‹ Tourouvre et ses souvenirsChapitre 8 sur 13 · UBER · texte numérisé non relu

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La forêt du Perche.

L'ancienne forêt du Perche et ses souvenirs historiques. — Le massif actuel du Perche. — Le règlement forestier de 1665. — Le régime de la futaie. — Les divers règlements de 1781 à 1848. — La nature du sol. — La faune et la flore de la forêt du Perche. — Les incendies. — Les droits d'usage. — La concession de Charles de Valois en faveur des habitants de Tourouvre. — Contestations de ce droit et sa réglementation définitive. — Une prétendue mine d'or au Perche. — Les chasses dans la forêt du Perche. — L'étoile. — Les charmes de la forêt aux diverses saisons. — Les aspects et les horizons. — Bellevue. — Les rivières. — La Bruyère des Coudrais.

Le mot Perche, qui est le nom de l'ancienne province à laquelle appartenait Tourouvre, a d'abord désigné une vaste forêt, s'étendant sur une partie de la chaîne de collines dont la crête sépare les bassins inférieurs de la Loire et de la Seine.

Avant que la main de l'homme eût cultivé le sol de cette région, la végétation némoreuse en avait pris possession peu à peu. Outre l'assainissement qu'elle apporta à la terre, elle y prépara l'installation de la demeure de l'homme. Puis, à mesure que la population se multiplia, les défrichements et les essartements se produisirent pour faire place aux habitations des indigènes et aux assolements, que

les nécessités de la vie imposaient. En ce temps-là, les premiers habitants agissaient par droit de conquête, puisque c'est au prix de leurs labeurs et de leurs efforts contre la nature et les fauves qu'ils prenaient possession du coin de terre ainsi conquis. Du moins, si la forêt dut ainsi céder de son vaste domaine, elle garda encore assez de ses droits pour faire toujours bonne figure là où elle avait si longtemps régné seule. Ce qui, en effet, est resté delà forêt primitive garde assez d'importance pour continuer de rendre ses services et exercer sa bienfaisante influence au point de vue sanitaire.

Le premier souvenir qui s'attache à la forêt du Perche est celui des Druides, dont le nom d'ailleurs semble dériver du chêne, le roi des forêts. On sait leur culte pour le gui de cet arbre, qu'ils appelaient le gui sacré, et qu'ils ne recueillaient qu'avec une serpe d'or. Une phrase de Jules César confirme ce sentiment : «A un certain moment de l'année, dit-il, ils se réunissent sur les confins du pays des Carnutes, qui est comme le centre de toute la Gaule, dans un lieu consacré (i). » Les Druides, en effet, aimaient l'ombre des grands bois, là surtout où le chêne étendait ses rameaux vigoureux, et dans ce mystère des forêts, ils tranchaient les différends et rendaient la justice. Le pays de Tourouvre est bien de cette région désignée par César, et l'on peut croire que plus d'une fois en ce temps, à de certaines périodes, les profondeurs de la forêt du Perche ont vu les. réunions des Druides, avec leurs cérémonies mystérieuses et sanglantes. Le voisinage de Chartres, où

(i) Jules César : De Bello Gallico, 1. VI, c. xm, éd. Panckouke, p. 308.

ils avaient un de leurs principaux centres, confirme ce sentiment.

La forêt a vu aussi les légions romaines, quand elles sont venues faire la conquête du pays, et çà et là, on voit encore la trace de leur prise de possession par les travaux de défense qu'ils durent faire pour s'assurer la conservation de leur conquête. Tout près de Tourouvre, à la lisière actuelle de la forêt du Perche, la butte du Châtel et le camp de Saint- Gilles sont des témoins parlants à cet égard.

La plus ancienne mention qui soit faite de la forêt du Perche dans les anciennes chroniques est celle que l'on prête à Grégoire de Tours au vie siècle. Elle donne du nom de cette forêt une étymologie difficilement admise aujourd'hui. Le Perche est cité dans un autre passage du même chroniqueur, relativement à la vie de saint Avit en 520. A partir de ce moment, la forêt du Perche et le territoire sur lequel elle s'étendait se trouvent plus d'une fois cités dans les vieilles chroniques et autres documents de ce temps.

Au rapport d'Aimon, moine de l'abbaye de Fleuryr à la fin du xe siècle, la forêt du Perche était la plus belle et la plus étendue de toutes celles qui, à cette époque, couvraient une notable partie du territoire français. « Sylvœ muliœ, dit-il, sed eminentior cœteris Perticus (1). »

Dès lors, il est facile de comprendre que, par suite de son étendue, elle ait forcément joué un rôle dans les faits et gestes de notre histoire nationale, aux premiers siècles de la monarchie française.

(1) Prcefat. in gentis Francorum, apud D. Bouquet : Hist. de France, t. III, p. 25.

17b TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

Quand Clotaire III dut céder devant les armes victorieuses de Thierry, c'est dans la forêt du Perche qu'il se réfugia (1).

C'est là encore que le roi Charles le Chauve vint également chercher un refuge en 842, pour se dérober à la fureur de Clotaire, son frère aîné, et mettre son armée à l'abri de toute surprise. Clotaire, en effet, voulut tout d'abord l'y poursuivre, mais en vain, car les épais fourrés de cette forêt ménagèrent à son ennemi une sûre retraite, qui aurait pu d'ailleurs ne pas être sans danger pour son armée victorieuse (2).

Bernon, chef d'une troupe d'hommes du Nord, ayant réuni ses forces à celles de Sydroc, autre barbare du Nord, qui commandait de son côté une légion, en septembre 855, mit tout à feu et à sang jusqu'à la forêt du Perche. Le roi Charles le Chauve, qui était à leur poursuite, finit par atteindre ces deux chefs barbares sur la lisière de cette forêt, et dirigea une attaque très vive contre leurs bandes. Aussi en fit-il un horrible carnage en cet endroit. Et ceux qui purent y échapper ne durent probablement leur salut qu'à l'épaisseur de ces bois, à travers lesquels ils prirent la fuite (3).

Les chartes de fondation de divers monastères, bâtis par la piété du comte du Perche, font souvent mention de cette forêt. Une charte de Robert de France, qui avait épousé Harvise d'Évreux, veuve de Rotrou III dit le Grand, et qui prenait le titre de comte du Perche pendant la minorité de Rotrou IV,

(i) NlTHARD I Hist.. 1. III.

'2) Chron manusc. du Perche, 1656 : Recueil de PHist. de France, 1. VII, p. 28; cité par l'abbé Fret : Chron. Percheronnes, t. I, p. 166. (3) Ibid.. t. VII.

mentionne cette forêt, en disant que la partie voisine de Xogent en était séparée par des terres cultivées et se nommait le Petit-Perche (i).

A mesure, en effet, que s'accrurent les besoins des populations, la forêt dut de siècle en siècle céder de son domaine. Avec le temps, des villes surgirent, et leurs alentours formèrent des espaces cultivés. Si bien que de toute cette immense étendue de bois, formant primitivement la forêt du Perche, il ne resta que quatre portions, formant aujourd'hui autant de forêts d'Etat, connues sous les désignations du Perche, de Bellême, de Réno et de Senonches. Sans compter quelques autres moindres parties, disséminées çà et là dans l'intervalle, et que leur peu d'étendue fait désigner simplement sous le nom de bois.

La partie de l'antique forêt qui a gardé le nom du Perche, à cause de son importance, est celle qui avoisine Tourouvre. Le massif du Perche, conservé avec soin à l'état de futaie, montre des arbres plus que centenaires, bien élancés et vigoureux. Dans les bois particuliers au contraire, ce sont des taillis de chênes, envahis par le bois blanc, dont la végétation est généralement languissante, et où le regard n'aperçoit que trop de réserves mortes en cime, et des bruyères occupant de larges clairières.

La forme de cette forêt est assez irrégulière, et se trouve circonscrite par les territoires des communes de Tourouvre, La Ventrouze, La Poterie, Randonnai, Brézolettes, Prépotin, Lignerolles et Bubertré. Elle s'étend jusqu'à la source de l'Avre, de l'Iton et de la Sarthe, qui s'alimentent à son ombre.

Barillon d'Amoncourt, dans son règlement de

1 Guillaume le Breton : Philippide.

1665, s'exprime ainsi sur cette forêt : « Nous avons reconnu que la dite forêt du Perche est assise en un bon fonds et très propre à produire du bois, et que celui dont elle est plantée est de bonne nature, étant la plus grande partie de chênes et de hêtres mêlés, et peu d'autres bois, et qu'elle peut porter de hautes futaies. » Il lui attribue une superficie de 3.795 arpents, soit 1.938 hectares 11. Elle était à ce moment divisée en deux gardes, celle de Lignerolles et celle de La Ventrouze.

Il ajoutait que les coupes ordinaires étaient anciennement de 25 à 30 arpents, mais que de 1556 à 1660 elles avaient atteint 48 arpents. Il paraîtrait, toujours suivant le même rapport, que les ventes de la forêt du Perche produisaient peu pour le roi, à cause de la difficulté du débit du bois, dont le pays du Perche abondait; puis, à cause des dépréciations faites par les riverains, et même parfois par les officiers des maîtrises.

Pour mieux assurer la mise en valeur de cette forêt, Barillon d'Amoncourt conseillait l'établissement de forges de fer, à cause des minerais que fournissait le pays, et à cause aussi des ruisseaux et des étangs de la région, qui eussent fourni l'eau suffisante pour les nécessités de cette industrie. La mise en œuvre de ces forges devait en effet amener une assez grande consommation de bois pour l'alimentation des fourneaux.

Ce désir a trouvé par la suite sa réalisation, en ce qui concerne Tourouvre, par la création de la fonderie de La Fonte, et ensuite encore de la verrerie de Belle vue.

Si la première a dû disparaître plus vite, mais toutefois non sans avoir sérieusement fonctionné, c'est

que le minerai était moins abondant qu'on le supposait.

Les règlements d'exploitation ont comme hase le régime de la futaie, ce qui suppose une révolution de cent cinquante ans, par possibilité annuelle de 25 arpents, les coupes devant être prises moitié dans chaque garde, en laissant par chaque arpent dix baliveaux environ de chênes ou de hêtres. Le recepage doit se pratiquer pour lès parties abrouties et en mauvais état, toutes les précautions étant de bonne conservation.

Défense était faite aux habitants de commettre aucun délit contre les règlements portés, sous peine d'amende et de confiscation.

Interdiction était faite du pâturage des chèvres et des moutons, sous peine de confiscation, d'amende arbitraire, et, en cas de récidive, de la privation du bois.

Quant au pâturage des autres bestiaux, il ne pouvait être exercé qu'en vertu des règles qui en régissaient le privilège, comme nous fallons bientôt voir pour Tourouvre.

Les sergents de maîtrise devaient faire leurs visites à des périodes réglées, tous les trois mois, et les officiers de maîtrise au moins une fois par an pour constater les dégradations, dont les habitants devaient être solidairement responsables, à moins d'indication des délinquants.

De 1665 à 1782, aucun autre document ne nous renseigne sur l'histoire forestière du Perche. 11 est à croire que les divers règlements, conséquence de la dernière réformation, furent généralement respectés.

L'aménagement du Ier juin 1781, pour la forêt du

l8o TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

Perche, par l'ingénieur Jean-Alexandre Chaillon, constate que l'essence qui à ce moment dominait au Perche, dans les taillis, était le bouleau ; mais, quant aux futaies qui restaient, elles étaient de la meilleure essence, et pour la plus grande partie en chênes.

Dans ce projet d'aménagement, la série de Tourouvre comprenait 1.277 arpents, elle était partagée en 30 coupes de taillis. La série de Lignerolles avait sa coupe sur 1.475 arpents: celle de Sainte-Nicole, cent coupes sur 1.141 arpents en futaie, plus les friches. Chaillon proposait l'assainissement des parties humides, assez étendues dans la forêt du Perche, et la création de huit grandes routes forestières et de six petites, qui toutes étaient bien combinées, et furent exécutées par la suite. Le tort fut de substituer le taillis à la futaie, pour la forêt du Perche, sur près des deux tiers. C'était pour l'avenir une réduction considérable de bois d'œuvre, au profit du bois de chauffage, dans un pays où ce dernier abonde.

Depuis l'organisation forestière de 1700, les maîtrises des eaux et forêts ont été supprimées, pour être remplacées par des conservateurs avec des inspecteurs et des sous-inspecteurs. Cette nouvelle administration valut tout d'abord à Tourouvre la présence d'un garde général jusqu'en 1846. Comme personnel inférieur, le Perche compte un brigadier et cinq gardes forestiers, avec trois gardes cantonniers

Une décision ministérielle, en date du 16 avril 1823, prévoyait pour la forêt du Perche la régénération et l'amélioration du massif, mais oubliait trop l'aménagement.

LA FORÊT DU PERCHE l8l

Le règlement de 1848 modifia un peu les choses, mais non encore d'une manière très heureuse. En effet, la décision ministérielle du 25 septembre 1848 continuait les errements de 1784, en prescrivant annuellement une coupe de vingt et un hectares et une autre de dix-huit hectares, sans que le terme de la révolution fût fixé. L'amélioration réelle dans les règlements d'aménagement et d'exploitation de la forêt est due à l'initiative de M. l'inspecteur Gand, qui commence par poser le principe de la futaie à longue révolution.

Pour cette dernière période, le produit des ventes de la forêt du Perche-la-Trappe, section de ses futaies, soit 851 hectares 39 ares, a été de 41.508 francs.

La contenance totale de cette forêt est actuellement de 3.222 hectares 18 ares. Elle occupe un plateau avec des versants inclinés à toutes les expositions. L'altitude extrême du Perche est de 230 à 300 mètres environ au-dessus du niveau de la mer.

Il est rare que les vents, même les plus violents, occasionnent de graves dégâts dans nos massifs forestiers. La neige n'y persiste pas assez longtemps pour y être dommageable. Toutes les gelées printanières, quand elles se prolongent, causent un dommage sensible pour la tloraison du chêne et du hêtre, ainsi que pour les jeunes bois qui occupent les dépressions du sol.

La couche superficielle du sol est enrichie par les détritus des végétaux herbacés et frutescents qui la recouvrent, et dont les principaux sont la bourdaine, souvent très abondante, le houx, les fougères, dont on trouve les espèces les plus variées ; et, dans les sols où la silice domine, les bruyères et la myrtille- Sur un seul point de la forêt du Perche-la-Trappe,

on trouve l'airelle-cauche, à une altitude d'environ 200 mètres seulement. Çà et là, on rencontre une assez grande variété de champignons, et des lichens sans nombre.

Quant aux essences de bois, le chêne prime, puis vient le hêtre, ensuite le frêne, le charme et le bois blanc. Les épicéas avec les sapins pectines y sont en moindre proportion.

Les sangliers, assez nombreux dans le pays, font de fréquentes excursions d'une forêt à l'autre, y labourent profondément le sol, soit pour y chercher des vers ou certains champignons hypugés, de la famille des Licoperdacés, soit pour ronger des racines, particulièrement celle des fougères, dont ils semblent très friands. Leurs dégâts sont surtout sérieux dans les années deglandées, où ils dévastent les semis.

Les cerfs, qui sont assez abondants au Perche, comme les sangliers, y dévorent beaucoup de glands.

Les chevreuils aussi ne sont pas rares ; au printemps surtout, ils aiment à brouter les jeunes pousses de la bourdaine, ce qui leur cause même une sorte d'ivresse.

Le loup n'a guère reparu dans nos contrées depuis une trentaine d'années.

Les dernières captures de loup dans l'Orne furent celles d'un louveteau, du poids de cinq kilos, pris le icr mars 1888 dans la forêt du Perche, et d'une louve pesant quarante kilos, prise le 22 décembre de la même année sur la butte Chaumont, près d'Alençon (1).

i; Bulletin de la Société Llnnéenne de Normandie, ye série, 9e volume, année 1905, p. 63.

Quoique assez rare, le chat sauvage a été vu autrefois au Perche, un document trouvé dans les manuscrits de Magné de Marolles en fait foi. Une lettre du 19 janvier 1788 d'un ancien garde de la Grande- Trappe mentionne le chat sauvage dans la forêt du Perche, et il en fait la description à Magné de Marolles. Cet animal, d'abord pris pour un renard, parce qu'il s'était terré, était fort laid et très méchant. Il avait la gueule plus allongée que le chat domestique, son pelage avait des bandes grises et noires, et le dessous du ventre était d'un jaune pâle. Blotti le jour dans un terrier ou un tronc d'arbre, cet animal sortait le soir pour faire une guerre sans merci aux rongeurs et aux oiseaux, il se faisait surtout remarquer par sa férocité (1).

Le renard trop souvent fait sentir sa présence aux basses-cours voisines de la forêt.

Les rongeurs se rencontrent aussi sur l'étendue de cette forêt (2) .

(1) Recherches historiques sur le chat sauvage dans le département de l'Orne, par M. l'abbé A.-L. Letacq, pp. 35 et suivantes.

(2) Un fils de Tourouvre au xvme siècle s'est particulièrement occupé de l'ornithologie de ces parages. — Charles-Pierre Magné, fils de Gervais Magné, conseiller du roi, bailli du bailliage de Tourouvre, receveur particulier des eaux et forêts de Bellême, est né à Tourouvre le 12 novembre 1728. Il prit plus tard le nom de Marolles, d'une ferme qu'il possédait à Bubertré et qui aujourd'hui encore porte ce nom. Après avoir servi quelque temps dans l'un des corps de la maison du Roi, il abandonna la carrière militaire pour fixer sa résidence à Paris, où il s'occupa surtout de bibliographie et publia un certain nombre de travaux qui témoignent surtout de son érudition et de la constante opiniâtreté de ses recherches. Il étudiait aussi avec succès la philosophie et la linguistique et était très varsé dans la littérature italienne et espagnole. Travailleur infatigable, mais en même temps chasseur intrépide, Magné de Marolles revenait chaque année au pays natal pour s'y livrer, pendant quelques mois, à son passe-temps favori. Il acquit ainsi, après plusieurs années d'observation, une grande expérience sur la manière de chasser chaque espèce de gibier, et aussi des connaissances étendues sur les moeurs, les habitudes, l'habitat et les voyages de ces animaux.

On y a parfois acclimaté le faisan, mais comme il est d'humeur voyageuse, il est peu commun ; comme partout, la bécasse n'y est que de passage aux premiers jours de l'automne.

Comme reptiles, on y trouve la vipère et la couleuvre dans leurs diverses variétés, ainsi que l'orvet. Les lézards y sont communs.

Ce qui parfois fait le mieux la guerre à tous ces parasites de la forêt, ce sont les incendies qui de temps à autre s'y déclarent. Dans les parties feuillues de la forêt, les incendies sont rares et sans importance ; il n'en est pas de même des massifs résineux.

La forêt du Perche-la-Trappe en a été trop souvent le théâtre, soit par le fait de la malveillance, soit par l'imprudence des coureurs qui la traversent. A la fin du siècle dernier, il y a eu surtout l'incendie de 1880, dont le feu parcourut 100 hectares, et celui de 1891, qui vit consumer 150 hectares. La gravité de ces incendies peut être attribuée à l'abondance

Telle fut l'origine de son Essai sur la chasse au fusil, publié en 1781, et dont la dernière édition, imprimée longtemps après la mort de l'auteur (1792), ne parut qu'en i8j6. On trouve dans la première partie des recherches sur les anciennes armes de chasse, qui ont précédé l'invention des armes à feu ; la seconde renferme, en outre, les instructions nécessaires sur la méthode à suivre pour atteindre chaque espèce de gibier, une description succincte de sa forme, de ses caractères distinctifs, de ses mœurs, et, quand il y a lieu, de ses migrations, de l'époque de ses passages, ou de son séjour dans nos climats. Notice sur les observations ;oologiques de Magné de Marottes aux environs d'Alençon et de Mortagne, par M. l'abbé Letacq,

(p. 47i ls-

Quand Magné de Marolles, dit d'autre part M. Letacq, entreprit de faire des recherches sur les mammifères et les oiseaux de chasse de la France, il sollicita le concours d'Odolant-Desnos, qui lui envoya tout un ensemble de notes à ce sujet. Elles furent recueillies et recopiées avec beaucoup de soin par Magné de Marolles lui-même dans son volumineux manuscrit in-8°, dont il utilisa quelque chose dans son ouvrage sur la chasse au fusil. (Bulletin de la Société d'horticulture de l'Orne, ier semestre de 1904, pp. 56 et 57.)

Voir la liste des ouvrages de Magné de Marolles dans Quéraud : Francelittéraire, et dans Ed. Frère s Manuel de Bibliographie normande.

des hautes bruyères et des genêts qui couvrent le sol dans certains massifs.

D'un réel rapport pour l'État, la forêt en outre, en cas de guerre, pourrait être d'une réelle utilité pour la défense. Pendant la guerre de 1870-187 1, les Allemands redoutèrent toujours les abords de nos forêts, comme pouvant leur ménager de fâcheuses surprises,, aussi bien qu'un centre de résistance.

La forêt exerce de plus une heureuse influence sur le climat et l'hygiène publique. Elle joue un rôle dans la distribution des pluies, et par conséquent assure des conditions favorables aux deux principales cultures du pays, les prairies et les pommiers. Les orages qui se forment dans une région ont une tendance à se grouper sur la lisière des grandes masses boisées. Mais celles-ci neutralisent le fluide électrique dont les nuages sont chargés, en laissant couler par leurs cimes le fluide contraire, et ainsi préservent les contrées voisines des effets parfois désastreux de la foudre et de la grêle. Les forêts servent encore de brise-vents, et protègent à ce point de vue les régions qu'elles abritent (1).

Les comtes du Perche, devenus propriétaires domaniaux de la forêt du Perche, en jouissaient d'abord pour eux-mêmes par les divers profits qu'ils en pouvaient tirer, et notamment par les chasses à grand apparat qu'ils y organisaient. C'était leur droit.

Mais toutefois ils ne voulurent pas en jouir seuls, et, au cours des âges, ils surent faire à d'autres des concessions réellement généreuses de leur part, et

(1) Anna/es de la science agronomique, 1S90, t. III, deuxième fascicule, Le Haut-Perche et ses forêts domaniales, par Arthur de Trégomin, inspecteur des forêts, passim.

l86 TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

grandement avantageuses pour ceux à qui ils les octroyaient.

A différentes reprises, les monastères du pays reçurent d'eux de ces concessions gracieuses.

Les seigneurs locaux, dans la dépendance de la suzeraineté des comtes du Perche, furent également parfois assez bien dotés. C'est ainsi que les seigneurs de Tourouvre jouissaient du privilège de pouvoir prendre dans la forêt du Perche tout le bois nécessaire à l'usage de leur maison, pour leurs constructions et leur chauffage (i).

Mais des concessions appréciables furent aussi faites parfois à une population et à ses particuliers. C'est ainsi qu'en 1295, pour Tourouvre et les paroisses avoisinantes, Charles de Valois, fils puîné de saint Louis, comte d'Alençon et du Perche, accordait, par une charte publique, un droit d'usage assez important sur sa forêt du Perche. Voici d'ailleurs les termes de cet acte de concession :

« Nous, Charles de Valois, fils du roi de France, comte de Valois, d'Alençon, de Chartres et d'Anjou, faisons savoir à tous ceux qui ces présentes lettres liront, que nous de nouvel avons octroyé à toujours aux ménagiers des paroisses suivantes : Tourouvre, Bubertré, La Ventrouze, La Poterie, Normandel,Randonnay, Brézolettes et Conturbis, leur usage en notre forêt du Perche, en la manière qui suit :

« C'est à savoir la pâture à leurs aumailles surannées, tant seulement que nous voulons que les veaux soient à la dite pâture après leurs mères, quittement et sans rien payer jusqu'à qu'ils soient surannés; la bruyère, la genudée, la litière, le bois sec en gisant

(1) Archives nationales, 165O, P. 873*, pièce 152, folio 703-718.

à terre et les branches sèches en estant à leur propre usage, sans vendre, et le tout pris hors des tailles et des visites ; et ne pourront les dits usagers aux ventes, ni aux taillis, et leurs aumailles mener aux dites ventes et taillis, jusqu'à ce qu'ils soient passé neuf ans entiers. Pour jouir de ces avantages, les usagers sont tenus de rendre à nous et à nos successeurs, pour chacune aumaille surannée, un boisseau d'avoine suffisant, et douze tournois petits pour l'autre usage, chaque année à Noël, au lieu assigné par nous. Et ne pourront user ni n'auront d'autre usage les dits usagers en la dite forêt, si ce n'est en la manière qui est donnée en ces lettres.

« En témoignage de cela nous avons fait sceller ces lettres de notre sceau, qui furent faites à Verneuil l'an de grâce 129s, lundi d'avant la Nativité de Notre-Dame. »

Depuis cette date, Tourouvre, comme les paroisses ci-dessus désignées, en exécution de cette charte, a donc joui de la plénitude des droits qui lui étaient ainsi concédés. Les choses se sont ainsi passées jusqu'au moment de la réformation des forêts en 1665. Le commissaire général réformateur pour la forêt du Perche, M. Barillon d'Amoncourt, dressa alors un projet de règlement, qui confirmait les droits accordés dans les termes suivants.

Art. 46. — Les habitants des villages et paroisses de Tourouvre, Randonnay, Brézolettes, Normandel, La Poterie et Conturbis, jouissent des droits d'usage, chauffage et pâturage à eux accordés dans la forêt du Perche, c'est-à-dire d'y pouvoir prendre, hors les ventes, et sans aucun ferrement, le bois mort et sec gisant par terre, pour leur chauffage, sans excès ni abus, ni le pouvoir vendre les uns aux autres,

comme aussi d'y faire pâturer hors les ventes, lieux et saisons défendus, une bête aumaille pour chaque ménage, en payant par eux-mêmes la redevance pour ce due au domaine du roi. »

Cependant un article de ce règlement dut restreindre la jouissance du droit de pâturage, car Tannée suivante, à la date du 10 septembre, ce même commissaire réformateur rendait aux communes précitées leurs droits d'usage, qui avaient été restreints pour les pâturages pendant dix années.

Voici d'ailleurs les termes de cet acte :

« Après avoir pris l'avis des officiers de la maîtrise des eaux et forêts de Mortagne, et entendu le procureur du roi de la réformation, et de son consentement par provision, jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par Sa Majesté, nous avons fait et faisons main-levée aux habitants de Tourouvre et des autres paroisses de la surséance portée par le 53e article du règlement, et par là nous leur avons permis de faire pâturer leurs bestiaux en la forêt du Perche, aux endroits désignés. »

En exécution de cette ordonnance, Tourouvre continua de jouir paisiblement des droits qui lui avaient été concédés sur la forêt. L'ordonnance générale sur les eaux et forêts, parue en 1669, ne mit aucun obstacle à la continuation de cette jouissance. Aussi les choses furent-elles ainsi maintenues jusqu'à la période révolutionnaire.

A cette époque, pour obéir aux prescriptions du 5 vendémiaire an VI, les communes intéressées à la conservation de ce droit d'usage durent remettre leurs titres à l'administration. Ce dépôt fut effectué le 8 brumaire de cette même année. Quelque temps après, furent promulguées les lois des 24 et 28 ven-

tôse an IX, qui enjoignirent de nouveau à tous les usagers de justifier de leurs droits, à peine de déchéance, conformément à l'arrêté du 5 vendémiaire an VI.

Les habitants firent en conséquence une nouvelle production de leurs titres, et le 4 prairial an XIII intervint un arrêté du conseil de Préfecture de l'Orne, qui, avant de faire droit à la réclamation des habitants, ordonna que les pièces seraient adressées au sous-préfet de Mortagne « pour être faites par eux telles observations ou justifications nouvelles ».

Il est clair qu'il y avait loin des dispositions du premier possesseur de ce bien domanial et de ceux qui le détiennent depuis les événements de la fin du xvme siècle. Charles de Valois, par sa concession, se proposait de venir en aide à cette partie de la population qui a besoin que l'on subvienne à son état précaire, même quand elle travaille. De là cette restriction qui ne permettait pas de vendre ce que l'on pouvait prendre dans la forêt, afin que le secours fût plus effectif pour ceux à qui il était accordé. Aujourd'hui l'État, successeur des anciens seigneurs propriétaires domaniaux, ne voit plus guère que ses intérêts propres par la conservation la plus intégrale possible des biens domaniaux dont il a l'administration.

Aussi, dans cette disposition d'esprit, les représentants du pouvoir préférèrent ne pas donner de décision, par crainte de trop s'engager. L'instance engagée resta donc pendante et sans situation définitive, mettant fm au litige. L'ordonnance forestière de 1827 n'ayant rien modifié à cet égard, Tourouvre et les autres communes continuèrent à jouir comme

auparavant de leur privilège, au vu et au su de l'Administration.

Depuis 1859 seulement celle-ci a cherché à mettre obstacle à l'exercice des droits des communes, sur une poursuite dirigée contre un habitant. Le tribunal correctionnel ayant admis l'exception préjudicielle invoquée, les communes favorisées se trouvèrent alors dans la nécessité d'établir périodiquement leurs droits aux usages concédés en 1295.

Dans le désir de garder sa pleine propriété, l'État les menaça d'un procès ; et. dans' son rapport du 9 octobre 1800, M. l'Inspecteur des forêts faisait valoir les raisons suivantes : C'est que, d'abord, la concession de 1295, émanant d'un apanagiste, n'avait de valeur que pendant la vie de ce prince, et se trouvait ainsi précaire et révocable. C'était bien restreindre les choses, et six siècles de jouissance ininterrompue donnaient tort à une telle assertion. On -prétendait ensuite que le règlement provisoire, fait par le commissaire réformateur de 1666, n'avait de force que sous l'approbation du roi, et que le roi en son conseil, n'ayant maintenu sur le registre des usagers les communes réclamantes que pour leur droit de pâturage, leur avait par cela même refusé le droit au bois mort et gisant.

A cela on peut répondre que, l'usage ayant persisté quand même, le temps lui donnait force de loi.

On prétendait encore que l'ordonnance de 1669 avait mis les droits de cette espèce hors du commerce et les avait rendus imprescriptibles, ce que l'ordonnance de 1827 avait maintenu en principe.

D'où il s'ensuivait, d'après M. l'Inspecteur des forêts, que les communes favorisées qui ne pou*

LA FORET DU PERCHE iqi

vaient indiquer des actes de délivrance régulière, ne justifiaient ni de titres, ni de possession équivalente à un titre, devaient dès lors subir les conditions que l'Administration prétendait leur imposer dans l'exercice de leurs droits. Enfin l'Administration déclarait encore que l'état arrêté au conseil de 1672-1673, n'ayant autorisé chaque ménage à envoyer dans la forêt qu'une bête aumaille, les suivants, même de moins d'un an, ne pouvaient être admis avec leurs mères (1).

En 186 1, l'État ayant contesté le droit au bois mort sec et gisant, ainsi que le droit de pâturage des veaux de moins d'un an suivant leurs mères, les communes de Tourouvre et autres intéressées lui intentèrent un procès, à la suite duquel intervint, le 29 décembre 1804, un jugement du tribunal de Mortagne, admettant les prétentions de l'État pour le bois sec, et celle des communes pour le pâturage des veaux non surannés.

Sur l'appel des trois communes, la Cour de Caen, par arrêt du 18 janvier 1883, confirma le jugement du tribunal de Mortagne sur ce dernier point, et la réforme pour le droit de bois sec et gisant ; de telle sorte que les communes de Tourouvre, Brézolettes et Randonnai ont eu pleinement gain de cause.

C'est entre temps que l'administration municipale de Tourouvre fit à l'État la proposition de racheter ces droits d'usage sur la forêt, au prix d'une assez forte somme, qui eût été affectée au profit du bureau de bienfaisance. L'État préféra ne point accepter cette proposition. Aussi, par suite de

(1) Etude de Me Biré, avoué près la Cour de Caen, consultation pour les communes de Tourouvre, Brézolettes et Randonnai, contre l'Etat, passim.

la décision judiciaire, que nous venons de rapporter, la population de Tourouvre continue à jouir de ses droits usagers sur la forêt.

Sans doute, c'est au pouvoir de défendre les domaines nationaux, mais il semble que, sous notre régime démocratique, le peuple, sous la sauvegarde des règlements, soit mieux que jamais en droit de jouir des privilèges et franchises qui lui ont été concédés sous l'ancien régime.

Au XVIIIe siècle, on crut avoir découvert une mine d'or dans cette forêt. La chose dut même faire bruit, puisqu'elle attira l'auteur de Manon Lescaut sur les lieux. Nous lui céderons d'ailleurs la parole, il est curieux à entendre, car son récit tranche la question.

« Je ne m'arrêtai, dit-il, que pour changer de chevaux, jusqu'à l'entrée de la nuit, que je passai dans une hôtellerie d'Alençon. Tout occupé que -j'étais de tant d'images bizarres, ou plutôt du sens sous lequel mon goût me portait à les envisager, quelques discours de mes hôtes me firent prêter l'oreille. Ils parlaient avec admiration d'une mine d'or nouvellement découverte dans la forêt de l'Aigle, où la célèbre abbaye de la Trappe est située, et des richesses qu'elle promettait à tout le pays. Ce bruit, me dit-on, était si généralement répandu, que le doute n'était plus permis. Il s'était formé, sous la protection de la cour, une compagnie pour l'exploitation de la mine, et cette forêt, qui n'avait été connue jusqu'alors que par la vie austère de ses habitants, était fréquentée par une multitude de voyageurs, que l'intérêt ou la curiosité amenait de toutes parts. On m'offrit de me faire voir plusieurs morceaux du minerai qu'on prétendait chargés d'or.

En effet, on m'en trouva quelques-uns chez divers particuliers de la ville et j'y découvris des veines de cette précieuse couleur.

« Les circonstances éloignant tout air de cérémonie, je me présentai à quelques-uns des chefs de l'entreprise des mines, qui me firent un accueil civil. La joie qui brillait sur leurs visages répondait de leur confiance au succès de leur travail. Ils m'en parlèrent avec une pleine certitude, et lorsqu'ils eurent appris de mes gens qui j'étais, ils eurent la politesse de s'offrir sur-le-champ pour guides, si je souhaitais de voir la mine. J'acceptai leur offre. Ils me conduisirent à mille ou douze cents pas de l'hôtellerie, au pied d'une montagne fort nue dont ils me firent observer que le fond n'était qu'une pierre dure et noirâtre. C'était le principal objet de leurs espérances. En effet, j'y crus voir quelques filaments d'un jaune assez clair, qui paraissaient d'une autre nature que la pierre et qu'ils nommaient des paillettes d'or.

« Plus loin, nous arrivâmes à l'ouverture du trou qu'ils faisaient creuser. Le travail était pénible : mais les apparences de richesse augmentaient, par l'abondance des filaments jaunes qu'on découvrait sur la pierre intérieure. Je fus obligé de reconnaître que s'ils étaient d'or, le Pérou n'avait pas de mine plus riche. Ils me répétèrent qu'il ne pouvait leur rester d'incertitude, après toutes leurs épreuves : et que, par un calcul modéré, ils comptaient, frais et droits levés, de tirer quatre onces d'or de chaque quintal de cette pierre.

« J'applaudis à leurs idées, mais quoique peu versé dans ces connaissances, je n'emportai pas la conviction qu'ils m'avaient promise. Toutes les

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montagnes de la forêt étant composées ou du moins mêlées de la même pierre, il aurait fallu conclure que cette stérile portion de la Normandie contenait plus d'or que tout le reste du monde ensemble, et cette seule réflexion me rendit suspect, non seulement le calcul des intéressés, mais le témoignage même de mes propres yeux.

« Je regrettai néanmoins, en sortant de l'abbaye, de n'avoir pas demandé au cellérier ce qu'il pensait de leur mine. Cette curiosité avait cédé, dans notre entretien, à des empressements d'un autre ordre. Mais je crus pouvoir conclure, du jugement qu'il avait porté de leur proposition, qu'il ne jugeait pas plus favorablement de leurs magnifiques espérances ; et n'en augurant pas mieux, je ne fus pas étonné, quinze jours après, d'apprendre, à Paris, que, sous des prétextes tels qu'on en trouve toujours pour renoncer à de ruineuses entreprises, le travail était abandonné. Une aventure qui fit alors tant de bruit ne peut être tout à fait oubliée dans cette province, surtout aux environs de la Trappe, où, sans compter l'éclat du travail, j'ai su, depuis, de M..., intendant de la généralité, que la dépense des entrepreneurs et des curieux avait rendu, pendant quelque temps, l'argent fort commun (i). »

Par suite de son étendue, la forêt du Perche a, comme nous l'avons dit, une forme assez variée, et ses fourrés servent de retraite à d'assez nombreux fauves, tels que sangliers, cerfs, biches, daims et chevreuils. Et comme de tout temps, la chasse a été pour l'homme un passe-temps mouve-

(i) Le Monde moral, ou mémoires pour servir à l'histoire du cœur humain, par l'abbé Prévost, t. XXIX, 1784.

mente où il trouve son plaisir, aussi bien qu'un moyen de défense contre la dévastation de ces voisins parfois incommodes, la forêt du Perche, maintenant comme toujours, continue d'être le théâtre de chasses à grand apparat.

La chasse a pris tout d'abord naissance dans le sentiment du besoin : l'homme dut défendre son domaine contre les incursions des bêtes sauvages, et parfois aussi chercher sa nourriture à leur dépens, leur faisant une guerre sans merci. Puis, quand la forêt fut devenue domaine seigneurial, les hauts et puissants seigneurs organisèrent alors les grandes chasses, qui ne furent plus pour eux que l'exercice d'un noble plaisir. Alors, pour quelques heures, les solitudes boisées se peuplaient de ces brillants et bruyants cortèges, où la sonnerie des cors, jointe aux hurlements des meutes, se répandait au loin à travers les ramées de la forêt. C'était le temps où nobles dames et courtois chevaliers chevauchaient sous bois à la poursuite du cerf, relancé par les meutes.

Les comtes du Perche et la noblesse du pays donnèrent souvent, en ces temps-là, ce spectacle mouvementé, par les lignes et sous les ombrages de la forêt du Perche. Tout alors était sur pied pour la direction de ces chasses à cors et à cris, dont les seigneurs de Tourouvre avaient le privilège, et les péripéties de ces chasses grandement mouvementées ont toujours eu le secret d'exciter l'intérêt des lieux où leurs phases se déroulaient.

Aujourd'hui l'État cède à prix convenu le droit de chasser sur ses domaines, à un concessionnaire, qui répartit par actions ce même droit à qui bon lui semble. Le Grand Veneur attitré depuis longtemps

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pour la contrée est M. le Marquis de Chambray, dont l'équipage est si connu dans tout le pays. Les chasses de M. le Marquis de Chambray dans la forêt du Perche laisseront souvenir dans les fastes de la vénerie. Elles sont organisées avec un apparat vraiment seigneurial, et conduites avec une maîtrise qui leur donne un cachet particulier. Si la forêt pouvait être dépeuplée, elle le serait par ce veneur intrépide, qui, sans compter avec les années, suit lui-même plusieurs fois par an les courses folles de son équipage dans leurs lancers à travers la forêt. 11 v a vingt-cinq ans, on fêtait son millième cerf, aujourd'hui il a doublé ce chiffre ; ses prouesses et sa vaillance méritaient bien cet hommage.

Ces chasses à courre offrent vraiment un spectacle grandiose et mouvementé, la mise en scène que l'on y déploie, les phases de la poursuite, les sonneries réglementaires du cor, le forcer du cerf et sa capture, tout cet ensemble a réellement du genre.

Quand, après une piste soigneusement étudiée, on a fini par lever le dix-cors, la poursuite alors commence acharnée après lui. La bête demande le salut à la vélocité de ses jambes et fuit éperdument à travers les fourrés, sans cesse relancée par les chiens. A un moment parfois, on la voit sauter, pour passer la ligne, et rentrer sous bois. On ne la voit qu'un instant, mais elle apparaît le mufle dilaté, les veux grands ouverts, la ramure couchée sur le dos, toute sa robe assombrie par les sueurs de sa course folle. Quand le cerf a repris le bois, on perçoit le bruit de ses cornes heurtant la branchée des arbres, puis il disparaît dans leur profondeur. Heureux pour lui quand, par la substitution

d'un de ses congénères, il peut dépister la poursuite, mais alors souvent la chasse est manquée. Autrement l'équipage s'acharne après lui sans trêve ni merci. Pour suivre alors les péripéties de la chasse, on a les fanfares des cors qui se précisent d'instant en instant et se répercutent à tous les échos de la forêt. La meute passe hurlante, les galops des chevaux retentissent. Pendant ce temps, qui parfois se prolonge, car le cerf a bonnes jambes, les sonneries des cors se succèdent, marquant pour tous les phases diverses de la chasse. Après les sons éclatants du Lancé, c'est l'appel désordonné du Hourvari, ce sont les variations du Bien-Aller, puis les notes joyeuses de la Vue, la Ravale, le Débouché, Y Hallali, et enfin les airs barbares de la Curée.

Seule, en effet, la fin de la pauvre bête, ainsi forcée, pour moi assombrit un peu le tableau, puisqu'il faut qu'elle meure par le couteau de chasse, qu'on lui plonge dans le liane, au milieu des hurlements de la meute qui la harcèle sans pitié. C'est la loi, paraît-il, mais elle est dure, ainsi le veulent les usages du métier. « Spectacle affreux et magnifique, dit quelque part Paul Harel, où les sonneries retentissent barbares et triomphales. »

La curée finie, après tout ce branle-bas et ce tumulte d'enfer, la forêt retombe peu à peu dans son silence, mvstérieux et doux, que vient [seulement troubler le gazouillis de la gent ailée.

Quand on quitte la route qui va de Tourouvre à la forêt, on franchit tout d'abord une voie de circuit nommée le chemin de la Banne, qui longe les abords de la forêt de ce côté, puis on tombe dans une ligne bien percée. Là on chemine à côté d'une assez belle futaie, où les chênes et les hêtres se

le disputent en beauté. Après quelques instants de marche sous les frondaisons de cette ligne, on arrive à un carrefour, qui est le point central d'où rayonnent huit routes sous la verdure du bois, et vont se perdre dans ses profondeurs, c'est le carrefour de l'Étoile. A l'un des angles, formés par l'intersection des chemins, se trouve un chalet suisse, bâti pour servir aux rendez-vous de chasse. Le lieu ne pouvait être mieux choisi, puisque huit routes y aboutissent. Là, parfois d'ailleurs, a eu lieu la curée : et l'emplacement s'y prête à merveille, car chasseurs et spectateurs, rangés autour de la place centrale, peuvent facilement jouir de ce spectacle où le cerf dépecé est livré à la meute hurlante, qu'excitent encore les sonneries du cor et les coups de fouet des piqueurs.

Mais, là aussi aux beaux jours c'est le rendezvous des promeneurs, qui viennent respirer le bon air des bois et demander à leurs ombrages un bienfaisant repos.

Pour les promeneurs solitaires, ce lieu n'a pas moins d'attrait, car c'est le calme parfait, loin des agitations du monde.

Seulement, malheur au promeneur distrait, qui n'a pas soin de lire en passant les indications du poteau central pour bien prendre la voie à suivre, car la méprise expose à de fâcheuses surprises, qui se compliquent de courses prolongées et d'égarements affolés, sous prétexte, en coupant à travers bois, de retrouver la voie perdue. L'égarement est toujours un mécompte aux lieux mêmes les plus charmants, sans compter les fatigues qu'il occasionne.

Quand vous êtes là, solitaires, au milieu de cette immensité mystérieuse, il est parfois une sonorité

qui vient vous surprendre doucement, c'est le son lointain de la cloche du monastère de la Grande- Trappe. Ces sons vous arrivent comme tamisés à travers les ramées des futaies et des fourrés, et ainsi d'autant plus doux et argentins. Dans la solitude où vous êtes, ils vous rappellent que, non loin -de là, il est une autre solitude peuplée, dont la cloche est presque la seule voix. Cette voix alors n'a qu'un tort, c'est de signifier que le vent qui en apporte ainsi les notes tourne à l'humide.

Les charmes de la forêt, que de poètes les ont chantés ! Là en effet tout souffle aux meilleures inspirations, le silence comme le murmure, les brises légères comme le fracas de la tempête.

Un Percheron, et non des moindres, que ce charme a captivé, a bien traduit les choses, quand au souvenir des jouissances que lui avait autrefois valu la forêt du Perche, sa muse sylvestre lui a dicté ces vers :

Aimez-vous les bois ? Moi je les adore Quand le soleil d'août les chauffe et les dore. J'aime le fier profil des chênes séculaires, Et la fraîcheur des eaux ruisselantes et claires, Dont les voix si douces Chantent sous les mousses, Le calme profond des hautes futaies, Le panache blanc des châtaigneraies, Le chant des sabotiers dans les coupes lointaines, La rumeur des troupeaux vaguant vers les fontaine- . Au fond de clairières Roses de bruyères.

Nos bois ont le charme ému d'un poème, Ils parlent aux yeux ; l'arbre est un emblème. Sur cette nappe de ramures chaque saison Met son empreinte bien marquée (i).

i Bulletin de la Société percheronne d'Histoire et d'Archéologie : F.it Forêt, par M. Charles Turgeon, professeur à la Faculté de droit de Rennes. Année 1906.

Quand les jours d'avril sont revenus, et que le renouveau jaillit de partout, les cimes des branches se teintent de ce vert tendre qu'envoie la sève montante, et qui est si bien alors symbole d'espérance. C'est la vie qui monte du sein fécond de la terre et envoie ses premières effluves comme annonce de la surabondance qu'elle tient en réserve. Rien de doux à l'œil comme ce vert tendre qui, partout, teinte alors la nature. Sous cette poussée de vie, tout prend voix, et les oiseaux les premiers, en reprenant possession des ombrages renaissants, par leurs chants plus vifs et plus gais, semblent chanter la victoire de la vie sur la mort. On sent à leurs accents que tout va reprendre voix pour bénir Dieu et charmer l'homme. Nulle part mieux qu'à la forêt on ne jouit de ce charme des premiers beaux jours.

Mais quand l'été bat son plein, c'est alors comme une houle d'opulentes frondaisons, invitant à jouir de leurs gracieux et bienfaisants ombrages. Les rayons de l'astre du jour semblent vouloir se noyer eux-mêmes dans cette fraîcheur, et l'ombre des sous-bois rutile de la lumière des pleins midis. Vienne à éclater l'orage, tout cet aspect si riant s'assombrit un instant sous le nuage chargé qui passe. Mais c'est, quand le ciel s'est déchargé, pour bientôt réapparaître rafraîchis et plus souriants.

A l'automne, c'est une jonchée d'or sur les hautes cimes et les bosquets touffus. Sans doute alors, c'est une richesse de tons sans pareil, mais pourtant cet aspect des bois, sous les derniers rayons d'un soleil qui va bientôt rentrer dans les brumes hivernales, porte aussi l'empreinte de je ne sais quelle

douce mélancolie, car toute cette beauté, c'est une beauté mourante. C'est le dernier sourire des choses avant de disparaître. A ce moment encore, parfois que de splendides couchers de soleil, où l'or et la pourpre du ciel se marient en gammes des plus parlantes pour le regard ! C'est toujours l'adieu souriant de la nature avant son sommeil.

Aussi quand, aux jours assombris, les bises glacées sont passées à travers les grands arbres de la forêt, leurs rainures dénudées s'agitent tristement sous les souffles puissants des rafales d'hiver. Et ces souffles glacés semblent apporter des échos plaintifs, ceux de la nature en deuil. Ce que la forêt perd alors en parure, elle le retrouve en harmonies plaintives et grandioses. Car la grande voix de la tempête, aux longs soirs d'hiver, passant par les puissantes ramures, apporte à l'âme des accents qui s'imposent. Il y a tant de modulations diverses dans ces souffles d'hiver, quand la tempête les déchaîne sur les arbres de la forêt ! Le Prophète a dit lui-même qu'elles étaient pour Dieu comme un organe se traduisant par une voix de magnificence (i).

Notre poète a bien rendu encore ces jours d'hiver en forêt.

Et sitôt que sur la terre engourdie et lasse

Le jour décline et passe, Dans la demi-clarté du soleil qui s'éteint, Sous le dôme assombri du bois qui se balance En une vague somnolence, Comme au seuil d'un lieu saint, Devant l'auguste nuit qui lentement s'avance, La nature fait silence,

(i) Psaume xxvni, 4.

Derniers bruits de la forêt qui s'endort Sans effort, Mystérieuse symphonie,

Voix bénie, Que soupirez-vous là-bas...

Tout bas ?

Écoutons : c'est la rumeur profonde De l'âme du monde Kparse en tout lieu, Qui lassée, Apaisée, Peu à peu Dans la suprême harmonie D'une prière infinie, Expire devant Dieu (i).

Quand on va de Tourouvre au monastère de la Grande-Trappe par la route de Bubertré, pendant un certain temps, la voie, toujours montante, côtoie l'extrémité de la forêt de ce côté. Et c'est l'agrément de la variété, car on rencontre tantôt la futaie, tantôt la sapinière, et souvent aussi les épais et verdoyants fourrés. Puis à mesure que l'on arrive au point culminant de cette route montante, c'est un ravissant panorama qui s'offre à l'œil sur la forêt de Bellême, celle de Réno, et cette ligne de collines sur l'une desquelles Mortagne est assise. Autrefois la tour de l'église Notre-Dame avec son dôme marquait bien dans ce tableau aussi riche que varié. Plus loin encore, ce sont les versants de Perseigne, les collines de Chamfrémont et la butte Chaumont à l'extrême lointain. On ne se fatigue jamais à contempler ces larges horizons qui vont se perdre dans les plaines de la Beauce.

Je me souviens qu'un jour des Rogations, en

i Bulletin de la Société percheronne d'Histoire et d'Archéologie, année j<)(>- : En forêt, par M. Charles Turgeon.

1885, par une belle matinée de mai, je conduisis la procession à ce lieu de la forêt, dit la « Croix Pavet », en souvenir d'un garde mort autrefois accidentellement à cet endroit. Après avoir assez longtemps cheminé sous bois, le 'cortège vint déboucher à Torée de la forêt, sur le chemin de Bubertré. Outre la beauté du coup d'œil s'offrant de toute part, tout contribuait à poétiser la circonstance, en ce beau matin radieusement ensoleillé ; ces chants sous bois, auxquels s'ajoutaient les harmonies de la nature, car tout chantait dans l'herbe, dans le feuillage et dans l'air, les oiseaux sur les branches, Tinsecte dans l'atmosphère ou sous le gazon ; les fleurettes printanières nous souriaient au passage ; tout était pour élever et réjouir l'âme en ce matin pieux et radieux. J'allais quitter les champs pour la ville, leur beauté renaissante semblait vouloir m'en laisser le regret.

Vue du bourg de Tourouvre, la lisière de la forêt dans cette partie s'offre sous un coup d'œil spécial. Sur le fond de verdure des taillis assez élancés de ce côté, se détache la verrerie de Bellevue, avec ses dépendances. La forêt Ta fait naître autrefois, parce qu'elle lui assurait le combustible. On dirait qu'elle et le grand village qui lui doit d'être là, se sont comme attachés au flanc du bois, pour se mettre à l'ombre de ses ramures, et de là, pouvoir mieux s'offrir au regard par tous les riants soleils de la chaude saison. La vie de l'usine, c'est le bruit et Tagitation à côté du silence de la forêt, ce contraste n'est pas sans saisir. Ainsi posé et abrité, ce village de Bellevue, le bien nommé, semble dire aux alentours : Je suis vraiment bien situé pour voir et être vu. De Bellevue, en effet, le regard plonge sur de

charmants horizons, dont, avec l'Orne, l'Eure-et- Loir, la Sarthe et la Mayenne offrent les perspectives.

Par sa distribution, ses sites et son entretien, la forêt du Perche est pour Tourouvre un voisinage qui réalise le mot du poète : l'utile et l'agréable.

On comprend qu'autrefois de pieux solitaires aient recherché ses profondeurs silencieuses pour mieux oublier le monde et se rapprocher de Dieu.

C'est souvent à l'ombre des forêts que prennent naissance les sources, qui forment les cours d'eau. La forêt du Perche voit cela se produire pour quelques rivières du territoire de Tourouvre, mais ce sont cours d'eau sans grande importance.

VAvre prend sa source à it>o toises au Nord- Ouest de Tourouvre, dit Delestang ([), au lieu dit le « Gris », et de là se dirige sur Brézolettes et Beaulieu. Aujourd'hui elle porte à Paris une partie de ses eaux, qui ont été captées pour l'alimentation de la capitale. Elle se jette dans l'Eure.

La Gommauche prend sa source à la Hortière, en Bubertré, puis elle alimente le moulin de la Pelleterie à Bivilliers, et celui de la Germondière à Tourouvre, pour venir passer au Gué-à-Pont, sur la route de Paris en Bretagne ; elle fait ensuite marcher le Moulin-Neuf. Autrefois elle servait pour le martinet et la tréfilerie de Bellegarde. Au village de la Gazerie, elle reçoit les eaux du Renouard. Elle se décharge dans THuisne.

Modeste ruisselet, le Renouard prend naissance à la lisière sud de la forêt du Perche, près du village de la Rozière, et de là promène un peu de

i Chorographic.

LA FORET DU PERCHE 20=j

fraîcheur sur son très court trajet, puisqu'il finit près de Bellegarde.

Le petit ruisseau de Sainte-Nicole prend aussi naissance dans la forêt du Perche, et se jette bientôt dans la Poterie.

Un seul étang existe sur le territoire de Tourouvre, celui de la Fonte. Il doit son nom à l'ancienne fonderie, qui eut là autrefois ses beaux jours. La Commauche l'alimente, mais il lui rend ce qu'elle lui prête. Bien situé entre les deux collines qui l'abritent, cet étang reçoit également les eaux et les sources de ce quartier. Le site où il s'offre a quelque chose de solitaire et de sauvage, qui n'est pas sans cachet. Cet étang est assez poissonneux, on y trouve surtout la carpe, la tanche et l'anguille. Quand chaque trois ans la pêche en a lieu, c'est toujours avec grand succès.

Sur la gauche de la route de Bubertré, en quittant Tourouvre, non loin des abords de la forêt, au-dessous du village des Râtelets, se trouve la bruyère des Coudrais. Le village, situé à la base du coteau qui vient finir à cet endroit, a ses cultures, où les arbres et les massifs de verdure abritent la demeure des habitants, d'où peut-être son nom des Coudrais. Mais sur la bande de terre située entre la route et le village, c'est la bruyère avec un maigre gazon, sans autre végétation. Le sol en effet s'y prête peu, car il ne se compose guère que de sable argileux, mêlé de cailloux de silex.

D'assez peu de valeur en elle-même, cette partie de terrain, par une singulière exception avec la législation moderne, est propriété commune des habitants du village, chacun d'eux peut y faire pâturer ses bêtes, comme bon lui semble. Mieux

que cela encore, chaque habitant a le droit d'y creuser le sol, pour en extraire le sable ou le silex, et les employer à son gré.

Nulle demeure seigneuriale n'a jamais existé en ce quartier, et, par conséquent, n'a pu octroyer ce droit banal au village. On se demande quelle en peut être l'origine. Le droit d'usage serait encore énigmatique, mais la propriété l'est bien davantage encore.

Les habitants des Coudrais d'ailleurs n'ont point d'envieux, et chacun leur laisse en toute liberté la jouissance de leur droit séculaire sur le maigre terrain, que leur vaut la coutume.

Les divers métiers, professions et industries de Tourouvre.

Relevé des industries et métiers il y a cent ans. — L'Agriculture à Tourouvre. — La nature des terres et leurs rendements. — La vigne. — Le pommier. — Les assolements. — Les pailles. — La tréfilerie et le martinet de Bellegarde. — Le haut-fourneau de la Fonte. — La verrerie. — Les débuts de la verrerie de Tourouvre à la fin du xvine siècle. — Son installation à Bellevue. — Ses développements. — La verrerie de Bellevue sous ses divers patrons. — M. Ragaine. — M. Bourgeois. — M. Piget père. — M. Anicet Piget. — M. Lagrange. — M. Périer père. — M. Périer fils. — M. Hauroux. — Les sabotiers. — Les briquetiers. — Les moulins. — Les pauvres glorieux de Tourouvre.

Voici ce qu'on lit pour Tourouvre dans l'État de la Généralité d'Alençon, au xvne siècle : « Tourouvre est un autre bourg, assez bien peuplé. Il est situé aux rives de la forêt du Perche, et aucuns des habitants de ce bourg faisant commerce de bois ordinairement se rendent adjudicataires des ventes, d'autres font convertir de ces bois en certains ouvrages, dont ils font commerce ; et enfin les gens de travail, qui ne s'appliquent pas à la culture de la terre, sont perpétuellement employés par les marchands de bois en la dite forêt (i). »

' (i) Etat de la Généralité d'Alençon sous Louis XIV, par M. Louis Duval, archiviste de l'Orne, p. 29?.

2o8 TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

Dans la statistique que dressait il y a cent ans M. Delestang, ancien sous-préfet de Mortagne, pour cet arrondissement, il a une nomenclature assez curieuse pour les agents de l'industrie en 1801, au canton de Tourouvre. Ce canton se composait alors de ce qui forme aujourd'hui ce que l'on est convenu d'appeler le bas-canton. Car en ce tempslà, Saint-Maurice-lès-Charencey était de son côté chef-lieu de canton pour ce qui forme aujourd'hui la partie haute du canton actuel de Tourouvre. Et Tourouvre, un peu pour le territoire et beaucoup pour la population, apportait un appoint assez marqué, on peut facilement faire en sa faveur la part qui convient dans la répartition des chiffres de cette statistique. Nous en donnons le relevé intégral, il a son côté historique et curieux. L'auteur a procédé par lettres alphabétiques, force nous est de le suivre.

Il y avait donc, pour Tourouvre et son territoire cantonal, un armurier et un marchand d'armes.

On comptait cent quatorze bergers, ce qui semble indiquer que la race ovine avait alors dans ces parages plus de développement qu'elle n'en a aujourd'hui. Actuellement, Tourouvre a deux troupeaux qui comptent à peine cent moutons chacun. On relève un marchand de billards et cinq marchands de bois.

On comptait quatre bouchers contre quatorze boulangers, ce qui prouve que la consommation de la viande n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, et encore il faut observer qu'en ce temps on avait passablement l'usage de boulanger et de cuire chez soi.

On relève cinq bourreliers et seulement deux

brûleurs d'eau-de-vie ; quant à cette dernière industrie, le pays assurément ne se portait pas plus mal de ne lui voir pas plus de développement.

Il y avait un fabricant de corde ; quatre cardeurs de laine, et qui devaient avoir beaucoup à faire avec les nombreux troupeaux de moutons d'alors ; un faiseur de chaises ; deux fabricants de chandeliers : et un seul chapelier : le luxe de la coiffure était loin d'être ce qu'il est de nos jours.

Il y avait deux fabricants de fil de fer.

On indique après cela six cent quatre-vingt-trois fileuses : c'étaient alors les beaux jours de la quenouille et du rouet.

Le chiffre de trois cents forgerons qui est indiqué doit probablement s'entendre de l'ensemble d'ouvriers qui travaillaient dans cette partie, soit isolément, soit dans les ateliers de la Fonte et de Bellegarde.

On relève deux foulons, quatre gardes champêtres, deux horlogers, un huissier, et un jardinier.

Honneur au chiffre de onze cent trente-six hommes s'adonnant à la culture, ce qui signifie que l'amour du sol a de l'attrait pour le pays.

Il y avait quinze maçons.

Les journaliers sont comptés au nombre de cinq cent cinquante-six.

Comme on cultivait le chanvre beaucoup plus qu'aujourd'hui, il y avait neuf préparateurs de chanvre.

On comptait dix charbonniers, quinze charpentiers, dix charrons, et deux chaufourniers.

Tourouvre possédait deux chirurgiens.

11 y avait cinq cloutiers, un cordier et cinq cordonniers.

On indique trois marchands de bestiaux attitrés, onze maréchaux, un matelassier, neuf menuisiers, treize merciers, et quatorze moutardiers ; ce dernier chiffre fait un peu rêver.

Il y avait deux notaires.

On indique un paveur, un perruquier, un tailleur de pierres, vingt-cinq sabotiers, un savetier, un coutelier, quinze couturiers et neuf couvreurs.

Le chiffre de vingt-quatre marchands de sel semble bien considérable, mais il faut se rappeler que l'exploitation du sel ne. se faisait pas alors comme aujourd'hui.

On comptait trois serruriers, quinze marchands de tabac, trois taillandiers, douze tailleurs d'habits, trente-trois tisserands pour métiers à toile, deux tourneurs en bois, quatre tricoteuses et cinq tuiliers.

On indique un fabricant de verre, mais sans donner le nombre de ses ouvriers ; nous aurons d'ailleurs occasion d'y revenir.

On refève encore un marchand de vins, un vitrier et treize voituriers.

Huit ans plus tard, M. Delestang signala peu de changements. Les bouchers ont augmenté de moitié, et, par contre, les boulangers de quatorze sont tombés à huit. On signala aussi cette fois cinq cabaretiers, dix débitants de cidre et un débitant d'eaude-vie. On indique quatorze meuniers, dont un pour moulin à vent ; un peintre en bâtiments ; un marchand de poisson ; un tourneur en bois et un marchand de vin en détail.

Tel est dans leur ensemble le relevé des professions exercées à Tourouvre et dans ses environs, il y a cent ans. A part ce que le progrès et l'abus

ont pu modifier, il y a peu de changement, et le pays à ce point de vue se présente bien sous le même aspect, pays laborieux, où chacun dans le métier qu'il a choisi s'efforce de gagner honnêtement sa vie.

Toutefois, quatre sortes d'industries ont eu à Tourouvre une prépondérance marquée. Nous leur devons à chacune de les faire valoir.

Le chiffre des fermiers que nous avons dû relever plus haut indique suffisamment que l'agriculture à Tourouvre a toujours été au premier rang ; et assurément, c'est à son honneur.

La première des industries, c'est l'agriculture, c'est celle qui fut tout d'abord assignée à l'homme au commencement des temps, soit pour charmer ses loisirs, soit pour entretenir le vaste domaine qui lui était confié. Sans doute, depuis lors, les besoins de l'homme et le progrès ont fait naître d'autres industries. Mais à leur tête restera toujours l'agriculture, par droit d'ancienneté, et parce que c'est elle qui fait vivre l'humanité. Aussi plus un pays compte d'agriculteurs, plus généralement c'est en faveur de son bon renom et de sa prospérité. C'est la profession qui implique le mieux l'amour du sol natal ; en retenant l'homme, elle le fait mieux vivre des traditions de famille et de lieu, et le préserve ainsi de rêves et d'aberrations lamentables. L'hygiène physique et morale s'y conserve mieux, car la vie des champs est plus moralisatrice que celle des villes, et l'existence au grand air a d'incomparables avantages pour la santé. Honneur donc aux pays agricoles ! et, grâce à Dieu, Tourouvre est de ce nombre.

Il s'y trouve de grandes et belles fermes, telles

que celles du Château, de Laleu, de la Rosière, de la Bretonnière, des Forges, de la Troche, des Hautes-Broudières, de Bellegarde, de la Garenne, des Boulais, de la Grouas, du Moulin de la Germondière et de Mézières, où l'exploitation agricole se fait assez en grand. Çà et là, c'est d'autres propriétés, moins importantes, mais où l'amour du sol se traduit également par de belles et bonnes cultures.

Aux beaux jours c'est plaisir de voir cette richesse du sol se traduisant par l'émeraude diaprée des verdoyantes prairies, par le rouge tapis des sainfoins en Heurs, par la houle des champs de blé ondulant sous le souffle des brises. Rien de plus gracieux encore que la floraison rosée des pommiers. Et quand les chauds jours de l'été sont venus, les sarrasins fleuris jettent au passage le suave arôme du miel, au milieu de l'incessant bourdonnement des abeilles. Et quelle merveilleuse activité s'exerce à chaque saison dans ce domaine de la verdure et des fruits, soit qu'il faille ouvrir le sillon, ou y faucher et recueillir la moisson. C'est la vie intense, c'est la vie fructueuse dans son labeur, c'est la vie bonne et utile par excellence. Et il en faut toujours revenir au vieux refrain du poète, parce qu'il a beaucoup de vrai : Trop heureux laboureurs, s'ils savaient apprécier tous les avantages de leur condition !

Tourouvre d'ailleurs paraît l'avoir compris depuis longtemps, si l'on en juge par le chiffre des cultivateurs que relève la statistique de M. Delestang, pour la partie qui composait le canton de Tourouvre. puisqu'elle indique cent soixante et onze fermiers, et onze cent trente-six hommes cultivant

la terre, sans compter le chiffre de cinq cent cinquante-six journaliers, et dont sur ce nombre plusieurs, on peut le croire, s'employaient aux travaux des champs. C'était une belle proportion gardée à l'agriculture, pour s'y dépenser et la maintenir en état prospère. Aujourd'hui encore à Tourouvre, environ quatre-vingt-cinq familles s'adonnent particulièrement à l'agriculture.

Toujours d'après Delestang, la nature des terres se répartissait ainsi pour cette contrée, deux parties quatre douzièmes de terres fortes et argileuses, sept parties neuf douzièmes de terres sablonneuses et légères, et sept parties onze douzièmes de terres pierreuses.

On y comptait huit mille soixante-dix hectares de terres labourables, quatorze cent vingt hectares de prés fauchables, neuf cents hectares de prairies pâturables ; mille quatre-vingt-dix hectares de bois ; cent hectares de terrain pris par les bâtiments ; et treize cent vingt hectares de terres en friches ou montagnes dénudées.

La culture des terres se répartissait ainsi : il y avait trois cent dix hectares en blé, dix-sept cents en méteil. neuf cent cinquante en seigle, cent soixante en orge, deux mille huit cents en avoine, quatre-vingt-dix en légumes secs, cent dix en jardins et chènevières, cinquante en prairies artificielles, et dix-neuf cent soixante-dix en jachères.

L'année i8oq fournit, pour le canton, douze mille trois cent vingt hectolitres des quatre grains, ce qui fut un très bon rendement. Mais, par contre, l'année 181 1 fut désastreuse à ce point de vue : les quatre grains ne produisirent que six mille quatre cent dix hectolitres. Et pour comble, en cette année, il

fallut prélever sur ce maigre rendement les approvisionnements nécessaires pour la grande armée, afin de lui venir en aide dans la désastreuse campagne de Russie, pendant son séjour près de Moscou, du 14 septembre 181 1 au 27 octobre suivant.

Cela occasionna dans le pays une telle rareté de grains, que les marchés devinrent déserts, et la cherté fut telle qu'au marché de Mortagne du 18 avril 1812, l'hectolitre de blé s'éleva à (55 francs, et les autres grains à proportion.

On compte actuellement qu'en moyenne le blé produit 25 hectolitres par hectare, et un dixième seulement du territoire est en blé. On a remarqué que les prairies rendaient communément environ soixante mille quintaux de foin par an, soit vingtquatre quintaux par arpent de terre. Aujourd'hui, deux dixièmes du territoire sont en prés, et fournissent 750 hectolitres de foin par hectare.

La contrée de Tourouvre n'est nullement la plaine, et sans être le bocage, elle s'en rapprocherait plutôt ; car les arbres et les plantations y sont assez multipliés.

Quelques bois taillis, souvent en terrain humide, offrent surtout, comme essences de bois, le bouleau, le charme, le chêne, la coudre, le hêtre, le tremble et le saule. L'âge des coupes pour ces diverses espèces de bois varie de sept à douze ans, et est d'un certain rendement comme bois à brûler en cordes ou en fagots.

Autrefois la vigne eut sa culture dans cette région, d'anciens titres sont là pour en faire foi. Le cartulaire de la Trappe nous apporte ses témoignages sur ce point. Un autre témoignage d'ailleurs assez parlant à cet égard, c'est le nom resté attaché à cer-

tains lieux. C'est ainsi que le nom de la Vigne, que porte encore le coteau avoisinant le bourg de Tourouvre, est lui-même un témoin parlant. L'ancien archiviste de l'Orne, M. Duval, cite un plant de vigne remontant à 1007, et dont les derniers rejetons ont été retrouvés au milieu de la forêt du Perche. Cette vigne, dit-il, fut sans doute plantée là par quelque légionnaire romain, après la conquête du pays (1).

Mais pourquoi la vigne chez nous n'a-t-elle plus maintenant la culture d'autrefois ? Il a dû se produire dans la température un refroidissement qui n'aura plus permis à la vigne d'avoir la vigueur de sève qui assure à ses fruits leur qualité. Si le pommier a pris la place de la vigne, on ne peut dire qu'il l'ait supplantée, car il n'est venu que bien plus tard. Mais ce qui est certain, c'est que la place qu'il a prise chez nous, il la tient, et la garde bien. Depuis trois siècles au moins, c'est le plein règne du pommier aux contrées normandes et percheronnes. Sans doute, le vin restera toujours le roi des breuvages par droit d'antiquité aussi bien que par droit de qualité, mais pourtant il faut reconnaître au jus de la pomme d'incontestables avantages, et nos cidres percherons et normands figurent avec honneur sur toutes les tables ; Paris lui-même nous les demande. Puis, ce que la vigne refuse au pauvre, le pommier le lui donne plus facilement. Et si la sève de la vigne distille un nectar, quand les efflorescences printanières rutilent partout, la fleur de la vigne est bien modeste à côté de

1 Document*, sur t.i province du Perche, fascicule 49e. 5e série, chronique percheronne.

ces larges et gracieux bouquets blanc rosé qu'offre chaque tête de nos pommiers. Rien de gracieux à l'œil comme cette neige de printemps, légèrement teintée de rose, dont se couvrent les branches des plantations symétriques de nos pommiers dans nos guérets.

Mais que serait la fleur sans le fruit? Les nuits de la lune rousse le montrent assez bien, quand par malheur elle vient à se faire sentir. Quand au contraire, à la suite d'une splendide floraison, la fructification peut se faire dans de bonnes conditions, et que les branches plient sous la charge de leurs fruits, ce sera une année d'abondance. On dit vulgairement qu'une année de pommes vaut aux fermiers un produit net en surplus de tous les autres. De là le dicton :

Juin fleuri Vrai paradis.

Il y a cent ans, d'après l'état du contrôle des droits réunis, il était reconnu que les arbres fruitiers avaient produit en taux moyen, pour une série de trois années, 26.550 hectolitres de boisson. Cela s'est revu depuis, et je me souviens qu'en 1884, la gare de Tourouvre fit un trafic de cent mille francs pour le transport des pommes : cependant, il paraît qu'aujourd'hui, si les crus du pays restent toujours assez appréciés, la production serait moindre, et les consommateurs de cidre sont obligés de recourir aux plantureuses productions du pays d'Auge, la terre par excellence du pommier.

Il y a cent ans encore, on comptait, pour la région de Tourouvre, 750 charrues, dit la statistique de Delestang, dont la presque totalité, ajoutait-on,.

MÉTIERS, PROFESSIONS ET INDUSTRIES 2iy

était traînée par des bœufs. Aujourd'hui plus que jamais, le bœuf est laissé à l'herbage, et c'est le cheval qui traîne toujours ici la charrue.

Le mode d'assolement se fait généralement en trois saisons. La première année est en blé, méteils ou seigle, la deuxième année est en orge, avoine, légumes secs, ou autres grains qui servent particulièrement pour la nourriture des animaux ; la troisième année, on laisse la terre se reposer ; elle sert seulement pour le pâturage du bétail.

Les cultures ainsi intelligemment faites récompensent d'ordinaire par de bons rendements les labeurs qui s'y dépensent. A moins de crises produites par des fléaux imprévus ou par des événements politiques, l'industrie agricole est prospère dans le pays. L'élevage du cheval de race percheronne y est développé et s'y fait avec un réel succès. Dans ces conditions, l'agriculteur en général est à l'aise, d'autant que pour lui, en ces dernières années surtout, les transactions, commerciales se sont faites d'une manière avantageuse.

La consommation des pailles sur place a toujours eu son importance, car elle assure à la terre son entretien, et le fumier de valeur primera toujours sur les engrais chimiques d'invention moderne. Si l'on veut que la terre puisse bien rendre, il faut qu'une bonne fumure lui assure ses sucs productifs. La question des pailles fut même au temps passé le sujet de réglementations particulières. Ainsi, à la date du 16 mars 16O7, nous trouvons une sentence, en forme de règlement, du lieutenantgénéral du Bailliage du Perche, qui fixa le prix de la paille pour la paroisse de Tourouvre à six livres pour cent des grosses pailles, et à trois livres le

cent des menues pailles. Le curé était même obligé de fournir aux habitants, à ces prix, les pailles qui lui venaient de la dîme (i). Aujourd'hui encore, nombre de baux spécifient que les pailles seront en bonne partie consommées sur place. Toutefois, la mise en vogue des engrais chimiques exige moins cette clause aujourd'hui qu'autrefois.

A Tourouvre, comme un peu partout, les bras sont plutôt devenus rares, d'où la nécessité d'employer parfois les machines agricoles. Malgré tout, on peut le dire, ici l'agriculture est restée en honneur pour le meilleur avantage de ce pays. Aussi ce n'est pas en vain qu'en ces derniers temps on a eu l'heureuse pensée de placer à l'une des fenêtres de l'église le vitrail de Notre-Dame des Champs, protectrice de l'agriculture et de ceux qui s'y consacrent.

Mais à Tourouvre, la race est foncièrement laborieuse, et, de vieux temps, à côté de l'agriculture, diverses industries ont su occuper les bras. Au xvir siècle, un maître des eaux et forêts exprimait le désir que le bois de la forêt fût utilisé pour l'industrie : la houille en effet n'était pas encore bien répandue et l'abondance du bois offrait ses ressources pour la marche des hauts-fourneaux. C'est ce qui a valu à Tourouvre d'avoir une fonderie et une verrerie.

Certaines parties du terrain offrant le minerai de fer, on voulut l'utiliser sur place. C'est probablement ce qui a valu à Bellegarde d'avoir ses deux tréfileries et son martinet. Dans la tréfilerie, on

i Documents sur la province du Perche, fascicule 46e. p. 241, armoriai et documents sur les familles du Perche.

fabriquait le fil de fer, qui souvent servait pour le clou d'épingle. Le martinet aplatissait le fer pour le laminoir, qui le mettait en feuille : il était mis en mouvement par le cours d'eau qui passe en cet endroit. Laigle faisant une rude concurrence à ces établissements, et probablement la matière première n'étant pas assez abondante sur place, ils durent fermer d'assez bonne heure. Ils n'occupèrent jamais d'ailleurs un grand nombre de bras. C'est à peine même si le souvenir de ces anciens établissements est resté dans la contrée ; Delestang en fait simplement mémoire dans sa statistique du canton de Tourouvre.

Ce ravin solitaire, où se trouvait autrefois l'antique tumulus gaulois, et qui aujourd'hui est surtout connu par son étang, après avoir été pendant longtemps le siège d'un établissement gallo-romain, au commencement du xixe siècle a vu naître une assez importante fonderie, d'où lui est resté le nom de La Fonte.

Lors de la conquête, les Romains avaient su utiliser le minerai qu'ils avaient trouvé dans le sol, ils s'en servirent même pour la construction de leurs voies, dont la solidité fait qu'on en suit encore facilement la trace.

La nature du pays, dit l'abbé Fret, ayant perpétué jusqu'à ce jour le même genre d'industrie, l'extraction du minerai des pays environnants a fait encore, pendant la première moitié du xixe siècle, la principale occupation d'un certain nombre d'habitants du village et des alentours. C'est au commencement de 1802 que l'on construisit les derniers fourneaux des forges de ce lieu. Cette fonderie a connu ses beaux jours, pendant lesquels le travail y fut

assez considérable, le nombre de forgerons relevé par la statistique de Delestang l'indique bien. D'ailleurs, des travaux d'une certaine importance sont sortis de leurs forges ; celui que Ton a toujours particulièrement cité, et qui faisait réellement honneur à sa provenance, c'était l'ancien pont des Arts à Paris (i). Il avait été fondu et confectionné à la fon derie de Tourouvre. Le minerai finissant par s'épuiser, cette usine a dû cesser le travail.

En souvenir de ce passé, il reste encore sur le lieu des amas considérables de sornes, ou déchets de ces anciennes forges. Leur simple inspection permet de constater que l'action du feu de bois n'avait pas l'intensité de la houille pour extraire tout le contenu métallique du minerai, car ces blocs de sornes en restent encore assez abondamment chargés.

Un moulin à blé a succédé à l'ancienne usine,, puis lui-même a cessé de marcher, et le vallon est redevenu solitaire et silencieux, comme les poissons qui peuplent son étang.

La verrerie de Tourouvre a eu plus de vitalité, puisque, malgré ses péripéties diverses, elle est toujours, depuis plus de cent ans, en pleine activité.

Quand les Romains s'emparèrent de la Gaule, ils y introduisirent avec eux diverses industries, et notamment celle de la fabrication du verre. Sans doute, en ce temps-là, le verre n'était pas d'un usage commun, comme il est devenu depuis, mais enfin il existait. On en a trouvé une preuve locale

(i) La France. Description géographique, statistique et topographique,, par M. Loriol. Orne, par M. Odolant-Desnos, p. 104.

dans l'urne enfouie au fond du tumulus de Mézières, puisqu'elle contenait des fioles en verre de couleur, renfermant elles-mêmes des parfums.

Par la suite, ce n'est pas tant d'ailleurs la présence des matières nécessaires à la composition du verre, qui d'ordinaire a déterminé la création des verreries, que la facilité de se procurer le combustible nécessaire pour mettre ces matières en fusion.

La matière première du verre est une sorte de sable dans lequel il entre en proportions voulues de la silice, de la chaux, de la soude, de l'alumine, de l'oxvdede fer et de manganèse, ainsi que du cuivre.

A ces matières, on peut ajouter une certaine quantité de verres cassés, mais en proportion voulue. Car, fondre seulement ces débris en quantité trop considérable amènerait un résultat peu satisfaisant.

C'est à la fin du xvnr siècle que M. François Ragaine, de Tanville, où il avait vu à la verrerie du Gast fonctionner cette industrie, voulut l'importer lui-même à Tourouvre. Ses débuts furent tout d'abord des plus modestes. C'est au bourg même de Tourouvre qu'il commença par se fixer, et, avec la permission des administrateurs du département, il s'installa dans la grange de l'ancien presbytère, en 1793. Pour l'aider dans son entreprise, il n'eut tout d'abord que deux ou trois ouvriers, dont le travail consistait surtout à fabriquer quelques bibelots, tels que souris et rats en verre. On dit que le producteur aimait ensuite à écouler lui-même ses produits, en les promenant de droite et de gauche pour les offrir aux amateurs. Parfois aussi, des camelots venaient lès acheter à l'atelier pour les revendre

222 TOUROl'VRE ET SES SOUVENIRS

ensuite aux assemblées de village, au grand plaisir des enfants, à qui on en faisait cadeau.

Ces premiers produits ayant eu du succès, M. Ragaine fut encouragé à donner plus d'extension à son entreprise, et le combustible, par là même, lui devenant nécessaire en plus grande quantité, il pensa transporter son centre d'industrie aux abords de la forêt. Toutefois, comme il ne pouvait le faire sans v être autorisé, à la date du 6 octobre 1796, il en adressait la demande aux administrateurs du département, faisant valoir le danger d'incendie que son atelier occasionnait pour le bourg. Il sollicitait d'être autorisé à le transférer au village de Bellevue. Il n'oubliait qu'une chose, c'est que c'était déplacer le danger. D'anciens règlements, d'ailleurs, prévoyaient la chose, et notamment l'article 18 du titre 2 de l'ordonnance de 1669 défendait toutes constructions usagères aux abords des forêts. Mais, comme de semblables permissions avaient déjà été accordées sous l'ancien régime par le grand maître des eaux et forêts, il demanda à être autorisé d'installer son usine près de la forêt du Perche, sur un demi-arpent de terre qu'il avait acheté là, faisant partie du territoire communal de Tourouvre. Les motifs de sa demande étaient d'écarter les dangers d'incendie pour le bourg, et par son industrie le raoven d'assurer du travail aux gens du pays qui en avaient besoin pour vivre.

Sa requête finit par être prise en considération, et, le 17 brumaire an V, les administrateurs du département de l'Orne, après un avis favorable, émis la veille par l'administration municipale de Tourouvre, accordaient à M. Ragaine l'autorisation qu'il sollicitait. Elle fut enregistrée le 10 de ce même

mois au secrétariat de l'administration forestière de Mortagne.

M. Ragaine fit alors construire son nouvel établissement sur l'emplacement qu'il avait acheté, à deux kilomètres environ du bourg de Tourouvre, et tout à côté de la forêt, puisqu'il n'y a guère que le chemin de la Banne qui [en sépare la verrerie de Bellevue. Le travail y prenait bientôt un nouvel essor.

En 1802, le sous-préfet de Mortagne demandait au chef de cette verrerie la quantité de marchandises qu'elle produisait, et d'où elle tirait ses matières premières. La fabrication était alors bien primitive, car la réponse de M. Ragaine fut bien simple : «Je ne fais que refondre les vieux verres cassés, disaitil ; les marchands me les procurent, ravec quelques tonneaux de ces débris que je tire des chiffonniers de Paris. Je prends mon bois, ajoutait-il, dans la forêt du Perche et dans les taillis voisins. »

L'entreprise, peu à peu, prit de l'extension.

En 1805, dit M. Le Vaillant de la Fieffé dans son ouvrage sur les verreries de la Normandie, la verrerie de Bellevue employait de cinquante à soixante ouvriers, elle fabriquait annuellement quatre-vingt milliers de pesant de verroterie ; les capitaux qu'elle mettait en circulation étaient d'environ quinze mille francs. On se contentait toujours alors de chauffer au bois.

En 181 1, le chiffre des ouvriers employés à cette usine était de vingt-cinq à l'intérieur, et cinquante étaient occupés à l'exploitation du bois. En 181 5, le nombre était de soixante, dont vingt seulement à l'intérieur. En 1826, il était de quarante-cinq, dont quinze à l'intérieur. Et en 1890, de vingt-cinq à Tinté-

rieur. Il y avait des variantes, on le voit, pour le travail.

La valeur brute des objets fabriqués fut de quatre-vingt mille francs pour les années 1811 et 1812.

Jusqu'en 1830, cette usine fut la seule en ce temps à fonctionner dans l'arrondissement de Mortagne. Elle est restée aux mains de la famille Ragaine jusqu'en 1840.

Les bruits, qui dans le temps nous sont revenus, nous ont fait comprendre que la tenue de cet établissement laissait à désirer. On a même raconté une aventure assez fâcheuse dont le fils Ragaine aurait été la victime, sans qu'il ait osé porter plainte. A partir de ce moment, il aurait même cessé d'habiter Bellevue la nuit, ayant loué au bourg l'habitation qui sert aujourd'hui de presbytère. C'est là qu'il est mort, et ses ouvriers ont tenu à le porter euxmêmes en terre.

Les principaux ouvriers qui furent à cette époque employés à la verrerie de Bellevue, sont, à la première place, comme ouvrier, Jean-Louis Noyer, et comme souffleur, son fils, de même nom ; à la deuxième place, comme ouvrier, Alexis Sylvestre, dit Lamousse, et comme souffleur, Alphonse Bunel, encore tout jeune. Isidore Chicault était tout à la fois potier et ouvrier.

Les ouvriers pouvaient alors gagner de soixante à quatre-vingts francs par mois ; ils travaillaient de six en six heures et se reposaient le dimanche.

En 1840, M. Anicet Piget, père, prit la direction de l'usine de Bellevue, de concert avec M. Bourgeois, son beau-père, qui fonda en même temps la verrerie de la Sellerie, à L'Hôme-Chamondot. Ce fut tout d'abord pour lui à titre de simple location.

Deux ans plus tard, M. Du Mazin acheta cet immeuble, où M. Piget continua de faire fondre et fabriquer le verre. Et comme les administrateurs de Bellevue et de la Sellerie marchaient d'entente parfaite, ils n'avaient pour les deux verreries qu'une seule équipe d'ouvriers. Il arrivait alors que, chacune des deux verreries n'ayant qu'un four, qui ne pouvait guère fonctionner plus de six mois, pendant qu'on refaisait le four à un endroit, les ouvriers se transportaient à l'autre. Ces déplacements avaient bien leurs inconvénients pour les ouvriers, du moins, ce système les préservait du chômage. M. Bourgeois avait, d'ailleurs, fait construire à La Sellerie un nombre d'habitations suffisant pour les loger tous. L'association avec M. Bourgeois ne fut pas toutefois de très longue durée, et au bout de trois ou quatre ans, M. Piget prit seul, à son comptera gestion de la verrerie de Bellevue, et en peu de temps il sut lui donner une plus grande importance. Les places y devinrent plus nombreuses et le travail plus fourni. Afin que les ouvriers puissent être groupés près de l'usine, et dès lors y avoir plus facile accès de nuit comme de jour, vingt-cinq logements furent bâtis, composés chacun de deux appartements, avec grenier, cave et jardin. C'était comme un commencement de cité ouvrière. De ce nombre furent les maisons qui se trouvent à la lisière de la forêt, au-dessus du village de Perce-Mousse. Ces habitations furent construites sur un coin de bruyère avec les pierres que l'on put extraire sur place, ce qui permit d'établir des jardins sur ces terres ainsi remuées. A cette petite cité ouvrière, tout un ensemble de bâtiments nécessaires à l'exploitation de l'usine, tels que halles, magasins, taillerie, poterie,

22b TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

et même une classe pour les enfants employés à la fabrication, avaient surgi de terre. La maison du maître, à l'une des extrémités, complétait cet ensemble.

M. Piget développa dans son usine la quantité et la variété de la production : il fabriqua notamment le service de table. Tous ces développements et ces améliorations ouvrirent à l'usine une réelle prospérité jusqu'en 1848. A ce moment, la crise politique amena pour la verrerie de Bellevue un repos forcé de quelques mois.

L'année suivante, l'usine était de nouveau en pleine activité, et l'on peut citer alors comme chefs de place : J.-B. Bourgeois ; Romain Soude ; Jean- Louis No)Ter, père; Hippolyte Soude; Prosper Soude ; Armand Carré ; Pierre Légrat ; Henri Dumort; Alphonse Minerai; son frère, dit le gros Minerai ; Alexandre Dalles.

A ce moment, les heures de travail n'étaient pas réglées comme maintenant. Avec le chauffage au bois, en effet, on ne pouvait obtenir la fonte du verre d'une façon suffisamment régulière ; il fallait même compter avec le temps et les différentes directions du vent.

Toutefois, les verriers prenaient ordinairement leur travail le dimanche à minuit. Le lundi, ils y revenaient un peu plus tard, après le repos réglementaire, c'est-à-dire vers deux heures du matin. Chaque jour, la fonte du verre retardait de quelques heures, si bien que le samedi on entrait à l'usine vers huit ou neuf heures du soir, pour en sortir le lendemain matin à sept ou huit heures.

M. Piget., homme de principes et chrétien pratiquant, eut toujours l'attention de laisser à ses ouvriers le temps strictement nécessaire, chaque

dimanche et fête d'obligation, pour l'accomplissement des devoirs religieux. Mais, trop souvent, la fatigue ou d'autres prétextes faisaient que certains ouvriers s'en exemptaient trop facilement.

Le four n'éteignait guère, à part les cas de réfection, que deux fois par an, à Pâques notamment, et c'était, chaque fois, deux mille francs de perte pour le patron, nous a-t-on assuré.

Par suite de l'irrégularité dans les heures de travail, le rôle d'un avertisseur de nuit était nécessaire. Quand la fonte du verre s'annonçait prête à la mise en œuvre, il commençait alors sa ronde d'excitateur, et cette tournée lui demandait environ une heure et demie. Il la commençait par le bourg et les villages les plus éloignés, finissant par les environs mêmes de l'usine, de manière que tous les ouvriers puissent se trouver prêts en même temps.

C'était vraiment un rude labeur que cette vie de l'ouvrier verrier, donnant une partie de son existence au travail de nuit, dans une atmosphère surchauffée, où la manipulation du verre en fusion demande tant de précautions. Les santés cependant s'y maintenaient, quand d'ailleurs l'hygiène et la sobriété s'implantaient bien dans ces vies. Mais malheur à ceux que l'imprudence ou l'alcoolisme ne sauvegardaient pas.

En 1853, l'incendie vient faire ses ravages à la verrerie de Belle vue, et y interrompre le travail pendant quelque temps. C'était le 24 juin dans l'après-midi, au plein des chaleurs de l'été, le feu se déclara dans une centaine de cordes de bois placées sur le calmar, et, en quelques instants, tout fut la proie des flammes. On eut même beaucoup de peine à préserver l'habitation principale.

Pendant le chômage forcé qui s'ensuivit, M. Piget

s'occupa de placer les ouvriers qui ne s'étaient pas loués pour les travaux de la moisson; un certain nombre furent employés à la restauration de l'usine; d'autres s'en allèrent à La Sellerie; d'autres enfin trouvèrent ailleurs des emplois.

Les travaux de restauration ayant été poussés activement, et comme c'était à la bonne saison, dans l'espace de quatre ou cinq mois l'usine ressuscita de ses cendres et s'offrit à la reprise du travail.

Pour le chauffage des fours de l'usine, il fallait chaque année d'abondantes coupes de bois, que de nombreux charretiers amenaient et déposaient dans la cour de l'usine, où se trouvent aujourd'hui les résidus de charbon. Ce bois, qu'on appelait billettes, à cause de sa forme, était tassé sur place par un certain nombre de femmes. Quelque temps après, quand il avait ainsi un peu séché sur place, des hommes le montaient dans les calmars, par des espèces de rampes en bois, dont une existe encore aujourd'hui à l'arrière des bâtiments. Les calmars étaient de grandes chambres, situées à chaque bout de la halle, où le bois pouvait achever de sécher trèspromptement. Au fur et à mesure des besoins, de là, on le descendait dans le tisard, par des wagonnets à quatre roues, faciles à diriger. Il y avait là matière continuelle à incendie, si de sérieuses précautions n'eussent été prises. Le tisard était cet appartement souterrain, relativement assez vaste, où se trouvait le fourneau. C'était un peu l'image d'une bouche d'enfer, avec cette chaleur intense d'un feu quasi perpétuel. Ce fourneau avait deux ouvertures, par lesquelles les tiseurs, protégés par une toile humide, entretenaient continuellement la

fournaise, en y introduisant constamment la même quantité de combustible.

Malgré tout, le tisard n'était nullement triste. Il recevait d'assez nombreux visiteurs. Au cours des journées, les habitants du bourg et du voisinage venaient y chercher de la cendre pour les lessives. Le soir, aux mauvais jours, les colporteurs, ramoneurs et marchands de peaux de lapins de passage y venaient souvent chercher un gîte pour la nuit.

En 1855, M. Piget devint propriétaire de l'usine, et il y eut alors comme un nouvel élan pour sa prospérité. En 1860, M. Piget fit construire une seconde halle, celle qui se trouve du côté du bureau. Jusque-là, il y avait eu deux fours dans l'unique halle existant ; après la construction de la nouvelle halle, il n'y eut plus qu'un four dans chacune d'elles, ce qui permit de donner plus d'extension au travail. Aussi, à partir de ce moment, au lieu de onze places, on put en avoir de treize à quatorze. L'usine occupa de cent cinquante à cent soixante ouvriers, sans compter ceux qui préparaient et amenaient le bois, dont la majeure partie était prise dans la forêt du Perche. Pour ce qui est de la fabrication, au service de table on ajoutait les spécialités de l'éclairage, des verres à lampe, dont environ trois millions par an sortaient de l'usine, puis des boules et des lanternes marines. De plus encore l'usine de Bellevue se mit à produire les articles de parfumerie, de chimie, de gouloterie et de pharmacie. Tous ces produits étaient dirigés sur Paris.

A Bellevue, le salaire des ouvriers était à peu près le même que celui des autres usines du département.

En même temps qu'il avait mis ses usines sur un très bon pied. M. Piget s'était préparé des successeurs dans la personne de ses fils. Anicet, l'aîné, prit en 1868 la direction de la verrerie de Bellevue ; Georges, le second, de société avec M. Leroi, son beau-frère, eut l'administration de La Sellerie.

M. Piget père se retira alors à l'extrémité du bourg de Tourouvre, sur la route de Bivilliers, dans une propriété qu'il améliora et qui, ainsi, donna du coup d'œil à ce quartier. Il y mourut au mois de février

M. Piget sut toujours tenir son usine avec cet esprit d'ordre qui le caractérisait.

Son fils Anicet garda ses traditions à tous points de vue. Sous sa direction l'usine restait florissante, quand survinrent les événements de 1870, l'année terrible. La guerre fit forcément suspendre les travaux, puisque, d'une part, on ne pouvait plus se procurer les matières premières, et que, d'autre part, les marchandises ne trouvaient plus d'écoulement. L'usine fut donc fermée le 4 septembre 1870, pour ne rouvrir que le j6 mai suivant.

La misère se fit alors sentir dans la population ouvrière. Les verriers trouvèrent du travail comme ils purent. Beaucoup furent heureux de rencontrer M. le comte de Charencey, qui sut les occuper sur sa propriété de Champ-Thierry et les assista généreusement. Le souvenir de ses bontés est resté bien vivant chez nos vieux ouvriers.

L'ennemi, dans sa marche envahissante, approcha de Tourouvre, mais enfin, il n'y vint pas. Les habitants vécurent longtemps dans la crainte de le voir apparaître, et l'on raconte que le tisard de le verrerie de Bellevue aurait plus d'une fois servi de cachette

pour les objets que l'on voulait dérober à la rapacité de l'ennemi.

Quand, en mai 187 1, le travail reprit à l'usine, les quinze places furent occupées, dit-on, par les ouvriers dont les noms suivent : Alexandre Bernard, Sévère Bourgeois, Auguste Bunel, Alphonse Daviré, Alfred Fayel, Emile et Romain Fournier, Eugène et Louis Gastine, François Hiret, Etienne Légret, Emile Marchand, Victor Pouzeau, Louis Vénisse.

Les travaux avaient repris avec une nouvelle activité et marchaient bien, quand, au printemps de 1875, la toiture de la halle, récemment construite, s'effondra brusquement un samedi, vers 10 heures du soir. Un ouvrier, nommé Soret, qui s'y trouvait à ce moment, fut assez violemment projeté au dehors par la pression subite de la couche d'air, ce fut son salut. Le lundi suivant, les ouvriers, changeant de four, devaient entrer dans cette salle, et si l'accident n'eût précédé, il eût certainement été beaucoup plus grave.

Ce contretemps si subit produisit tout d'abord une légitime inquiétude chez les ouvriers, mais ils se rassurèrent vite quand ils apprirent que le travail ne serait pas interrompu. Après inspection de l'ancien four, il fut reconnu qu'il pouvait servir quelque temps encore.

M. Anicet Piget commanda de suite à Paris une nouvelle charpente, qui arriva bientôt toute prête à monter. Le dommage fut ainsi vite réparé, et le travail reprit un nouvel essor. Le personnel de l'usine atteignit en-ce temps le chiffre de deux cents employés. La verroterie, comme objets des loteries de foire, s'ajouta aux autres produits. Un graveur, qui avait travaillé autrefois à Baccarat, donnait du relief aux objets qui sortaient de son atelier.

M. Anicet Piget, pour mieux grouper son personnel et occuper sainement ses loisirs, avait favorisé la création d'une musique instrumentale, qui eut des succès. Plusieurs fois, elle se fit honneur d'assister aux cérémonies religieuses, et elle y était appréciée.

Loin de détourner l'ouvrier de l'église, on lui laissait toute liberté pour y venir, on l'y encourageait même. Rien de mieux, d'ailleurs, pour retenir et soutenir le moral du travailleur qui a rudement peiné six jours de la semaine. Plusieurs fois la semaine, le digne instituteur du lieu, M. Marchand, allait donner ses leçons à la colonie des ouvriers du premier âge. Ce furent vraiment en ce temps les beaux jours de la verrerie de Belle vue.

Les demeures ouvrières s'étaient multipliées et formaient au pied de l'usine une assez vaste agglomération. C'était la ruche ouvrière où bourdonnait l'activité de la vie intense.

Quand, à certains soirs, de mes fenêtres, je portais le regard sur la contrée et que les fours de l'usine s'offraient à ma vue, voici la note que j'écrivais dans ce temps : « Comme la forteresse du Moyen Age, adossée à la forêt et dominant la région, l'usine voyait à ses pieds six villages groupés, dont les habitants lui formaient comme une active et vigilante garnison. Au lieu des antiques tours, la haute cheminée de briques arrondie dressait vers le ciel son front noirci. A côté des ateliers, la demeure du patron s'offrait avec un cachet moins austère. Làr nuit et jour, l'activité régnait, car, chaque nuit, le veilleur allait par le village, appelant chacun à son heure ; et chaque soir, la flamme rouge qui brillait dans l'obscurité de la nuit, au sommet de l'une des

cheminées, indiquait à tous, manants ou passants, que là le travail est sans trêve. »

La trêve, hélas ! devait accidentellement venir trop tôt. Atteint d'un mal qui ne pardonne jamais, M. Anicet Piget mourait le 28 novembre 1880, à l'âge de trente-sept ans, regretté de tous ses ouvriers. Sa veuve, aussi intelligente que bonne, eût voulu continuer l'entreprise, mais, étant elle-même d'une santé assez précaire, elle dut y renoncer. Ce fut la fermeture de l'usine pour un temps indéterminé.

Pendant cet arrêt forcé de la verrerie de Tourouvre, un certain nombre d'ouvriers passèrent à la verrerie de L'Home, d'autres se dispersèrent, et plusieurs allèrent demander du travail à la ligne du chemin dé fer, qui était alors en construction de Mamers à Laigle. Pour eux, habitués à l'atmosphère de l'usine, ce fut une rude tâche que d'être obligés de travailler au grand air, par tous les temps. Du moins, ils y gagnèrent bien leur vie.

Un an plus tard, au mois de novembre 1881, M. Lagrange louait la verrerie de Bellevue. Malheureusement, il n'était pas du métier, il sortait des raffineries Sa}'. Ses débuts, pourtant, semblèrent promettre une heureuse impulsion pour les travaux de l'usine. Abandonnant l'ancien mode de chauffage, c'est lai qui fit construire un four à charbon, celui de droite. Rien ne fut épargné dans la construction de ce four à briques réfractaires, où les places furent aménagées dans les meilleures conditions. Avec une. bonne direction et un vrai sens des affaires, cet aménagement perfectionné de l'usine aurait pu être le point de départ d'une nouvelle ère de prospérité pour la verrerie de Tou-

rouvre. Ce four fut solennellement inauguré avec la présence de M. l'abbé Irénée Lagrange, alors vicaire à Sainte-Elisabeth de Paris. On dit que sa construction coûta dans les quatre-vingt mille francs.

Ce fut le commencement de la ruine, car, au lieu de cette sage administration qui eût sévèrement veillé à l'ensemble des détails, de manière à retrouver assez promptement au moins les intérêts de ce capital ainsi employé, malheureusement, M. Lagrange, mal conseillé, ne sut pas avoir l'esprit d'ordre et de direction qu'il eût fallu. Il eut le tort de vouloir donner satisfaction à certains goûts de grandeur et de plaisir; il loua le château de La Guimandière et prit part aux grandes chasses de la contrée. Ces plaisirs furent au détriment des affaires. Puis, après avoir tout d'abord donné à ses ouvriers un salaire convenable, soldé très exactement, peu à peu le malaise se fit sentir, et le paiement des ouvriers fut moins exact. Les fournisseurs ne voulurent plus faire crédit. Pour se venger, M. Lagrange se mit à installer à l'usine un grand magasin de fournitures, où les ouvriers pouvaient se procurer les choses de première nécessité, et ainsi étaient en partie rémunérés de leur travail. Le système pouvait avoir du bon, à la condition de régler régulièrement avec les fournisseurs en gros, sous peine de se retrouver en présence des mêmes difficultés qu'avec les fournisseurs en détail. C'est ce qui arriva, et tout crédit fut refusé au malheureux patron. Plus donc il allait dans ces conditions, et plus il s'enfonçait. Il faut dire, à son éloge, que, malgré tout, la production de la verrerie s'était augmentée de toute manière.

Mais le moment critique arriva fatalement. Privé à peu près de tout crédit, M. Lagrange devait déjà plusieurs mois à ses ouvriers; les têtes s'échauffaient et les récriminations se faisaient violentes. On disait que des meubles disparaissaient de Bellevue pour passer à La Guimandière. M. Lagrange, sentant qu'il ne pouvait aller plus longtemps en de telles conditions, préparait un départ furtif. Pour mieux déguiser ses projets, dans la nuit du 30 novembre au ier décembre 1883, sur les 7 heures du soir, il se mit à faire retentir les échos d'alentour des accents de son cor de chasse, voulant ainsi faire croire à une résidence assidue, quand, quelques instants après, il montait en voiture pour prendre la fuite. Le lendemain matin, quand les ouvriers, peu rassurés sur les bruits de la veille au soir, se présentant à l'usine, apprirent la disparition du patron, leur mécontentement se fit jour par de violents actes de colère. Dans un premier moment d'effervescence, facile à comprendre, ils se répandirent dans les jardins et les cours, faisant main basse sur tout ce qu'ils trouvèrent, pour se dédommager de la perte qu'ils avaient à subir ; ce fut un vrai pillage.

Leur première fureur apaisée, à la réflexion ils prirent le parti de se rendre en corps à Mortagne, pour dénoncer le fuyard et se faire rendre justice. Là-dessus, une quarantaine d'ouvriers s'entendent et partent immédiatement porter plainte au parquet.

Quand, quelques heures plus tard, on vit dans les rues de Mortagne ce groupe d'ouvriers en tenue négligée, tout d'abord, leur attitude de mécontents, leur démarche précipitée et bruyante, causa aux

habitants une certaine inquiétude. Ils se rassurèrent bientôt quand ils connurent le but de cette manifestation.

Une déception attendait nos malheureux ouvriers chez le procureur de la République, car M. Lagrange ne pouvait être poursuivi tant qu'il n'était pas mis en faillite. Ils revinrent donc à Tourouvre plus mécontents que jamais, la plupart étant sans ressource et tous sans travail.

Ce fut la fermeture forcée pour la verrerie de Bellevue, jusqu'à ce que se présentât un nouvel acquéreur ; cela dura six mois.

Pendant ce temps, la verrerie de Lhôme fournit une occupation provisoire à quelques-uns des ouvriers. D'autres retournèrent s'employer à la ligne du chemin de fer, dont les travaux n'étaient pas encore complètement terminés.

Au bout de quelque temps, M. Lagrange ayant été déclaré en faillite, sa vente mobilière eut lieu, et du capital ainsi réalisé, il ne revint à chacun des ouvriers qu'une rémunération absolument dérisoire, à peine 13 pour 100. Pour certaines familles, ce fut le moment d'une misère noire.

Enfin, après six mois d'attente, l'usine se rouvrit sous la direction de M. Périer. De nouveau le travail reprit, et cette fois avec un peu plus de sécurité. La production et l'écoulement se firent dans de bonnes conditions.

M. Périer mourut en septembre 1900, laissant son entreprise aux mains de son fils Georges, qui, tout d'abord, fit seul marcher l'usine. Mais sentant bientôt que l'association d'un concours dévoué lui serait utile, il s'adjoignit M. Piégas, qui occupait le poste de comptable. Une association en règle

MÉTIERS, PROFESSIONS ET INDUSTRIES iy]

fut établie entre eux par contrat passé en l'étude de Me Grouas, notaire à Saint-Maurice-lès-Charencey, et publié par les journaux de la région. Toutefois, cette association fut de courte durée, car au bout de quelques mois, M. Georges Périer se séparait de son associé et tentait de nouveau de faire marcher seul la verrerie de. Bellevue, mais sans grand succès, et pour diverses raisons, où l'inaptitude et le manque de sérieux avaient trop de part. Aussi, peu de temps après, renonçait-il à l'entreprise, et, en 1902, il vendait son usine à M. Haroux, négociant à Paris. C'est de son temps que l'on a fait disparaître l'avenue de sapins qui de la route donnait accès à l'usine.

Depuis lors, M. Haroux, aidé par les aptitudes remarquables de M. Verhaert, ancien élève de l'École polytechnique, a donné un élan puissant à la verrerie de Tourouvre. D'importantes réparations, avec de nombreuses modifications, y ont été opérées. Les bâtiments ont été pour la plupart transformés et remis à neuf. L'éclairage à l'acétylène a été installé partout. Un établissement a été créé pour recevoir les enfants employés à tenir le moule ou à porter à l'arche. Un mode de chauffage plus pratique a été adopté. La fabrication se compose presque uniquement de flacons pour la pharmacie, et grâce aux relations commerciales de M. Haroux, l'écoulement des produits se fait bien et est très rémunérateur.

Le directeur actuel est M. Gilbert.

Les ouvriers actuellement chefs de place sont : Clément Boulay, Angèle Dufay, Lucien Gueunet, Albert Jardin, Alexandre Jouis, Emile Légret, Elphège Margrit, Paul Margrit, Charles Métra,

François Meunier, Octave Vénisse, Alphonse Virlouvet.

L'élément verrier est donc d'une réelle importance à Tourouvre. Aussi est-il à désirer que la direction qui lui est donnée soit sage et dévouée. L'état moral d'un établissement de ce genre et sa prospérité matérielle sont souvent connexes (1).

Le voisinage de la forêt devait naturellement donner occasion à l'industrie de la fabrication des sabots. Dans le passé, cette industrie occupa un certain nombre de bras à Tourouvre ; aujourd'hui on compte à peine une vingtaine d'ouvriers sabotiers, répartis entre trois ateliers principaux.

11 y a les ateliers en forêt, qui font la première taille du bois, puis les ateliers qui fabriquent la marchandise à domicile.

L'ouvrier qui travaillait en forêt y passait généralement la semaine, ne revenant chez lui que pour le dimanche. Il avait dans le bois sa cahute de branchages, qui lui donnait l'abri de la nuit et du jour, quand il en avait besoin. Cette vie dans les bois, par tous les temps, l'isolement de la société, avec un régime alimentaire forcément un peu austère, déteignaient sur le moral de ces pauvres gens. Aussi ce métier âpre et pénible les rendait-il parfois d'humeur sombre, c'étaient des hommes des bois. Aujourd'hui il n'y a plus guère de sabotiers en forêt.

A domicile, tout en imposant ses labeurs, le

(1) Pour la rédaction de notre travail sur la verrerie de Bellevue, nous avons utilisé les notes de M. Le Vaillant de la Tieffe, dans son ouvrage : Les verreries de la Normandie, pp. 369-371 et 440; puis les notes de M. l'abbé Chantepie, insérées en divers numéros de la Croix de l'Orne, en 1907, et nous y avons ajouté nos souvenirs personnels.

métier est pourtant moins rude; il laisse, à tout le moins, les agréments de la vie de famille, et c'est beaucoup pour relever le moral du travailleur. Chaque ouvrier gagne environ vingt-cinq centimes par paire de sabots ; il peut en produire une dizaine de paires chaque jour. Beaucoup de ces sabots sont utilisés sur place. En hiver, de trois à quatre cents paires sont expédiées chaque semaine sur Verneuil, Dreux, Houdan et cette région. L'été, un certain nombre de sabotiers quittent l'atelier, pour se livrer aux travaux de la moisson.

On comptait autrefois neuf moulins à Tourouvre, y compris un moulin à vent. Ce dernier, depuis longtemps déjà, a cessé d'exister. Aujourd'hui il n'y a plus que le Moulin-Neuf qui fonctionne, et encore par intervalles seulement. Le moulin de la Grande-Trappe, avec ceux de la Germondière et de Malétable, suffit aux besoins de la contrée.

Deux briqueteries occupent chacune huit ouvriers aux jours de la belle saison ; elles écoulent bien leurs produits, à cause de l'absence de pierres à bâtir.

Une industrie nouvelle, que nous aimons à signaler pour Tourouvre, c'est l'établissement de pisciculture, organisé en ces derniers temps par M. Bourgeois dans l'ancienne usine de Bellegarde. Le cours d'eau qui arrose le vallon de ce lieu a été utilisé pour former un petit étang, dont les eaux, très industrieusement distribuées en canaux et nochs, pour l'alimentation et le développement du poisson, le présentent à ses divers degrés de croissance. La réputation de cette pisciculture s'est vite répandue, et assure aujourd'hui de nombreux succès à ses produits. De très belles pièces de pois-

son sont expédiées sur commande, et les alevins de Bellegarde vont au loin peupler les étangs et les cours d'eau des régions voisines.

En somme, Tourouvre dans son ensemble offre une population laborieuse qui, dans ses diverses branches d'industries, tient à faire honneur à ses affaires. C'est une population saine et vaillante, qui, grâce à ses labeurs, connaît l'épargne sage et bien comprise. Comme partout, il y a au milieu d'elles des indigents, mais l'ensemble sait se suffire et parfois même arriver à une certaine aisance et à l'honnête repos des vieux jours.

Dans son Blason populaire de la Normandie, Canel parle des Pauvres glorieux de Tourouvre il). 11 relève cette appellation et essaie de l'expliquer, elle est d'ailleurs commune à quelques autres localités. Mais pourquoi cette qualification pour les habitants de Tourouvre ?

Pour l'expliquer, Canel cite un passage de Gabriel Vaugeois, dans son histoire de Laigle, où cet auteur fait voir la différence qui existe entre le Normand et le Percheron, quant à leur manière d'être, quoiqu'ils ne soient séparés que par quelques kilomètres de forêt. D'où il pense que par suite du voisinage de la partie normande de l'arrondissement de Mortagne et de leurs relations avec ces voisins, les habitants de Tourouvre auraient pu contracter quelque chose de la vanité normande, ce qui leur aurait valu de la part des autres Percherons le sobriquet de Pauvres glorieux de Tourouvre.

Nous donnons cette explication pour ce qu'elle vaut.

i) Canel : Blason populaire de la Normandie, t. II, pp. 145 et 146.

Quoi qu'il en soit, à Tourouvre, on a le droit d'être fier de la vie laborieuse, qui est la règle de ses habitants. Elle ouvre à plusieurs, sinon la richesse, du moins l'aisance; en général, elle préserve de bien des misères, parce qu'elle est une garantie de la morale et du bon ordre. Tout cela est bien à l'honneur des pauvres glorieux de Tourouvre.

La période révolutionnaire à Tourouvre. — Premières destructions. — Les Droits de l'homme. — La constitution civile du clergé. — Ses effets à Tourouvre. — M. l'abbé Margerie. — Les intrus Tasse, Ledain, Coisel et les autres. — Nouvelle distribution territoriale. — Taquineries contre le clergé. — Les fêtes républicaines. — Fléau, misère et réquisitions. — Les émigrés à Tourouvre et leurs biens. — La garde nationale. — Lettre de reproche au commandant du bataillon de Tourouvre. — Exploit de la garde nationale de Tourouvre à l'occasion du curé de Brézolettes. — ■ Désordre et insurrection. — Le désarmement général du canton prescrit par le général Harty. — Les Chouans à Tourouvre. — Le contingent de Tourouvre pourla colonne mobile. — L'instruction publique en ce temps. — Choix d'instituteurs pour le canton. — Peu de zèle pour cette fonction. — Local à fournir aux instituteurs. — L'esprit de l'enseignement. — Questionnaire de l'administration centrale au sujet des écoles du canton. — Les marchés et assemblées. — Le système métrique. — La destruction des taupes. — Le consulat et l'empire. — Le premier curé de Tourouvre à la réouverture des églises.

Que fut à Tourouvre la période révolutionnaire ? Ce qu'elle fut à peu près partout, une époque fiévreuse, folle, sanglante. Période étrange, où, sous prétexte de réformes, dont plusieurs étaient d'ailleurs fort nécessaires, se produisirent d'affreux bouleversements, et qui se couvrit d'un nom marquant bien le caractère des choses de ce temps, ce fut la Révolution. Les changements ou les modifications dans les institutions ont été de tous les temps, mais

les renversements violents sont le fait des périodes troublées. Quand l'effervescence gagne les masses, le calme et la réflexion font défaut, et cela donne lieu aux emportements aveugles, c'est le torrent débordé qui dévaste tout sur son passage. Pour les sociétés où ces commotions se produisent, c'est d'ordinaire un ébranlement à longue durée dans les idées et dans les mœurs. Jamais on ne touche ainsi impunément à l'ensemble de traditions d'un passé national sans que le présent en soit profondément troublé et l'avenir gravement compromis.

Pour bien connaître les aspirations qui alors se firent jour à Tourouvre, il faudrait avoir le cahier des doléances, où furent traduits sous cette forme les sentiments qui s'agitaient dans les esprits.

Le roi Louis XVI sollicita lui-même la rédaction de ces cahiers de doléances par toute l'étendue de son royaume, bailliage par bailliage, et même paroisse par paroisse, afin de bien connaître les aspirations de son peuple, qui devaient ensuite être résumées et étudiées aux solennelles assises des États Généraux convoqués en 1789. Sur ce nombre de doléances ainsi sollicitées et recueillies, beaucoup étaient fondées, d'autres l'étaient moins, et quelques-unes dépassaient vraiment le but. La marche des événements ne permit pas de les étudier avec le discernement qu'elles demandaient, et, par suite du mouvement fiévreux qui s'empara des esprits, il arriva que des revendications les plus extravagantes eurent un succès funeste, à l'encontre des réformes vraiment utiles qui furent délaissées.

Le clergé, la noblesse et le tiers-état, qui, dans leurs trois catégories très distinctes, représentaient 1 ensemble du pays, avaient chacun à subir l'effet de

sages réformes. Mais au lieu de cela, il arriva que les deux premiers ordres sombrèrent dans le cataclysme, et le troisième par l'avantage du nombre resta seul maître de la situation. Sous prétexte d'unifier l'équilibre social, on en détruisit les sages contrepoids. Une fois lancée dans cette voie, la Révolution n'avait plus de raisons de s'arrêter, elle devait aller aux extrêmes, et c'est ce qui arriva. Quand d'ailleurs on recherche les causes premières de ces événements, on retrouve dès lors la même action ténébreuse, qui depuis n'a cessé par ses doctrines et ses menées de poursuivre le bouleversement social.

Comme toujours, l'Église eut l'honneur des premières attaques. On commença par s'en prendre aux ordres religieux, dont on supprima les vœux, puis bientôt après ce fut la dispersion de leurs membres et la confiscation de leurs biens.

En 1791, Tourouvre, comme quelques autres paroisses de la région, obtint de l'administration du district de pouvoir participer à la répartition des chasubles et autres ornements de la sacristie de la Chartreuse du Val-Dieu. Ces objets pouvaient avoir leur valeur, ils avaient en tout cas leurs souvenirs, et malheureusement ils ont disparu, sans qu'on puisse en suivre la trace.

Mais en chassant ainsi les moines de leur monastère, et en dépouillant ensuite leurs maisons, que faisait-on de la liberté, puisque, comme on l'exposait dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, chacun naît libre, libre surtout de ses croyances et de ses pratiques religieuses ? Le régime nouveau d'ailleurs devait se heurter à bien d'autres contradictions, sans en tenir aucun compte. Et en ce qui concerne la Déclaration des droits de l'homme,

qu'il nous suffise de dire en passant qu'il est toujours dangereux pour l'homme de proclamer ses droits, sans mettre ses devoirs en parallèle.

Puis vint la Constitution civile du clergé, autre attentat contre la liberté de l'Eglise. L'Église a ses lois comme l'État a les siennes, qui peuvent parfaitement vivre de bon accord, sans que les unes aient jamais à empiéter sur les autres, chacun se tenant sur le terrain qui lui est propre. Cette Constitution civile du clergé, schismatique dans son esprit comme dans son texte, devait nécessairement produire des ravages dans l'Église de France. Ne prétendaitelle pas la séparer de Rome, son centre essentiel de vie ! Elle la soumettait à des règles nouvelles, d'un esprit complètement opposé à cette antique discipline, qui avait fait sa force et sa gloire à travers les siècles. Aussi qu'arriva-t-il ? Ce qui se produit quand souffle la tempête ; les fruits gâtés et les branches mortes tombèrent à terre, tandis que les fruits et les rameaux pleins de vie ne purent être arrachés que par la violence. L'ère de la persécution s'ouvrait pour l'Église de France. Sans doute, elle connut alors d'attristantes défections, mais elle eut aussi ses martyrs qui vengèrent noblement son honneur outragé.

A Tourouvre, M. Lalizel, d'une famille du lieu, nommé à cette cure en 1766, après avoir rempli ce poste de manière à laisser une mémoire honorée, mourait au commencement de ces événements. M. Marie-Jean-Antoine Margerie, le 27 janvier 1790, était nommé pour lui succéder. C'est donc lui qui le premier eut à subir l'effet de la législation nouvelle, et, comme alors les directions de Rome, pour diverses causes, se firent attendre, croyant, en com-

pagnie de bien d'autres ecclésiastiques, mettre sa conscience suffisamment à couvert, il prêta un serment restrictif. C'est ce qui lui permit de gouverner la paroisse pendant quelque temps. Puis, le jour vint où, mieux éclairé, il rétracta ce serment. En 1791, M. Margerie envoyait sa rétractation au district. Il tombait alors sous le coup de la législation nouvelle et en 1792 il fut condamné à la déportation. M. Margerie possédait à Nonvilliers une ferme de quatre cents livres de revenu, elle fut confisquée et vendue parle district de Nogent-le-Rotrou.

En 1793, on retrouve M. Margerie à Londres, ce qui fait supposer qu'il avait trouvé moyen de se soustraire à la déportation (1). Mais du moins c'était pour lui l'exil avec ses privations et ses amertumes, ce qui est à l'honneur de sa fidélité. En 1801, un vicaire général de Chartres donnait sur lai les renseignements suivants : « Déporté, insermenté, c'est un excellent sujet. »

Une autre note venue de Chartres ajoute : « Tourouvre a aujourd'hui pour intrus M. Tasse, originaire du lieu. » Cette paroisse a d'abord été envahie par un inconnu, puis par l'intrus Ledain. Peu nous importe d'ailleurs de ne pas connaître ces intrus de passage, qu'un souffle mauvais apportait et qu'un autre emportait.

Quant à Ledain, voici ce qu'en dit une autre note de l'évêché de Chartres. Il était du diocèse de Sées ou d'Évreux, il fut le second intrus de Normandel, et comme tel il maria selon le rite ecclésiastique le curé jureur de Randonnay. Il avait déjà été intrus

1 Archives de Tévêché de Chartres, note communiquée par M. le chanoine Sainsot, de Chartres.

de Tourouvre, qu'il avait quitté pour venir à Normandel. et avant de venir à Tourouvre avait été intrus d'une autre paroisse encore. Ledain en effet fut aussi à Prépotin, et nous voyons même la municipalité de Tourouvre obligée de le réprimander, « parce qu'il s'était permis de sonner trop longtemps la cloche de Prépotin pour autre chose que les affaires de l'administration ». Toutefois, les municipaux de Tourouvre tenaient à mettre des formes dans ce blâme, parce qu'il s'adressait à un jureur.

Nous verrons bientôt Tasse cumuler les fonctions d'instituteur avec celles de curé assermenté. Par une lettre du 25 brumaire an VI, il se soumettait aux heures que l'administration municipale de Tourouvre lui imposait pour la célébration de sa messe à certains jours. « J'ai reçu, citoyen, disait-il, l'extrait de votre arrêté du 15 brumaire, par lequel vous me fixez l'heure où je dois dire la messe les jours d'assemblée. J'en suivrai les dispositions avec d'autant plus d'exactitude, que je suis charmé de trouver une pareille occasion de vous prouver mon sincère dévouement à la chose publique. — Salut et fraternité. — Et il osait signer : Tasse, ministre du culte catholique (1). »

En l'an VII, nous trouvons la délivrance de trois mandats de paiement pour la pension de l'ex-curé de Tourouvre, Pierre Coisel, encore un égaré de ce temps pour lequel l'État avait ses faveurs (2).

Tristes et faux pasteurs, qui allaient d'un troupeau à un autre, sans s'attacher à aucun, déshonorant leur ministère partout où ils passaient. Ces

{1 1 Archives de l'Orne, série L., n° 4(522. (2) Archives de l'Orne, série L.

LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE 24c)

mercenaires sans mission étaient vraiment le loup dans la bergerie. Et cette période désastreuse dura dix longues années. Aussi quel état de souffrance pour les populations, malgré tout ce que pouvaient faire, au péril de leur vie, certains prêtres restés fidèles! Il faut que la foi soit une plante bien vivace pour s'être maintenue telle quelle en de telles conditions.

Tout ce qu'il fut possible de modifier de l'ancien régime fut retouché et reconstitué sur de nouvelles bases. Nos antiques provinces durent disparaître, pour faire place à une nouvelle distribution du territoire national. La loi du 4 mars 1790 créa les départements, qui furent eux-mêmes divisés par districts. En vertu de cette loi. Tourouvre fut assigné à la circonscription du département de l'Orne, et à celle du district de Mortagne. Ce district comprit neuf cantons, dont Tourouvre fut le chef-lieu de l'un d'eux. Il fut divisé en deux parties, avec dix-huit paroisses de son ressort; Saint-Maurice-les-Charencev fut mis à la tête de la seconde division. Chaque canton eut pour l'administration judiciaire un juge de paix, avec quatre prud'hommes ou assesseurs, un greffier, un ou plusieurs huissiers. Chaque justice de paix dut relever du tribunal de première instance, érigé dans chaque chef-lieu de district.

La paroisse etla commune cessèrent d'avoir cette vie des temps précédents qui liait intimement l'une à l'autre, par suite d'une attribution plus spéciale de pouvoirs et de prérogatives à chacune des autorités civile et religieuse. Chaque commune fut administrée pour tout ce qui est du ressort de la vie civile par un maire et son adjoint, placés à la tête d'une municipalité élective.

Les deux cantons de Tourouvre et de Saint-Maurice, dont la plupart des paroisses avaient jusqu'ici fait partie du diocèse de Chartres, furent placés dans la dépendance du diocèse de Sées, qui eut luimême les mêmes délimitations que le département. Au début, cette ingérence du pouvoir temporel sur ce point fut absolument en dehors de ses attributions, et constituait une véritable perturbation dans l'ordre de la juridiction ecclésiastique. Plus tard, par suite du concordat de 1802, le pape Pie Vil a bien voulu reconnaître et régulariser ce nouvel état de choses, qui depuis lors a toujours fait loi.

Au milieu de toute cette perturbation, le clergé resté fidèle à sa conscience fut sujet à mille taquineries et parfois aux plus graves sévérités.

M. de Chandebois. par un sentiment de juste pitié, avait recueilli dans son château de Bellegarde un prêtre vieux et infirme, l'abbé Pileux, afin de lui assurer la sécurité et le repos de ses vieux jours. Mais cet ecclésiastique étant insermenté, sa présence était compromettante. Aussi, dès que les municipaux de Tourouvre en eurent vent, craignant pour leur responsabilité, ils décident d'autorité que le réfugié de Bellegarde serait transporté d'office à l'ancienne abbaye d'Essai, qui avait été assignée comme maison de réclusion pour les ecclésiastiques réfractaires. L'état d'infirmité de ce pauvre prêtre les trouva impitoyables, et il fallut que les certificats des officiers de santé Graucher et Lherminier vinssent attester que, à cause de ses infirmités, ce prêtre ne pouvait vraiment être transporté.

Une autre fois, malgré les perquisitions delà municipalité, on signale à La Ventrouze l'arrestation

d"un prêtre insermenté, et c'est pour nos municipaux l'occasion de nouveaux agissements, en vue toujours de sauvegarder leur responsabilité. Nous sommes donc ici en présence de gens plus craintifs que méchants.

Mieux que cela, un jour, le citoyen Gallet, de Randonnay, croit de son devoir de signaler, à la séance du 10 germinal an IV, un maniaque de ce lieu, qui, ayant la prêtromanie en tête, à certains jours aimait à se rendre à l'église pour y contrefaire les cérémonies du culte catholique. On pense si les curieux aimaient à être témoins de cette parodie. Alors sans nul retard les administrateurs de Tourouvre prennent la délibération suivante : « Considérant que sous un gouvernement libre aucun culte ne doit dominer; considérant que les opinions religieuses étant indéfiniment libres, il ne doit exister aucun signe extérieur d'un culte particulier; considérant enfin que l'usage des cloches ne doit servir qu'à réunir les citoyens de chaque commune, sous la surveillance des corps constitués, en conséquence chaque agent demeure chargé sous sa responsabilité de ne laisser exister dans sa commune aucun signe extérieur d'aucun culte. »

De ce fait les frères de charité eux-mêmes n'eurent plus la liberté de sortir avec leur costume traditionnel, car défense leur en fut faite.

De quel œil le peuple voyait-il toutes ces mesures ? Il laissait faire, mais au fond il n'était pas plus satisfait. Une délibération de ce temps le fait sentir, en signalant « la tendance de plus en plus grande des citoyens à ne pas se parer de la cocarde tricolore».

En cela d'ailleurs les municipaux de Tourouvre ne faisaient que suivre l'impulsion qui venait de plus

haut. Le 22 vendémiaire an VI l'administration centrale de l'Orne leur demandait la liste la plus exacte possible de tous les ecclésiastiques du canton, et de faire part, avec toute l'énergie qui doit caractériser des républicains, des renseignements sur chacun, afin de les transmettre au ministre de la Police générale, pour le mettre à portée de faire l'application rigoureuse de la loi du 17 fructidor à tous ceux qui chercheraient à en éluder l'application et qui troubleraient l'ordre (1).

Déjà d'ailleurs par une lettre du 13 de ce même mois le département donnait l'ordre de surveiller scrupuleusement les ministres du culte. Et s'il en était qui vinssent exercer un ministère quelconque du culte, sans avoir satisfait à la loi du 7 vendémiaire an IV, on devait les dénoncer. En cas même de flagrant délit, il fallait à l'instant les faire traduire devant le juge de paix, pour l'application des peines prononcées par la loi, et surtout les faire déporter.

Quant aux prêtres qui de bonne foi se seraient soumis aux lois du 7 vendémaire an IV et du 19 fructidor dernier, mais qui parleurs propos et leur conduite tromperaient le peuple et troubleraient l'ordre, on devait les dénoncer pour qu'ils fussent mis provisoirement hors d'état de nuire (2). Une surveillance haineuse et tracassière s'accusait ainsi de plus en plus à l'égard du clergé.

Du moins, ce que nous pouvons dès lors constater, c'est que l'administration municipale de Tourouvre, en obtempérant servilement aux ordres venus d'Alençon, fut plus tracassière que méchante, comme y entraînait trop l'esprit du temps. Elle

(1) Archives de l'Orne, série L.

(2) Archives de l'Orne, série L

poursuivait parfois des prêtres fidèles, mais on ne voit pas qu'elle en ait livré aucun au bourreau. C'est heureux pour sa mémoire.

Une bonne vieille, morte à l'âge de quatrevingt-dix-sept ans, la mère Quatravaux, nous a parfois raconté qu'en ce temps-là elle avait vu fusiller un pauvre prêtre, aumônier des armées royales. La scène s'était passée dans l'ancien cimetière, la victime était adossée au mur de l'église « endrait la chaire », disait la bonne vieille. Mais ce fait n'a pu être que celui d'une justice sommaire, tenant plutôt de la justice militaire, sans que l'administration locale ait eu à y prendre part.

Pendant ce temps, les presbytères, forcément abandonnés de leurs hôtes naturels, tombaient en ruines, et l'administration centrale en pressait la vente.

Il n'était pas jusqu'aux pauvres cloches qui ne fussent aussi visées. Le 29 frimaire an VI, le ministre de la Police générale trouve occasion de s'en prendre au son des cloches « que le fanatisme exploite pour rétablir son empire sur la masse crédule du peuple ». Donc, interdiction du son des cloches, destiné à rappeler l'exercice d'un culte.

Il en était autrement quand il s'agissait des assemblées primaires, pour l'émission des votes. Elles devaient avoir lieu dans la ci-devant église de Tourouvre. Les bons citoyens étaient pressés de venir y accomplir leurs droits politiques, « d'où dépendaient leur tranquillité et leur bonheur ». Chacune de ces assemblées devait être annoncée au son de la cloche, à dix heures du matin (1).

(1) Archives de /'Orne, série L.

C'est dans ce temps aussi que furent fermées les antiques chapelles, ouvertes autrefois par la foi des ancêtres, et restées chères à la piété des générations. Ainsi en fut-il pour les chapelles du prieuré de Saint-Gilles, de Saint-Sébastien du Moulin- Neuf, de Sainte- Anne et de Sainte-Nicole. On se demande même comment tant de ruines purent se faire en si peu de temps. C'est que, comme toujours, la faiblesse des bons fit la force des mauvais ; les audacieux se crurent tout permis, les autres laissant faire. Mais au cours des années, le sentiment religieux peu à peu se reprit; il recueillit quelques épaves de ces ruines, qu'il ne pouvait reconstituer, et il les replaçait avec respect, en souvenir dupasse sous les voûtes déshonorées de l'église paroissiale. C'est ainsi qu'en 1798, les antiques statues de saint Gilles et de saint Sébastien furent replacées dans l'église, où elles n'ont cessé depuis de figurer avec honneur.

Je ne sais si, aux plus mauvais jours, Tourouvre connut le culte de la déesse Raison, je n'ai pu jusqu'ici en trouver la preuve, et, pour son honneur, j'aime mieux croire qu'il n'en fut rien. Mais le nouveau régime, en supprimant les anciennes fêtes, sentit le besoin de donner au peuple d'autres fêtes, pour tâcher de faire oublier celles d'autrefois. C'était vraiment chose difficile, car, depuis quinze siècles, les solennités chrétiennes avaient laissé forte et vivante empreinte sur l'âme populaire. On tenta pourtant de l'expérience contraire, et c'est alors que furent instituées les fêtes républicaines. Tout le calendrier, d'ailleurs, dut y passer, les noms de légumes et d'animaux remplacèrent les noms aimés des Saints. Le décadi fut substitué au

L'antique statue de saint Gilles du prieuré placée dans 1 église de Tourouvre

en ii'i^.

dimanche, et les douze vieux mois de l'année, qui pourtant nous venaient du paganisme, eux-mêmes ne trouvèrent pas grâce devant la fureur de changement qui sévissait alors ; on leur substitua des noms d'une certaine poésie, mais qui ne firent pas quand même oublier les vieilles dénominations.

Pour les fêtes, on en chercha le motif dans la célébration de certaines dates, et dans des emprunts faits à la nature ou à la vie de l'homme. Tourouvre connut ces fêtes, nous avons même la description de quelques-unes. Souvent, c'était sur ordre venant de haut qu'avait lieu la célébration de ces fêtes.

L'une de ces premières fêtes fut celle à laquelle donna lieu la plantation de l'arbre de la liberté.

Il y eut ensuite la fête de l'Agriculture. Or, le 8 messidor an IV (28 juin 1796), une délibération de l'administration municipale, rédigée à ce sujet, invitait tous les laboureurs du canton à se réunir le premier du mois suivant, pour célébrer la fête de l'Agriculture. « Cette fête était consacrée, dit le procès-verbal, à célébrer les vertus des laboureurs et leurs travaux, en les exhortant de continuer à donner toujours l'exemple de la patience et du courage, dans les travaux pénibles auxquels ils se livrent journellement, et qui leur ont mérité l'estime et la vénération de leurs concitoyens. » — Alors, ce jour-là, l'autel de la patrie se décorait des emblèmes des champs, puis un discours de circonstance, avec hymnes patriotiques et champêtres, se faisait entendre, et c'était tout.

S'agissait-il, comme au 4 nivôse de la même année (24 décembre), de pourvoir à de nouvelles fonctions, les citoyens se réunissaient à la maison commune, d'où ils partaient sur deux files, pour se

rendre, tambours battants, au temple de Tourouvre. Là, dans un serment revêtu d'une certaine solennité, on leur faisait jurer « attachement à la République et haine à la Royauté ».

Lors de l'organisation de la garde nationale, le 2Q germinal (18 avril 17901, les autorités, suivies d'une partie de la population, se réunirent sur la place, et, avec tout l'apparat voulu, ils procédèrent à la réception des gradés, aux cris mille fois répétés de : « Vive la République ! haine à la Royauté ! » Et l'enthousiasme fut tellement débordant, paraît-il, que les enfants se mirent à répéter d'eux-mêmes ces mêmes acclamations, qu'ils venaient d'entendre retentir avec tant de véhémence.

Puis venaient la fête des Époux, la fête des Vieillards, la fête de la Victoire, la fête de la Liberté, et enfin l'anniversaire de la fondation de la République, le Ier vendémiaire (22 septembre).

« En ce jour mémorable, disent les registres de Tourouvre, tous les Français doivent se montrer dignes des bienfaits d'un gouvernement sage, qui fera la gloire des nations et l'admiration de tous les peuples. »

Malheureusement, les faits n'étaient que trop à l'encontre de cette assertion vantarde, et le peuple s'en rendait bien compte ; aussi ne partageait-il pas tous ces enthousiasmes de commande. L'administration municipale semblait elle-même le pressentir, ainsi cette année-là même reculait-elle de quatre jours la célébration de cette fête, « parce qu'il était à craindre que les citoyens, dont les travaux n'étaient pas très avancés, ne pussent se déranger pour y assister ».

Ce fut donc le 4 vendémiaire qu'eut lieu cette

fête, comme toujours, au temple de Tourouvre, sacrilègement usurpé au vrai Dieu. Le président de l'administration municipale et son secrétaire montèrent en chaire pour donner lecture de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et annoncer que le département demandait la formation de colonnes mobiles pour la répression des vols, qui devenaient de plus en plus nombreux (i). Tout cela n'était point à l'honneur de la morale du temps. Aussi cette motion fut plutôt pour refroidir l'enthousiasme des citoyens, qui ne demandaient pas mieux que de défendre, par les moyens ordinaires, les droits de la propriété, mais se souciaient assez peu de s'enrôler en colonnes mobiles pour la défense du bien d'autrui.

Déjà, au 4 thermidor (22 juillet), la population, pour la fête de la Liberté, n'avait montré qu'un enthousiasme très relatif, mais dont les citoyens municipaux durent se contenter.

On lit en effet aux registres du temps : « Aujourd'hui 9 thermidor, an IV de la République une et indivisible, l'administration municipale du canton de Tourouvre réunie au lieu ordinaire de ses séances, les agents ont observé qu'encore bien qu'ils aient convoqué à ce jour leurs concitoyens pour assister à la fête de la Liberté, ils n'ont pu parvenir, à cause de la circonstance de la récolte, qui presse extrêmement, vu l'inconstance du temps. L'administration, quoiqu'en en effet la circonstance soit impérieuse pour les causes sus-dites, néanmoins n'a vu qu'avec peine les citoyens ne pas suspendre

(1) On venait de voler un cheval chez Pierre Hy, à Bellegarde, puis chez Pierre Léon, voiturier en charbon à Randonnay. A la Grouas, un vol d'une certaine audace se produisait aussi dans le même temps.

leurs travaux un moment, pour venir se ranger autour de l'autel de la Patrie, et se pénétrer des bienfaits inestimables de la liberté, dont nous jouissons, et que des scélérats auraient voulu assassiner avant le 9 thermidor, lorsque la nation entière a repris tout-à-coup et ses attitudes et ses droits, et qu'enfin, en coupant les fers que ces personnes voulaient lui faire porter, elle a fait rentrer dans le néant une horde de brigands dévastateurs, qui, pour le bonheur des hommes, n'aurait jamais dû en sortir. Ce qui a pu suspendre la douleur de l'administration, ce sont les dispositions dans lesquelles met ses concitoyens l'annonce de la victoire thermidorienne, en disant qu'ils aimaient mieux mourir plutôt que de jamais s'unir avec aucun usurpateur de l'autorité nationale. »

Puis, vient s'ajouter un incident quasi puéril. « Le président ayant observé qu'à l'instant des cris de : « Vive la République ! » se faisaient entendre dans les campagnes, l'administration, par un mouvement spontané, s'est portée vers les croisées donnant sur les champs, et a eu la satisfaction d'entendre beaucoup de moissonneurs chanter des airs patriotiques, et des cris de : Vive la République l A bas les tyrans ! Après avoir joui de ce spectacle touchant et intéressant, l'administration s'est remise en séance (1). »

Nous ne faisons pas un récit arrangé pour la circonstance, nous citons ce qui fut rédigé dans le temps.

Il y eut aussi les fêtes décadaires, destinées à

(1) Nous avons relevé tout cet ensemble de détails sur les notes prises par M. Lucien Fournier, conseiller d'arrondissement, sur le registre des délibérations de la municipalité de Tourouvre pour ce temps.

faire oublier le saint et traditionnel dimanche. Elles eurent beaucoup de difficulté à prendre. Une lettre du ministre de l'Intérieur, à la date du 4 frimaire an VI, presse l'institution de ces fêtes, retardées pour différentes causes jusqu'à ce moment (1).

On eut aussi la fête de la Souveraineté du peuple. Dans la circulaire qui en prescrivait la célébration, le ministre disait : « Faites en sorte que le peuple y trouve du plaisir et de l'instruction. »

Le 24 nivôse, il y avait la célébration de la punition du dernier roi des Français, avec le serment de haine à la Royauté et à l'anarchie, et attachement inviolable à la République française et à la Constitution de l'an TH.

Le 30 nivôse an VI, il y eut la fête de la Paix continentale, à laquelle on dut donner toute la pompe possible.

Le 10 prairial, c'est la fête de la Reconnaissance, pour prouver que c'est bien une vertu de la République.

Pour la fête de l'Adolescence et des Époux, le 21 prairial an VII, François de Neufchâteau prit même la peine d'écrire une longue et dithyrambique missive, qui fut lue à Tourouvre comme partout (2).

D'ordinaire, ces fêtes furent l'occasion de discours dans le style du temps, et si les orateurs manquèrent parfois à Tourouvre, le département, plus d'une fois, y suppléa, en envoyant à la municipalité les discours prononcés au chef-lieu, avec ordre de les afficher et de les distribuer, surtout aux instituteurs (3).

Ces fêtes eurent leur temps, qui passa vite :

1 Archives de VOrne, série L.

(2} Archives de l'Orne, série L.

(3 Archives de l'Orne, série L.

aujourd'hui elles nous paraissent bien démodées ; elles furent alors un moyen de distraire le peuple au milieu des perturbations qui l'agitaient.

Le temps, en effet, était bien peu aux fêtes, il faut l'avouer, car les fléaux et la misère y mettaient alors une forte empreinte d'angoisse et de tristesse. Ce serait à n'y pas croire, si nous n'avions le texte de la délibération du 21 pluviôse à Tourouvre. Les municipaux, en effet, y constatent que non seulement leur caisse était à sec, mais qu'ils ne disposaient même pas de quoi rédiger les délibérations ; « il n'y avait plus ni plumes, ni papier, et ceux des membres qui en possédaient quelques mains furent invités à en faire l'avance. Heureusement que, comme logement, ils avaient à ce moment le ci-devant presbytère (1). »

La rentrée des contributions foncières se faisait fort difficilement, et nous trouvons nombre de réclamations de l'administration fiscale pour presser le paiement de ces impôts.

Une certaine somme était due à la direction des postes de Mortagne pour les ports de lettres, et le directeur Manguin en réclamait le montant. La municipalité s'engageait à verser le plus tôt possible une somme de 208 livres 3=, sols à cet effet; c'est tout ce qu'elle pouvait faire à ce moment (2).

(1) Le 4 vendémiaire an VII, la fille Le Péonchel, de Mortagne, envoyait à Tourouvre une note de n livres 2 sols pour fourniture de papier et plumes, et en réclamait avec instance le paiement. [Archives de l'Orne, série L. n° 4671.)

(2) Archives de l'Orne, série L. 9 messidor an VII. Nous aimons à donner ici les noms des administrateurs alors en fonction, tels qu'ils figurent au bas de ce document ; ces noms se retrouvent d'ailleurs souvent dans les actes de ce temps :

Pinard, président ; Vaillant, c. m.; Cébert ; Repessé, a. n.; Ch. Antéquin. a.: Mahot : Hautemul ; Guerrier: Bry.

Le 13 prairial an IV, était notifiée à Tourouvre la réquisition des foins, pailles et avoines pour le service de l'armée, et, quelques jours plus tard, le passage d'un détachement hâtait sans aucune pitié la rentrée de ces fourrages.

Et comme ces exactions se renouvelaient d'année en année, les sentiments de la population, on le conçoit, se modéraient pour le régime. De là ces observations du Département à la municipalité de Tourouvre : « Citoyens, vous n'êtes pas sans vous apercevoir que beaucoup de citoyens et de citoyennes négligent de se décorer de la cocarde tricolore. Cette négligence peut avoir des conséquences dangereuses dont les ennemis du gouvernement pourraient profiter. Il faut prévenir tout ce qui pourrait donner occasion aux malveillants de former des projets contre-révolutionnaires. » Il fallait rappeler les lois portées sur ce point, afin que désormais la cocarde tricolore fût la principale parure du costume de tous, en signe de leur soi-disant attachement au régime. C'était la cocarde obligatoire.

Dans ce même temps, le 12 thermidor (20 juillet), sur les neuf heures du soir, une grêle épouvantable accompagnée d'éclairs et de tonnerre ravageait une partie des récoltes, sur le territoire des communes de Tourouvre, Autheuil. Brésolettes et une partie de Bubertré.

Il faut ajouter à toutes ces calamités la déconsidération des assignats, qui vint mettre le trouble et la détresse dans tant de maisons, puis les enrôlements à jet continu qui vidaient les familles et enlevaient tant de bras à l'agriculture et à l'industrie.

Après cela, il est facile de comprendre combien les esprits étaient peu à la célébration des fêtes

républicaines. Ces fêtes, d'ailleurs, par tout leur ensemble théâtral et leur enthousiasme de commande, disaient peu de chose au peuple, aux prises avec les fatigues de ses labeurs et les soucis de ces jours tourmentés. C'est peu de parler au regard et à l'oreille, ce qu'il faut surtout saisir, c'est la fibre de l'âme, pour la faire vibrer; mais il n'y a que ce qui vient de l'âme qui sache aller à l'âme ; tout le reste n'est que vains bruits ou faux apparat sans effet réel.

Que devinrent les nobles du lieu ? Ou ils émigrèrent, comme bien d'autres, ou, sans quitter le sol, ils s'y terrèrent le mieux qu'ils purent, à cause des dangers qu'ils couraient, étant tous exposés à la sévérité des lois de ce temps.

Les premiers à subir les coups de la tourmente furent les de la Porte de Riantz. Dès qu'ils virent la tournure que prenaient les événements, pour plus de sécurité, ils franchirent la frontière. Denis de Riantz, après quelque temps passé dans l'émigration , rentrait en France et mourait à Sablé en 1796.

La Rosière et ses dépendances tombèrent sous le coup des lois contre les émigrés.

11 en fut de même pour Bellegarde.

Tous les nobles inscrits sur les listes d'émigrés, avant le mois de mars 1793, ou avant la guerre de la Vendée et celle des Chouans, étaient rigoureusement soumis à la loi du 19 fructidor, et, comme tels, ils étaient l'objet de la plus sévère surveillance. Toutefois, le traité de la Mabilais les mettait à l'abri de la déportation (1). On devait d'ailleurs tenir compte aux émigrés de leur âge et de leur état de santé, dûment constatés.

1 Archives de l'Orne, série L.

Le 6 brumaire an VI. notification était faite à Tourouvre d'avoir à dresser les états des pères et mères d'émigrés qui auraient passé déclaration devant les administrateurs du canton.

Les biens d'émigrés étant tombés dans le Domaine de la nation, l'administration centrale mit souvent une certaine âpreté à en presser la vente. Plusieurs notifications furent ainsi faites pour l'affichage des biens nationaux du ressort, en vue de leur vente. Le 25 ventôse an IV, elle s'enquérait près de la municipalité de Tourouvre, s'il existait dans le canton quelque argenterie ou bijoux, provenant des églises, des émigrés, des condamnés et des détenus. Et l'administration tourouvraine paraissait mettre peu de zèle à signaler ces objets.

Sur une nouvelle demande relative à la visite des objets mobiliers des émigrés, l'administration de Tourouvre répondait enfin, le 27 brumaire an VII, que les seuls objets mobiliers appartenant à la République, dans le canton, étaient ceux des héritiers de la Porte de Riantz, qui se trouvaient dans leur ci-devant maison, située à Tourouvre, lors de l'apposition du premier séquestre, parce que deux d'entre eux avaient émigré. Il avait alors été fait inventaire de ces meubles qui étaient toujours restés au même endroit, sans que l'on eût pensé faire vendre la portion qui revenait aux deux frères de la Porte dans la succession de leur père. On demandait de préciser en termes clairs et formels dans quelles conditions devait se faire cette vente.

Quelques actes postérieurs indiquent aussi que les lois du temps avaient eu leur effet sur la Rozière et Bellegarde.

Le château de Tourouvre eut surtout beaucoup à

souffrir, par suite du délaissement dans lequel il se trouva. On nous a raconté que, quand il revint aux mains de ses légitimes possesseurs, il était dans un grand état de délabrement; les tapisseries de haute lisse étaient en loques, et les visiteurs passant près d'elles en emportaient parfois des lambeaux.

C'est alors qu'eut lieu l'institution des gardes nationales. La nation armée fut un des grands principes de ce temps ; en fait, ce fut plus d'une fois l'anarchie ou la simple parade en permanence. Toutefois, cela n'exempta nullement de l'impôt du sang, puisqu'il y eut l'appel aux volontaires et la conscription militaire qui eut, tout d'abord, tant de mal à entrer dans les mœurs. Tout cela, d'ailleurs, devint bientôt d'une nécessité forcée, car la guerre éclata à l'extérieur; puis vinrent les soulèvements de l'intérieur, sans compter tous les désordres auxquels cet état de choses donna lieu. Jamais on n'eut plus besoin de la force armée.

La garde nationale s'organisa tout d'abord assez difficilement à Tourouvre, une lettre du temps déclare que personne ne veut y entrer parce qu'il n'y avait pas d'armes. Tourouvre finit cependant par avoir sa compagnie armée.

Le 23 ventôse an IV, l'administration centrale adressait à la municipalité de Tourouvre la lettre du ministre de la Police générale aux citoyens appelés parla loi au service de la garde nationale, avec cette observation : « Puisse-t-elle ranimer leur courage et leur ancienne énergie, pour rétablir l'ordre et purger la terre des brigands qui l'infestent (1). »

Les règlements prescrivaient le renouvellement

1 Archives de l'Orne, série L. n° 4668.

annuel des officiers de tout grade dans cette milice. C'était le découronnement du commandement, et l'exposer à tomber parfois dans des mains peu aptes à en accomplir les fonctions

Aussi, le 26 brumaire an VII, l'administration municipale de Tourouvre adressait-elle l'algarade qui suit au commandant de la garde sédentaire de ce canton.

« Citoyen,

« L'intérêt du bien public, l'amour sacré de la patrie, le respect que tout bon citoyen doit avoir pour les lois républicaines, ainsi que l'obéissance qu'il doit montrer envers leurs proches organes, nous font un devoir de vous faire sentir que vous n'avez pas déployé tout le zèle et toute l'activité dont nous vous croyions capable, dans l'exercice de vos honorables fonctions, que vos concitoyens vous ont confiées. Nous voyons avec douleur que toutes les fois que nous avons besoin de la force armée, et que nous la requérons près de vous, nos demandes sont infructueuses et pour ainsi dire méprisées, et votre insouciance peut causer de grands désavantages à la chose publique, surtout dans un moment où elle a tant besoin de secours.

« Si les citoyens que vous commandez n'exécutent pas vos ordres ni les nôtres, pourquoi ne les faites-vous pas punir ? A quoi servirait donc le Conseil de discipline que vous avez fait former en conformité de l'article 15 de la section 5 de la loi du 29 septembre 1791, si ce n'était pas pour faire régner une bonne harmonie dans votre bataillon ? »

On avait à constater, en effet, que le Conseil de

discipline n'était même pas formé, et que plusieurs cas d'indiscipline s'étaient produits (i).

Le 24 messidor an VII, sur la nouvelle de quelques meurtres, alors occasionnés par l'insurrection, la municipalité de Tourouvre informait l'administration départementale des heureux effets qu'elle attendait des mesures qu'elle venait de prescrire, tous les moyens étant pris pour que l'arrêté de cette administration reçût son entière exécution dans le canton.

Ordre était donc donné au commandant du bataillon de la garde sédentaire de former des gardes dans toutes les communes, avec charge de veiller au bon ordre et à la tranquillité publique.

Mais les armes manquaient, puisque, comme nous le verrons tout à l'heure, le général Harty avait fait désarmer toute la contrée, et avait ainsi réduit la population à l'impossibilité de se défendre, en cas d'attaque. « On ne peut, répondait-on, faire de patrouilles pendant la nuit sans être en état de défense. »

Les municipaux de Tourouvre terminaient en disant: « Jusqu'à présent, le bon ordre a toujours régné dans notre ressort, nos concitoyens sont paisibles, et exécutent sans difficulté les lois. De tous temps, nous avons fait nos efforts pour les maintenir dans cet esprit de patriotisme [2 . „

Pour la création des vétérans nationaux, le canton devait fournir son contingent à l'une des deux cents compagnies ainsi organisées, mais la région ne se remua pas vite.

fi Archives de l'Orne, série L. 4 < > 3 2 . : Archives Je l'Orne, série L.

LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE 2b7

Avec l'année 1792 avaient commencé les désordres qui furent le prélude des bouleversements qui entachent l'histoire de cette période. Voici donc l'un des premiers faits d'armes des gardes nationaux de Tourouvre; nous n'avons qu'à copier les registres de Mortagne.

Aux premiers jours de cette année, Messieurs Doucet et Pierre Rotrou, le premier officier municipal et l'autre procureur de la commune de Tourouvre, déclaraient qu'ils avaient accompagné la garde nationale du lieu, pour empêcher tout désordre qui pourrait se commettre dans la conduite qu'ils ont faite jusqu'à cette ville du sieur Roger, ci-devant curé de Brésolettes, et y continuant ses fonctions, jusqu'à son remplacement.

Alors, se présentèrent au tribunal du district Boivin, capitaine, Lalizel, sous-lieutenant, Duret, Verger, Gautier, caporaux, Brunel, Grenart et autres gardes nationaux de Tourouvre, qui requirent l'autorité compétente, pour recevoir leurs déclarations. Selon eux, « un peuple innombrable se serait, à ce moment, assemblé à Tourouvre, pour chasser le curé de Brésolettes. Voyant dans les esprits la plus grande fermentation, ils s'étaient décidés, pour éviter le désordre et empêcher tous accidents, d'amener à cette ville le curé de Brésolettes ». Ils l'avaient conduit sur un âne, comme on l'avait exigé d'eux. C'est ainsi qu'ils le remirent sous la sauvegarde de la loi.

Jean-Nicolas Bunel exposait ensuite que le curé de Brésolettes venait souvent chez son père, et que la sœur de ce prêtre fréquentait la femme Nourry, sa belle-mère. Depuis ces fréquentations, cette femme, disait-il, faisait croire à une certaine alié-

nation d'esprit, parce qu'elle, « si exacte à l'office de sa paroisse, allait maintenant ailleurs à la messe ». La domestique du père du curé disait publiquement que ceux qui allaient à la messe des prêtres assermentés n'y allaient point, que les enfants qu'ils baptisaient n'étaient point baptisés, que les mariages n'étaient point des mariages, mais des concubinages.

Ces assertions n'étaient sans doute pas marquées au coin de la stricte vérité, dans quelques-uns de leurs points, mais c'était un langage bien compromettant pour l'époque.

Un sieur Durand, fendeur de bois à Brésolettes, déclarait ensuite qu'on lui avait dit : « que ceux qui allaient ainsi à la messe, n'y allaient pas plus que des chiens ».

Une autre déposition de Pierre Plisson, de Tourouvre, attestait que le curé de Brésolettes « avait fait acheter trois livres de poudre à canon, à Crulay, pour recevoir la garde nationale de Tourouvre ».

D'après Antoine Duret, de Tourouvre, le nommé Bigot, de Brésolettes, lui avait dit qu'il désirait de tout son cœur qu'on éloignât le curé de sa paroisse, « attendu que sa femme, qui avait toujours bien vécu avec lui, était toute renversée depuis qu'elle était allée à confesse à lui ». Il avait, d'ailleurs, donné à son enfant un catéchisme « qui était inconstitutionnel ».

Enfin, Robert Durand faisait savoir une parole du curé à un nommé Jacques Leroux, c'est qu'il fallait le soutenir, alors il rachèterait l'église et continuerait de dire la messe à ses paroissiens (i).

(i) Registre des délibérations du district de Mortagne, Documents sur la province du Perche, fascicule 13.

Ces diverses dépositions montrent assez quel était alors l'état des esprits; un dossier assez considérable de dépositions dans le même genre contre ce pauvre curé existe aux Archives. Il fut dénoncé à l'accusateur public pour être jugé selon toute la rigueur des lois. On ne voit pas, d'ailleurs, que l'affaire ait eu grande suite.

Au reste, le pays tout entier était en proie à une agitation fiévreuse, qui faisait de la vie sociale d'alors une existence vraiment à part.

Le blé manquait, et la crainte de la lamine excitant tous les esprits, certains ne manquaient pas à cette occasion d'entretenir le désordre. En mai 1795, à Malétable, cinquante à soixante individus de Tourouvre, Randonnay et La Ventrouze, munis de fusils, de sabres, de bâtons, de fourches, de brocs, de piques et de baïonnettes, se présentent chez Lair, marchand de grains et riche cultivateur, lui demandent du blé, l'accablent de menaces et de coups. Ces violences étaient excitées par la disette ; la politique était étrangère, mais, dit M. de la Sicotière, elle peut y donner un prochain et terrible point d'appui (1).

Quand les insurrections normandes commencèrent, le Perche n'eut pas l'air tout d'abord de vouloir s'y mêler. Mais une chose qui alors souleva passablement les esprits, ce furent les réquisitions de jeunes gens pour la conscription militaire. Aussi, au commencement de 179b, à Tourouvre, Brésolettes et Soligny, on redoutait un soulèvement, qui pourtant n'eut pas lieu, mais on eut quelque peine

(1) Archives de la Guerre, 19, 22 mai 1793 ; Louis de Frotté et les Insurrections normandes, 1793-1892, par M. Léon de la Sicotière, t. I, p. 268.

à faire partir les jeunes gens delà réquisition (1). On supposait alors qu'ils se retiraient, en compagnie de prêtres réfractaires, dans les ruines de l'abbaye de la Trappe, perdues au milieu de ses sites sauvages. En realité, seul, l'ancien et respectable médecin de la Trappe, Lherminier, habitait ces ruines 2 .

C'est probablement à cause de quelque effervescence de ce genre, qui vint alors à se produire, que le général Harty, dont le quartier général était établi à Mortagne. assimilant les habitants du canton de Tourouvreaux insurgés de certaines régions, enjoignait de les désarmer tous jusqu'au dernier. sans même faire d'exception pour les fonctionnaires et les agents de la municipalité (3).

Cette mesure motiva les justes réclamations des municipaux de Tourouvre. Le 23 floréal an IV, le général Harty leur répondait par une promesse qu'il ne devait d'ailleurs pas tenir de sitôt.

« Je sens autant que vous, citoyens, leur écrivaitil, combien vous désirez être réarmés. Je ne doute pas un instant du dévouement à la patrie des habitants de votre canton. Engagez-les, je vous prie, à se tranquilliser, jusqu'à ce que le désarmement général du département soit opéré, et je m'empresserai de suite de réarmer les communes qui se seront bien montrées (4). »

Et comme, malgré tout, les choses ne se passaient pas au gré du général, quelques semaines plus tard

(1) Dépèche du général Brouard au général Harty, Archives de la Guerre.

(2) Louis de Frotté et les Insurrections normandes, t. I, p. 436.

(3) Notes de M. Lucien Fournier, prises dans le registre des Délibérations de Tourouvre, année 1796.

(4) Archive, de l'Orne, série L. 4668.

il écrivait encore à Tourouvre : « Je ne puis plus attendre, citovens, la rentrée de vos armes. Je vous invite donc, sous un délai de trois jours, à me les faire parvenir à mon quartier général à Mortagne. >/

Pressant toujours l'exécution de la même mesure, il disait encore une autre fois : « C'est au moment où les ennemis rendent les armes, où la paix semble s'annoncer dans tout le pays insurgé, que le désarmement total des communes devient de plus en plus nécessaire. Cette mesure, prescrite tant de fois par le général en chef, doit enfin être strictement exécutée, sous peine de sévère punition (i). >

Au reste, ce général était vraiment impitoyable, car, dans le même temps, il rappelait que le canton de Tourouvre était tenu de verser dans les magasins d'Alençon cent quintaux de foin, trente de paille et deux cents d'avoine, sur lesquels il restait à fournir neuf quintaux et une livre d'avoine. Ordre était donné de presser la rentrée complète de cette contribution, sous peine de la force armée pour y contraindre (2).

Quand, tout ensemble, les fortunes sont compromises et le sentiment gravement froissé, il arrive que les soulèvements se produisent. On venait de renverser le trône et l'autel, le malaise régnait partout, ce fut l'effervescence en permanence.

Le dimanche 13 octobre 1795, les citoyens des cantonsde Moulins, LeMerlerault, Courtomer,Gacé, Laigle, Tourouvre, Soligny et Mortagne sont prévenus d'avoir à se lever en masse, commune par commune, pour fouiller, réunis en détachements.

(1) Archives de l'Orne, série L.

(a) Archives de l'Orne, série L ; iCr et 24 thermidor an IV.

une certaine étendue de pays et particulièrement les bois et forêts. La battue devait commencer à cinq heures du matin. Toutes les précautions devaient être prises pour pouvoir mieux surprendre l'ennemi, c'est-à-dire les chouans ; les citoyens, pourvus de vivres et de munitions pour un jour, devaient se réunir en silence au lieu du rendez-vous ; les moins bien équipés resteraient dans chaque commune avec l'agent ou l'adjoint, pour y faire des visites domiciliaires chez les individus suspects et les désarmer.

Cette délibération avait été prise sous le serment du secret, les mots d'ordre et de ralliement avaient été envoyés cachetés, la veille, aux chefs de chaque détachement. Les chouans, malgré tout, n'en furent pas moins avertis, et se tinrent sur leurs gardes ; ils purent même arrêter une ordonnance qui portait le mot de ralliement (1). Cette tactique si bien organisée resta donc cette fois sans effet.

Nous sommes en octobre 1799, et l'insurrection a pris de grands développements. A Mortagne, les autorités s'effraient et elles signalent ainsi l'état des choses : « L'esprit public est on ne peut plus mauvais dans notre cité, ainsi que celui de toutes les communes voisines..., des bandes de cinq, dix et trente chouans se montrent dans les cantons de Moulins, Maurice, Tourouvre, Longny, Neuilly et Mauves. Ils menacent de se porter sur Mortagne, dont la moitié des habitants leur est gagnée (2). » L'administration centrale était en désarroi et demandait instamment du secours.

(i) Louis de Frotté et les Insurrections normandes, t. II, p. }(.

r-,ibid.. t. 11, p. 333.

Le 20 janvier suivant, les chouans, venant de Longny, sont de nouveau à Tourouvre, où leur nombre est évalué à cinq ou six cents. Ils brûlent les registres, désarment les habitants, enlèvent les tambours et les drapeaux et se chauffent avec les arbres de la liberté. Au bureau de poste, ils s'emparent des correspondances officielles et respectent les correspondances privées.

On ne signale, dans les rapports officiels, aucune autre violence commise par eux (i).

De là, les chouans se dirigèrent sur Mortagne, en suivant le chemin de la Marre-aux-Bœufs, qui tombe aux Caillons, talonnés depuis Tourouvre par le général Merle, qui, renforcé de la garde nationale et de la gendarmerie de cette ville, leur fit perdre un peu plus loin une trentaine d'hommes (2).

Le 13 frimaire an VI, le ministre de la Police générale écrivait aux administrateurs : « L'audace des brigands est à son comble ; réunis en troupes nombreuses, organisées, soumises à des chefs, ils ne daignent même plus se couvrir des voiles de la nuit. Le soleil éclaire leurs attentats. Les courriers, les voitures publiques ne sont pas plus que le voyageur isolé à l'abri de leurs attaques. Le plus souvent, ils paraissent avoir pour principal objet le pillage des fonds du trésor national, l'enlèvement de la correspondance du gouvernement, et annoncent ainsi le dessein formel de paralyser son action . » Il en appelait ensuite à l'exécution rigoureuse de la loi du 10 vendémiaire.

(1) Louis de Fiotic. t. II, p. 4118. — Archives de l'Orne, série L. Le s vendémiaire an VII, l'administration centrale prescrivait à la municipalité

de Tourouvre la reconstitution du registre de l'état civil ainsi détruit.

(2) Louis de Frotté, t. II, p. 466.

iS

Alors, c'est une recrudescence de sévérités pour rechercher les malveillants. Des visites domiciliaires sont organisées pour signaler les endroits qui pourraient servir de retraite aux ennemis du gouvernement.

Quelque tempsplus tard, prairial an VII, l'administration centrale s'émeut de plus en plus de voir que la tranquillité continue d'être troublée dans le département, car le sang des citoyens vient encore de couler. « Les égorgeurs ne sont point anéantis, ditelle. Leur destruction ne dépend pourtant que de la volonté de l'administration municipale. Agissez, ils vont disparaître... Votre sécurité a enhardi ces scélérats. »

Tout ce langage était plus facile à tenir qu'à réaliser. On exhortait Tourouvre à faire soigneusement le service de la garde sédentaire et à former des colonnes mobiles.

Pour arriver à quelque résultat dans la formation de ces colonnes mobiles, à Tourouvre on préféra procéder par voie de tirage au sort, et c'est ainsi que furent désignés six hommes pour se rendre à la destination qui leur serait marquée. Ce furent Jacques Olivier et Pierre Tribotté, sabotiers de Tourouvre ; puis Etienne Girard, cloutier, de Randonnay ; Luc- Mathurin Marre, journalier, de Champs ; Nicolas Chainon, journalier, de Biviliiers, et Jean Pihan, journalier, de La Ventrouze. Ils devaient être dirigés sur Alençon. Cinq cents hommes étaient demandés par le général Digonnet pour former la colonne (i).

En fructidor an VII, le représentant du peuple Berthereau écrivait à Tourouvre, pour déclarer la

i Archives de l'Orne, série L. 4671 et suiv.

situation critique, surtout depuis quatorze jours.

Le Ier messidor suivant, Tourouvre recevait cette missive d'Alençon : « Citoyens, les circonstances exigent impérieusement la plus grande célérité dans l'envoi au département des citoyens destinés à former le contingent de cinq cents hommes de colonne mobile, demandés par notre arrêté de floréal dernier, et le retard que plusieurs cantons ont mis à cette opération compromet la sûreté publique. Il faut donc envoyer sans retard le nombre d'hommes assigné. »

Le 17 ventôse, la municipalité de Tourouvre prévenait le département qu'elle avait fait arrêter tous les conscrits de la première classe qui ne s'étaient pas fait inscrire sur les tableaux rédigés par elle, ceux qui ne s'étaient pas rendus à l'appel, et ceux qui, après s'être présentés et être même partis en détachement, avaient quitté en route, pour rentrer dans leurs foyers. Venaient ensuite des considérations pour faire appel au dévouement de ces jeunes gens, et leur fixer une dernière date. Comme on le voit, les départs de conscrits ne se faisaient pas sans peine (1).

L'état nominatif du contingent du canton signalait, en l'an VII. quatorze hommes, dont Jacques Desmarres, Jean-Sébastien Meignan, Jacques Bisson et Gilles Tribottey étaient de Tourouvre.

Le ib floréal de l'an IX, le général Digonnet écrivait : « Citoyens administrateurs, j'ai reçu votre lettre du 12 de ce mois, par laquelle vous me prévenez qu'il n'y a point dans votre commune d'officiers à la suite, ayant traitement de réforme. Veuillez

(1) Archives de l'Orne, série L.

bien nommer, soit un officier ou sous-officier de la garde mobile, qui vient d'être formée dans votre canton, pour conduire cinq cents conscrits jusqu'au chef-lieu du département. »

L'agitation persistait. En février 1800, un document des Archives de l'Orne signale, parmi les cantons particulièrement ravagés par la guerre, celui de Tourouvre.

C'est alors que, contre toutes les lois de la guerre, malgré le sauf-conduit qui lui avait été donné, le comte Louis de Frotté tombait dans un guet-apens à Alençon, et, de là, était rapidement conduit, par Mortagne et l'ancienne route de Sainte-Anne, à Verneuil, où il tombait sous les balles républicaines.

Avec les agitations turbulentes des principes et des événements qui caractérisent cette période, on peut se demander ce que devint l'instruction de l'enfance à cette époque. Il est facile de comprendre qu'elle fut tout d'abord reléguée au second plan. N'avait-on pas dit en ce temps que la République n'avait pas besoin de savants ! Malgré tout, cependant, les pouvoirs du temps, il faut leur rendre cette justice, surent enfin prendre cette cause en main. Ils devaient d'ailleurs se rendre compte qu'il y allait de l'avenir du pays. Aussi divers documents de ce temps nous mettront bien au courant des choses sur ce point.

Le 8 floréal an IV, l'administration centrale du département, voulant organiser l'éducation publique dans les écoles primaires, écrivait à ce sujet à la municipalité de Tourouvre :

« Nous désirons, en organisant ces écoles, que, d'un côté, les élèves trouvent facilement à s'instruire, et que, de l'autre, ils reçoivent des leçons capables de

leur faire goûter les bienfaits inappréciables d'un gouvernement seul propre à bien faire sentir à l'homme la dignité de son être. Pour parvenir à ce but, nous croyons qu'il ne faut pas trop multiplier les instituteurs, afin d'en avoir qui remplissent véritablement notre attente. En conséquence, nous nous proposons de n'établir dans notre canton que sept instituteurs. »

L'administration demandait ensuite qu'on lui désignât les localités qui seraient choisies pour être le centre de ces écoles.

Les citoyens et citoyennes qui désiraient concourir pour obtenir an poste d'instituteur ou d'institutrice furent donc convoqués à se présenter les 20, 21, 22 et 23 du mois de fructidor devant les membres du jury d'instruction publique à Mortagne. Mais le q de ce même mois, l'administration départementale, peu satisfaite du résultat obtenu, s'en plaignait à Tourouvre. « Nous avons vu avec surprise le petit nombre de citoyens qui se sont présentés pour être instituteurs ou institutrices des écoles primaires des communes de votre ressort. Nous ne savons à quoi attribuer cette indifférence ou cette négligence. Le délai expire aujourd'hui, et il y a beaucoup de communes pour lesquelles personne ne s'est présenté. » 11 fallait insister pour prévenir à nouveau des jours fixés pour les examens.

De toute manière, les conditions se présentaient assez peu favorables, ce qui attirait peu de candidats.

Ce rôle de l'instituteur, quand il est bien compris, a sa grandeur, en même temps qu'il a ses charges. Nombre d'instituteurs, pénétrés de la responsabilité qui leur incombait, ne tenaient nulle-

ment à afficher des principes que leur conscience réprouvait. Et d'autre part, la surveillance à laquelle ils étaient soumis et le peu d'avantages matériels que leur assurait la situation qui leur était faite étaient peu de nature à multiplier les candidatures à ce poste.

A propos de cette surveillance, en effet, une circulaire disait : « La République n'entend payer que celui qui se sera rendu utile (1). »

L'année suivante, à la date du 18 prairial, le département continuait à prendre en main la cause de l'instruction.

" L'instruction, écrivait-on à Tourouvre, dont les peuples policés doivent sans cesse se nourrir, a été négligée depuis plusieurs années, et cette lacune, causée par les événements d'une grande révolution, ne doit plus continuer, lorsque la France organisée en république a arrêté toutes les factions qui voulaient la détruire.

« Il est temps de penser à rétablir l'instruction sur tous les points, et à propager la lumière qu'elle promet. Nous vous faisons passer à cet effet un prospectus ayant pour titre : Journal élémentaire d'instruction, que nous vous invitons à afficher dans le lieu de vos séances.

« Vous vous convaincrez que ce journal aura pour base principale la morale... Nous vous prévenons aussi qu'on imprime un abrégé des Hommes illustres de Plutarque, et que c'est un livre excellent à mettre aux mains de la jeunesse (2). »

Tout cela était bien dans le goût et les idées du

(1) Archives de l'Orne, série L, fonds de Tourouvre. n° 4. 688. (2 Archives de F Orne, série L, fonds de Tourouvre, n" 4690.

temps, et sans vouloir ratifier ces choses, on ne peut nier du moins qu'il n'y eût là un effort pour donner un nouvel essor à l'instruction trop délaissée en ces derniers temps.

La loi du 3 brumaire an IV prescrivait de iournir à chaque instituteur primaire un local, tant pour lui servir de logement que pour recevoir les élèves pendant la durée des classes. Un jardin devait être attenant à ce local. A Tourouvre, on assigna tout d'abord à cet effet le vieux presbytère, vide alors de son clergé ( 1 ) .

Le 6 ventôse an IV, les administrateurs du département notifiaient aux administrateurs du canton de Tourouvre l'arrêté du Directoire exécutif, en date du 17 pluviôse dernier, concernant la surveillance des écoles primaires, des maisons d'éducation et pensionnats, et ils en recommandaient la stricte exécution.

Aussi, dès le 2 frimaire, les municipaux de Tourouvre avaient à signaler les progrès constatés dans les écoles primaires de leur ressort. La réponse devait être transmise au ministre de l'Intérieur.

De là aussi venaient des instructions qui donnaient la note à garder pour l'esprit public. Ainsi il était prescrit aux directeurs de spectacles de n'avoir à faire représenter que des pièces pouvant moraliser dans le sens républicain. Une autre fois, la circulaire ministérielle disait : « Que le théâtre s'épure. La scène ne doit plus retentir que des oracles de la morale, des maximes sacrées de la philosophie et des grands exemples de vertu. »

C'est dans ce temps que le curé intrus Tasse écri-

(1 Archives de l'Orne, série L.

vait à la municipalité de Tourouvre, pour lui faire savoir qu'il venait de se présentera l'administration départementale, où il avait été reçu définitivement instituteur pour Tourouvre.

Voici le questionnaire qui était alors envoyé au sujet des écoles du canton :

« Combien d'élèves des deux sexes ont fréquenté cette année les écoles ?

« L'ordre qui devait y régner a-t-il été maintenu, et par quels règlements ?

« Quel en a été le succès ?

« Les suggestions du fanatisme n'ont-elles point nui aux succès de ces écoles? (Fournir sur ce point tous les renseignements parvenus à l'administration.)

« Quels sont ceux des instituteurs qui ont le mieux rempli vos vues? Quel est celui qui peut être cité pour modèle ? Déduire les principes de sa conduite.

« En est-il qui aient une méthode plus simple que la routine ? Quelle est cette méthode ?

« A-t-on remarqué des progrès et distingué du talent dans les enfants qui ont paru à la fête de la Jeunesse, célébrée le 10 germinal, ou dans les examens qui ont dû terminer les cours ?

« Les élèves ont-ils récité ou écrit la Déclaration des droits et des devoirs, l'acte constitutionnel ?

« La constitution et les livres républicains sont-ils connus dans ces écoles ?

«Quelles causes ont empêché d'ouvrir des écoles dans votre canton ?

« Qu'avez-vous fait pour vaincre la négligence des pauvres ou leur insouciance vis-à-vis de leurs, enfants ?

« Par quels moyens peut-on porter les écoles primaires au degré de leur perfection ?

« Ne peut-on améliorer le sort de chaque instituteur, en liant son état à la rédaction de l'état civil ou de quelque autre manière ? »

C'est à titre d'encouragement pour les instituteurs que l'État formulait ce compte rendu détaillé.

Venait ensuite une série d'autres questions, relatives à l'installation d'une bibliothèque. — On lit en marge : << Envoyé la réponse le 16 nivôse (i). »

Il serait intéressant de connaître ces réponses, mais nous n'avons pu les retrouver. Nous avons tenu du moins à citer tout au long ce questionnaire, aussi curieux qu'instructif. Peu de temps après venait une réclamation du compte rendu sur les progrès des écoles primaires, ce qui donnerait à entendre que les réponses n'avaient peut-être pas été très explicites à ce sujet, si même elles avaient été faites. Puis, c'était aussi une demande de l'état nominatif des élèves pour chaque école. L'instituteur de Tourouvre, François Tasse, déclarait que soixante élèves fréquentaient son école. C'était un chiffre assurément, et il prouve que les efforts de l'administration n'étaient pas vains, pour assurer le bienfait de l'instruction.

Quelques autres mesures étaient prises encore par la municipalité de Tourouvre, toujours sous l'impulsion de l'administration centrale.

Tourouvre avait son petit marché, qui du lundi fut reporté au vendredi. Le département avait dit à ce sujet qu'il fallait prendre pour base le calendrier républicain, « sans rien qui rappelât les institutions

1 Archives de l'Orne, série L, fonds de Tourouvre, même classe de numéros.

monarchiques ou l'idée d'un culte •>. En Tan VI, c'était cette autre communication : « Il se fait des rassemblementsconnussouslenom d'assemblées des ci-devant patrons, cet ancien usage défendu par nos lois est très dangereux ; les ennemis de l'Etat peuvent en profiter pour former des complots et compromettre la tranquillité publique. Il est de la sagesse des administrations d'en prévenir les funestes effets. Car ce qui en temps ordinaire ne produit qu'un amusement prend un caractère bien différent lorsqu'un gouvernement n'a pas encore pris de profondes racines et qu'il est entouré d'ennemis (i). » C'était ainsi exprimer un aveu et une crainte bien mesquine, et dans de telles mesures l'impiété le disputait au ridicule. A Tourouvre, l'antique assemblée qui se tenait chaque année, au début de septembre, dans le champ voisin du vieux prieuré de Saint- Gilles, fut transférée au bourg. Ce fut le délaissement complet pour ce lieu, où la foi n'attirait plus, les lois du temps y mettant obstacle.

A Tourouvre, l'arbre de la liberté, planté solennellement au début de cette période, s'était aperçu du passage des chouans, qui par une froide journée d'hiver s'étaient servis de son tronc desséché pour se réchauffer un peu. Beaucoup de ces arbres, d'ailleurs, avaient çà et là subi les vicissitudes du temps et succombé aux intempéries et aux mauvais traitements ; en pluviôse an IV, il fut prescrit de proclamer, au décadi qui en suivrait la réceptionna loi qui enjoignait de relever partout où ils avaient disparu les arbres de la liberté, « chaque commune devant avoir ce signe de la liberté ».

(i) Archives de POrne, série L, fonds de Tourouvre.

L'administration avait aussi à poursuivre certains débitants de poudre à canon qui n'étaient pas autorisés à faire ce commerce.

Le système métrique, promulgué en ce temps, ne s'implantait que peu à peu, et les anciennes mesures datant de si longtemps restaient toujours populaires. Au long questionnaire sur l'uniformité des mesures, la municipalité répondait en faisant connaître celles qui étaient malgré tout restées ici en usage. On signalait notamment pour La Rozière la mesure employée pour cuber le minerai, puis la pipe de douze, et les aunes de vingt-quatre pouces de longueur (i).

Sans vouloir contester le bien fondé des anciennes mesures, il est certain que l'unification des poids et mesures était un réel progrès. Mais il faut du temps pour avoir raison des vieux usages datant de longs siècles.

Nous ne résistons pas au plaisir de citer ici une curieuse lettre de l'administration centrale à la municipalité de Tourouvre pour la destruction des taupes ; cette lettre est du ier thermidor an V.

« Citoyens, les gardes champêtres, établis pour la conservation des propriétés, ne remplissent qu'une partie de leurs obligations. 11 est un autre moyen que celui de surveiller les hommes et les bestiaux, qui les volent et les pillent. C'est de s'occuper de la destruction de la taupe, qui est très préjudiciable aux productions. Il sera facile aux gardes champêtres, qui, par état, sont obligés de parcourir à toute heure les campagnes, de surveiller attentivement les animaux nuisibles, et de chercher à les détruire. Vous chargerez donc le garde champêtre

(i) Archives de l'Orne, série L, fonds de Tourouvre, n" 4(171.

de ce soin, dont il résultera un avantage considérable pour les propriétaires qui négligent ce soin. Nous comptons sur votre zèle pour le bien public (1). ^

Passe encore d'enjoindre aux gardes champêtres de veiller à la destruction des taupes parles intéressés, mais les astreindre eux-mêmes, c'était vraiment par trop les réduire au métier de taupier. L'administration veillait à tout, mais un peu avec excès.

Peu à peu le calme se faisait et les agitations du dedans s'apaisaient. Le Consulat cherchait cette trêve des esprits, et Bonaparte, le premier consul, en donna bonne preuve par les préliminaires et enfin par la signature du Concordat de 1802. Les églises se rouvrirent, et le culte catholique put être librement excercé sous la protection des lois.

Mais que de ruines à relever !

Ses temples matériels les premiers, délaissés pendant toute une longue période, réclamaient un urgent entretien, et les ressources matérielles étaient alors bien précaires.

La société tout entière, ébranlée sur ses bases, demandait à être consolidée dans ses principes fondamentaux. Il fallait exciter l'étincelle de la foi, depuis trop longtemps cachée sous les cendres, il fallait réunir dans l'esprit et la pratique d'un culte trop longtemps délaissé les membres endoloris et disjoints de cette pauvre société.

L'œuvre était immense, et les ouvriers peu nombreux, car la tourmente avait fait bien des vides dans leurs rangs. Il fallut même faire appel aux anciens jureurs donnant des marques de repentir, pour leur confier un coin de ce champ à défricher.

(1) Archives <ic l'Orne, série L. fonds de Tourouvre. n"s 1692-1683.

A Tourouvre, ce fut l'un deux qui dut commencer le travail, M. Louis René Goislard: il gouverna la paroisse de 1S02 à 1807,011 il fut transféré à Longny ( 1). Il arrivait donc avec un passé compromis, puisqu'il avait fait défection aux jours mauvais. Du moins, il venait de rétracter son serment schismatique, et il passa ici en prêtant son concours dans la mesure de son pouvoir à réparer les ruines : on eût désiré des mains mieux préparées à ce travail.

Comme dans l'ordre physique, où chaque année le travail de la nature recouvre de ses frondaisons les ruines qu'on n'a pu relever et cicatrise ainsi les plaies faites à son sein par la main del'homme, l'état social allait lui aussi s'affermir sous ce travail de renaissance qu'opèrent les efforts de l'homme, aidés du secours de Dieu. Et si toutes les ruines ne purent être relevées, du moins un travail de régénération sociale se fit d'année en année pour rendre au pavs quelque chose de sa vitalité première.

Dieu a créé les nations guérissables.

On arriva ainsi à la proclamation de l'empire. La pacification à l'intérieur continua de s'affermir, mais les guerres persistantes du dehors, tout en valant de glorieuses journées à notre histoire, avec certaines années désastreuses, produisirent le malaise dans le pays. Combien alors, malgré tout. dans nos administrations locales mirent à saluer le soleil levant un empressement qui étonne, après le zèle qu'elles avaient déployé contre le principe monarchique sous un autre nom ! La mobilité des convictions et des sentiments s'est vue de tous temps.

(i)M. Goislard fut ensuite nommé chanoine à la cathédrale le ta novembre 18:3.

Cent ans de vie communale et paroissiale. — Restaurations à l'église. — Le système de charpente et de voûte de l'église de Tourouvre. — Le presbytère. — La maison commune. — Supplément de traitement au clergé. — Le choix d'un instituteur et son traitement. — Refus de l'octroi. — Liste pour, le choix des marguilliers. — Le bonnet rouge toujours au sommet du clocher. — Reconstitution du mobilier de l'église

— M. Michel succède à M. Goislard en 1806. — M. Roger maire. — M. Gelée curé. — Installation de M. Saint-Martin Dumont en 1808. — Impositions pour l'entretien des chemins.

— Hiver de 18 12. — Mort de M. Roger, M. Dugué lui succède. — Abdication de Napoléon. — Retour de Louis XVIII.

— Les Cent-j ours. — Les frais de l'occupation prussienne pour Tourouvre. — L'administration de M Dugué. — Le transfert des ossements des morts de l'ancien cimetière dans le nouveau; cérémonie qu'il occasionna. — Démission de M. Dugué, M. de la Sicotière lui succède. — Mort de M. Saint- Martin Dumont. — M. Delaunav successeur. — Droit de pacage. — Création du bureau de poste. — Erection du vicariat. — M. Ragaine maire. — La garde nationale. — La première fête du roi Louis-Philippe. — Interdiction de M. Delaunay. — M. Gourdel vicaire administrateur. — M. l'abbé Filleul curé-doyen de Tourouvre. — Règlements de police. — La place Chéron. — M. Filleul vicaire général.

— M. l'abbé Auvray lui succède. — Le presbytère. — Passage du roi Louis-Philippe à Tourouvre. — M. Allée maire. — L'élection du prince Louis-Napoléon. — M. Roger maire. — M. Bailly maire. — M. Robert Durand. — Adresse du conseil au nouveau souverain. — La nouvelle sonnerie. — Le tableau du retable. — L'école de filles et les Dames de Marie.

— La mission de 1850. — Proposition d'une sœur garde-malades. — M. Piget et M. Pierre Allard maires. — Mort de M. Auvray. — M. l'abbé Arsène Clérice. — M. Jules Allard maire. — M. l'abbé Dumaine. — L'école de filles est laïcisée.

— L'école libre est créée. — L'hiver de 1870-1880. Le che-

mm de 1er. — L'expulsion dos Trappistes. — La mission de i8S{. — Passages d'évéques. - M. Dumaine est nommé curé de Saint-Pierre de Montsort. — M. Calixte Marre-Desperriers lui succède. — L'école libre des tilles. — La loi de Séparation. — Le Réveil de Tourouvre. — La salle canadienne' — Les noces d'or de M. Desperriers.

Pour terminer ces pages consacrées au souvenir de Tourouvre. e"est cent ans de vie communale et paroissiale qu'il nous reste à examiner à grands traits.

Depuis le cataclysme révolutionnaire, la commune et la paroisse n'eurent plus tout à fait les mêmes liens, sans que ce fût encore la séparation. Leur vie à chacune furent seulement un peu plus à part l'une de l'autre. Jusqu'ici elles avaient vécu intimement liées, se prêtant en tout un mutuel concours, l'une souvent suppléant l'autre ou la représentant ; ainsi la paroisse jusqu'ici avait-elle rédigé les registres de l'état civil pour les principaux actes de la vie. A partir de maintenant, il cessa d'en être ainsi. Du moins, la commune et la paroisse, malgré certains heurts d'occasion, marcheront d'une manière parallèle, se prêtant plus d'une fois la main, pour le plus grand bien de leurs administrés, et meilleure sera leur entente, plus grand sera le bien qui en résultera pour tous.

Quand le Concordat de 1802 eut rendu régulière la nouvelle situation des paroisses, au point de vue légal, c'est alors que l'entente entre la commune et la paroisse eut son terrain nettement déterminé.

Comme tant de ruines étaient résultées de la période précédente, le premier soin qui s'imposa entre la commune et la paroisse fut la restauration de ces ruines. La paroisse, dépouillée de ses res-

L'intérieur de l'église de Tourouvre.

sources d'autrefois, en était incapable, elle dut donc s'adressera la commune, pour que celle-ci, avec ses ressources ordinaires, légalement assurées d'année en année, lui vint en aide dans la mesure du possible. La plupart du temps d'ailleurs, la législation nouvelle, assurait aux communes la nue-propriété des édifices religieux, ceux-ci faisaient donc preuve de bonne administration en se prêtant à favoriser la conservation des monuments qui leur appartenaient, quand d'ailleurs la nécessité de ces frais d'entretien était dûment constatée.

Aussi, après son installation, qui eut lieu le 2 février 1803 par M. Gelée, M. Goislard prit soin de s'entendre de suite avec l'administration municipale pour que les réparations, jugées indispensables, fussent faites à l'église de Tourouvre. Dès le mois d'avril suivant en effet, une commission composée de MM. Lalizel et Carré, était nommée pour se rendre compte de l'état de souffrance du monument, et faire procéder sans retard, aux réparations estimées nécessaires. Une étude sérieuse des lieux fut donc faite, pour que des travaux en conséquence vinssent porter un premier remède aux nombreuses détériorations de la charpente et de la toiture.

Le système généralement employé dans la charpente de nos églises est celui de la ferme. Or, une ferme se compose essentiellement d'un entrait, poutre horizontale, qui repose par ses deux extrémités sur les murs du vaisseau à couvrir; puis, d'un poteau nommé poinçon, qui s'élève verticalement au milieu de l'entrait, et de deux pièces obliques, les arbalétriers, assemblés avec le poinçon à son sommet, et avec l'entrait à son extrémité. Les fermes placées parallèlement, de cinq mètres en

2gO TOUROUVRE ET SES SOUVENIRS

cinq mètres environ, portent la couverture, qui repose sur un lattis, soutenu lui-même par les chevrons.

Au xve siècle, comme à Tourouvre, on a employé le système de chevrons portant ferme. Ce genre de charpente se compose alors de chevrons d'un fort équarrissage. assemblés sur le faîtage et sur un cours de sablières reposant sur le sommet des murs. Les sablières sont reliées de distance en distance par des entraits portant un poinçon, qui soutient le faîtage. A l'intérieur de cette charpente, on disposait une voûte en lambris de bois, qui ne laissait paraître que les entraits et les poinçons. Le tout était d'ordinaire décoré de peintures.

Tout cela avait grandement souffert à l'église de Tourouvre, comme il ressort du procès-verbal de visite de la commission municipale. Le clocher et la tour avaient aussi subi des détériorations dans quelques-unes de leurs parties.

Le presbytère ne laissait pas moins à désirer: tous les appartements v étaient à revoir, et à l'extérieur il fallait assurer des clôtures qui n'existaient plus.

Les divers détails signalés par la commission furent peu à peu remis en état. Le curé n'eut rien à voir en ces travaux. Un lambris de sept mètres avec stalles fut établi pour former la clôture du chœur, au milieu fut installée une porte à deux battants. Et comme, pendant les jours mauvais de la Révolution, la croix avait dû disparaître du sommet du clocher, la commune s'engagea à l'y rétablir, avec le coq traditionnel i .

Ce premier acte de la municipalité était tout à la

i Nous empruntons tous ces détails aux registres des Délibérations du conseil municipal de Tourouvre, depuis l'année 1803 jusqu'à présent. — Délibération de germinal an XI.

fois de justice et de bonne convenance; ainsi réparait-on les torts d"un trop long passé, et en s'occupant tout d'abord du temple chrétien, c'était un hommage au Dieu qui l'habite.

A la suite de ces premières dépenses, d'autres non moins urgentes s'imposèrent. Le presbytère ainsi restitué au clergé, il fallut s'assurer un autre immeuble, pour servir de maison commune, de justice de paix et d'école.

Or, il était très difficile, à ce moment, de trouver à Tourouvre un local qui pût répondre à ces fins diverses, « attendu que toutes les maisons étaient occupées par des propriétaires, et qu'en outre elles étaient petites, et d'une distribution totalement étrangère à la nouvelle destination qu'elles auraient ». Mais à côté de l'ancien presbytère, et sans communication avec lui. il y avait la grange dîmeresse, vaste bâtiment aujourd'hui inutile au clergé, et présentant la possibilité d'une distribution en harmonie avec les divers services que l'on avait l'intention d'y installer. Aussi, des plans et devis furent-ils dressés à cet effet, et envoyés à la sous-préfecture, pour avoir les approbations voulues. Et comme le budget communal se trouvait passablement obéré, il fut décidé que ces dépenses seraient reportées sur trois années. C'était une dépense d'environ trois mille francs (i).

Le 12 prairial suivant, le conseil avait à s'occuper de deux arrêtés préfectoraux, relatifs à l'augmentation du traitement du curé, puis des frais d'ameublement de la maison curiale, et de l'achat du mobilier du culte.

M. Goislard, voulant, autant qu'il était en lui,

(i) Registre des Délibérations du 20 germinal an XI.

épargner les finances de la commune, refusa pour lui toute augmentation de traitement, et fit seulement observer qu'il était bon de prévoir l'avenir pour le cas où l'évêque pourrait donner un vicaire à la paroisse, ce qui était assez nécessaire à cause de son chiffre.

Une somme de douze cents francs, payable en trois ans, fut votée pour l'achat des objets les plus nécessaires à la célébration du culte; ainsi qu'une somme de cent vingt francs, à prendre sur le produit des quêtes et des chaises, comme supplément de traitement pour le sacristain, le suisse et les enfants de chœur (i).

Vint ensuite la question du choix d'un instituteur, avec détermination des jours et heures de classes, et de la rétribution que les parents seraient tenus de verser chaque mois, pour l'instruction de leurs enfants.

Deux considérations s'imposaient, d'une part les besoins de l'instituteur, et de l'autre, le peu de fortune de la plupart des habitants; mais du moins, le nombre des élèves permettait de constituer au maître d'école une subsistance suffisante.

A ce moment, il y avait à Tourouvre deux instituteurs, mais aucun d'eux ne fournissait les garanties suffisantes pour ses talents comme pour sa moralité, et aucun autre aspirantà ce poste ne se présentait alors. Le statu quo fut donc maintenu jusqu'à nouvel ordre, et voici dans quelles conditions : chaque enfant devait payer cinquante centimes par mois, s'il apprenait seulement à lire, soixante-quinze

il Registre des Dr libérations du li prairial an XI : la délibération est signée : Carré, Guillaume, Vaugeois, Collas, Roger, Goust, Laiger.

centimes, s'il apprenait en plus à écrire, et un franc s'il apprenait aussi à compter. C'était bien mesurer la distribution de la science primaire, mais il fallait compter avec les difficultés du temps.

Les classes devaient commencer chaque jour de la semaine à huit heures pour finir à onze, et le soir à une heure pour se terminer à quatre. Le jour du congé hebdomadaire était fixé au mercredi. Le maître était tenu d'apprendre à ses élèves le calcul décimal, et la nouvelle dénomination des poids et mesures. 11 devait aussi se mettre à la disposition de M. le Curé, pour l'aider dans le chant des offices et faire apprendre le catéchisme aux enfants.

Trois membres du conseil furent chargés de faire une enquête sur la vie et les mœurs des deux instituteurs, ainsi que sur leur degré d'instruction, afin que l'on pût choisir lequel des deux devrait être maintenu en fonctions. M. le Maire dut même leur adjoindre M. le Curé, pour donner plus de poids encore à cette décision (i). Cette reconstitution des choses se faisait donc dans toutes les meilleures conditions de bonne entente et de garanties morales.

Le 23 vendémiaire an XII, le conseil refusait la création de l'octroi de Tourouvre, attendu que la population se trouvant trop diminuée, ne pouvait avoir de foires et de marchés comme dans les villes voisines. Le passage des bestiaux par le bourg était d'ailleurs à peu près nul, et la consommation de la viande assez restreinte. Dans ces conditions, les droits de recette n'auraient pu couvrir les dépenses. Le conseil maintenait donc simplement le mode

(1) Registre des Délibérations. Séance du 12 prairial an XI.

antérieur de la perception des impôts, et envoyait au préfet, comme pièce justificative, le budget de Tan XII.

Le 12 fructidor suivant, le conseil s'occupait de dresser la liste des trente habitants les plus imposés de la commune, appartenant à la religion catholique pour que, la cure de Tourouvre étant de seconde classe, pussent être choisis sur ce nombre réglementaire, ceux qui devaient composer le conseil des marguilliers. Dans l'esprit de la loi, les marguilliers avaient surtout le vote et le contrôle des dépenses du culte, mais pour que les choses fussent ce qu'elles devaient être, il fallait qu'ils eussent à cœur d'entourer le chef de la paroisse de sages conseils et d'encourageantes svmpathies.

Voici comment fut dressée cette liste.

i Allard 'Pierre,, propr. et fermier.

2 Bellœuvre (Pierre Ch. . maréchal.

3 Bassiére Louis , tréfilier.

4 Brillant (Pierre), meunier.

5 Copin J. Nector , meunier.

6 Carré (Pierre), fabricant de chaux. Bon pour accepter la place.

7 Chandebois André-Claude-René . pr. (id.)

8 Collin (Gilles), propriétaire.

9 Durand (Gilles), propriétaire.

io Duboullay (Jean-J.,, mar. de bois.

ii Durand (Pierre-Fr.-Mat. , meunier.

12 Durand Robert , marchand de bois. Bon pour accepter la charge

ii Delarue (J.-B. -Franc. , propriétaire. (id.)

14 Guillaume (Nicolas), propriétaire. (id.)

15 Gallait Nicolas-Louis), dir. de ver. (id.)

16 Lalizel (Mart.-Fr.-Alexis), serrurier. (id.)

17 Lalizel Langis), v. de P. (id.)

18 Legkndre (Toussaint;, propriétaire.

19 Mazikr (Gabriel- Luc,, propriétaire. (id.)

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