‹ Tourouvre et ses souvenirsChapitre 7 sur 13 · DECRET D'ERECTION · texte numérisé non relu

DECRET D'ERECTION

«Nous, désirant donc faire attention à la pieuse et dévote affection, disposition et louable propos des sus-dits suppliants, et voulant augmenter leur dévotion, approuvons leur supplique comme conforme à la raison, accordons selon la teneur des présentes, licence et faculté d'ériger de nouveau, d'entretenir, d'augmenter et de continuer cette confrérie de charité, en l'honneur de Dieu et de la Bienheureuse Vierge Marie toujours vierge sa Mère, et de saint Sébastien, dans la dite église paroissiale de Tourouvre, d'y exercer et remplir toutes les autres choses nécessaires, selon les statuts, ordonnances et dispositions ci dessus rapportés et de l'autorité du Révérendissime évêque de Chartres, dont nous faisons les fonctions ici, donnons pouvoir et licence aux suppliants d'agir, faire et ordonner toutes choses nécessaires, comme il est dit, sans cependant blesser en aucune façon les droits de la paroisse du dit curé de Tourouvre et de ses successeurs, que nous vou-

Ions demeurer entiers et intacts, et afin que les fidèles chrétiens entrent plus volontiers par dévotion dans cette confrérie, l'aident de leurs mains, et se voient remplis du don de la grâce céleste, s'appuyant sur la miséricorde du Dieu tout-puissant, sur le crédit et protection de la Bienheureuse et glorieuse Marie toujours Vierge sa Mère, et sur l'autorité des Bienheureux apôtres Pierre et Paul, comptant sur la susdite miséricorde du Seigneur, nous relâchons à tous et à chacun des confrères de la dite confrérie, qui y sont entrés et qui y entreront, et qui lui assureront de leurs biens pour son soutien et augmentation, et qui l'aideront de leurs propres mains, pour toutes et autant de fois qu'ils le feront, quarante jours de pénitences qui leur sont conjointes, lesquels relâchement et indulgences dureront pour tous les temps, perpétuels et futurs.

« Donné à Chartres, sous le sceau de cour ecclésiastique, du Révérendissime Père, et notre signature l'an de N.-S. 1534, le 19 avril après Pâques.

« Signé : Prédevaux, avec paraphe (1). »

Cette date de 1534 figure aujourd'hui encore sur les chaperons des Frères, comme une sorte de titre de noblesse.

Au reste, ces Confréries marchaient à l'égal des grandes corporations de métiers, et portaient même blason. La communauté des frères de la Charité de Tourouvre avait pour armoiries : D'or à une barre cC a\ur chargée d'une baïonnette d'argent (2).

(1) Archives de la Charité de Tourouvre, registre des règlements de la dite Charité.

(2) Documents sur la prozince du Perche, 52e fascicule, p. m; Electionsde Mortagne. p. 1, 287. Ar. Col. p. 1040, armoriai de 1676.

Les statuts et constitutions de cette Confrérie avec les ordonnances, qui ont dû être prises au cours des temps, nous donnent sa vie comme prise sur le vif (i). Nous n'aurons donc qu'à les suivre pas à pas pour bien connaître ce que fut cette antique Confrérie de Charité.

Elle était conduite et gouvernée par huit notables, tous Frères de la dite Charité ; l'un d'eux était ordonné Echevin, un autre Prévôt, et les six autres étaient nommés Frères servants, avec un clerc et un crieur, pour servir chacun en son office ; ce qui faisait dix personnes pour la conduite des choses de la Confrérie.

De plus, il y avait deux chapelains prêtres, désignés parle curé et les Frères, pour célébrer le service divin de la charité et assister aux convois. Ils étaient à titre perpétuel, à moins de cas de scandale, ou quelque autre juste motif pour vouloir se retirer.

Les Frères, le clerc et le crieurdevaient porter un chaperon d'une seule couleur, et cela à leurs frais et dépens, à l'exception des deux derniers, et ils étaient tenus à en être revêtus pour toutes les assemblées et fêtes solennelles de la Confrérie.

Chaque jour de l'année, une messe était dite pour le salut de l'âme des Frères, Sœurs et bienfaiteurs de la Confrérie, à un autel spécialement désigné pour cela. Les images de la Sainte Vierge et de saint Sébastien devaient même être déposées sur cet

(1) Le registre d'où nous tirons ces détails porte en titre l'inscription suivante de helle écriture et de main posée: " En suivent les statuts, constitutions et ordonnances de la confrérie de charité, érigée en l'honneur de Dieu, de son amour et charité, de la glorieuse Vierge Marie et de Monsieur Saint Sébastien, en l'église paroissiale de Tourouvre, diocèse de Chartres. » 'Archives de la Charité de Tourouvre.)

autel. Cette messe devait être célébrée à l'heure de soleil levant en hiver, et, en été, une heure après le lever du soleil, comme étant heures les plus commodes.

Mais, chaque premier dimanche du mois, ainsi qu'aux fêtes de Noël, Pâques, la Pentecôtes et la Toussaint, aux cinq fêtes principales de la Sainte Vierge et à celle de saint Sébastien, la messe devait être célébrée solennellement à diacre et sous-diacre ; l'Echevin, le Prévôt et les Frères étaient tenus d'y assister en personne et d'aller à l'offrande pour verser chacun une livre.

Chaque lundi et vendredi, après la messe ordinaire de la charité, une autre messe de Requiem à diacre et sous-diacre était encore célébrée, mais les Frères n'étaient tenus d'y assister que selon leur bon plaisir.

Aux jours des cinq fêtes de la bénite Vierge Marie et de celle de saint Sébastien, après les vêpres du jour, les chapelains devaient chanter les vigiles des morts à neuf leçons, et le lendemain il y avait procession et messe de Requiem à diacre et sous-diacre, avec assistance de la Confrérie et de ses dignitaires, qui étaient tenus de se rendre à l'offrande.

Chaque messe basse était rétribuée aux chapelains deux sols six deniers tournois, et chaque grand'messe trois sols tournois, prélevés sur les deniers de la Charité.

A toutes ces messes solennelles et autres, qui se pouvaient dire à notes, pour les anciens Frères ou Sœurs trépassés, les chapelains étaient tenus de faire diacre et sous-diacre et de tenir chœur ; pour leur peine et salaire, ils avaient chaque année, en

plus des honoraires de messes, quarante sols tournois.

Le clerc était tenu de faire les écritures de la Charité, de sonner les messes, de préparer l'autel et de faire toutes les significations prescrites par l'échevin et le prévôt pour la célébration des services des trépassés. Pour ce faire, outre le prix de son chaperon, il recevait soixante sols tournois.

Le crieur était tenu de se rendre revêtu de sa tunique par les carrefours de Tourouvre, la veille de chaque fête et dimanche, crier, au son des campanelles, que le service solennel aurait lieu le lendemain, et que tous les Frères devaient s'y trouver à l'heure fixée.

Toute personne en état de gagner sa vie et n'ayant point subi de sentence infamante pouvait être reçue dans la Confrérie, moyennant dix deniers tournois d'entrée. La réception se faisait, pour l'échevin et le prévôt, à la table dressée à cet effet dans l'église.

C'était de plus à la charge de verser chaque année deux sols, six deniers tournois pour la Confrérie. Pour cette cérémonie d'entrée, on devait aussi baiser la croix des mains du curé ou du chapelain.

Si on voulait faire entrer des enfants dans la charité, ils pouvaient être reçus à la condition de verser cinq deniers tournois d'entrée et vingt deniers tournois chaque année, jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de gagner leur vie. Chacun d'ailleurs pouvait se retirer quand bon lui semblait, mais il perdait alors ses droits, et, pour les recouvrer, il fallait acquitter les arrérages dans la proportion de ce qu'il y en avait de dû.

La Charité avait deux registres, l'un appelé martyrologe, où devaient être inscrits les noms et pré-

noms de ceux qui entraient dans la Confrérie. Il fermait à deux clefs, qui étaient gardées par deux des frères. L'autre, appelé calendrier, portait inscrits les noms et prénoms des frères et sœurs trépassés ; « et y étaient portraits et historiées les images de Dieu, de la bénite Vierge Marie et de Monsieur Saint Sébastien ». La Confrérie devait avoir aussi sa croix et sa bannière, qui devait porter les mêmes images.

Ces deux registres, si soigneusement disposés, marquent le rôle qu'ils avaient dans la Confrérie, dont ils constituaient comme le livre d'or. Il est beaucoup à regretter qu'ils aient aujourd'hui disparu, car ils auraient leur valeur au point de vue du souvenir, et peut-être de l'art, si ces images pieuses qu'ils portaient étaient dans le genre de ces fines miniatures de l'époque.

Il y avait également une boîte à deux clefs pour recevoir les deniers de la Confrérie. L'échevin en avait la garde, et la clef était aux mains de deux frères choisis à cet effet par les autres frères. Elle ne pouvait être ouverte qu'en présence de tous les frères réunis.

Le mobilier de la Confrérie se composait encore de deux campanelles, ou clochettes. Elles servaient pour faire les criées et prières des trépassés, quand on conduisait les corps à l'église et en terre, et aux processions de la Charité. Mais avant d'aller sonner un trépas, le crieur était tenu d'avertir le curé ou son vicaire.

A chacune des messes d'usage dans la Confrérie, il devait y avoir deux gros cierges à brûler sur l'autel jusqu'à la fin de la messe, et deux torches à la consécration.

IIÔ TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

Chaque année, aux jours de Notre-Dame d'août et de saint Sébastien, se faisait congrégation et assemblée de toute la Confrérie, avec le curé ou son vicaire, en l'hôtel de l'échevin. C'est de là qu'on partait pour se rendre en procession à l'église de Tourouvre dans cet ordre : le crieur en tunique avec ses campanelles, puis derrière la croix, la bannière portée par le clerc, avec deux cierges de chaque côté ; l'échevin portait la boîte, et le prévôt le martyrologe. Ensuite avait lieu une messe solennelle avec diacre et sous-diacre, et l'offrande. Si faire se pouvait, une prédication devait être donnée au peuple, « pour remontrer l'effet de la dite Charité, aux dépens de laquelle en ce jour trois pauvres devaient être nourris ».

Le lendemain après la messe ordinaire de la Confrérie, avait lieu une nouvelle réunion, où étaient réglés les comptes de l'année, avec le paiement de ce qui était dû au curé, au vicaire, aux chapelains, au clerc et au crieur.

Après les premières Vêpres de l'Assomption, l'échevin, le prévôt et les six frères servants devaient faire « par l'avis et délibération de la plus grande et saine partie d'entre eux élection des plus suffisants, pour être en office de Prévost en l'année à venir », et de quatre frères nouveaux pour le service de l'année. Cette élection devait rester secrète jusqu'aux dernières Vêpres de la fête. Le prévôt devenait alors échevin, et l'échevin sortant recevait la croix sur l'autel des mains du curé ou du chapelain pour la baiser. Tout le matériel de la Confrérie était alors remis au nouvel échevin.

Pour ces deux fêtes encore, six cierges devaient brûler autour du chœur, aux frais de la Charité pendant la durée de la cérémonie.

Chaque dimanche et fête, le curé ou son vicaire devaient faire prier pour la Confrérie et ses bienfaiteurs vivants et morts, et pour cela on versait six deniers tournois sur les fonds de la Charité.

Toutefois la confrérie méritait son nom de charité, non seulement pour son culte des morts, mais aussi par ses bienfaits pour les vivants. S'il advenait en effet que quelques-uns des frères ou sœurs vinssent « à tomber en aucune infirmité de leur corps par maladie, vieillesse ou autrement, tellement qu'ils ne pussent gagner leur vie », ils pouvaient demander l'aide de la Charité. En ce cas, en effet, il leur était distribué par l'échevin deux sols six deniers tournois pour chaque semaine, ou plus ou moins, selon la quantité des malades ou des revenus de la Confrérie ; pourvu toutefois que la personne eût bien fait son temps et acquitté ses deniers.

De même, s'il y avait quelque pauvre femme, « qui fût en gêne d'enfant, et n'eût bonnement de quoi vivre », sur sa requête on lui distribuerait également deux sols six deniers tournois par semaine, toujours dans les mêmes conditions.

Tout cela constituait bien une vraie mutualité chrétienne.

L'esprit de corporation allait même parfois jusqu'à des démonstrations réellement touchantes. Si en effet quelques-uns des frères ou des sœurs de ce lieu de Tourouvre se rendaient de leur propre volonté en pèlerinage outre mer, et faisaient savoir aux dignitaires de la Confrérie le jour et l'heure de leur départ, ils devaient être escortés par les frères avec les campanelles, la croix et la bannière, après une messe basse entendue dans l'église d'où ils devaient partir, et, si c'était un ancien frère servant, la messe devait être à diacre et sous-diacre. En cas

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de décès au cours du voyage, un pareil service leur était assuré dans l'église de Tourouvre, comme si le corps y fût présent.

Comme il arriva plus d'une fois en ces temps-là que les pèlerins rapportaient la lèpre des pays de l'Orient, l'Église, pour procurer la sécurité de la société en même temps que pourvoir aux secours des victimes du fléau, avait institué des règlements qui isolaient les lépreux du reste des vivants ; elle entourait même de rites aussi pieux que touchants la relégation du pauvre ladre. Aussi les règles de notre Confrérie avaient-elles prévu ce cas. « Si aucuns des frères ou sœurs, y est-il dit, demeurent ladres, ils auront au dépens de la Charité en l'église d'où ils partiront pareil service que s'ils étaient morts, et seront convoyés comme les pèlerins euxmêmes. » Ainsi, quoique séquestré de la société, le lépreux sentait qu'il n'était pas complètement abandonné.

Pour assurer les ressources de la Confrérie, une ou plusieurs fois chaque année, l'échevin, le prévôt et les frères qui avaient les clefs parcouraient la paroisse, avec la boîte et le martyrologe, afin de recueillir les deniers de la Charité. Le dimanche précédent, leur visite était annoncée au prône.

L'échevin et le prévôt ne pouvaient rien ordonner que du consentement des frères.

Quand les chapelains, par raison de maladie, ne pouvaient faire leur service, un autre prêtre l'assurait à leur charge.

Les frères servants pouvaient aussi se faire remplacer eux-mêmes « par personnes suffisantes, qui portaient la peine de leur office », mais toutefois avec la permission de l'échevin.

Tout est prévu dans ces règlements, qui tous ont été dictés par un véritable esprit d'ordre et de sagesse, et c'est ce qui durant plusieurs siècles a fait la force de ces Confréries et aussi leur durée.

Viennent ensuite les statuts et ordonnances concernant le culte proprement dit des morts, but premier de la Confrérie.

Quand donc aucun des frères ou sœurs sera allé de vie à trépas, leurs amis doivent le faire connaître à f échevin ou au prévôt. Si le défunt était de Tourouvre même, ou d'une lieue aux environs, on confiait à ses amis la croix et la bannière, puis le drap mortuaire pour mettre sur le corps. Sur le commandement de l'échevin ou du prévôt, le crieur devait alors se rendre par les carrefours, avec ses campanelles, « crier les patenôtres et ainsi signifier le dit trépas aux frères servants ». Le clerc de son côté devait informer les chapelains. Puis à l'heure convenue, tous se trouvaient à l'église pour de là se rendre à la demeure du défunt, où se faisait solennellement la recommandation du trépassé, avec la récitation des vigiles des morts. La Confrérie devait fournir un luminaire convenable pour le convoi du corps à l'église et au lieu de sa sépulture. Le service fait, on convoyait les amis du défunt jusqu'au lieu marqué par le curé ou l'échevin.

Quand le défunt avait été échevin ou prévôt de la Charité, « sa recommandation se faisait à deux chappes, quatre gros cierges et six torches ardentes autour du corps ». A l'église la messe était avec diacre et sous-diacre, un luminaire déterminé et offrande. Le corps était porté au lieu de sa sépulture avec six torches ardentes, et l'on distribuait aux pauvres pour vingt-six deniers tournois de pain.

Après quoi les frères et les chapelains reconduisaient les amis du défunt jusqu'au lieu d'où le corps avait été porté.

Pour les simples frères servants, la recommandation se faisait à une chape, quatre gros cierges, quatre torches ardentes autour du corps. A l'église, la messe était chantée avec diacre et sous-diacre, et le luminaire déterminé. A l'issue de la sépulture on donnait aux pauvres pour vingt deniers tournois de pain, puis on reconduisait les amis du défunt à la maison mortuaire.

A la mort d'un chapelain, du clerc et du trieur, on suivait les mêmes usages.

Pour un défunt qui n'avait pas été de la charité ou en était sorti, les prières se faisaient sans chape, avec deux torches et quatre gros cierges brûlant autour du corps. 11 y avait une messe basse, avec offrande de cinq deniers tournois pour le curé. Sur la fosse on donnait aux pauvres pour treize deniers de pain. Les amis du défunt étaient aussi reconduits en la manière accoutumée.

Aujourd'hui, les salutations à la famille se font à la porte du cimetière, cet usage de la reconduire à l'issue de la cérémonie valait mieux encore.

S'il arrivait que, pour cause de grande mortalité, ou autrement, le service de la Charité fût de telle peine qu'ils ne le pussent honnêtement supporter, il leur était pourvu d'aider aux frais de la Confrérie par le conseil de quatre prud'hommes, frères de cette Charité, « et des plus suffisants et notables •/, appelés à se prononcer à cet égard. Et si l'échevin, le prévôt ou des frères venaient à mourir pendant le temps de leur office, les autres frères pouvaient par voie d'élection pourvoir à leur service.

Si quelque membre de la Charité pouvait être « en sentence d'excommunication », et vînt à mourir pendant ce temps sans avoir le moyen de se faire absoudre, la Charité aidait de dix sols tournois pour le faire absoudre, ou même davantage, « selon le regard des frères », pourvu qu'il eût bien fait son devoir en son vivant. Et si un frère était en tel état d'indigence qu'il n'eût pas de quoi être enseveli, la Confrérie lui assurait deux aunes de toile à cet effet.

Quiconque avait affection d'associer ses amis et défunts aux prières de la Charité le pouvait, en payant une fois seulement dix sols tournois.

L'échevin, le prévôt et tous les frères servants étaient tenus d'assister à toutes les messes solennelles, aux processions générales, messes et services des trépassés. Si quelqu'un d'eux venait à manquer sans motif, l'échevin et le prévôt devaient payer huit deniers tournois, appliqués à la discrétion des frères, s'il n'y avait pas excuse raisonnable.

Les chapelains étaient tenus personnellement de comparaître en pareil cas, et, s'ils v manquaient, ils payaient comme les frères servants, quatre deniers tournois, et, s'ils manquaient à dire la messe au jour fixé, ils avaient à payer huit deniers tournois, et on leur faisait une retenue de deux sols six deniers tournois pour une messe basse, et trois sols pour une grand'messe.

Le clerc et le crieur avaient aussi leurs amendes, et de plus ils payaient pour ceux qu'ils avaient mis en faute.

Quand un frère, de sa bonne volonté propre, et en plus de son devoir ordinaire, se portait à donner de ses biens au profit de la Charité, on lui accordait le service et l'obit, comme l'échevin et le pré-

vôt le jugeaient en conscience, eu égard au don qui était fait.

Si quelqu'un donnait un écu d'or, on l'inscrivait dans la Confrérie sans qu'on eût rien à lui demander par la suite, « pourvu qu'il fût forain et ne cherchât point à résider au pays ».

Quand un défunt avait fait un legs à la Charité, l'échevin devait le faire recommander au prône le dimanche suivant, et pour cela le curé recevait trois deniers tournois.

Les officiers de la Confrérie pouvaient porter ses ornements, à l'exclusion de ceux de la fabrique de Tourouvre pour les services, quand besoin en était, dans toutes les paroisses où la Charité était tenue de paraître, sans que les curés ou autres pussent prétendre aucun droit à cette occasion.

Les frères étaient tenus aussi, sous peine d'amende, d'offrir le pain bénit chacun à leur tour.

Les frères, ou leurs commis, devaient assister à toutes les assemblées de la Confrérie « en habit honnête, c'est-à-dire avec robe, bonnet, chaperon et les bas de chausse, le tout noir et d'une même couleur, sans discusssion, ni qu'il y ait aucune chose qui scandalise son frère //.

Quand le son de la cloche de la Charité s'était fait entendre, les frères ou leurs commis étaient obligés de se rendre au parquet, afin de se mettre en devoir de partir à temps pour la cérémonie d'inhumation du corps. Mais s'il s'agissait de transporter un corps d'une paroisse dans une autre, la chose était à leur gré. Et si quelqu'un était « assez nonchalant et mauvais que de ouïr sonner la cloche de la Charité, sachant le partement pour aller inhumer un corps, sans envoyer son commis,

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l'amende était taxée à la discrétion, s'il n'y avait pas excuse légitime ».

Chaque frère en revenant de l'offrande donnait l'eau bénite sur le corps des trépassés.

Chacun marchait à son rang, sans rire ni murmure ; toute parole inconvenante ou de blasphème dans le service était punie d'amende.

Tout était donc prévu et réglé de manière à ce que tout se passât dans un ordre parfait. C'est même ce qui nous permet de savoir comment la Confrérie était composée en 161 5 ; il est spécifié en effet que le frère Mathieu Thévrin portera la croix à l'inhumation des corps, tandis que les deux frères les plus rapprochés de l'échevin et du prévôt devaient porter les cierges : c'étaient les frères Pantaléon Loyseau, Guillaume Bonneau, Laurent Olivier, Jean Lemoine, anciens frères ; le frère Jean Fournier, l'un des nouveaux, devait porter les bâtons du biard; et le frère Jean Pinguet, premier élu, était chargé de porter le drap mortuaire et de l'étendre sur le corps à la porte de la maison ; enfin les frères Guillaume Bonneau et Jean Lemoine devaient descendre les corps dans la fosse.

En 1523, messire Robert de la Vove, chevalier, seigneur de Tourouvre, était échevin de la Charité, et en cette qualité, le 21 janvier, de l'avis de vénérable et discrète personne messire Etienne Le Petit, curé de Tourouvre, il prenait une ordonnance relative à l'emploi des amendes. Il était alors arrêté, en effet, que les amendes seraient payées le premier dimanche de chaque mois, et versées dans la boîte de la Confrérie, pour être employées moitié au soulagement des pauvres, et l'autre moitié pour les frères nécessiteux.

Le registre à partir de ce moment donne les différentes ordonnances qui furent prises en corps de Charité, selon les circonstances. C'est comme l'indication de quelques légers abus qui pouvaient se montrer, toutes choses que le curé et les dignitaires se faisaient un devoir d'enrayer pour la bonne marche de la Confrérie.

Quelques contestations ayant eu lieu pour le port de la bannière, le 15 août 1630, sur la motion de Robert Godin, ancien échevin, de Jacques Testu, échevin en charge, et de Michel Pinart, prévôt, une ordonnance prescrivit que chaque frère porterait la bannière son mois par rang d'appel. Ce même jour, il fut encore arrêté que tous les frères assisteraient aux Vêpres et Libéra des morts le jour de la Toussaint, ainsi qu'aux offices du lendemain.

Le dimanche 5 septembre 1632, sur l'avis d'honnêtes personnes Vincent Leclerc, Jean Huet, prévôt, Jean Blanchet, Michel Allard, François Maheux, René du Moulin, Joachim Collet, et de messire Emmanuel Luillier, chevalier seigneur de Sainte- Christine, Jean Rotrou, Jacques Chalopin, Nicolas Bouvier. Jean Michel et Nicolas De Brey, frères servants de la Charité de ce lieu, « en considération du fidèle et assidu devoir rendu par Alexandre Loyseau, crieur de cette Charité, et de sa bonne assistance et soulagement qu'il rend ordinairement pour la sépulture des corps, surtout en temps de maladie contagieuse », il était arrêté qu'il serait retranché chaque année cent sous sur les gages ordinaires du clerc et de messire Vital Marteau, chapelain, qui ne rendait plus aucune assistance, pour augmenter d'autant le traitement de ce crieur si méritant.

Le dimanche 17 septembre suivant, en présence de vénérable et discrète personne messire Toussaint Le Dangereux, curé de Tourouvre, messire Philibert Bouvier, l'un des chapelains, était reçu en la charge de clerc de la Confrérie, aux gages de vingt livres en plus de ses gages ordinaires, pour remplir toutes les charges et devoirs de l'office de clerc, portés par les bulles, ainsi qu'il lui sera ordonné par les dignitaires. Ce qu'il promettait par serment devant la croix, à la réserve de n'être pas tenu de sonner les cloches au moment « du terrage des corps ».

Le iq janvier 1634, c'est un règlement relatif aux amendes, dont « on ne peut appeler ni directement ni indirectement, qu'on doit paver sans murmurer». On y peut être contraint par toutes voies dues et raisonnables.

Le 20 janvier 103s. sous l'échevinage de messire Emmanuel Luillier, chevalier seigneur de Sainte- Christine, un règlement prescrit aux frères d'aller et revenir en bon ordre par les champs, avec les campanelles, la croix et la bannière, du logis où se tiennent les repas de la Saint-Sébastien et du 15 août.

Ces agapes fraternelles avaient leur raison d'être, mais la bonne tenue en tout et partout en était la sauvegarde. D'ailleurs messire Luillier ne plaisantait pas sous ce rapport, car, par son règlement de février suivant, il frappait d'amende tout frère qui, pendant la messe, les levées de corps, et la route jusqu'à l'église, ne gardait pas le silence, ou parlait de choses étrangères au service de la Charité.

Le 22 janvier 1636, Jean Huet, au nom de Robert Godin, prévôt, fait arrêter règlement des devoirs

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et charges du crieur. Il doit sonner avec la grosse cloche la messe matinale, l'assemblée des frères aux fêtes et dimanches et la messe de saint Roch, chaque mercredi, sous peine de cinq sous d'amende pour chaque manquement. Il était tenu en outre de porter le drap et la bannière à la maison des frères défunts, en quelque endroit que ce fût, excepté en temps de contagion. Il recevait pour cela 37 livres, sans pouvoir jamais être augmenté « par amitié ou par faveur ».

Le 17 août 1042, la confession est imposée aux frères comme d'obligation stricte pour les quatre fêtes solennelles de l'année.

En 1646, messire Robert de la Vove. chevalier, seigneur de Bellegarde, la Rosière et Autheuil, était échevin ; par son règlement du 15 août, il établit le prévôt receveur des deniers de la Charité, sans qu'il pût être déchargé d'aucune dette, en cas de déclaration d'insolvabilité, si ce n'est « après perquisition valable et réelle chez les parties ».

Le 2 mars 1645, messire Nicolas du Tremblay, sieur de Gaillon. prévôt, décide que dans les marches, les commis ne prendront rang qu'après les frères.

A partir de ce moment le registre ne spécifie plus guère que les nominations de chapelains. C'est le 11 décembre 1652, messire Claude Lefaivre, qui est investi de ces fonctions. En 1654, M. Hamon est nommé chapelain en second. La Charité, en plus des rétributions ordinaires, se charge de le nourrir « pendant les maladies fâcheuses, le cas échéant ».

Le 21 janvier 1658, c'est un règlement qui défend aux frères de parler des affaires de la Charité, en dehors du parquet.

En 1659, M. Sébastien Leroux est nommé chapelain.

En 1665, accord est fait dans le même but avec M. Jacques Lépinette. En 1(367, c'est avec M. Michel Blaicher.

En 1709, « cette année étant misérable », les gages furent augmentés pour le clerc et le crieur. Mais c'était à la condition « de se rendre assidu au parquet pour le livre, sonner la cloche, se conformer à la bulle, aider à chanter, enseigner aux frères leurs devoirs, faire le livre à ceux qui sont décédés, lequel livre sera relié et mis au banc de la Charité, pour éviter les abus qui pourraient se produire aux comptes des prévôts ; aller chaque veille de fête par les carrefours, avec la tunique et les clochettes, avertir de la réunion du lendemain, ainsi que pour les premiers dimanches de chaque mois,, et la veille des enterrements //.

Le 17 novembre 1709, M. Gabriel Rotrou est nommé chapelain.

En 17 13, il y a accord à cet effet avec M. Antoine Ladevin. En 1724, c'est avec M. de Saint-Mars, moyennant 300 livres, à condition de ne point assister aux inhumations les dimanches et fêtes hors paroisse, suivant la sentence de M. l'official de Chartres.

Le 28 août 1724, il y avait accord avec M. François-Christophe Train, prêtre du diocèse de Poitiers, comme chapelain, pour 300 livres, à la charge en plus « de fournir un cheval au dit sieur ».

Le curé de Tourouvre devait être appelé à toutes les délibérations de la Confrérie, et aucune décision ne pouvait être prise sans sa participation.

C'est vers ce temps qu'intervint une sentence de l'autorité ecclésiastique pour défendre de mettre

sur l'autel de la Confrérie autre chose que ce qui servait au saint sacrifice. Le curé par conséquent ne devait pas tolérer que la boîte de la Confrérie et le livre des trépassés y fussent déposés. Les frères y pouvaient seulement mettre le livre, des Évangiles, orné des images de Notre-Seigneur Jésus- Christ, de la sainte Vierge Marie et de saint Sébastien.

Une autre sentence ordonnait que, « conformément aux rubriques du Missel Chartrain />, il y aurait deux gros cierges allumés sur l'autel.

Tout cet ensemble d'attributions et de règlements rend bien ce que fut en ces temps la vie de la Charité de Tourouvre.

Les paroissiens de Tourouvre se firent toujours un devoir d'entretenir leur Confrérie locale, à laquelle ils s'affilièrent en grand nombre, et lui firent de multiples donations en argent et en biens-fonds pour participer aux avantages spirituels qu'elle assurait. Le registre des bienfaiteurs et donateurs de la Confrérie contient 134 articles concernant les bienfaiteurs et leurs donations.

Dans ces conditions, la Confrérie faisait les choses avec honneur et générosité. C'est ainsi qu'au xvie siècle, à deux reprises différentes, elle fit fondre à ses frais la grosse cloche de l'église, comme en font foi les deux procès-verbaux que nous citons ici.

Le lundi ib'ne jour de Juillet 1590, une des cloches de Tourouvre, qui est la plus grosse, a été bénite et nommée Bastianne. Ses parrains sont nobles hommes Claude de la Vove, sieur de Bellegarde, et Robert de la Vove, sieur de Sables ; ses marraines damoyselle Marie Raheir, femme de Monsieur de

la Rosière, Anthoinette de Glasebourg, femme dudit sieur de Bellegarde, et Madame de Beauregard, et à icelle bénédiction ont été présents : le curé de Bubertré, le curé d'Autheuil, le curé de Malétable, Me Jehan Trousse, Me Jehan Bouchet, vicaire de Tourouvre, Me Vital Bonneau, Me Thomas Pelletier, Me François Hodeard, curé de Villiers, Me Claude Bouchiny, Me ...Lomche, Me Etienne Petit, tous prebstres, Jacques Chastel, François Méry, Nicolas Godin, Anthoine Lomche, Anthoine Chastel, Pierre Gastineau eTplusiéïïrsaultres, et, pour lors, Michel Allard et Nicolas Docquaine estaient trésoriers du dict Tourouvre et Me Jehan Le Beurrier curé du dict lieu, qui a fait la dicte bénédiction, et la dite cloche fut fondue par deux fois, d'autant qu'elle fut failly à faire la première fois, qui fut la vigile de la Penthecosteaudictmoys, refondue au dict moys de Juillet au cimetière du dict lieu par ung nommé Hervé.

« Et ont esté les frères de la charité du dict Tourouvre qui ont fait refondre la dicte cloche à toutes les deux fois et payé tout ce qu'il a esté convenu de ce faire, qui sont : Michel Rotrou esche vin t. fehan Creste de la Garenne, provost, Monsieur de Bellegarde, le curé de Feings, le curé d'Autheuil, Jehan du Maru, Pasquier Thory d'Autheuil, Nicolas des G. . , Martin de Vaulx, François Loyseau. »

Accident dut sans doute arriver à cette cloche à quelque temps de là, car il fallait la refondre en 1309, comme en fait foi le procès-verbal suivant de bénédiction :

«Le jeudi 13e jourdeMai 1307, la grosse cloche de Tourouvre a esté bénite et nommée Bastianne. Ses parrains sont nobles hommes Robert de la Vove.

130 TOUROl'VRE ET SES SOUVENIRS

seigneur de Tourouvre, et Claude de la Vove, seigneur de Bellegarde. Ses marraines sont damoyselle Marguerite de la Yove. et damoiselle Marie Rallier, veuve de deffunct Monsieur de la Rosière, et a esté nommée le dict nom de Bastianne par le dict Robert de la Vove. sieur de Tourouvre; la présente bénédiction faite par moi Etienne Le Petit, prebstre, curé du dict Tourouvre, et ont esté les frères de la Charité du dict Tourouvre, qui l'ont faite refondre le 7 du dict moys de Mai. et estoit pour lors eschevin Philibert de la Roche et le prévost Jehan Boucher, et estoient pour lors trésoriers Anthoine Louche et Jean Allard, et la présente cloche a esté refondue par ung nommé Thévenin Blanchard (1). »

Les charges de la Confrérie étaient aussi régulièrement acquittées, et par suite de nombreuses donations elles atteignaient parfois un chiffre assez élevé. Ainsi le 24 juillet 1791, à l'occasion de la mort de M. François-Alexis Lalizel, curé de Tourouvre, la Charité reconnaissait devoir 900 livres aux héritiers du défunt (2).

Ce fut d'ailleurs un des derniers actes de la Charité de Tourouvre, car à partir de ce moment les événements se précipitent, et la Confrérie, comme tout le reste, dut sombrer dans le naufrage universel. Les biens de la Charité furent confisqués au

'1 Registres paroissiaux de Tourouvre : 38e fascicule des Documents sur la province du Perche, chronique et correspondance, pp. 262 et 263. — M. Le Beurrier fut curé de Tourouvre jusqu'en 1507.

'a) Archives de l'Orne, G. Chartres, Charité de Tourouvre ; dans cet acte figurent les noms suivants : Pierre Juignet, Louis Delaplesse, Robert et Marc-Antoine Montgréville, Pierre Lefranc, Gilles-Augustin Couture,. Gilles Durand, Claude Ruffray, Jean Chorin, André Plisson, échevin, prévost et frères servants.

nom de la loi d'alors, sans égard pour les fondations pieuses dont ils étaient grevés. La confiscation amena la vente de ces biens, dont quelques épaves surnagèrent seules dans ce naufrage, et ont fait retour à la fabrique de Tourouvre, mais pour sombrer à nouveau dans ce qui se passe aujourd'hui.

Malgré tout, la Confrérie continua ses services pour les honneurs à rendre aux morts, tant qu'on lui en laissa la liberté. Puis le jour vint où les églises profanées virent cesser le culte chrétien. Pendant ces tristes jours de folie sans nom, tous les vieux usages religieux durent faire place à je ne sais quelle manière d'agir, où le délire et la crainte se partageaient les rôles, jusqu'à ce que vinssent des jours où l'esprit sut se ressaisir, et reprendre, autant que cela se pouvait, les traditions du passé.

L'antique Charité de Tourouvre tenta elle-même de revivre, mais désemparée de tout ce qui jusqu'ici avait fait sa force et son honneur. Au commencement du xixe siècle on était en garde contre tout ce qui rappelait les anciennes corporations, contre lesquelles la Révolution s'était tout d'abord acharnée. Aussi la Charité ne paraissait-elle que comme furtivement, plutôt tolérée qu'acceptée. Ses anciens règlements étaient forcément tombés en désuétude, elle en vivait partiellement encore, autant que le temps le permettait.

Les choses allèrent ainsi jusqu'en 1842. A cette époque, le curé de Tourouvre eut l'idée de régulariser la situation, et il proposa un nouveau règlement à l'approbation épiscopale. Tout en s'inspirant des anciens, ces nouveaux statuts n'en prirent que la moindre partie, accommodés au temps, et proportionnés à la foi affaiblie par les récents événements.

Et pourtant, ces règlements, tels qu'ils sont, renferment encore assez de détails marqués au coin de la foi et de la piété pour qu'une confrérie ainsi organisée puisse rester comme le bon levain destiné à faire fermenter l'esprit religieux.dans une paroisse.

A l'un des premiers articles on lit : « Ceux qui « sont tièdes, indifférents, orgueilleux, tracassiers « ou entêtés, et à plus forte raison ceux qui anté- « rieurement ont donné lieu à quelque scandale, à « moins qu'ils ne l'aient réparé par une conversion « éclatante, doivent être écartés avec soin. »

Ces statuts nouveaux ont été approuvés par MgrMellon-JohT,évêquedeSées,le 10 novembre 1842, ils sont contresignés de M. Soulbieu, Chanoine honoraire, Secrétaire général de l'évêché de Sées.

Aujourd'hui, la loi sur le monopole des pompes funèbres, attribué aux communes, a de nouveau atteint la Confrérie de Charité ; du moins, celle de Tourouvre tient à garder ses traditions, en continuant, autant qu'il est en elle, à assurer la pompe convenable au culte des morts.

Ces débris d'un passé qui ne fut pas sans mérite sont dignes d'égards, et on s'honore en les conservant.

"Verrières dAi cricevir d.e 1

Le dépari des Tourouvrains pour le Canada au xvne ;itcle

Tourcti^re rappelant

i La visite de M, Honoré Mercier, en 1891.

L'émigration canadienne.

Son origine pour Tourouvre. — Ses causes. — Robert Giffard de Mortagne. — Le contingent de Tourouvre. — LesGagnon. — Sainte Anne. — La diffusion des Gagnon au Canada. — Les autres familles des émigrants tourouvrains : Jean Bigot ; Pierre Paradis.; Pierre Cochereau. — Julien Mercier ; les deux branches des Creste ; Michel Aubin ; Jean Roussin ; Nicolas Delaunay; Robert Gignère; Charles Guittebout ; Aubin Lambert ; Antoine Lessard ; Antoine Le Fort; Claude Poulain ; Gabriel Rouleau, dit Sanssoussy. — Vente de biens à François Poisson, de Tourouvre, et clauses du marché. — Mme de La Pelleterie, de Bivilliers, et le Canada. — Le succès des émigrants tourouvrains. — Les épreuves de la colonie canadienne. — Les développements divers de la colonie. — Son amour traditionnel pour la mère -patrie. — Épilogue : La visite de M. Honoré Mercier à Tourouvre en 1891. — Les deux verrières de l'église de Tourouvre consacrées au souvenir du Canada.

Quand on entre aujourd'hui dans l'église de Tourouvre, parmi les intéressantes verrières qui décorent les baies des nefs, il en est deux dont les sujets captivent le regard par les scènes de caractère particulier qu'elles représentent.

Elles fixent deux grands souvenirs locaux qui resteront ainsi d'une manière bien expressive pour les générations à venir. C'est un départ et un retour qu'elles traduisent.

Sur la verrière du départ, on voit à l'arrière-plan un vaisseau à l'ancre, dont les voiles sont encore repliées, mais qui s'apprête à cingler vers le large. Au premier plan, sur les quais d'approche, on distingue divers personnages dans le costume du xvip siècle : c'est une scène d'adieu et de derniers préparatifs d'un départ lointain. Cette vitre, ainsi historiée, est pour rappeler le départ d'un certain nombre de familles de Tourouvre qui, vers le milieu du xvne siècle, quittèrent la mère-patrie pour s'en aller fonder une colonie dans les plaines du Nouveau- Monde. Cette peinture traduit l'adieu des Tourouvrains à la terre natale, aux rives normandes, à la douce France, au moment de partir pour le Canada, où ils allaient contribuer pour leur part à fonder ce prolongement de la patrie française que l'on a si bien nommé la Nouvelle-France. Sur le vaisseau qui va bientôt lever l'ancre, le groupe des Tourouvrains, en jetant un dernier regard sur les rives de France, emporte avec lui ce mot qui encourage et soutient, car on leur a dit au moment de l'adieu : « N'oubliez jamais ni Dieu, ni la France ! »

Non, ils n'oublieront pas; car ils auront toujours au cœur ces deux amours qui dominent tous les autres : Dieu et la France. Aussi quelle noble race ce sang de Tourouvre va donner aux plaines du Nouveau-Monde !

Ce fait est trop à l'honneur de Tourouvre pour passer inaperçu dans les pages destinées à faire revivre quelque chose de ses meilleurs souvenirs. Trop longtemps d'ailleurs, il a échappé à la perspicacité de nos historiens, qui semblent ne l'avoir pas même soupçonné. De récents travaux l'ont justement mis en relief; nous avons plaisir à les utili-

ser, pour garder ce souvenir dans les pages consacrées à Tourouvre.

Mais quand et comment ce fait historique de l'émigration tourouvraine a-t-il eu lieu?

Les premiers émigrants étaient partis de l'Aunis et de la Saintonge, ce qui s'explique par les relations maritimes de ces contrées avec le Nouveau-Monde. Pour la même raison, d'autres émigrants suivirent de Rouen et des environs.

Mais du pays du Perche, loin du littoral, où l'on est assez fortement attaché à la glèbe, comment donc a pu venir le goût des aventures lointaines?

René Court in, qui écrivait en 1611, n'est pas précisément flatteur à ce point de vue pour le caractère percheron : « Il faut reconnaître, dit-il, que la «plupart des Percherons sont appesantis à la douceur et commodité du pays auquel ils s'attachent, faisant ATaloir et ménageant la petite closerie ou métairie, sans pousser leur fortune plus outre, encore qu'ils soient de fort belle venue. Cela ne s'entend pas que l'âge venant rabaisse leur esprit et les rende imbéciles. L'expérience nous rend la preuve que ceux qui se sont tirés du pays et brusqué la fortune aux autres provinces, se sont fort avancés, chacun en la vocation qu'il a entreprise. Mais c'est qu'ils sont chatouilleux des délices du pays ets'v amusent, non de vérité, en oisiveté, mais en la culture et ménagement de leur patrimoine, dont ils se contentent, sans désirer autres grandeurs ni richesses, qu'ils pouvaient peut-être trouver aux autres provinces (1). »

Cet auteur ne prévoyait pas que, vingt-cinq ans

1) René Courtin : Histoire du Perche, 1. I, c. iv.

plus tard, ses compatriotes quitteraient les rives fleuries de l'Huisne et de l'Avre pour s'en aller coloniser sur les bords glacés du Saint-Laurent.

En ce temps-là, d'ailleurs, on ne colonisait pas comme aujourd'hui, où trop souvent des déclassés et des aventuriers, sous prétexte de tenter fortune, quittent quasi sans regret la terre natale, qui leur est devenue à charge, et vont promener leurs vices sous d'autres cieux. Ceux qui aux XVIIe et xvme siècles partirent d'ici pour le Canada, ne s'y rendirent que dans l'intention bien déterminée de défricher les terres incultes de ces pays lointains, et de donner une vraie valeur aux propriétés foncières dont ils seraient les fondateurs en même temps que les possesseurs.

C'est avec une pleine liberté, dit M. de la Sicotière, et à des conditions contradictoirement et mûrement débattues, que les émigrants suivirent ceux qui les emmenaient au Canada. Plusieurs étaient mariés et se firent accompagner de leur famille. Beaucoup étaient cultivateurs ; d'autres, gens de métier, maçons, charpentiers, forgerons. Tous avaient un petit avoir, des bras vigoureux, l'amour du travail, des mœurs pures et une piété fervente (1). Il y avait dans cet ensemble un gage de succès; d'ailleurs, la suite l'a bien prouvé.

« La fondation d'une colonie, dit M. Ferland, demande, dans ceux qu'on y veut employer, la sobriété, l'obéissance, l'amour de l'ordre et du travail ; il est bien rare qu'on trouve ces choses dans des repris de justice (2). »

1 Bulletin de la Société historique de l'Orne. Rapport de M. de la Sicotière sur l'émigration canadienne, t. VI, p. 3S7- (2) Ferland : Cours d'histoire sur le Canada.

Ceux qui partirent de Tourouvre pour le Canada étaient tout autres et à l'abri de tout reproche.

La contrée de Mortagne compta 229 émigrants. Sur ce nombre, quel fut le contingent de Tourouvre ? Puis à quel moment eut lieu le départ de ceux qui durent ainsi quitter ce pays ?

Celui qui donna le branle à ce mouvement fut Robert Giffard, médecin à Mortagne et originaire des environs. Sa femme s'appelait Marie Renouard. Elle était une des associées de la compagnie Richelieu.

Robert Giffard, dans un premier voyage au Canada, en 1628, avait pénétré dans l'intérieur et s'était construit une cabane sur le bord de la rivière de Beauport, pour jouir du plaisir de la chasse et de la pêche. Il était tombé prisonnier des Anglais en 1628, mais il avait promptement recouvré sa liberté, et, en récompense de ses services, il avait obtenu du roi Louis XIII la seigneurie de Beauport et une grande étendue de terrain sur le fleuve Saint-Laurent.

Pour exploiter ces terrains, il lui fallait des colons; il eut l'idée d'aller les chercher dans son pays natal. Bon nombre furent séduits par ses promesses, puis l'attrait de la nouveauté et le désir d'utiliser ces possessions lointaines déterminèrent les premiers émigrants.

Le premier contrat de départ fut signé à Mortagne devant Roussel, notaire du lieu, le 14 mars 1634. Robert Giffard traitait ainsi avec Jean Guyon, maçon, et Zacharie Cloutier, à des conditions assez engageantes. Ils devaient aller avec leur famille s'installer au Canada.

Le branle étant ainsi donné, le mouvement conti-

nua pour toute la région, et c'est alors que Tourouvre y prit part, dans une assez large proportion.

Une liste qui nous semble assez minutieusement relevée par l'abbé Gaulier porte trente-deux noms appartenant au lieu même de Tourouvre (1). Car, presque tous les lieux avoisinants ont également fourni leur contingent.

Elisée Reclus, dans sa Géographie, porte même le chiffre de quatre-vingts familles qui, parties de Tourouvre pour le Canada, y compteraient aujourd'hui trois cent mille descendants; je crois que, pour être juste, il faut répartir ce chiffre de quatre-vingts familles entre Tourouvre et les paroisses avoisinantes, Tourouvre gardant pour sa part le nombre le plus élevé d'émigrants.

Tous ces partants ne se dessaisirent pas tout d'abord du mobilier comme des immeubles qu'ils laissaient après eux; nous aurons à le constater plus tard par quelques transactions qui donnent même un jour particulier sur ces départs lointains.

11 nous faut maintenant relever les noms de ces partants, et grouper autour de ces noms ce qui peut leur donner du relief, soit pour eux-mêmes, soit pour ceux qui les portent encore.

Le premier nom qui figure sur la liste donnée par l'abbé Gaulier est celui des Gagnon.

Ils furent trois frères Gagnon de Tourouvre, qui partirent ensemble vers 1O35 pour la Nouvelle- France, et vraisemblablement aussi partit avec eux leur cousin Robert, de La Ventrouze.

Mattiîirin, Jean et Pierre Gagnon étaient les fils

(1) Canada, l^crche et Normandie, par l'abbé A. P. Gaulier, p. 66-70.

de Pierre Gagnon, de Tourouvre, et de Renée Rover, son épouse.

A la date du dernier jour de février 158g. le plus ancien registre paroissial de Tourouvre que Ton ait nous donne l'acte de baptême, rédigé en langue latine, selon l'usage de l'époque, de Françoise, fille d'Olivier Gaignon et de Antoinette, son épouse; elle eut, selon l'usage alors en cours, deux marraines, qui furent Françoise, femme de Jean Creste, et Marie, fille de Jean Février ; le parrain fut Pierre Gaignon.

Le 20 juillet 1591, ces mêmes époux présentaient au baptême une autre fille, qui fut nommée Marie; elle eut pour parrain Maxime Rotrou, pour marraines Marie, femme de Jean Février, et Geneviève, femme de Denis Maheut.

Le jeudi icr décembre 1594. une troisième fille, Jeanne, survient dan s cette même famille, elle a pour parrain Jean-Pierre, fils de Jean Gaignon, et pour marraines Perrine, fille de Jacques du Fay, et Madeleine, femme de Jean Morel : ce fut le parrain qui donna le nom.

Le lundi 5 octobre 1598, Marguerite, fille de Pierre Gaignon et de Françoise, sa femme, est baptisée dans l'église de Tourouvre. Le parrain fut Nicolas Roger, qui donna le nom ; les marraines, Françoise Roger et Antoinette, femme d'Olivier Gaignon.

C'est tout ce que nous trouvons des ascendants de ces trois frères Gaignon.

Mathurin avait été baptisé dans l'église de Tourouvre le 22 octobre iôoô. Le 30 septembre 1(347, ^ épousa à Québec Françoise Boudeau, fille de François et d'Anne de Guyon, originaire de Normandie. Il mourut le 22 avril 1690, et sa femme le 22 septembre 1696.

Jean avait été baptisé à Tourouvrele 13 août rbio. Le 20 juillet 1640, il épousa à la côte de Beaupré, près Québec, Marguerite Cochon, fille du sieur Jean Cochon et de Marguerite Cointel, de Dieppe. Ce mariage fut célébré en présence du sieur de Repentigny, de Noël Juchereau des Chastelets, et du sieur Jean Bourdon. Sa sépulture eut lieu le 2 avril 1770.

Pierre, quoique de Tourouvre, fut baptisé dans l'église de La Ventrouze, où résidait une branche de la famille Gaignon. Ferland donne le 14 février 10 12 comme date de ce baptême, tandis que les Documents sur la province du Perche indiquent l'année iôit». Le 14 février 1042, il épousa à Québec Vincente Desvarieux, baptisée en 1624, fille de Jean et de Marie Chevalier, sa femme, de Saint-Vincent-d'Aubermesnil, au pays de Caux. Il fut inhumé le 4 janvier 1595.

Comme on le voit, les trois frères Gaignon, de Tourouvre, partirent jeunes et, par suite de leurs mariages contractés de bonne heure, fondèrent vite des familles dans la nouvelle colonie.

Le sieur Cochon et les trois frères Gaignon furent des premiers à s'établir dans la partie de la côte de Beaupré qui forme la province du Château- Richer. Ils eurent à se partager les terres situées près de la petite rivière qui sépare Sainte-Anne du Château-Richer.

Puisque nous venons de nommer Sainte-Anne, disons de suite que c'est encore un souvenir*qui se rattache à Tourouvre, et que nos émigrants furent heureux de fixer au sol de leur nouvelle patrie.

A l'intersection de la route nationale de Paris à Brest avec la route de Chartres à Granville, à cinq cents mètres de l'église et du vieux château de La

l'émigration canadienne 141

Ventrouze, mais surtout sur le territoire de Tourouvre, se trouve ce point culminant, bien connu des voyageurs, qui se nomme Sainte-Anne, et d'où Ton a un coup d'œil si charmant sur les alentours. Or, au milieu des habitations groupées surtout sur l'ancien chemin qui donnait accès à ce sommet, au centre de ce village, il y avait autrefois une antique chapelle, dédiée à sainte Anne. Elle était alors fort en renom dans le pays. La Révolution l'a détruite, comme tant d'autres choses, dignes pourtant de tout respect. Mais comme, au moment du départ de nos émigrants, cette chapelle était un centre de piété fort aimé dans le pays, il est à croire qu'avant de passer la mer ils seront venus dans ce sanctuaire prier une dernière fois sainte Anne, protectrice des marins et des voyageurs. Et quand ils eurent pris pied sur le sol de la Nouvelle-France, ils n'eurent rien tant à cœur que d'assurer un sanctuaire à la sainte Mère de la divine Vierge, que dès leur enfance ils avaient appris à vénérer et à bénir.

D'après les historiens du Canada, quand les Percherons furent arrivés sur les bords du Saint-Laurent, ils s'établirent presque tous sur la côte de Beaupré, près de Québec. Mais, curieuse coïncidence, la première chapelle dédiée à sainte Anne dans la Nouvelle-France fut bâtie par l'abbé de Cavlus, en 1058, sur la côte de Beaupré, là même où avaient fixé leurs demeures presque tous les colons venus du Perche. Elle devait leur servir d'église paroissiale. Ils purent ainsi retrouver là quelque chose du pays absent, et sainte Anne leur valut ces deux meilleurs points d'appui de la vie, qui sont le souvenir et l'espérance. Pour eux d'ailleurs, cette espérance ne fut point trompée, car plus d'une fois

des faveurs marquées du ciel vinrent récompenser leur pieuse confiance dans l'intercession de sainte Anne, et assurer le succès à leurs entreprises.

Les Gaignon notamment ont eu cette particulière bénédiction du ciel qu'ils ont vu leur postérité se multiplier d'une manière extraordinaire.

En 1884, un journal de Nantes relevait ce passage de l'abbé Congrain, dans son volume : Une paroisse canadienne : « À la Rivière-Ouelle, bourg canadien du comté de Kamounraska à l'embouchure de la Rivière-Ouelle dans le Saint-Laurent, rive sud, il y a, sur deux mille soixante habitants, trois cent soixante-trois Gaignon, en cinquante familles, et six cent vingt-neuf Lévêque, en quatre-vingt-douze familles.

« Ces deux familles, d'origine normande, se sont ainsi propagées dans les paroisses environnantes, et comptent, ainsi qu'un grand nombre d'autres familles canadiennes, des groupes de populations, qui ont leur centre et leurs ramifications à l'instar des clans d'Ecosse. Le vieux type normand, avec sa tournure d'idées originales, ses allures franches un peu brusques, avec sa jovialité et son esprit goguenard, est reconnaissable aujourd'hui dans ces deux familles, comme il y a deux siècles. »

Voici d'ailleurs comment les choses se passèrent dès le début de l'émigration. Mathurin Gaignon eut de son mariage quinze enfants, dont huit firent euxmêmes souches.

Pierre Gaignon eut en mariage dix enfants, dont trois firent également souches. Un de ses fils fut ordonné prêtre, le 21 décembre 1677. Plusieurs de ses enfants moururent en bas âge.

Jean Gaignon eut de son mariage avec Margue-

rite Cochon huit enfants. Jeanne, sa fille aînée, fut baptisée le 15 août 1041 et mariée, le 26 avril 1654, à Jean Chapeleau. Elle mourut le 23 mai 1699. Après elle, vint Renée, qui fut baptisée le 8 avril 1643, et fut mariée à Jean Ouimet. Puis une troisième fille, Marguerite, baptisée le 12 février 1645, et mariéer le 16 novembre 1661, à Jean Caron. Vient ensuite un fils, du nom de Jean, baptisé le 5 février 1048, marié, le 26 octobre 1070, à Marguerite Drouin. Puis Etienne, baptisé le 4 octobre 1050. Germain, baptisé le 1 s septembre 1653, marié, le 27 juillet 1088,. à Jeanne David, et inhumé le 23 novembre 170S. Raphaël, baptisé le 18 juillet 1656, et inhumé le 22 octobre 1687. Enfin, Marie, née le 8 septembre 1659, et mariée, le 9 février 1678, à Louis Gagné.

Tel a été le point de départ de ces lignées multiples qui, aujourd'hui encore, portent et propagent ce nom avec honneur.

Les Gaignon du Canada augmentent toujours; en effet, il n'y a guère de province, dans la partie française du Canada, où ne se trouve quelqu'un portant leur nom. Et chez nous, la population diminue d'année en année, en sorte que l'on peut prévoir le temps où les Gaignon compteront, dans l'Amérique du Nord, plus de descendants que le département de l'Orne ne comptera de population totale.

Puissions-nous ne pas être réduits, nous les fils de la mère-patrie, à rendre cet aveu : O matrc pitlchra.filia pulchrior ï La mère était pourtant bien belle, la fille l'a surpassée !

Le second nom que nous trouvons sur la liste des émigrants est celui de Jean Bigot, qui fut baptisé en l'église Saint-Aubin de Tourouvre, le 16 novembre 1O12. 11 partit pour la Nouvelle-France, avec sa

femme, Thomine Chartel, et ses trois enfants, Françoise, Jean et Jeanne.

Françoise se maria d'abord à Charles Guillehout, puis en secondes noces, le 8 mai 1658, à Denis Brière.

Jean, baptisé en 1634, mourut en septembre 1648.

Jeanne, baptisée en 1636, se maria, en 1657, à Albert Martin. Ce nom est encore connu à Tourouvre.

Pierre Paradis partit aussi à cette époque. Il avait été baptisé à Tourouvre en 1605. Vers 1640, il épousa à Québec Barbe Gugon, fille de Jean, originaire de Mortagne. Pierre Paradis fut coutelierarmurier dans la colonie de Giffard, dit M. de la Sicotière ; il était parent d'un artisan de même nom qui travaillait à Mortagne en 1637. Cette famille est depuis longtemps disparue de Tourouvre.

Michel-Matthieu Brunet, dit Lestang, fils de Jacques et de Jacqueline Racheine, de Tourouvre, son épouse, y fut baptisé en 1640, et, le 10 novembre 1666, épousa à Québec Marie Blanchard, fille de Jean et de Martine Lebas, originaire de Rouen. Il mourut dans les derniers jours de juillet 1722, à Lachisse. Il eut dix enfants, six filles et quatre garçons, qui tous firent souches.

Pierre Cochereau, fils de Pierre et de Marie Gastineau, son épouse, de Tourouvre, où ces familles étaient alors assez répandues, fut de l'un de ces départs. Le 29 octobre 1005, il épousa à Québec Marie Robin, fille d'Alexandre et de Renée de La Rossélière, son épouse, de la paroisse de Saint- Séverin, à Paris.

Julien Mercier, fils de François et de Roberte Gouvillon, fut des premiers partants. Il avait à peine

dépassé la vingtième année, que déjà il était capitaine aux armées du roi (i). L'avenir pouvait lui sourire dans la mère-patrie, il préféra céder à l'entraînement qui le poussait vers les contrées lointaines. Le 18 janvier 1654, il épousa, à Québec, Marie Poulain, fille de Claude, originaire de Tourouvre. Ce nom, qui était destiné à obtenir plus tard du relief en ce pays delà Nouvelle-France, était dès lors porté avec honneur au Pays de Tourouvre. Les Mercier y eurent grande lignée.

Les registres paroissiaux portent ce nom inséré dans leurs pages nombre de fois au siècle qui précéda le départ de Julien Mercier.

Le 17 septembre 1588, Maître Beurrier, curé de Tourouvre, baptisa Nicolas, fils de Jean Mercier et de Roberte, son épouse. Le parrain fut Nicolas Doucet, garde des forêts du Perche, et la marraine, une dame Lambert.

Le 28 novembre 1590, on relève le baptême de Pierre, fils de Jean Mercier et de Roberte, son épouse; Pierre et Jean Mercier étaient parrains, et Robine, fille de feu Marin Aubert, marraine.

Le 15 janvier 1391, c'est le baptême de Jean et Perrine, enfants jumeaux de Jean Mercier et de Biaise, son épouse. Pour le premier enfant, Jean Mercier et Michel de la Roche furent parrains, sa marraine fut Charlotte, femme de Pierre Viel. Pour le second enfant les parrain et marraines étaient Guillaume Vallée, Perrine, femme Mathurin Gautier, et Roberte, femme Jacques Duret.

Le 2 novembre de cette même année, c'est le

(1) Discours de M. l'abbé Desperriers à la réception de M. Honoré Mercier, le 4 mai 1892.

baptême de Louise, fille de Jean Mercier et de Roberte, sa femme. Le parrain fut Guillaume Vallée, et les marraines, Roberte, veuve de feu Jacques Duret, et Hélène Lailier.

Le icr mars 1594, M. Beurrier baptisa Albine, fille des mêmes. Le parrain fut Jean Mare, les marraines, Catherine, femme Pierre Mercier, et Renée, fille de François Lefebvre.

Le dernier jour d'août de cette même année, Jean, fils de Pierre Mercier et de Catherine, son épouse, reçoit le baptême dans l'église de Tourouvre, et a pour parrains Pantaléon Bigot et Jean Loyseau, pour marraine, Renée Lefebvre.

Cette même année encore, le 17 décembre, Michel, fils de Jean Mercier et de Jeanne, son épouse, est présenté au baptême ; il a pour parrains Michel Arnon et Jean Olivier, fils de feu Noël Olivier, et pour marraine, Jeanne, femme Gilles Chaudon.

Le 27 avril 1596, Maître Boucher, prêtre, baptise Catherine, fille de Jean Mercier et de Roberte, son épouse. Le parrain est François Le Febvre. les marraines, Perrine, femme Jean Bourdais, et Anne, femme Guillaume Roger.

Le 6 novembre suivant, c'est le baptême de Madeleine, fille de Jean Mercier et de Jeanne, son épouse. Le parrain fut Guillaume Martheau; les marraines, Madeleine, femme François Méry, et Antoinette, fille de Denis Crestot.

Le 10 octobre 1597, Alexandre, fils de Pierre Mercier et de Catherine, sa femme, a été baptisé. Il a eu pour parrains Alexandre Loyseau et François Mercier ; pour marraine, Martine, femme Nicolas Le Grand.

Le 17 décembre suivant, c'est Aubin, fils de Jean Mercier et de Jeanne, sa femme ; il eut pour parrains Aubin Pignagnot et Fleurant Vigneron ; pour marraine, Marie, fille de Simon Jouy.

Le 4 novembre 1598, Pantaléon, fils de Jean Mercier et de Roberte, sa femme, est présenté à féglise de Tourouvre ; ses parrains furent Pantaléon Bigot et Jean Olivier ; sa marraine, Adrienne, fille de Jean Beugnot.

Le dimanche 11 avril 1599 eut lieu le baptême de Julienne, fille de Jean Mercier et de Jeanne, sa femme. Le parrain fut Noël Honie ; les marraines, Julienne Aubin et Denise Chevreul.

La famille Mercier, on le voit, avait le moyen de recruter la colonie du Nouveau-Monde ; elle compte encore aujourd'hui d'honorables descendants à Tourouvre et en Amérique.

Michel Aubin fut aussi un des émigrants, et il partit assez jeune, puisque, baptisé à Tourouvre en 1636, le 11 juin 1(370, il épousait à la Sainte-Famille, près Québec, Marie Prévost.

11 eut deux fils : Pierre, baptisé en novembre 1670, marié plus tard à Marie Paradis ; et Matthieu, baptisé le 25 décembre 1676, mais qui ne vécut que quelques jours, puisque sa sépulture est du ior janvier 1077.

Cette famille est encore connue aujourd'hui à Tourouvre, et on retrouve sa trace antérieure dans les registres paroissiaux d'abord à la date du mercredi 27 janvier 1573 pour le baptême de Michelle, fille de Nicolas Aubin et de Catherine, sa femme. Le parrain fut Macé Pichon ; les marraines, Marguerite, fille de Macé Tessier, et Françoise, fille de Pierre de la Chaneisse.

Le jour de Pâques, 2 s mars 1575, Me Beurrier baptisait Hélène, fille de Nicolas Aubin et de Catherine, sa femme. Le parrain fut François, fils de Thomas Saulnier: les marraines, Hélène, fille de feu Simon Lailier, et Renée, fille de François Le Febvre.

Jean Roussin épousa, vers l'année i6i5, Madeleine Gignère dans l'église Saint-Aubin de Tourouvre. et il partit plus tard pour la Nouvelle- France, avec sa femme et ses cinq enfants, trois filles et deux fils.

Le 23 juin 1594, on baptisait, dans l'église de Tourouvre, Michelle, fille de Nicolas Roussin et de Marie, son épouse. Le parrain fut Me Etienne Petit, curé de Brézolettes; les marraines, Michelle, femme Marc Royer, et Jeanne, fille de Valentine Martheau.

Le 25 septembre suivant, c'est le baptême de Catherine, fille de Pierre Roussin et de Jeanne, sa femme. Le parrain fut Jean Chastel ; les marraines, Mathurine, femme Jean Morel, et Catherine, fille de Nicolas Godin.

Le samedi, dernier jour de mai 1507, fut baptisé Jean, fils de Nicolas Roussin et de Marin Le Sage, son épouse. Les parrains furent Marin Le Sage et Clément, fils de Michel Le Moyne, de Bubertré ; la marraine, Michelle, veuve Marc Roger.

Enfin, le 3 octobre 1597, on trouve le baptême de Jean, fils de Pierre Roussin et de Jeanne, sa femme. Les parrains furent Jean Chouaiseau et Thomas, fils de Bastien Huet ; la marraine, Jeanne, femme Jean Massard.

Cette famille continue d'exister à Tourouvre.

Jean Creste, fils d'Antoine et de Jeanne Le Grand, sa femme, fut des premiers partants ; le 13 sep-

tembre 1O54, il épousait à Québec Marguerite Gosselin, fille de Vincent et de Marie Boudemer, sa femme, originaire de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême.

La famille Creste comptait alors deux branches à Tourouvre, spécifiées dans les registres paroissiaux sous la désignation de la Garenne et des Boullais ; leur descendance fut nombreuse à cette époque ; aujourd'hui ils n'ont plus de représentant à Tourouvre.

Le premier baptême mentionné aux registres est, à la date du 25 octobre 158g, celui de Jeanne, fille de Jean Creste, de la Garenne, et de Françoise, son épouse. Les marraines furent Jeanne, veuve Pierre Creste, et Jeanne, veuve Nicolas Creste ; le parrain, Michel Rotrou.

Le jeudi 30 novembre 1500, c'est. le baptême de Roberte, fille de Bonaventure Creste et de Simone, son épouse. Le parrain fut Esprit Hay; les marraines, Roberte. fille de Jean Hallerie, et Marie, fille de Grégoire Trousse.

En 1591, le samedi 23 novembre, fut baptisé Pierre, fils de Jacques Creste et de Françoise, sa femme ; il eut pour parrains Pierre Creste et Jean Aubin ; pour marraine, Paschalie, fille de feu Guyot.

En mars 1592, c'est le baptême de Jean, fils de Jean Juchereau et de Jeanne Creste, sa femme. Les parrains furent Henri Thory et Robert Creste ; la marraine, damoiselle Marguerite de la Vove, fille de noble homme Alexandre de la Vove, seigneur temporel de Tourouvre; c'est elle qui donna le nom à l'enfant.

Le mardi 7 avril suivant, était présenté à l'église

Nicolas, fils de Jean Creste, de la Garenne, et de Françoise, son épouse. Jean Thory et Pierre Creste, frère du père, furent parrains, la marraine fut Élizabeth, fille de feu Pierre Creste.

Le dimanche 22 novembre de la même année, fut baptisé Antoine, fils de Jean Creste : il eut pour parrains Antoine Lousche et Simon Gastineau ; pour marraine, Élizabeth, fille de feu Pierre Creste.

Cette même année encore, le 3 décembre, eut lieu le baptême de Françoise, fille de Jacques Creste, fils de Marin et de Françoise, sa femme. Le parrain fut Jean Creste, oncle paternel ; les marraines, Françoise, femme Jean Creste, de la Garenne, et Andrée, fille de feu Cosme Lambert.

En août 1593, c'est le baptême de Noël, fils de Jean Juchereau et de Jeanne Creste, son épouse ; Jean Thory et Nicolas Lange, de Mortagne, furent parrains ; la marraine fut Françoise, fille de feu Jean Creste.

Le 15 juin 1594 fut baptisé par Me Jean Boucher, prêtre, Jacques, fils de Jean Creste et de Marguerite, son épouse; Me Beurrier, curé de Tourouvre, tenait l'enfant sur les fonts avec Jean Chouaiseau et Perrine, femme Jacques du Fay.

Le jour de la fête de saint Aubin, i8' mars 1595, Me Boucher, prêtre, baptise Jeanne, fille de Jean Creste, de la Garenne, et de Françoise, son épouse; le parrain fut Jean Massard ; les marraines, Jeanne, femme Michel Rotrou, et Antoinette, femme Sébastien Massard.

Le 18 novembre de la même année, c'est le baptême de Marin, fils de Jacques Creste, fils de feu Marin ; les parrains furent Jean Creste, desBoullais, et Guillaume Lambert ; la marraine, Céronne, femme Pierre Creste, de Riant.

l'émigration canadienne 151

Le 22 janvier 1500, baptême de Marie, fille de Jean Creste, de la Garenne ; le parrain fut René Doulcet ; les marraines, Marie, femme Nicolas Boucher, et Marie, fille de Jacques, de la Forge.

Le vendredi 29 mars 1596, Me François Houdeard, curé de Villiers, baptisa à Tourouvre Françoise, fille de Jean Creste et de Julienne, sa femme. Pierre Creste fut parrain ; Françoise, fille de feu Jean Creste, de Ulmo, et Renée, fille de Balthazard Doulcet, furent marraines.

Le mardi 25 février 1597, Me Beurrier baptise Marie, fille de Jean Creste, des Boullais, et de Françoise, son épouse : Michel Massard, fils de Sébastien, fut parrain ; les marraines furent Marie, fille de Jacques, de la Forge, et Paschalie, fille de feu Michel Guyot.

Le samedi 15 mars suivant, c'est le baptême de Jeanne, fille de Jean Creste, de la Garenne, et de Françoise, sa femme ; Gervais Pinguet fut parrain, et les marraines, Françoise, femme Nicolas Masurier, et Geneviève, femme Denis Maheut.

En 1597, le dimanche Ier juin, baptême de Jean, fils de Mathurin Creste et de Marie Febvrier, sa iemme ; le grand-père, Jean Febvrier, et Mathieu Thory furent parrains ; Jeanne, femme Michel Rotrou, fut marraine.

Enfin, le t> décembre 1598, Louise, fille de Jacques Creste, et de Françoise, sa femme, eut pour parrain Jean Creste, de la Garenne, et pour marraines Louise, femme Jean Chouaiseau, et Marie, femme Victor Boucher.

Toute cette longue lignée promettait alors de beaux jours à cette famille, dont le nom est destiné à s'éteindre pour Tourouvre, et ne compte plus qu'un seul représentant aujourd'hui.

Jean Creste, rémigrant de ce temps, était charron de son état. Il eut six enfants de son mariage avec Marguerite Gosselin, dont quatre fils. Il mourut au commencement de mars 171 7. Cinq de ses enfants ont ensuite contracté mariage.

Nicolas Delaunay, baptisé en 1633 à Tourouvre, partit aussi pour le Nouveau-Monde, et, le 13 août 1661, il épousait à Québec Anne-Antoinette Durand, fille de Guillaume Durand et veuve de Marin Duval. Il eut sept enfants, dont trois contractèrent mariage par la suite.

Robert Gignère, baptisé à Tourouvre le 9 mars 1666, fils de Jean et de Michel Journelle, fut du premier départ. Il avait eu pour parrain Robert Creste et pour marraine Madeleine, fille de Michel Boucher. Le 2 juillet 1652, il épousa, à Québec, Aimée MiviJle, fille de Pierre Miville, originaire de La Rochelle.

Il eut treize enfants, dont huit contractèrent mariage et firent souches au Canada.

Robert Gignère mourut en décembre 1713.

Il est fait plusieurs fois mention dans les registres paroissiaux de 1393 et 1594 d'un Robert Gignère, prêtre, qui confère des baptêmes à Tourouvre.

Cette famille, aujourd'hui disparue de Tourouvre, v compta autrefois une assez belle filiation, comme en font foi les actes des registres paroissiaux.

Le mardi 23 novembre 1593, Mc Boucher, prêtre, baptise Simon, fils de Jean Gignère et de Marie Jornel, son épouse. Ses parrains furent Simon Gastineau et Michel, fils de Nicolas Bonchéry ; la marraine, Jeanne, fille de feu Jean Jornel.

Le mercredi 26 avril 1S95, c'est le baptême de

Claude, fils du même que précédemment. Les parrains étaient Mc Claude Bouchiny, prêtre, et Jean Gignère, frère du père ; la marraine, Paschalie, fille de feu Michel Guyot.

Le 22 mai suivant, Madeleine, fille de Guillaume Gignère et de Poursaincte, son épouse, reçoit le baptême, ayant pour parrain Marin Vallet, et pour marraines Madeleine, femme Jean Lambert, et Françoise, fille de Pierre de la Chaneisse.

Le mercredi dernier jour d'avril 1507, Andrée, fille d'Etienne Gignère et de Denise, sa femme, a pour parrain André Pinguet, et pour marraines Barbe, fille de Pierre Charron, et Céronne, fille de feu Richard Nyon, de Bubertré.

Enfin, le 29 novembre 1599, Robert, fils de Robert Gignère et de Marguerite Le Moyne, sa femme, fut baptisé, ayant pour parrains François Méry, chirurgien, et... Gisiet ; pour marraine, Jeanne Chastel.

Charles Guillebout, fils de Charles et de Jeanne, sa femme, parti des premiers pour la Nouvelle- France, le 19 septembre 1047 épousa, à Québec, Françoise Bigot, fille de Jean, qui était aussi originaire de Tourouvre.

Aubin Lambert, fils d'Audan et de Jacqueline Feuillard, sa femme, dut être des premiers départs ; il épousait, le 2g septembre 1670, à Québec, Elisabeth Aubert, fille de Michel, de Saint-Sulpice de Paris.

On retrouve plusieurs fois le nom des Lambert aux vieux registres de Tourouvre.

D'abord, le dimanche 8 septembre 1503, c'est le baptême de Balthazard, fils de Jean Lambert et de Perrine, sa femme. Les parrains furent Mc Baltha-

zard Boucher, prêtre, et Louis Lambert : la marraine, Jeanne, fille de Nicolas Doulcet.

Le ier mars 1594. Me Boucher baptise Marie, fille de Guillaume Lambert et de Roulline, sa femme. Le parrain fut Jean Collin ; les marraines, Marie, femme Jean Lange, et Madeleine, femme François Méry.

Le 18 avril suivant, le curé de Tourouvre, Me Beurrier, baptise Jean, fils de Jean Lambert le jeune et de Perrine Boucher, sa femme. Les parrains furent Me Jean Lambert, curé des Saints-Gervais et Protais de Feings, et Me Gilles Patard, curé de La Chapelle-Fortin (1); la marraine, Barbe, fille d'André Pinguet.

Le 30 septembre 1595, les mêmes présentent une fille, qui fut nommée Michelle, eut pour parrain Odard Lande ; pour marraines, Madeleine, femme Jean Lambert l'aîné, et Jeanne, femme Pierre Buisson.

Enfin, le 19 mars 1598, Jeanne, fille des mêmes, a pour parrain Gaspard Lambert, de Mortagne ; pour marraines, Jeanne, femme de Jean des Mares, et Michelle, femme Antoine Pellisson, autrement les Bouillons.

Ce nom n'existe plus à Tourouvre.

Antoine Le Fort, fils de Jean et de Françoise Creste, fut baptisé le 19 janvier 1624, dans l'église Saint-Aubin de Tourouvre, il eut pour marraine Mathurine Guimond. Il fut du second départ, mais nous perdons sa trace à partir de ce moment.

Le nom de Le Fort était encore connu à Tourouvre dans ces derniers temps.

(1) Paroisse du diocèse de Chartres.

Antoine Lessart, fils de Jean et de Julienne Gravelle, fut aussi du nombre des émigrants. Le 9 février 1666, il épousa au Château-Richer, près Québec, Marie Doyen, originaire de l'Aunis.

Claude Poulain fut baptisé à Tourouvre en 1615. Il dut être des premiers émigrants, car, le 8 août 1639, il épousait, à Québec, Jeanne Mercier, aussi originaire de Tourouvre, où elle avait été baptisée en 1622.

François Prévost, fils de Marin et de Catherine, sa femme, fut du second départ. Le 2b juillet 1664, il épousa à Québec Marguerite Gaillard, dite Duplessis, fille de Jean-Baptiste, originaire de Picardie.

Ce nom est toujours connu à Tourouvre.

Gabriel Rouleau, dit Sanssoussy, baptisé à Tourouvre en 1618, épousa Mathurine Leroux en 163(5. Il partit d'assez bonne heure pour le Canada, où il mourut le 22 février 1673. Il eut treize enfants, dont le dernier fut posthume, étant né le 13 juillet 1673. Les deux premiers enfants moururent brûlés le même jour, en 1656. Cinq des autres enfants contractèrent mariage.

D'après ce relevé, tous nos émigrants sont partis assez jeunes, et la plupart non mariés. Cette émigration pour le Nouveau-Monde fut comme un élan dans toute la région, mais élan réfléchi, car tous partaient dans un but bien arrêté, celui de se rendre utiles, de se créer une famille et de lui assurer une aisance. La culture et l'amendement des vastes plaines qui leur étaient confiées, telle fut la perspective qui les attirait, but noble, sage et moralisateur. L'avenir, comme l'espace, était à ces braves gens ; la suite l'a bien prouvé.

Pour eux, d'ailleurs, les choses se firent avec le

temps. Nous en avons la preuve dans un arrangement particulier, donton retrouve la trace aux registres du tabellionnage de Québec. On y voit que, le 17 avril 1(183, Abel Sagot, sieur de la Forge, bourgeois de Québec, vendait à François Poisson, quincaillier à Tourouvre, et à Toussaint Fromentin, demeurant au faubourg de Chartrage, paroisse de Loisé-lès-Mortagne, tous les biens qu'il possédait dans la paroisse de Tourouvre et autres lieux. Il les avait acquis, en partie, de Michel Huppe, dit la Groye, et de Madeleine Roussin, sa femme, de Jacques Asseline et de Louise Roussin, sa femme, de la Sainte-Famille, église d'Orléans-lès-Québec, par contrat passé devant Gilles Rageot, notaire gardenotes du roi, en la Prévôté de Québec, à la Nouvelle-France, le 27 octobre ib8i. lien avait achetéune autre partie de Nicolas Bonnier, demeurant paroisse del'Ange-Gardien de Québec, le 12 novembre suivant.

Le prix de cette transaction fut fixé à deux cents livres, mais, comme le numéraire était moins nécessaire que les instruments de culture, il fut convenu que les acquéreurs s'acquitteraient en livrant, au port de La Rochelle, cinq cents faucilles et un certain nombre de socs de charrues. Toutefois, ce n'est que douze ans plus tard que nous voyons Charles Turgeon, marchand de Québec, venir prendre livraison de ces objets, muni d'une procuration en règle du Sieur Sagot de la Forge. La quittance fut dressée devant le notaire de Mortagne, le 2 mai 1695 (1).

Le cadre de ce modeste travail ne nous permet

1 Documents sur la province du Perche. L'émigration percheronne au XVIIe siècle, p. M.-J. Besnard, p 133.

pas de relever les noms de ceux qui sont partis des paroisses avoisinantes, avec le contingent de Tourouvre, mais pourtant il en est un que nous tenons à signaler ici, car le dévouement pour nos émigrants et pour les peuplades au milieu desquelles ils allaient s'implanter fut le seul mobile de son départ, et dès lors lui donne un relief tout spécial. Nous voulons parler de Mme Madeleine de Chauvignv, dame de La Pelleterie. Elle naquit en 1603, et en 1662, elle épousa messire Charles de Gruel, seigneur de La Pelleterie, à Bivilliers. Le sire de La Pelleterie fut tué au siège de La Rochelle en 1658. Madeleine de Chauvignv porta jusqu'à sa mort le titre de La Pelleterie, qu'elle devait rendre si célèbre au Canada.

Chez elle des inclinations très nobles furent encore heureusement développées par une très belle éducation, aussi faisait-elle l'admiration de tous, en même temps que les délices de sa famille.

Le vieux manoir de La Pelleterie, à Bivilliers, près Tourouvre, était assis dans un agréable vallon, entouré d'étangs poissonneux et de vastes prairies. Les bruvères de Bubertré le dominaient au nord, et vers le midi il avait vue sur de riants et fertiles coteaux. Ce château, bâti dans le goût du xve siècle, était flanqué de trois tours cylindriques, couronnées d'un toit en pointe, surmontées de riches girouettes. L'intérieur était décoré selon les règles du temps. C'est là, dans cette retraite un peu solitaire, qui s'élevait à l'entrée de la petite bourgade de Bivilliers, que Mme de La Pelleterie mûrit tout d\ bord le projet qu'elle avait, par suite de son veuvage, de se dévouer tout entière aux œuvres de bien. Libre de toute entrave, puisqu'elle était restée veuve sans enfants, l'unique fruit de son mariage,

une petite fille, étant mort peu de temps après son baptême, elle ne songeait qu'à se rendre utile pour une cause ou l'autre, qui appellerait son dévouement. Toutefois, sa situation de famille et de fortune et la gravité de ses projets lui imposèrent d'assez longs retards. Les œuvres de Dieu d'ailleurs ne se font qu'avec poids et mesure. Elle dut à un moment se retirer à Alençon, où des instances de mariage vinrent la poursuivre. Pours'y soustraire, elle se renferma dans une maison religieuse, où ces mêmes importunités la poursuivirent quand même.

C'est alors que la relation du P. Lejeune, sur l'état où se trouvait la jeune Église du Canada, lui tomba entre les mains. A ce moment il était partout question du Canada, mais on s'en occupait surtout dans le Perche et la Normandie, qui avaient fourni la meilleure partie des nouveaux habitants de cette intéressante colonie. Dans cette relation, l'apôtre de la Nouvelle-France exhortait ses lecteurs à porter secours aux pauvres sauvages de ces contrées lointaines, et il disait notamment ces paroles touchantes : « Ah ! ne se trouvera-t-il pas quelque bonne et vertueuse dame qui veuille venir en ce pays, pour ramasser le sang de Jésus-Christ, en instruisant les petites filles sauvages?»

Ces paroles du P. Lejeune furent comme une révélation pour Mme de La Pelleterie, elles touchèrent son cœur, et firent sur son esprit une impression si profonde, qu'elle conçut dès lors le dessein de se consacrer, avec toute sa fortune, à cette œuvre de civilisation religieuse. Mais, avant de s'engager dans une entreprise si sérieuse, elle résolut de consulter Dieu d'une manière plus instante, pour bien être fixée sur ce projet. Un jour delà Visitation,

comme elle était en oraison, Notre-Seigneur lui fit entendre que sa volonté était qu'elle se rendît au Canada, pour y travailler au salut des petites filles sauvages, et il l'assura qu'elle recevrait de très grandes grâces en ce pays. — Vous irez au Canada, et vous y mourrez, disait encore la voix mystérieuse.

De plus en plus encouragée dans son pieux dessein, Mme de La Pelleterie voulut pourtant encore, avant de le réaliser définitivement, s'entourer des dernières précautions de la prudence. Sur les entrefaites, la mort de sa mère la rappela à Alençon, où elle tomba elle-même gravement malade. Au moment où elle se voyait le plus désespérée, elle se sentit inspirée de faire le vœu à saint Joseph, patron du Canada, que, s'il lui plaisait d'obtenir de Dieu sa guérison, elle se rendrait en ce pays, pour bâtir une église à Dieu, sous le nom de saint Joseph, et y employer sa vie et ses biens, sous ses auspices, au service des filles sauvages. A partir de ce moment, un sommeil réparateur fut pour elle le commencement de la guérison ; si bien que les médecins disaient que sa fièvre s'en était allée au Canada.

Mais au moment où elle cherchait les moyens d'accomplir son vœu pour se rendre à la Nouvelle- France et y fonder un monastère d'Ursulines, voilà que de nouvelles difficultés, et des plus compliquées, se mirent à surgir et l'arrêtèrent pendant un temps.

Son père étant mort et tout obstacle étant enfin levé, après s'être affiliée à l'œuvre de la Mère Marie de l'Incarnation, le 4 mai 1630, à Dieppe, par un vent favorable, on appareilla de grand matin pour les plages du Nouveau-Monde. La Mère de l'Incar-

ï6o TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

nation, la Mère Saint-Joseph, la Mère Cécile de Sainte-Croix et Mmc de La Pelleterie montèrent à bord, à la vue de toute la ville, qui était descendue au port pour voir un spectacle si nouveau et admirer des courages si extraordinaires. La traversée fut longue et difficile, elle dura près de trois mois. Les passagères purent enfin aborder au mois d'août suivant, et reçurent de la population de Québec l'accueil le plus chaleureux. Pour elles, leur premier soin fut de baiser la terre sur laquelle elles abordaient. On les conduisit à l'église, où un Te Dewn fut chanté. Les sauvages surtout ne savaient comment exprimer leur joie et leur reconnaissance, en voyant la noble Dame de La Pelleterie baiser sans répugnance et caresser avec tendresse leurs enfants, « tout sales et dégoûtants qu'ils fussent ».

Tel fut le début de l'œuvre de Mme de La Pelleterie au Canada. Elle y consacra le reste de sa vie avec une humilité et un dévouement admirables. Enfin, le 12 novembre 1(371, dit Dom Claude Martin, Mmede La Pelleterie, illustre par sa naissance, mais beaucoup plus considérable encore par ses vertus, tomba malade d'une pleurésie, qui l'emporta le septième jour. Elle était âgée de soixante-huit ans. Son corps, déposé dans un cercueil de plomb, fut inhumé dans le chœur de ses religieuses. Ses obsèques furent un vrai triomphe.

On ne doit pas être étonné, dit l'abbé Ferland (1), de la large part qu'occupe dans l'histoire du Canada Mme de La Pelleterie. L'institution fondée par elle a exercé une grande influence sur les familles chrétiennes dans le pays. C'est grâce, en bonne partie,

• (1) Cours d'histoire du Canada.

L EMIGRATION CANADIENNE IÔI

aux soins de cette noble et sainte femme et aux dévouements qu'elle a suscités, que se formèrent, dans les premiers temps de la colonie, ces familles patriarcales, dont le type s'est conservé jusqu'à nos jours.

Cet hommage nous semblait bien dû a cette noble figure, dont le souvenir s'associe à Tourouvre par sa résidence et par les services rendus aux familles de nos émigrants.

Le flot de l'émigration percheronne coula ainsi de 1635 à 1666, sans interruption. Il paraît avoir cessé à ce moment. C'est Tourouvre qui a encore envoyé le dernier colon en 1730; son nom nous échappe.

Quel fut le succès de nos émigrants aux plaines de la Nouvelle-France ? Il fut en raison de leur dévouement et de leur valeur morale : c'est le témoignage qu'aiment à leur rendre tous les auteurs qui ont traité delà colonisation du Canada.

La source de presque toutes les familles qui existent aujourd'hui dans la Nouvelle-France, disait en 1744 le P. Charlevoix, est pure et n'a aucune de ces taches que l'opulence a bien de la peine à effacer ; c'est que ses premiers habitants étaient ou des ouvriers qui y ont toujours été occupés à des travaux utiles, ou des personnes de bonne famille qui s'y transportèrent dans la seule vue d'y vivre plus tranquillement et d'y conserver plus sûrement leur religion, ce qu'on ne pouvait faire alors dans plusieurs provinces du royaume où les religionnaires étaient fort puissants.

Leur honneur, c'est, en arrivant au Canada à une époque où la population française n'y dépassait pas trois cents âmes, et était encore dans les tâtonnements et la confusion d'une colonisation naissante,

de l'avoir pour ainsi dire renouvelée et transformée ; d'avoir, comme l'écrivait M. Rameau à M. de la Sicotière, /« exercé une influence prépondérante sur son caractère, ses mœurs, ses coutumes, surtout dans les environs de Québec, à ce point qu'elle doive être regardée comme une émanation directe du Perche, et portant véritablement son empreinte ». Influence féconde, ajoute M. de la Sicotière, prépondérante, salutaire, empreinte durable due uniquement à l'exemple du travail et des mœurs.

« L'émigration percheronne se distingua entre toutes les autres par ses habitudes laborieuses et sédentaires. Elle participa peu aux entraînements et aux désordres des coureurs de bois, où se perdit une partie de la population canadienne (i). »

Tous étaient donc allés là uniquement dans un but utile et louable.

« J'ai vécu, dit encore le P. Charlevoix, avec quelques-uns de ces premiers colons, presque centenaires, de leurs enfants, et d'un assez grand nombre de leurs petits- fils, tous gens plus respectables encore par leur probité, leur candeur et la piété solide dont ils faisaient profession, que par leurs cheveux blancs et le souvenir des services qu'ils avaient rendus à la colonie. »

« On avait d'ailleurs apporté, dit toujours le P. Charlevoix, une très grande attention au choix de ceux qui s'étaient présentés pour aller s'établir dans la Nouvelle-France. Quant aux filles qu'on y envoyait pour les marier avec les nouveaux habitants, on eut toujours soin de s'assurer de leur conduite avant que de les embarquer, et celle qu'on leur

i M. Rameau : Lettre à M. de la Sicotière.

l'émigration canadienne [63

a vu tenir dans le pars est une preuve qu'on v avait réussi. On continua, les années suivantes, d'avoir la môme attention, et l'on vit bientôt, dans cette partie de l'Amérique, commencer une génération de véritables chrétiens, parmi lesquels régnait la simplicité des premiers siècles de l'Église, et dont la prospérité n'a point encore perdu de vue les grands exemples que leurs ancêtres leur avaient donnés. »

Plus tard, les Anglais eux-mêmes n'ont pu refuser leur témoignage d'estime et de respect à cette vaillante race. Dans un rapport adressé au Gouvernement britannique en 1752 par le général Murray, on trouve cet aveu remarquable : « Les habitants des campagnes forment une race forte, vigoureuse, tempérante, simple dans ses habits et vertueuse dans ses mœurs. •/

C'est l'honneur du pays qui a autrefois produit cette race choisie, comme c'est aujourd'hui un enseignement et un encouragement pour ceux qui l'habitent. Que la foi française ne le cède en rien à la foi canadienne, et ici comme là-bas on marchera toujours d'une manière parallèle vers de nobles et grandes destinées.

Ce fut encore la foi de ce peuple d'émigrés percherons et normands qui fit sa force au métier des rudes épreuves que nos familles canadiennes eurent à subir. Le jour vint, en effet, où les Anglo-Américains voulurent ravir cette belle colonie à ses légitimes possesseurs, car ils en savaient la valeur et l'avenir : alors ce furent pour nos infortunés compatriotes des jours d'inénarrable tristesse. Robert Giffard, en effet, n'avait parlé à nos gens de Tourouvre et de La Ventrouze que de la paternelle et

sage administration de M. de Champlain, et du vif intérêt que le tout-puissant cardinal de Richelieu portait à la Nouvelle-France. Il ne pouvait prévoir d'ailleurs qu'une nation civilisée d'Europe exciterait les féroces et incessantes dévastations des Iroquois et autres Indiens des tribus sauvages, excités contre les établissements dispersés de nos colons et leurs défrichements.

Une seule ambition, en effet, avait conduit là de braves gens, qui ne rêvaient que labours et pâturages en un sol plus facile à manier que celui de nos coteaux un peu rudes.

Malgré cela, tout le long du XVIIIe siècle, ce fut contre eux une guerre de surprises et d'embuscades, mais toujours entrecoupée du souci des moissons.

On mêlait à quelques bataillons venus d'Europe les miliciens, c'est-à-dire nos cultivateurs normands et percherons, et aussi des tribus sauvages, Hurons, Algonquins, Illinois, dont les prédications des Jésuites avaient fini par faire des chrétiens et des Français. Cette guerre de partisans avait pour but de fatiguer l'Anglais et de retarder sa conquête d'année en année.

C'est à Québec, et finalement à Montréal, que le sort du Canada fut fixé. C'est à Québec que Montcalm fut frappé, puis dans l'île Sainte-Hélène touchant Montréal que Lévis, réduit à ses deux mille derniers survivants, qu'assaillaient trois armées anglaises avec une artillerie formidable, dut déposer les armes, sur l'ordre formel du gouverneur, M. de Vaudreuil. Or, c'était dans sa seigneurie de Beaufort, aux portes de Québec, que Giffard, le médecin de Mortagne, avait établi ses meilleurs colons du Perche, et Montréal en avait vu d'autres, qui, là aussi,

IMMIGRATION CANADIENNE l6=j

avaient multiplié cette race loyale et intrépide. C'est donc sur les champs percherons de la Nouvelle- France que tombèrent surtout les derniers coups de cette suite d'impitoyables combats, et c'est eux particulièrement qui connurent ces misères sans nom, dont parle Dussieux, d'après nos archives : « Québec et ses environs étaient particulièrement en proie à la misère, à la famine, à toutes les calamités; une partie de la ville bombardée ; toutes les habitations de la campagne brûlées, pillées : plus de pain ni de bestiaux : rien à manger ; plus d'abris ; les familles décimées par la guerre et les maladies ; partout des femmes et des enfants implorant la charité publique ; et l'évêque de Québec écrivant, le 9 novembre 1759, au ministre de la Marine une lettre touchante, pour lui demander que l'on fasse quelque charité aux pauvres Canadiens sans abris et sans ressources. »

C'est pour nous rester fidèle que cette race d'élite a souffert toutes ces atrocités, et, malgré tout, elle n'a jamais cessé de nous aimer et de nous regretter, de saluer pieusement notre drapeau comme le leur, de prier pour nous à haute voix aux jours de nos malheurs et de nous envoyer leur obole au temps de nos désastres, se refusant de désapprendre ni la langue française, ni le droit coutumier appris d'enfance, nous restant unie par toutes les meilleures fibres du cœur.

Quand Pie IX eut besoin de défenseurs pour son pouvoir temporel attaqué, le Canada fournit généreusement son contingent, qui s'allia à l'élite de notre jeunesse française.

Eux là-bas croissent et se multiplient, tandis qu'ici nous décroissons à vue d'œil. Nos campagnes se dépeuplent, nos petites villes se vident, une spécu-

IÔO TOUROUYRE ET SES SOUVENIRS

lation misérable et le goût du bien-être tarissent chez nous la source du recrutement national. Aux plaines du Canada, au contraire, la vie. coule à pleins bords, comme les eaux de leurs grands fleuves, et les familles sont exubérantes comme leurs fertiles prairies. C'est que là on a continué d'unir ces deux amours, l'autel et le foyer, tant il est vrai que la foi chrétienne possède bien le secret du vrai patriotisme.

D'où cette réflexion si juste de M. de la Sicotière : On trouvera, dans l'histoire de provinces plus importantes, et dans celle du Perche lui-même, des aventures plus éclatantes que l'émigration au Canada, on n'y saurait lire une conquête plus honorable dans son but et dans ses moyens d'exécution, plus utile à la civilisation et plus durable dans ses résultats.

Le développement industriel, agricole, politique et littéraire n'a pas été moins remarquable au Canada que celui de la population. La valeur des terres y va toujours croissant. Les chemins de fer y ont un essor inouï. Sa marine marchande occupait naguère le quatrième rang dans le monde. Les fortunes s'y font autrement vite que chez nous. Nulle part, les institutions libérales ne sont mieux comprises et mieux pratiquées; les aspirations vers le progrès v sont associées à un respect profond de la légalité.

Mais si les Canadiens sont aujourd'hui pour le roi George V de fidèles sujets, ils n'en restent pas moins pour nous, Français de la vieille France, de véritables frères. Us aiment la mère-patrie avec passion ; ils écrivent et parlent toujours sa langue, souvent avec une pureté et une élévation que nous

pourrions leur envier ; ils conservent toutes nos traditions avec un soin jaloux.

Ils ont même gardé ces vieux chants populaires que la tradition rend toujours jeunes, parce que, comme on l'a dit, c'est pour un peuple « le pouls qui marque les battements de son cœur ». Et sur les rives du Saint-Laurent et de Saint-Charles, comme sur les bords de l'Huisne et de l'Orne, on chante les mêmes refrains, simplement modifiés par quelques variantes locales. Aux environs de Québec, comme aux champs et sous les toits de Tourouvre, c'est avec les mêmes berceuses que la mère canadienne et la mère percheronne endorment leurs petits enfants (i).

Chose étrange, ce fait de notre histoire locale était resté ignoré. Elisée Reclus venait de le signaler brièvement dans sa géographie, quandM. Rameau eut l'heureuse initiative de mettre la chose en lumière. M. le comte de Charencey lui a lui-même, dès 1879, consacré un très intéressant article dans le Journal cVAlençon. Puis est venu le rapport si documenté de M. de la Sicotière à la Société historique de l'Orne, ainsi que celui de M. le marquis de Chennevières l'année suivante. M. l'abbé Gaulier, de son côté, a publié de précieuses recherches à ce sujet. Bref, l'émigration canadienne a, cette fois, pris place sérieuse dans notre histoire locale ; nous lui devions dans les Souvenirs de Tourouvre ce chapitre, si imparfait qu'il soit.

Mais, pour le clore, ce récit a comme son épilogue.

(1) Rathery : Chants populaires des Canadiens français, dans le journal Le Français, 19 février, 5 et q mars 1874.

l68 TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

Voilà qu'en ces derniers temps l'un des descendants des émigrés tourouvrains a eu la pensée de venir voir la terre qui avait été le berceau de ses ancêtres et garde leurs cendres.

Un jour donc du mois de mai 1891, on vit arriver à Tourouvre un groupe de Canadiens, qui faisait cortège à une autorité de leur pays. M. Honoré Mercier, député de Québec et premier ministre du Gouvernement de cette province, dans son voyage en Europe, avait tenu à venir saluer la terre de ses pères par une descente à Tourouvre. Ce fut fête pour son arrivée, et belle fut la fête, car on sentait qu'il y avait là rencontre des cœurs à travers le temps et l'espace.

Pour recevoir comme il convenait ce distingué représentant d'un grand pays et d'une nation sœur, l'héritier d'un nom respecté ici comme là-bas, les autorités civile et religieuse s'étaient concertées, et cette fête de réunion et d'union fut vraiment complète.

M. l'abbé Marre-Desperriers, curé-doyen de Tourouvre, offrit à M. le comte Mercier (1) l'hospitalité seigneuriale de son presbytère, ancienne résidence des sires de Tourouvre. Et, comme c'était un dimanche, l'heure des vêpres venue, c'est à l'église qu'eut lieu la réception officielle, M. le doyen harangua M. le premier ministre du Canada d'une manière fort délicate, lui rappelant le passé où ses ancêtres faisaient si bonne figure, et le félicitant d'y rallier si bien le présent par sa présence à Tourouvre.

L'église était insuffisante à contenir la foule venue pour la circonstance ; une seconde réunion eut lieu

(1) Le pape Léon XIII avait nommé M. Mercier comte romain.

M. Honoré Mercier, Premier Ministre Je Québec, en 1 S. 1 1 .

l'émigration canadienne 169

à la suite des vêpres sur la place adjacente à la grande porte de l'église. On y avait dressé une estrade d'honneur, où monta le groupe canadien, avec les autorités locales. C'est alors que M. Mercier prit la parole pour répondre à la harangue de M. le Curé. Il le fit en termes émus et vibrants de patriotisme qui soulevèrent l'enthousiasme.

De là il tint à se rendre au nouveau cimetière. On y montre un petit tertre sous lequel ont été rassemblés les ossements enlevés de l'ancien cimetière, aujourd'hui devenu place publique. M. Mercier salua d'une prière les restes de ses ancêtres, et il ne put retenir ses larmes à leur souvenir.

Dans la soirée, M. Mercier se plut à recevoir tous ceux qui lui furent présentés, et il eut un tout particulier accueil pour ceux de son sang et qui portent son nom. « Il y a deux cent cinquante ans que nous ne nous sommes vus », disait-il en riant.

Le soir venu, la place Saint-Gilles et le jardin du presbytère furent illuminés, la foule y fut admise, et la journée se termina par de grandes acclamations à M. Mercier et au Canada.

Ce fut donc une bonne et belle journée pour la population de Tourouvre ; le souvenir en est bien resté dans les esprits ; les chroniques du temps en ont enregistré les détails.

Mais ce souvenir méritait quelque chose de plus encore, pour mieux passer à la postérité. Grâce à l'initiative de M. l'abbé Desperriers, le fait reste parlant pour le regard par l'intéressante verrière qu'offre aujourd'hui une des baies du chœur de l'église de Tourouvre. La scène qui y est représentée rappelle le moment où M. l'abbé Desperriers,

entouré de son vicaire et du Conseil de fabrique (i), reçoit M. Honoré Mercier, entouré lui-même des personnages de sa suite (2). On a représenté M. Mercier en tenue de comte romain, titre que le pape Léon XI11 lui avait conféré lors de son passage à Rome. Tous les personnages de cette scène, vraiment bien rendue, sont rigoureusement ressemblants. Elle a pour cadre l'intérieur de l'église, comme il est facile de le reconnaître.

A la fenêtre d'à côté se trouve représentée, dans une autre verrière, la scène du départ pour l'émigration canadienne, nous y avons fait allusion au début de ce chapitre. Le départ et le retour, l'idée est heureuse, puisque les faits ont permis ce rapprochement. L'un et l'autre sont à l'honneur des souvenirs de Tourouvre.

Lors de l'inauguration solennelle de ces verrières par Mgr Bardel, le 4 mai 1899, appelé à l'honneur de porter la parole, j'en ai pris occasion de dire combien ici le souvenir était parlant, et pour terminer ce chapitre je ne puis mieux faire que d'enregistrer ici quelque chose de ce que je disais alors.

« Quand, il y a huit ans. Honoré Mercier, toujours l'un des vôtres par le sang, par le nom et par le cœur, revenait parmi vous, a-t-il assez prouvé qu'il n'avait rien laissé des grands souvenirs emportés et gardés par les ancêtres? Avec vous, j'aime à saluer cette fidélité du souvenir. — 11 y a l'ange du souvenir, c'a été la pensée de votre pasteur, aussi avec

il) Le vicaire était alors M. l'abbé Cholet ; les fabriciens étaient MM. Olivier-Vallée, Jules Allard, maire, Marchand. Octave Gallet, Boni et Bernard.

: M. Mercier était accompagné deMM. Schenger, ministre des Finances, Bernatchen, député, Nessé, membre du Conseil d'Agriculture, Clément, son secrétaire, et M. l'abbé Gosselin, prêtre canadien.

lui je place sous l'aile de ce bon ange les Tourouvrains de France comme ceux du Canada (i). »

Le souffle qui passe en ce moment sur la France vient d'enlever à notre pays sept prêtres de l'une de nos maisons religieuses, fermée par d'impitoyables décrets, pour la transplanter dans la partie septen-

1) A son retour d'Europe, M. Honoré Mercier trouva une coalition politique formée contre lui. Pour le renverser du pouvoir elle eut recours à toutes les accusations les plus mensongères et les plus odieuses. Il ne craignit pas d'affronter la justice de son pays, dont on lui fit attendre l'arrêt pendant près d'un an. Enfin, son verdict fut pour le disculper complètement. Son retour de Québec à Montréal fut un vrai triomphe, c'est à la suite de ces choses qu'il écrivait la lettre suivante à M. le Doyen de Tou rouvre :

Très Révérend et cher Monsieur,

Vous connaissez sans doute maintenant l'heureux résultat des persécutions dont j'ai été l'objet : les tribunaux et les jurés ont déclaré que mes persécuteurs étaient des calomniateurs et ont renvoyé toutes les poursuites prises contre moi. J'ai perdu toute ma fortune au milieu de cette lutte désespérée commencée il y a un an ; mais je garde l'honneur, le bien le plus précieux de tous. J'en suis heureux pour ma famille et moi, pour mes compatriotes, et surtout mes amis de Tourouvre qui m'ont été si sympathiques lors de ma visite au village natal de mes ancêtres. Je ne vous tache point que je me sentais mal à l'aise à l'idée de ne plus mériter votre estime et celle de vos paroissiens. Dieu merci, vous pouvez me la conserver, cette estime : j'en suis digne.

Justice m'a été rendue, et avec la justice, le peuple que les calomnies avaient égaré m'est revenu, et mon voyage de Québec à Montréal a été une marche triomphale comme dans les beaux jours d'autrefois.

Veuillez agréer l'expression de mes amitiés les plus sincères, de celles de ma famille, pour vous, les révérends messieurs qui vous entourent, les amis et citoyens de Tourouvre, et croyez-moi toujours

Votre tout dévoué, Honoré Mercier.

Très Révérend Monsieur Marre-Desperriers, Curé de Tourouvre 'Orne), France.

Honoré Mercier avait ensuite repris son cabinet d'avocat pour gagner le pain de sa famille, et travailler de nouveau au bien de la cause nationale. Mais les terribles événements par lesquels il venait de passer avaient ébranlé sa santé. Deux ans plus tard, à la fin d'octobre 1894, il succombait après d'atroces souffrances, très chrétiennement supportées, et pardonnait de grand cœur à tous ses ennemis. Ses obsèques furent triomphales, et un convoi de vingt mille personnes accompagna sa dépouille mortelle au cimetière delà Côte des Neiges de Montréal.

Honneur à sa mémoire et paix à son âme.

trionale du Canada. Ils sont allés demander à la vaste prairie déserte une hospitalité pour eux moins inclémente que celle du pays natal à cette heure. Ils se sont installés aux bords inhabités de la Rivière- Bataille, où bientôt leur dévouement a su grouper une colonie nouvelle, qui dès maintenant assure à cette région le nom de Sainte-Marie de Tinchebray. Tous les souffles sont bons pour porter partout les germes du bien, quand Dieu le veut.

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