latérale, où lesfondataurs de l'église établirent dans le temps un bénéfice simple, évalué à quatre-vingts livres de rente. L'autel, dit l'abbé Fret, était dédié à saint Sébastien ; aujourd'hui il est sous le vocable de la Sainte Vierge, mais l'antique statue de saint Sébastien orne toujours cette chapelle, où elle fait maintenant pendant à la statue de saint Gilles.

Telle qu'elle est, l'église de Tourouvre fait bien le point central de la bourgade, et elle reste chère aux habitants par son caractère et ses souvenirs.

Longtemps l'ancien château des seigneurs du lieu exista entre le bourg et la forêt, au village des Vergers. C'était alors le château fort, bâti surtout pour résister aux efforts de l'ennemi. Nombreuses, en effet, furent les attaques qu'il dut subir aux époques tour-

méritées des guerres féodales et de la guerre de Cent ans, et bien probablement ce fut quand ses bastions et ses remparts n'offrirent plus que des ruines que les sires de Tourouvre renoncèrent à entretenir cette vieille résidence, pour se bâtir un autre château, mais qui alors fut bien plus une maison de plaisance qu'une forteresse.

L'ancien château de Tourouvre n'avait, dit Pitard, rien de remarquable que parce qu'il était réputé très ancien au milieu du xive siècle, où il appartenait alors à la maison de Tournebœuf.

La tradition rapporte que l'on était fort charitable au château des Vergers, aussi les pauvres y affluaient nombreux des alentours, car les châtelaines du lieu aimaient à leur prodiguer les aumônes avec autant de générosité que de bonne grâce. Or, un jour paraît-il, le nombre des indigents ainsi attirés par la charité sans borne des châtelains du lieu était si considérable, qu'un des ponts-levis céda sous la charge de ces pauvres gens venus un peu de partout, qui furent ainsi précipités dans les fossés assez profonds du château. Plusieurs s'y noyèrent, et les autres furent plus ou moins blessés.

En 1740, Marie de la Vove, dame de Bellegarde, femme de Jacques de Bailleul, continuant les traditions de la famille, par acte authentique faisait donation, par les mains des Chartreux du Val-Dieu, d'une rente de soixante-quinze livres au profit des pauvres de la paroisse de Tourouvre. Le document qui en fait foi a des détails assez curieux, qui méritent d'être relevés.

En son château de Bellegarde, peu distant de la Chartreuse du Val-Dieu, Marie de la Vove avait eu l'occasion de connaître les Chartreux, et elle les

.) b TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

avait en particulière estime, à cause de leur vie pieuse et mortifiée, et des grandes aumônes qu'ils faisaientdans la contrée, surtout en temps de famine. Déjà associée aux mérites de l'Ordre par les lettres de participation qui lui avaient été accordées parle Chapitre général, elle désirait s'unir d'une manière plus spéciale encore aux prières, mortifications et autres bonnes œuvres pratiquées journellement à la maison du Val-Dieu, en appliquante un usage pieux une partie des biens que Dieu lui avait donnés, par suite de la mort de son neveu, Pierre du Tremblay, à qui elle avait fait une donation universelle, sans clause de réversion. Elle connaissait d'ailleurs les sentiments de son neveu pour le R. P. Prieur et les religieux du Val-Dieu : à diverses reprises, en effet, il avait témoigné le désir de leur donner des marques d'affection, mais la mort l'avait prévenu.

Pour ces diverses considérations, pour la gloire de Dieu, l'augmentation du service divin, pour le salut de son âme, celle du sieur du Tremblay, de tous ses parents et amis, vivants ou défunts, elle fondait à perpétuité deux cellules et deux places de religieux profès en la maison du Val-Dieu, en plus du nombre dont elle se composait à ce moment.

Deux nouvelles cellules devaient donc être construites à cet effet, et, au-dessus de leurs portes, on devait mettre les noms en souvenir de cette fondation, et ces cellules, autant que possible, devaient être occupées par deux religieux prêtres, qui feraient mémoire des bienfaiteurs chaque fois qu'ils diraient la sainte messe.

A ce moment, il est vrai, la disposition du cloître ne permettait pas d'augmenter le nombre des cel-

Iules; mais, en attendant qu'un nouvel arrangement s'y prêtât, la fondatrice consentait à ce que, dans le nombre des cellules, on en choisît deux qui seraient affectées au but qu'elle se proposait, porteraient son blason avec celui de son neveu, et abriteraient les deuxreligieux prêtres, spécialement chargés de prier à ses intentions.

Pour la construction de ces deux cellules, l'entretien des deux religieux et autres frais nécessités par cette fondation, elle donnait, d'une manière irrévocable, à la maison du Val-Dieu, sa terre et métairie de Lormoie, à La Mesnière, puis le tiers d'un pré situé à Coulonges, nommé le Parc-du-Fresnes, et le Parc-aux- Vaches, d'une contenance de douze arpents.

Marie de la Vove possédait ces propriétés, par retrait lignager sur François d'Anthénaise, écuyer, sieur de la Pitelière, qui les avait lui-même acquises de messire Pierre d'Aurville, prêtre, curé du Buat, son neveu.

Ces biens étaient remis aux religieux du Val-Dieu, à la charge de distribuer chaque année une somme de cent livres d'aumônes dans les paroisses de Tourouvre et d'Autheuil, dont soixante-quinze livres pour les pauvres honteux, au choix, prudence et discrétion des religieux, dont elle chargeait leur honneur et conscience.

En outre, elle donnait encore au Val-Dieu son herbage dit de l'-iitre-au-Large, et son pré de Gerbie, à La Mesnière, qui lui venaient de la succession de la dame Crestot des Isles, sa mère ; puis une partie de rente de six cents livres au capital de douze mille livres, assignée sur les biens et revenus du clergé de France, et constituée par les commissaires ecclésiastiques, par contrat passé devant Lecourt et son

collègue, notaires au Châtelet de Paris, le ier octobre 1735, au profit de son neveu, le feu sieur du Tremblay.

A la rédaction de cet acte fut présentie R. P. Baptiste Soucange, Prieur de la Chartreuse du Val- Dieu, qui déclara accepter cette fondation et promit de faire inscrire Mme de Bailleul au catalogue des bienfaiteurs du monastère avec le titre de fondatrice, et de l'associer à une oraison spéciale qui se disait tous les jours à la Messe des Morts « pour certaines dames de grande considération, que la dite maison du Val-Dieu regardait comme ses principales bienfaitrices ». De plus, le R. Père Prieur promettait de solliciter près du Chapitre général de l'Ordre la permission de faire célébrer chaque année, à perpétuité, après le décès de la fondatrice, pour elle et son neveu, un service solennel, comme on le faisait chaque année dans la maison pour les comtes du Perche et les ducs d'Alençon, leurs premiers et principaux bienfaiteurs (1).

Dans le même temps, cette généreuse châtelaine, « se sentant portée à une dévotion particulière envers le Saint-Sacrement de l'autel, dont elle désirait augmenter et étendre de plus en plus le culte et la vénération », fondait une messe haute du Saint-Sacrement tous les jeudis de l'année dans l'église d'Autheuil, et dans l'église Saint-Aubin de Tourouvre, tous les ans, à perpétuité, trois messes hautes du Saint-Sacrement, pour les prières des

(1) Archives de l'Orne, série G, Chartres, Tourouvre. — Cet acte fut passé devant Jean Choizeau, notaire royal du bourg de Tourouvre, le } mai 17.(0, avant midi, au château de Bellegarde, paroisse de Tourouvre, en présence de Me Pierre Burin, curé d'Autheuil, et de Nicolas Robillard, marchand.

Quarante-Heures, dans l'octave de la Fête-Dieu, et douze messes basses de la Sainte Vierge, le premier samedi de chaque mois.

Elle fondait aussi des prières des Quarante- Heures pour les trois jours des fêtes de Noël ; le Saint-Sacrement devait être exposé tout le jour, avec la permission de Mgr l'évêque de Chartres, et chacun de ces jours, après les Compiles, il devait y avoir un salut pareil à ceux qui se célèbrent dans l'octave de la Fête-Dieu.

Pour cela, M'"° de Bailleul assignait au trésor de Saint-Aubin de Tourouvre vingt-cinq livres de rente foncière à prendre sur les deux tiers du Parcdu-Fresnes, à Coulonges. Les trésoriers ne pouvaient, d'ailleurs, toucher cette rente que sur certificat du curé, attestant que les services et charges étaient remplis.

Cette donation fut acceptée par Mc Louis Hersant, prêtre, bachelier en théologie de la Faculté de Paris, curé de Tourouvre.

C'étaient les Chartreux du Val-Dieu qui devaient, chaque année, verser le montant de cette rente, en vertu des arrangements dont il a été parlé plus haut (i).

Ces diverses générosités seigneuriales attestent tout ensemble l'esprit de foi et l'intelligence des besoins des pauvres (2).

[i) Archives de l'Orne, série G, Chartres, Tourouvre ; acte du }o avril 1740. Ont accepté cet arrangement, le R. P. J.-B. Soucange, prieur du Val-Dieu, et Dom Juste Auvray, coadjuteur. — Les minutes de Cloyes, Eure-et-Loir.

(2) Marie de la Vove, Dame de Bailleul, mourut le 19 avril 1748.

Par son testament olographe, elle destinait à Messieurs les religieux du Val-Dieu ses plats et assiettes d'argent, pesant environ cent vingt-deux marcs, pour en avoir une lampe; puis quatre saladiers, également d'ar-

Pour l'emplacement de leur nouveau château, les de la Vove choisirent ce terrain qui est à l'entrée du bourg, du côté de l'Est, sur un vaste et bel espace qui termine sur ce point le coteau où Tourouvre est assis. C'est là qu'ils jetèrent les fondements d'une demeure plus dans les goûts du temps. C'était un beau corps de bâtiment central, terminé à chaque extrémité par un pavillon légèrement en saillie. Une chapelle domestique se dressait aussi à l'une des extrémités. Bâti dans le style du xvne siècle, avec la régularité de formes qui caractérise cette époque, ce château, sans rien d'absolument remarquable au dehors, avait cependant grand air. Au grand siècle, d'ailleurs, on avait coutume de bien faire les choses. C'est le caractère qu'offraient les principaux appartements de ce château, ceux du rez-de-chaussée surtout. Ils furent aménagés avec cet ensemble que dictent le bon goût et l'aisance ; les tapisseries de haute lisse, les trumeaux ornés de peinture, les boiseries et les marbres sculptés rehaussaient l'intérieur de ces appartements.

De vastes et beaux jardins à la française achevaient le charme de cette résidence, et comme les dépendances étaient assez étendues, d'opulentes plantations y ajoutaient encore leurs agréments. Un mur d'enceinte enserrait cette propriété seigneuriale, à laquelle, seule, cette fois, l'eau semble

gent. compris dans ce poids pour cette lampe, à laquelle on devait mettre son nom et ses armes, à condition d'un service solennel chaque année à perpétuité, aux jours les plus rapprochés de son décès. Il y avait treize plats, trente-six assiettes et quatre saladiers, tous marqués à ses armes et celle- de M. de Bailleul. Ils étaient d'une estimation de 6.222 livres. Elle affectait aux pauvres les plus nécessiteux de Tourouvre et d'Autheuil tous les grains qui se trouvaient dans ses granges et greniers, à part la semence nécessaire aux fermiers.

avoir un peu manqué, la situation topographique le voulant ainsi.

Aujourd'hui, l'un des pavillons de ce château, une certaine longueur des murs d'enceinte et une longue charmille rappellent à peu près seuls le temps des anciens seigneurs de Tourouvre.

Comme Tourouvre était le siège d'une haute justice, le château avait nécessairement ses prisons dont quelques-unes furent souterraines, à l'usage des grands criminels, pour lesquels la sécurité sociale demandait la séquestration. C'est là qu'ils furent parfois détenus, en attendant que les juges aient pu décider de leur sort. La crédulité et l'ignorance ont voulu y voir des oubliettes, auxquelles des infortunés furent parfois condamnés aux temps à demi barbares, mais bien à tort, puisqu'il ne s'agit là, en réalité, que de simples lieux de détention, à l'usage des violateurs des lois.

Guy-François de la Porte de Riantz, comte de la Brosse, cornette des chevau-légers de Bretagne, fut fait marquis de Villeray, par le testament, en date du 14 juillet 1742. de Denis de Riantz, troisième du nom, qui l'institua son héritier universel, à la charge de joindre aux siens le nom et les armes de son bienfaiteur. Il est mort à Sablé en 1796, âgé de soixante-dix-sept ans. Il était chevalier de Saint- Louis, marquis de Tourouvre, châtelain de la Motte d'Yversay, baron de Villeray et de la Beuvrière, seigneur de Bubertré, Brésolettes, la Poterie, THosme, Condeau, La Bruyère et Saint-Germaindes-Grois. Il était aussi marquis de Sablé, du chef de sa femme, Henriette-Bibiane Colbert, issue du frère du grand Colbert, mort à Paris le 5 mai 1805. De ce mariage, il y eut cinq enfants :

Le comte Guy-François-Henri, né en 1749, marié à Léonie-Catherine-Françoise de Beauvarlet de Beaumicour :

Puis le vicomte Augustin-Charles-François, marié à une Le Pelletier de Saint-Fargeau.

Trois filles : Antoinette, Andrinette et Françoise complétaient cette descendance.

Le marquis de Riantz-Tourouvre portait : D'or à Ja bande d'azur, écartelê d'azur semé de fleurs de lis d'or, qui est de Riantz.

Les biens du père ont été partagés ainsi qu'il suit : Tourouvre et Villerav furent la propriété de l'aîné des fils. Guy-François-Henri, membre du Conseil électoral du département de l'Orne.

La Beuvrière et Dancé furent assignés à Antoinette, veuve de Paul-Charles-Louis Lacroix-Chévrier. vicomte de Saint- Vallier.

' La Guimandière, la Motte d'Yversay et le Grand- Brésolettes en Condeau, furent la part d'Andrinette, dame de Jupilles.

Comme le marquis de Tourouvre avait droit de haute justice, les derniers qui l'ont exercée en son nom sont Nicolas Legendre. avocat et subdélégué de l'intendant de la généralité d'Alençon, subdélégation de Mortagne, comme bailli ; puis, Michel Danville, comme procureur fiscal ; Beaumont et Bunel comme sergents royaux.

Dans les derniers temps, il y eut litige entre les religieux du Val-Dieu et Messire de la Porte de Riantz, marquis de Tourouvre. sur la question de savoir qui avait droit de haute justice sur la seigneurie des Broudières, qui semblait être du ressort de Tourouvre, et avait appartenu autrefois à

M. de Bailleul et à son neveu, le sieur du Tremblay (1).

Tels furent les seigneurs de Tourouvre, ils font assez bonne figure dans l'histoire, et leur souvenir e-st à l'honneur du lieu.

Quant à leur dernier château, si les guerres cette fois l'ont épargné, il n'a pu cependant échapper aux vicissitudes du temps. Sorti des mains de ses anciens possesseurs, il est tombé sous les coups de la bande noire. L'un de ses pavillons est seul resté debout, et, avec quelques pans de mur, il atteste encore aujourd'hui sa destination première. La municipalité de Tourouvre fut bien inspirée, il y a environ cinquante ans, d'acquérir ce débris d'un autre âge pour en faire l'habitation presbytérale. Ici donc, comme bien ailleurs, c'est toujours le mot du poète qui trouve son application : Sic vos non vobis. Hauts et puissants seigneurs, sans vous en douter, vous avez travaillé pour d'autres que vous !

Du moins, aux années pendant lesquelles il m'a été donné d'habiter ce^ murs, je leur avais voué le culte du passé, et aujourd'hui encore, j'en garde grand souvenir.

(1) Archives de l'Orne, série H, }.iq6, et 3.197 tome III de l'inventaire des Archives de F Or ne.

Armoiries de la Confrérie de Charité de Tourouvre.

L'antique Confrérie de Charité.

Ce que l'Eglise a toujours fait pour honorer la sépulture chrétienne. — Origine des Confréries de Charité. — L'esprit de ces Confréries. — Requête des habitants de Tourouvre pour l'érection de la Confrérie et bulle qui l'érigé. — Armoiries de la Charité de Tourouvre. — Composition de la Charité.

— Ses usages pieux. — Les fonctions de chapelain, de clerc, de crieur. — Conditions pour entrer dans la Charité.

— Les registres de la Confrérie. — Mobilier de la Charité. — Usages suivis pour les deux fêtes de Saint-Sébastien et de l'Assomption. — Esprit de charité de la Confrérie. — Règlement pour les lépreux. — Ordonnances concernant le culte des morts. — Règlements de détail pour le bon ordre de la Confrérie. — Ordonnances diverses de quelques échevins.

— Nominations de chapelains. — Refonte de la grosse cloche aux frais de la Charité. — Ce que devint la Charité à la Révolution. — Comment elle continua ses services. — Le nouveau règlement de 1842. — L'état actuel.

Depuis le xne siècle surtout, un souffle chrétien passait sur le pays, et poussait les esprits à l'association religieuse. C'est de là que naquirent les corporations de métiers. La foi était à la base de ces corporations, et la charité en fut le ciment.

L'Église naissante avait eu sa corporation des fossoyeurs, pour l'ensevelissement des corps des martyrs, que le glaive de la persécution moissonnait alors en si grand nombre. Elle avait pour but de leur assurer les derniers devoirs, avec l'honneur

si bien dû à leur glorieuse dépouille. On ne voit pas que cette corporation ait beaucoup survécu à l'époque des persécutions sanglantes.

Toutefois, l'Église, qui a toujours tenu à entourer d'honneur la dépouille mortelle du chrétien, par ses rites et ses prescriptions, avait, dès le début, arrêté les règles des funérailles chrétiennes. On peut même croire que, si les Confréries de Charité, telles que nous les avons maintenant, n'ont guère chez nous pris naissance avant le xme siècle, c'est que la charité chrétienne dans 'chaque paroisse sut tout d'abord pourvoir elle-même au culte des morts Mais à partir de ce moment le mouvement corporatif s'accentue, et, quand tous les corps de métiers se groupaient sous le patronage d'un saint pour l'exercice de leurs diverses professions, il ne pouvait se faire que le culte des morts n'eût lui aussi ses corporations. Elles prirent alors un caractère tout spécialement religieux, comme leur seul nom l'indique, puisqu'elles s'intitulèrent Confréries de Charité.

Peut-être les pestes et maladies contagieuses, qui à ces époques vinrent si cruellement parfois décimer les populations, contribuèrent-elles assez puissamment à l'érection de ces Confréries. Et comme elles étaient nées d'un sentiment profondément religieux, tout dans leurs usages et règlements en porta l'empreinte bien marquée.

La piété pour les morts en fut l'expression, l'esprit de charité fraternelle en fut la règle.

Aussi, là où elles s'implantèrent, les Confréries de Charité entrèrent vite dans les mœurs, le pouvoir les approuva et les protégea, on se fit honneur de s'y enrôler.

l'antique confrérie de charité 107

Les règlements que ces Confréries se donnèrent furent alors grandement en honneur, et l'esprit qui les animait pénétrait vraiment les membres. Il y eut entre eux un esprit de vraie et sincère fraternité, tendant, non à faire disparaître, mais du moins à ménager et à rapprocher les inégalités sociales. Dans les lieux où ces confréries prirent naissance, c'était un honneur d'en faire partie, et pour y être admis, il fallait jouir d'une certaine honorabilité.

L'esprit de fraternité qui anima les membres de ces corporations pieuses arriva même à atténuer sensiblement les différences de classes. Ce fut un grand point pour l'époque de leur création et de leur développement. Les hauts et puissants seigneurs de ce temps, oubliant leurs privilèges de noblesse, se firent souvent un devoir de donner à ce point de vue l'exemple à leurs vassaux. A Tourouvre, les de la Vove ne dédaignèrent pas d'être membres de la Confrérie de Charité du lieu, comme nous le verrons.

On raconte même qu'un jour le marquis de Tourouvre entrant au parquet pour ses fonctions de confrère, un Frère du nom de Deshail crut bien faire, en le voyant entrer, de le saluer comme à l'ordinaire, en lui disant selon l'usage : « Bonjour, Monseigneur! » Sur quoi le sire de la Vove se hâta de lui repartir : « Il n'y a plus ici de seigneur, il n'y a que des frères, ne l'oubliez pas une autre fois. » Ce mot, à lui seul, donne bien la note de l'esprit qui a longtemps animé les Confréries de Charité.

Il suffit, du reste, d'en lire les statuts, pour se rendre compte de l'empreinte profonde de foi et de charité qu'y a mise l'esprit du temps.

Il est à croire que, pour Tourouvre, la Confrérie de Charité remonte assez loin dans le passé, car dans la requête des habitants adressée en 1534 à Mgr l'évêque de Chartres, on lit qu'ils ont « résolu d'ériger à nouveau, de soutenir, augmenter et continuer une Confrérie, sous le nom de Charité ».

Un élan nouveau allait donc être donné à l'antique Confrérie, d'où cette requête, que nous aimons à transcrire en son entier. Elle peint bien l'esprit du temps, et avec les noms qu'elle renferme, c'est une page d'histoire pour Tourouvre :

« Médard Thiersault, prêtre licencié en droit, chantre et chanoine de l'église cathédrale de Chartres, officiai et vicaire général dans les choses spirituelles et temporelles du révérendissime Père en Jésus-Christ, Monseigneur Charles, évêque de Chartres, par la grâce de Dieu et autorité du Saint- Siège apostolique, à tous ceux qui verront ces présentes lettres, salut en Notre-Seigneur.

« Nous croyons rendre un service au Très-Haut toutes les fois que nous arrêtons les esprits des fidèles de Jésus-Christ à remplir les œuvres de charité et de dévotion, par lesquelles le salut des âmes s'acquiert et le culte du Seigneur est augmenté. En conséquence, la requête et supplique à nous présentées de la part de discrètes personnes. M. Ambroise Bernard, prêtre recteur et curé de la cure et église paroissiale de Saint-Aubin de Tourouvre, du diocèse de Chartres : et de Messieurs Pierre Le Noble, Jean Thorv, Jean Lambert. Noël Marges, Denis Tranchard, Guillaume Pelletier, Jean Trousse, Ambroise Bigot, Michel Bertre, prêtres; de nobles personnes, Robert de la Vove, chevalier, seigneur temporel de Tourouvre, de Jean de la Vove, aussi

chevalier, seigneur temporel de Yilliers ; et d'honnêtes personnes Denis Loyseau et Mathjirin-J4assard, gagers ou procureurs de la fabrique et église du dit Tourouvre, du diocèse de Chartres, Mathurin Aubin, Mathurin Gosselin, ^lathi£U jQreste, Jean Margot, fils de Thomas, Tean Pinguet le vieux, Jacques Trousse, Ambroise Bailly, Mathieu Guyot, André Crestot, Julien Charron, AugusTe Legrand, Jean Pinguet le jeune, Guillaume Maheu, Pierre Navarre, Philippe Plisson, Denis Châtel, Guillaume Isobeau, Jean Marges le vieux, Jean Marges le jeune, marchand, Simon Creste, Martin Charron, Léonard Lambert, Mathieu Lemoine, Pierre Agnès, Etienne Baihy, Jean Châtel, Pierre Malenfant, Guillaume Guyot, Jean Jousselin, Michel Lambert, Simon Olivier, Jacques Patard, Jacques Durand, Martin Mercier, Pierre Mabile, Adolphe Marteau, Robert Cosnard, Aubin Poulain, Jacques Marchand, Firmin Rotrou, Jean Collin, Denis Fanuel, André Allard, Guillaume Marteau, tous habitants et paroissiens de la dite église de Tourouvre, plus Maître Jean Péan. notaire de la cour épiscopale de Chartres, procureur fondé de procuration par écrit et spéciale des ci-dessus dénommés; laquelle requête et supplique contient que les suppliants, mus et excités du zèle de dévotion et d'un pieux mouvement d'affection, ont résolu d'ériger de nouveau, de soutenir, augmenter et continuer une Confrérie, sous le nom de Charité en l'honneur de Dieu et de la Bienheureuse Vierge Marie, sa mère, et de saint Sébastien, dans l'église paroissiale de Tourouvre. Selon certaines ordonnances, constitutions et statuts à nous donnés par articles et par écrit, et pour les causes y référées et contenues, sous le bon plaisir

et autorité de mon dit père et seigneur et Révérendissime évêque de Chartres, ou les nôtres à sa place, nous supplient très humblement qu'en confirmant la dévotion et pieuse affection, ordonnance et statuts des suppliants, nous ayons pour agréable, daignions, et nous plaise avant d'interposer notre autorité et notre décret d'érection et institution de cette confrérie, décerner distribution d'indulgences accordées aux confrères de cette confrérie, tant pour ceux qui y entrent présentement que pour ceux qui y entreront dans la suite et à perpétuité. »

Page 1