‹ Tours et les Châteaux de TouraineChapitre 5 sur 14 · LA GRANDE HPOQ.UE TOURANGELLE XV ET XVP SIÈCLES · texte numérisé non relu

LA GRANDE HPOQ.UE TOURANGELLE XV ET XVP SIÈCLES

Le 'début du XV siècle fut une époque de grandes misères pour la Touraine comme pour la France presque tout entière. Le pays, disputé entre les Armagnacs et les Bourguignons, fut dévasté par les bandes anglaises. La ville même de Tours, livrée par la reine Isabeau, fut, après un siège sanglant, reprise par le dauphin en 1420. Mais à partir de cette date, malgré les disettes, malgré les épidémies, sa fortune s'en va grandissante. C'est aux environs de Tours, dans le cœur de la France que s'est réfugiée la monarchie chassée de sa capitale : c'est de Chinon que le pauvre Charles VII, surexcité par l'enthousiasme de l'héroïne populaire, part pour reconquérir son royaume ; Jeanne d'Arc passe à Tours en avril 1429, elle y fait décorer son fameux étendard par un peintre de la ville. Détail touchant, elle songe encore quelques mois après la délivrance d'Orléans et la chevauchée glorieuse du sacre, à écrire aux élus de la ville de Tours, ce sont les registres de leurs délibérations qui nous l'apprennent, afin de faire doter la fille du peintre, « pour l'honneur de Jehanne la Pucelle, venue en ce royaume devers le ro}' pour le fait de sa guerre contre les anglais » .

Le « roi de Bourges » devenu le « roi très victorieux » ne fut pas ingrat envers le pays qui avait été aux mauvais jours l'asile de sa fortune chancelante. Paris, où les souvenirs des Cabochiens et des Anglais

étaient encore trop vivants, fut délaissé et Charles VII résida volontiers à Tours dans le vieux château que baignait la Loire, ou dans la résidence voisine des « Montils » dont son fils devait faire le Plessis-lès-Tours. Il convoqua à Tours les Ktats généraux de 1435 qui sanctionnèrent la paix rendue au royaume, et la ville reconnaissante saisit toute occasion qui se présenta de lui faire fête par des célébrations de mystères, des cortèges, de brillantes entrées solennelles accompagnées de cadeaux magnifiques, dont la tradition se perpétua pendant un siècle.

Louis XI continue à se plaire aux environs de Tours et sa dévotion enrichit les trésors de Saint-Martin, en même temps que sa prévoyance économique développe dans la ville des industries nouvelles comme celle de la soie. C'est lui aussi qui, en 1462, réorganise l'administration municipale : au régime des élus, il substitue un maire assisté de vingt-quatre échevins et constitue définitivement l'unité tourangelle. Charles VIII, élevé à Amboise, accorde sa prédilection à cette nouvelle résidence ; mais la Touraine reste, par suite de la présence de la cour, le véritable centre moral et politique de la France. C'en est aussi le milieu artistique le plus riche et le plus actif : industrie et commerce, métier et marchandise prospèrent à Tours et les arts à leur suite. La ville se pare et s'embellit; les rues sont bien entretenues, les églises et les édifices publics se renouvellent et se décorent magnifiquement. De grosses fortunes se constituent qui permettent à des bourgeois, des gens de finances surtout, de faire bâtir des maisons de ville ou de campagne rivalisant avec celles des nobles et des courtisans logés dans le voisinage du souverain t l'hôtel de Jean Briçonnet, receveur des finances, premier maire de Tours, et celui de Jean d'Orléans comte de Dunois peuvent aller de pair !

Après les expéditions d'Italie de Charles VIII et de Louis XII. le désir de luxe, l'appétit des jouissances extérieures qui se développèrent de plus en plus chez les souverains et dans leur entourage, qui se propagèrent aussi dans la société tout entière, accrurent encore cette activité commerciale, industrielle et artistique dont bénéficiait surtout la grande cité tourangelle. Mais remarquons que le point de départ est antérieur, que l'élan était donné bien avant 1495.

Pendant les dernières années du XV siècle et les premières du xvr, la mode se transforme : un petit nombre d'ouvriers ultiamontains introduits dans ce milieu riche et actif ont apporté des indications de st)-le et parfois des techniques nouvelles. On les suit, car il faut aller avec le goût du jour ; dans un pareil milieu, personne ne saurait rester en arrière. Les résistances qui prolongeront ailleurs la vie des vieilles modes et des

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méthodes traditionnelles ne sont pas de mise ici. Le goût italien triomphe donc rapidement, du moins en apparence : car presque tout se passe à la surface ; rien n'altère encore profondément l'originalité de ces ateliers, de ces écoles, constitués dès le xv° siècle, où des formules d'art s'étaient créées spontanément par suite des besoins sociaux nouveaux, où mainte œuvre d'esprit plus moderne avait été déjà réalisée ou entamée, en architecture, en peinture ou en sculpture. Le mot de Renaissance, généralement adopté pour caractériser ce mouvement d'art franco-italien du

Cliihé Sauvaiiaud.

Portrait de Jean Fouquet (Médaillon en émail du Musée du Louvre).

début du xvi'= siècle, est donc aussi impropre que possible et nous nous en servirons le moins que nous pourrons. Il faut certainement, dans l'étude de cet art de la grande époque tourangelle, tenir compte du ferment étranger qui s'est introduit arbitrairement, par le hasard des circonstances historiques et non, comme on le dit quelquefois, par une nécessité inéluctable ; il faut tenir compte de cet élément italien qui, limité d'abord au décor superficiel et à quelques œuvres d'exception, va pénétrer de plus en plus et s'imposer progressivement au cours du xvi" siècle. Mais il faut reconnaître que l'art en France, en Touraine surtout, était bien vivant à la fin du xv° siècle et que ce qu'il y a de plus sain, de plus robuste, de plus fécond dans l'art du début du xvi", vient du tempérament français qui continue à s'3^ épanouir avec éclat.

Des ateliers italiens s'établissent à Tours, celui des Juste, par exemple; ils y travaillent abondamment, mais en sous-ordre d'abord, et souvent sur des données françaises qu'ils doivent accepter. Ce sont du reste des ouvriers de second rang et de médiocre talent comme presque tous les Italiens ramenés par Charles VIII, Guido Mazzoni et Fra Ciiocondo mis à part qui regagnèrent assez vite leur patrie. D'autres vont venir sous François I*^'', les Serlio et les Primatice, qui ne se contenteront pas d'un rôle secondaire de collaborateurs ou d'indicateurs. Mais c'est dans un milieu différent qu'ils seront appelés à exercer leur virtuosité et leur dogmatisme : avec François I", en effet, la royauté quitte la Touraine. Louis XII s'était déjà éloigné jusqu'à Blois, François I", malgré la prodigieuse et coûteuse fantaisie de Chambord, dont il profitera peu du reste, va regagner l'Ile-de-France et c'est Villers-Cotterets, Fontainebleau, Saint-Germain , Madrid, qui vont donner à la France les modèles définitifs delà véritable Renaissance italienne et classique. Remarquons cependant en passant que le château de Madrid, aux portes de Paris, est encore l'œuvre d'un tourangeau, Pierre Gadier, et que des ouvriers tourangeaux, les Lebrun, par exemple, vont porter le concours de leur main d'œuvre à l'exécution des décors du château de Fontainebleau.

Malgré l'éloignement de la cour, le centre d'art tourangeau reste en effet des plus illustres pendant quarante ou cinquante ans, ses ateliers des plus prospères. Les rois de France n'oublient pas complètement leur bonne ville de Tours. Tous y viennent, s'y font recevoir en grande pompe et y séjournent plus ou moins longtemps ; la noblesse et surtout la riche bourgeoisie 5^ ont leurs demeures auxquelles elles sont attachées ; or, les de Beaune, les Bohier, les Berthelot sont des Mécènes qui valent presque les rois de France eux-mêmes. Témoin Semblançay, Chenonceaux et Azay-le-Rideau.

Vers la fin du siècle, à un nouveau moment critique de l'histoire de la monarchie, Henri III, chassé de Paris, songera lui aussi à se retirer sur la Loire. Il viendra installer à Tours, en 1589, son Parlement et sa Cour des Comptes, et Tours, pour quelques mois, deviendra capitale du royaume. C'est au Plessis que le roi de France rencontrera le roi de Navarre et qu'ils se résoudront à marcher ensemble vers Paris. On sait ce qui les y attendait l'un et l'autre. Henri IV, une fois couronné, n'eut d'autre idée que de reconquérir sa capitale, et, dès qu'il y fut entré, il y rappela le Parlement. Tours rentra dans le calme et l'obscurité d'une ville de province. Cet éclat passager n'avait pu du reste y réveiller l'activité, y ressusciter les efforts originaux d'autrefois. De plus, des monceaux

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de ruines jr avaient été accumulés par les guerres de religion. Au printemps de 1562, notamment, les huguenots de Tours, exaspérés par les premières persécutions de Catherine de Médicis et de Charles IX, avaient assiégé le clergé catholique dans ses églises, les moines dans leurs monastères, pillé, brûlé, anéanti trésors et œuvres d'art avec une rage folle et parfois une passion méthodique d'iconoclastes plus terrible encore.

Nous verrons tout à l'heure, en nous promenant à travers les rues de Tours et dans les campagnes voisines, ce que furent, en architecture, les caractères de cet art tourangeau du xv'' et du xvi° siècle. Malgré les destructions inévitables, d'assez nombreux témoins subsistent pour nous en montrer le charme original : les traditions de l'âge précédent persistent, mais, de bonne heure, une grâce nouvelle, plus libre et plus souple, s'3'^ épanouit ; les constructions civiles surtout, accommodées à des besoins et à des goûts nouveaux de clarté, de confortable, de gaité et de parilre pittoresque, sont de véritables créations originales, avant comme après l'invasion du décor à l'italienne. C'est un art nouveau qui se développe un peu par toute la France à cette date, mais nulle part avec autant de rapidité et d'éclat qu'en Touraine.

Au contraire, il est bien difficile aujourd'hui de s'apercevoir à Tours que cette ville produisit au xv= et au xvi" siècle, des écoles de peintres et de sculpteurs, des ateliers d'orfèvres, d'armuriers, de hûchiers, de tapissiers, de brodeurs, d'où sortirent quantité d'œuvres du plus grand prix, dans lesquels travaillèrent quelques-uns des artistes les plus célèbres de la France d'alors, les plus marquants dans l'histoire de notre art national. Toutes leurs œuvres ne sont pas perdues cependant ; mais leur célébrité même en a dispersé un grand nombre dès le temps de leur production ; quant à celles qui avaient orné les églises et les maisons de Tours, elles ont disparu dans des crises de violences comme les pillages de 1562, dans des moments de disette pécuniaire, ou dans de longues périodes d'incurie.

L'histoire de ces artistes et de ces ouvriers, très vantés par leurs contemporains, singulièrement oubliés deux siècles après, a été patiemment reconstituée par les chercheurs laborieux qui ont exploré les archives tourangelles, les Salmon, les Lambron de Lignim, les Giraudet, pour ne parler que des morts, surtout par Charles de Grandmaison, dont les remarquables travaux ont tant fait pour la remise en lumière et en honneur du vieil art tourangeau. De divers côtés, on s'est efforcé d'en retrouver les productions égarées et de reconstituer dans la mesure du

possible l'œuvre à côté de l'histoire documentaire. Tout récemment, l'Exposition des Primitifs français a grandi et popularisé la gloire du peintre tourangeau Jean Fouquet. Pourquoi la ville de Tours n'a-t-elle pas songé encore à réunir, au moins par la reproduction, ses œuvres aujourd'hui universellement reconnues et admirées, à les grouper avec celles de ses

élèves, à côté de celles de ses émules, les imagiers tels que Michel Colombe? Pourquoi n'at-elle pas constitué à peu de frais un musée permanent de photographies et de moulages qui serait un hommage bien mérité au travail glorieux des artistes et des artisans d'art qui l'ont honorée dans le passé, une leçon salutaire pour ceux du présent et de l'avenir, en même temps qu'un attrait et un enseignement pour les voyageurs et les curieux ?

Nous ne saurions bien entendu donner ici, même en résumé, cette histoire de l'art tourangeau aux XV'' et xvi" siècles, dont bien des points demanderaient encore à être éclaircis : nous nous contenterons de quelques indications qui permettront de rattacher aux grandes œuvres détruites ou dispersées les fragments qui subsistent encore çà et là.

Le nom de Jean Fouquet domine l'histoire de la peinture à Tours au xv° siècle. « Il surpasse en talent non seulement tous ses contemporains, mais encore les peintres anciens », écrit Francesco Florio, un Italien, établi en Touraine au xv° siècle. Né probablement à Tours vers 1420.

cliché Girouion.

L'Adoration des Mages, par Jean Fouqttet.

Miniature du Livre d'iieures d'Etienne Clievalier.

(Musée Condé à Clian'.illy).

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Fouquet y avait certainement connu des peintres plus âgés que lui, dont les noms nous sont parvenus, mais dont les œuvres nous échappent. Hans Polnoir ou Poulvoir qui avait peint la bannière de la Pucelle. Jançon Loysel qui travaillait pour la ville vers 1420. L'un d'eux fut peut-être son maître. Il fréquenta sans doute aussi les artistes qui, en Berry, avaient travaillé pour le duc Jean ou ceux qui travaillaient pour Jacques Cœur. Il rencontra certainement quelques Flamands voyageurs plus ou moins influencés par l'art de Van Eyck; enfin nous savons qu'il

Clif.lié Sauvatiauii.

Triptyque de l'École de Jean Fouquet (Église Saint-Antoine de Loches).

fit le voj-age d'Italie et eut l'honneur, à Rome, de i^eindre l'effigie du pape Eugène IV, vers 1445.

Avant ou après son vo3'age à Rome, il peignit le portrait du roi Charles VII que l'on voit au Louvre, plus tard celle du chancelier Jouvenel des Ursins (au Louvre également), ainsi que le fameux diptyque placé dans l'église Notre-Dame de Melun par Etienne Chevalier. Celui-ci s'était fait représenter avec son saint patron, en face d'une vierge à qui l'artiste avait donné, par ordre sans doute, les traits d'Agnès Sorel [Musées d'Anvers et de Berlin). Ces effigies, loyales et sobres, d'une sûreté et d'une simplicité de rendu magistrales, méritent la renommée qu'elles eurent dès le moment où elles parurent ; les mêmes qualités éclatent dans le petit médaillon en émail où l'artiste nous a révélé lui-même, avec tant de puissance et de pénétration, sa physionomie rude et fine à la fois,

ses traits massifs de paysan tourangeau, son œil vif et perçant d'observateur attentif de la nature.

Mais c'est dans la miniature que son talent nous apparaît peut-être aujourd'hui, le plus complet et le plus parfait, avec ses qualités d'observation juste et déliée, sa variété infinie, son ingéniosité pittoresque dans la composition, ses ressources de sentiment profond quoique discret, parfois de grandeur réelle et dramatique. La série la plus célèbre de ses miniatures est celle du Livre d'heures d'Etienne Chevalier dont quarante feuillets sont à Chantilly. Mais les Antiquités Judaïques de Josèphe et les Grandes Chroniques de France (Bibliothèque nationale; présentent aussi bien des scènes remarquables, enlevées sur des fonds de paysage que notre Fouquet peignait naïvement d'après la nature familière qu'il avait sous les yeux, d'après les clairs horizons du pays de Touraine. Le procès du duc d'Alençon qu'il représenta en tête du Boccace de Miinich et le Louis XI instituant l'ordre de Saint-Michel de la Bibliothèque nationale sont enfin des pages d'histoire de premier ordre.

Fouquet mourut vers 1481 ; mais l'atelier qui travaillait autour de lui continua sa production, dirigé par ses fils. Les autres ateliers également, celui de Jean Poyct par exemple dont la renommée égala presque la sienne, durent sentir certainement son influence. Botirdichon qui lui succéda dans plusieurs charges officielles, qui travailla pour Charles VIII, pour Louis XII et pour Anne de Bretagne comme peintre et comme enlumineur, s'en ressent encore. Mais son talent, beaucoup plus mou et moins pénétrant, témoigne bien davantage, notamment dans le fameux Livre d'heures d'Anne de Bretagne, de l'influence italienne qui se propage autour de lui.

C'est à cet artiste, ou à quelque autre disciple immédiat de Fouquet, qu'il faut attribuer la seule grande œuvre de peinture de l'école qui ait survécu, le triptyque de Saint-Antoine de Loches. On a proposé aussi de lui donner le charmant petit portrait du dauphin Charles-Orland, fils de Charles VIII, une des perles de l'Exposition des Primitifs, qui avait déjà figuré à l'Exposition de Tours de 1890 et était passé depuis en Angleterre. C'est le prototype, en tous cas, de la lignée des petits portraits fins et élégants du xvi^' siècle français et il y a toute chance pour que ce soit l'œuvre d'un artiste tourangeau. C'est à Tours, du reste, au début du xvr siècle que nous trouvons établi, venu, croit-on, des Pays-Bas, le peintre Jean Clouet. Il s'y marie et son fils François Clouet y vient au monde. Mais ni l'un ni l'autre ne s'y attarderont une fois que la cour aura quitté la province ; on peut considérer toutefois que c'est à Tours

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qu'ils avaient pris contact avec la tradition française et trouvé les modèles de ces qualités de finesse et de sobriété qui les caractérisent.

La famille des Clouet reparaîtra à Tours à la fin du siècle en la personne de leur neveu et héritier, Benjamin Foulon, que nous y trouvons établi, peut-être par suite du déplacement de la cour, de 158g à 1592. Vers cette époque, nous y rencontrons aussi deux artistes originaires de Blois, les Biincl, dont l'un au moins, Jacob, bientôt rappelé à Paris par Henri IV, tiendra une assez grande place dans l'art de son temps. Ceuxci, comme sans doute tous ceux dont les comptes de la ville de Tours nous révèlent les noms à partir de 1 535-1 540, s'éloignent de plus en plus de la tradition tourangelle, imitateurs dociles et souvent maladroits de cette école italianisante qui s'est formée autour des rois de France, installés à Fontainebleau. Il en va de même de ce Fréniinet, peintre parisien, à qui est attribué par les inventaires du début du xix" siècle, un immense et banal Jugement dernier, venu du Plessis au ."Musée de Tours. La couleur de cette toile est terne et le dessin plein de violences académiques ; le morceau est curieux cependant et très significatif.

Malheureusement rien ne subsiste plus à Tours de l'école si brillante du xV siècle; tout a disparu des peintures exécutées par Fouquet à Notre-Dame-la-Riche et si admirées par Francesco Florio, comme de celles de Pierre André à la chapelle du Plessis, de celles A'Allard Follarton à l'ancien hôtel de ville, de celles du Flamand Copin Delf à Saint-Martin. Les collections publiques n'ont même recueilli aucune épave importante. Seule au Musée, une série de portraits provenant de la Chartreuse du Liget où figurent Charles VII, Louis XI. avec l'empereur Charles-Quint, puis tous les Valois, de François I" à Henri III, nous fait penser, de très loin, à l'art de Fouquet ou des Clouet. Encore est-elle uniquement composée de répliques curieuses, mais d'exécution médiocre et tardive.

La Bibliothèque est un peu plus favorisée et, si aucune miniature n'y peut être attribuée ni à Fouquet ni à Bourdichon, un certain nombre de beaux manuscrits, provenant soit de Marmoutier, soit de la Chartreuse du Liget, nous montrent au moins des productions intéressantes des ateliers contemporains ; nous y saisissons parfois comme un reflet du génie ou du talent des maîtres eux-mêmes. Nous citerons seulementles Postilles de Nicolas de Lyre (n"" 52), exécutées vers 1440 pour un archevêque de Tours, de soi-disant Heures d'Anne de Bretagne (n" 217), qui furent en réalité exécutées pour Marie de Rieux et Louis d'Amboise, dans la seconde moitié du xV siècle, un Missel de Marmoutier (n° 190) dont les

encadrements et les petites miniatures enfermées dans des lettrines sont souvent d'une grâce délicate et familière, sans grand accent, il est vrai, mais assez touchante. Ce dernier manuscrit au moins appartient bien à la suite de Fouquet. La miniature de tète des Droits de Louis XI sur la Bourgogne est un joli morceau de même sentiment, où les figures allégoriques surtout ne sont pas sans rapport avec les célèbres Vertus sculptées par Michel Colombe.

Deux beaux volumes enfin sont remarquables autant par leur histoire que par la qualité de leur exécution. C'est un Sénèque et un Tite-Live qui furent confisqués par Louis XI sur le cardinal La Balue, en 1469, et dont l'un fut même achevé pour le roi par le copiste Robert Duval. Le Sénèque n'offre aucune miniature, mais des encadrements d'une somptuosité délicate où jouent des oiseaux, où courent des feuillages légers. Le Ïite-Live présente en plus deux magnifiques pages dont l'une nous montre une furieuse bataille entre des Romains et des Carthaginois habillés à la mode du xv" siècle et où paraissent même les éléphants d'Annibal, l'autre une série d'épisodes juxtaposés de l'histoire primitive de Rome, où les histoires de Romulus et de Rémus, de Tarquin et de Lucrèce prennent une physionomie tout à fait singulière sous le pinceau réaliste et pittoresque du miniaturiste. Quel est celui-ci ? Ces miniatures sont de celles que l'on a proposé d'attribuer quelquefois à un nommé Jacques de Besançon, travaillant à Paris, mais que l'on tend à donner aujourd'hui à un certain maître François, qui n'est autre, croiton, que le fils même de Jean Fouquet.

La peinture sur verre, où il peut être parfois si intéressant de chercher les équivalents des fresques ou des grandes compositions disparues, fut très brillamment représentée à Tours au xv° siècle, par Denis Mauclerc, Jean et Michau Duthaureau et, au xvi'' siècle, par les Pinaigrier, auxquels on veut attribuer la magnifique série des vitraux de Champigny et certaines verrières de Notre-Dame-la-Riche, par les Courtoys enfin, qui furent en même temps peintres émailleurs et peintres verriers. Il reste malheureusement bien peu de chose de leur abondante production.

L'art de la broderie fut également très florissant à Tours dès le xv° siècle et les rois de France l'encouragèrent par leurs commandes. Au début du xvi", Jean Hulot travaille pour Charles VIII et c'est à un brodeur tourangeau Jean Galle que le cardinal d'Amboise s'adresse pour décorer certaines pièces de Gaillon. La renommée de ces ateliers de peinture à l'aiguille persistera même pendant tout le siècle, bien après celle des enlumineurs ruinés par Timprimerie et des déco-

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rateurs supplantés par les Italiens de l'Kcole de Fontainebleau. La tapisserie elle-même, cette « fresque textile », devint à Tours, au xvi° siècle, l'objet d'une industrie locale. M. l'abbé Bossebœuf a récemment condensé en une copieuse étude les renseignements que nous possédons sur la fabrique de Tours. Il a signalé l'existence de maîtres

Cliché de Léon Palustre.

Scènes de l'histoire primitive de Rome. Miniature d'un Tite-Live de la Bibliothèque de Tours.

(Ecole de Jean Fouquet.)

tapissiers en Touraine dès le xv° siècle, puis l'installation à Tours d'une manufacture florissante dans le premier tiers du xvi" siècle, probablement sous la protection de ce Philibert Babou, seigneur de la Bourdaisière, à qui François I" devait, en 1535, confier la direction d'une fabrique royale à Fontainebleau. Ce sont ces ateliers qui tissèrent sans doute les tentures de la vie de saint Saturnin, données en 1527 à l'église de Saint-Saturnin de Tours par le financier Jacques de Beaune (en partie aujourd'hui à la cathédrale d'Angers) et sûrement celles de la vie de saint Pierre, exécutées en 1546 pour l'église Saint-Pierre de Saumur. Ils restèrent pen-

dant 'presque tout le cours du XVI" siècle entre les mains de la famille

Dtival, Jean, puis Marc, Hector et Etienne, ses fils.

On demandait à cette époque les cartons des tapisseries soit à des

peintres italiens comme André Polastron, qui dessina ceux de Saint- Saturnin, soit à des peintres français comme Robert Dclisle et Jean Delatre, d'Angers, qui exécutèrent le Saint-Pierre. Ceux-ci étaient du reste tout imbus des enseignements italiens, et le style comme le décor de leur œuvre est entièrement à la mode nouvelle.

Parmi les imagiers, le nom de Michel Colombe fut de son temps aussi célèbre que celui de Jean Fouquet, son influence aussi étendue, son œuvre aussi caractéristique. Un peu plus jeune sans doute, il était né en 1430, en dehors de la Touraine, dans l'évêché de Léon, en Bretagne; nous sommes très mal renseignés sur les débuts de sa carrière et

Sf W^^^l nous pouvons seulement affirmer qu'il était I W^^l établi à Tours en 1470 et y recevait dès lors l^^H des commandes du roi Louis XI. Il y avait I l ^^^1 trouvé sans doute des ateliers déjà florissants WÊl W^^I où travaillaient des artistes comme ce Giiil- Hb V^^H lamne Brasse fort, qui fut appelé un moment IH^t^^M à Paris pour exécuter les images du clocher HH^^I de la Sainte-Chapelle, comme Jacquet Franr^ ^^1 çois, l'aîné peut-être d'une famille d'artistes ^*- ^^ qui s'alliera plus tard à la sienne, comme

Antoine Lebrun, tailleur d'images en bois, dont nous avons peut-être au Louvre des fragments de boiseries exécutées pour l'église Saint-Saturnin. Des monuments importants conservés en Touraine, comme le tombeau d'Agnès Sorel à Loches, comme ceux des seigneurs de Bueil, comme le retable de Vernou, nous révèlent la qualité de cette sculpture locale antérieure à Colombe ou contemporaine de ses débuts. On y reconnaît l'esprit réaliste commun à tout l'art du xv' siècle, qui s'est épanoui et accentué dans l'art des sculpteurs bourguignons et qui ici se tempère d'une grâce plus précise, plus sobre et. plus fine. Au musée de la Société

Vierge de douleur xv" siècle.

(Musée delà Société archéologique).

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archéologique, à côté d'une Vierge portant l'enfant, venant de l'abbaye de Beaumont, où l'influence bourguignonne est assez facilement saisissable, une Vierge de douleur en bois, donnée par Lambron de Lignim, nous montre très nettement cette nuance de sentiment plus doux et plus discret ; deux saints Côme et Damien ont la bonhomie tranquille et peu soucieuse d'expression de certains personnages de .Bourdichon.

Les grandes œuvres de la jeunesse et de l'âge mûr de Michel Colombe ont toutes disparu : tel ce magnifique retableou « tableau de marbre » de Saint- Saturnin de Tours, qui représentait la Mort de la Vierge et fut célébré à l'envi par les contemporains ; l'un d'eux ' écrit qu'il est " estimé par les bons maîtres et ouvriers qui l'ont vu, le mieux fait qu'ils aient jamais vu : car ledit tableau est fait selon le naturel et dirait-on proprement qu'il ne reste que la parole, tant les choses sont bien faites. Ledit tableau est tout garni d'or et d'azur : celui qui le fit s'appelait Michel Colombs, estimé le plus savant de son art qui fût en chrétienté )).

Clitlié lie l'Auteur,

Revers d'une tigure allégorique de la Prudence,

par Michel Colombe.

(Tombeau de François II de Bretagne à Nantes).

Ce qui nous reste de Michel Colombe, « le grand ouvrier », comme l'appelle un autre, appartient aux dix ou douze dernières années de sa longue carrière, et ne se trouve plus du reste à Tours. C'est d'abord la médaille dont il donna le modèle et qu'exécuta l'orfèvre Chapillon, lors de l'entrée du roi Louis XII à Tours, le premier type de la médaille fran-

' Thibault-Leplciguey. La décoration du pays et duché de Touraine, 1541.

çaise à effigie : le portrait du roi y est enlevé avec une sûreté de main et une vigueur saisissantes. Des soixante exemplaires en or qui furent offerts au roi, un seul s'est conservé à notre connaissance : il est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. Vient ensuite ce tombeau si important que la reine Anne fit élever à Nantes à son père François II de Bretagne, travail considérable qui fut exécuté à Tours même, dans l'atelier qu'occupait l'artiste, rue des Filles-Dieu, au faubourg Saint- Etienne, dans le voisinage de la rue Bernard-Palissy actuelle. L'œuvre est complexe avec ses gisants traditionnels et ses Vertus allégoriques debout aux angles du sarcophage ; on sait que Colombe en reçut le plan du fameux Jean Perréal et subit, pour la partie décorative, le concours imposé d'ouvriers italiens à qui on avait songé d'abord à demander le monument tout entier. Enfin, le cardinal Georges d'Amboise ayant demandé à l'artiste en vogue un « tableau d'autel » pour la chapelle de son château de Gaillon, celui-ci, pour le satisfaire, lui envo3'a de Tours le bas-relief du Saint-Georges qui est maintenant au Louvre.

Tout un atelier travaillait à côté de Michel Colombe. Des correspondances échangées avec Marguerite d'Autriche pour une commande qui du reste n'aboutit pas, celle du tombeau de Philibert le Beau, nous en ont révélé l'existence, presque l'organisation et le caractère. On y voyait un nommé [ean de Chartres qui fut, à ce qu'écrit Michel Colombe luimême, son « disciple et serviteur », pendant une vingtaine d'années ; on j voyait surtout les neveux du maître qui n'était pas marié et n'avait pas d'enfants : les François, architectes et décorateurs dont nous retrouverons tout à l'heure les œuvres en place, le peintre François Colombe, Guillaume Regnault surtout, qui assista le maître pendant près de quarante ans et paraît avoir été, comme on dit aujourd'hui, son praticien, ce qui ne l'empêchait pas d'être personnellement un artiste de grande valeur : le monument des Poncher qu'il exécuta après la mort de Michel Colombe, pour l'église Saint-Germain-l'Auxerrois de Paris. nous en est une preuve évidente, depuis qu'une heureuse découverte de M. Louis de Grandmaison nous a permis de le lui attribuer en toute certitude. C'est tout ce monde que désigne le vieux JMichel Colombe « âgé de quatre-vingts ans, goutteux et maladif à cause des travaux passés », lorsqu'il assure Marguerite d'Autriche, non sans grandeur et dignité, qu'elle sera servie par des gens « mûrs, graves, savants, sûrs, certains, expérimentés, bien conditionnés et observant leur promesse comme bien raison le veut ».

On peut attribuer à cet atelier, mais rien ne nous autorise à dire au

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maître lui-même, ou à Guillaume Regnault en particulier, la partie française du tombeau des enfants de Charles VIII morts en bas âge, qui fut installé à Saint-Martin en 1506, et se voit aujourd'hui à la cathédrale, seul fragment important conservé à Tours d'une production qui dut y être considérable. C'est le résultat d'une commande royale faite dans le même temps et sans doute dans les mêmes conditions que celle du tombeau de Nantes. Mais la collaboration d'ouvriers italiens à la déco-

Cliclié Neurdein.

Tombeau des enfants de Charles VTII daus la cathédrale de Tours.

ration du soubassement, (peut-être des Juste, peut-être d'un nommé Jérôme de Flesole ou Jérôme Pacherot employé à Amboise, puis à Gaillon, établi plus tard à Tours) est encore plus sensible ici et leur réussite plus éclatante. Ce sarcophage de marbre, décoré d'amours nus, de motifs païens et bibliques entremêlés (histoire d'Hercule et histoire de Samson), de rinceaux délicats d'une exécution amoureusement caressée, est d'une séduction qui nous explique l'enthousiasme, presque l'égarement de nos compatriotes devant un art si brillant et si facile, tout imprégné encore de l'esprit du quattrocento italien. On pourrait relever ici nombre de motifs que les décorateurs français vont imiter dans la

pierre de leur pays, plus ou moins adroitement, avec plus ou moins de souvenirs de leur propre métier et de retours de leur propre esprit. C'est bien un Français en tous cas qui a dû sculpter les deux petits gisants naïfs, enveloppés et comme perdus dans leurs grands manteaux, et les angelots discrets agenouillés sur le sarcophage; bien qu'un peu plus lourds, ceux-ci témoignent du même esprit que les anges de Nantes et viennent en droite ligne de la tradition de Michel Colombe : sans doute ont-ils été exécutés sous ses )-eux et dans son atelier.

On rapporte souvent au vieux maître la direction d'un travail encore visible au milieu d'une place du Tours actuel. C'est la jolie fontaine, dite Fontaine de Bcatine, du nom du financier qui l'avait fait placer, en 151 1, près de son hôtel, sur le « carroy de Beaune ». Déplacée lors du percement de la rue Royale, elle était en magasin pendant la Révolution, ce qui assura peut-être son salut ; elle fut réinstallée sur la place du Grand- Marché vers 1820. Klle se compose essentiellement d'une pyramide en marbre de Gênes décorée de motifs à l'italienne, analogues à ceux du tombeau de la cathédrale et presque aussi habilement traités, quoique avec un peu plus de lourdeur. Sur cette pj-ramide s'élevait jadis tout un Calvaire en métal doré qui fut détruit en 1562. Le bassin de pierre de Volvic, décoré plus largement de pilastres, de cartouches et de banderoUes, subsista. Ce sont les François, Bastien et Martin, qui, bien que ciualifiés ordinairement de maîtres maçons, furent payés pour avoir taillé les pierres de la fontaine. Ferry Hutel, canonnier du roi, avait fondu les ornements de métal. Pierre de Valence, maître fontainier, s'était occupé des installations hydrauliques. Quant à Michel Colombe, les comptes ne disent pas qu'il ait fait ici autre chose que d'assister à une sorte de commission, réunie sous la présidence du maire pour prendre livraison du travail, et au dîner qui s'ensuivit.

A côté de l'atelier de Michel Colombe, continué par son nev'eu Guillaume Regnault, et d'où sortirent sans doute encore sous François I" quelques-unes de ces œuvres délicates et d'esprit traditionnel comme les Vierges d'Olivet et d'Écouen, aujourd'hui au Louvre, comme celles de Mesland ou du château de la Carte, ces deux dernières restées en place, un autre atelier entièrement italien étaitvenu s'installera demeure à Tours. Les deux frères Antonio et Giovanni di Giusto Betti, les Juste, comme on les appelait, étaient arrivés en France vers 1506 ou 1507. Après les travaux de Gaillon, ils s'établirent définitivement en Touraine où ils reçurent leurs lettres de naturalisation en 1513. La belle étude de Montaiglon, et maint autre texte retrouvé depuis, nous permettent de suivre

LA GRANDE ÉPOQUE TOURANGELLE

leur fortune jusque vers 1578 ou 1580. Aidés de leurs fils, Juste de Juste et Jean II Juste, ils exécutèrent un grand nombre de commandes très importantes, comme le tombeau de Louis XII que l'on peut voir à Saint-Denis, le tombeau de Thomas Bohier pour Saint-Saturnin de Tours, qui fut détruit en 1562 et dont on a cru retrouver des fragments, très informes du reste, enfin comme ceux des Gouffier à Oiron. Certains morceaux décoratifs tels que le bénitier de Sainte- Radegonde venant de Marmoutier, celui des Minimes du Plessis, aujourd'hui dans la chapelle du Lycée, ou la belle vasque des fonts baptismaux de la cathédrale, qui fait penser à celles de certaines fontaines, sont sans doute aussi sortis de leur atelier.

Les ateliers français furent bientôt supplantés par ces étrangers ; ils étaient pénétrés du reste par leurs exemples : quelques morceaux élégants d'un maniérisme raffiné, épargnés par les guerres de religion, nous montrent ce que devint l'art tourangeau italianisé :

une charmante petite Madeleine se rendant au Sépulcre, par exemple, figure d'applique en marbre au Musée de la Société archéologique, un Christ en bas-relief, entouré de pèlerins provenant, paraît-il, de Notre- Dame de l'Ecrignole et actuellement dans les caves du nouveau Saint- Martin. En dehors de Tours, le sépulcre de Saint-Denis d'Amboise et le gisant nu qui l'accompagne appartiennent aussi à cette époque où triomphe le goût italien (ils proviennent tous deux de l'ermitage de Bon-Désir, chapelle funéraire des Babou delà Bourdaisière, située près de Montlouis); plusieurs noms d'artistes de cette époque nous sont parvenus, ceux de

Clitrliù Ui;^ .Muiiiiiiieiils Ilj3tuiii|ii

Fontaine de Beaune.

Guillaume Langevin, Jehan Roy, Guillaume Bourdier, etc., mais sans qu'aucun soit applicable à une œuvre déterminée.

En dehors de la pierre et du marbre, la terre cuite fut assez souvent employée au xvi° siècle par les ateliers de sculpture italiens ou francoitaliens établis à Tours. Des fragments de pilastres à arabesques, retrouvés à Amboise et déposés au Musée archéologique de Tours, nous en assurent ; de même les bustes du manoir de la Péraudière, exposés à Tours en

i8go et le très curieux François I" en terre émaillée, reproduit ici, qui ornait jadis l'entrée du château de Sansac près de Loches,

D'autre partnousavonsdonnédéjà quelques noms de sculpteurs sur bois ou de huchiers pour le xv° siècle ; nous en aurions encore beaucoup d'autres à citer pour le xvi''. Par malheur, leurs productions qui furent très abondantes et très recherchées ont été dispersées ou détruites. Le musée de Tours renferme quelques meubles, coffres, bahuts, armoires, mais peu importants et sans provenance certaine. Les châteaux des environs, ceux mêmes qui avaient gardé un peu de leur ancienne parure, se sont démeublés lors de ventes récentes. Le beau coffre d'Azay-le-Rideau, heureusement, après avoir circulé quelque temps dans le commerce a fini par entrer au Louvre, grâce à la générosité d'un donateur. C'est une œuvre tout à fait typique de ces artistes français travaillant sur des modèles italiens et y appliquant leurs qualités natives de goût, de soin et d'énergie. Beaucoup d'autres sans doute de ces boiseries à rinceaux ou à médaillons inscrits dans des couronnes qui circulent de par le monde, sous le nom de produits de l'école auvergnate, devraient être rapportées aux ateliers de Tours, si l'origine exacte en était connue ; car c'est en Touraine que se développa surtout le style qu'ils représentent et que se créèrent, sous Louis XII et sous François I", les pièces les plus riches et les plus prisées par les amateurs du moment.

Cliché Yvon.

Buste de François I" en terre cuite émaillée (autrefois au château de Sansac, près Loches).

LA GRANDE EPOQUE TOURANGELLE

On chercherait plus vainement encore à Tours des traces de l'activité des orfèvres qui 3^ fleurirent pendant cette grande époque. Les trésors de Saint-Martin et de Saint-Gatien qu'avaient enrichis les œuvres d'un Jean Lambert, d"un André Mangot ou d'un Jean Gallaiit ont été anéantis en 1562. Les quelques pièces qui sont sorties soit des sacristies d'églises ou de communautés, soit des collections particulières, pour les expositions rétrospectives de 1873, de 1887 et de i8go appartiennent à des dates plus tardives ou proviennent d'ateliers extérieurs à la Touraine : tel le beau calice du couvent du Refuge qui porte la marque d'un orfèvre de Rennes.

Cliché Neurdein.

Coflre du château d'Azay-Ie-RiJeau (aujourd'hui au musée du Louvre).

Enfin ce n'est plus qu'un nom, mais il est important à signaler, que celui de ce Louis de Laque dit Merveilles, célèbre armurier italien qui travailla pour François I" et qui était établi à Tours.

Cette revue des arts et des industries de luxe qui se développèrent à Tours au xV et au xvi" siècle nous a surtout permis de constater et de regretter les lacunes actuelles. Elle était nécessaire cependant pour faire bien comprendre l'activité et la richesse de ce milieu artistique tourangeau dont nous allons maintenant essayer de retrouver le cadre dans les monuments d'architecture plus épargnés par le temps que ceux de la peinture, de la sculpture ou des arts somptuaires.

L'architecture religieuse de la période dite flamboyante est souvent

jugée avec sévérité par les archéologues. Il est vrai que ses œuvres n'ont plus la grande et forte beauté de celles du xili" siècle. Mais il est inutile de parler pour cela de décadence et d'épuisement. Cet art avait évolué pour s'accommoder à un esprit nouveau, peut-être moins religieux, mais plus pratique et plus amoureux de magnificence extérieure ; encore a-t-on grand tort, selon nous, de considérer toujours les créations luxuriantes du nord de la France ; le voisinage des Flandres y amène fréquemment des complications ou des surcharges qui se rencontrent bien rarement dans notre pays. Il y a une qualité au moins qu'on ne saurait refuser à cet art, c'est la fécondité. La quantité d'églises et de chapelles que l'on construisit, releva, restaura, compléta au xv" siècle est considérable, surtout dans la ville et la région qui nous occupent. De plus les principes gothiques eurent encore assez de vitalité pour résister obstinément pendant presque tout le XVI° siècle aux transformations du goût et aux altérations qu'on leur fit subir : mais on peut dire vraiment que la décadence commença, le jour où, de parti pris, on essaya d'appliquer sur une construction, gothique encore dans son essence, des éléments étrangers à son esprit ; l'architecture religieuse du xvi° siècle a pu créer çà et là des morceaux curieux, des arrangements ingénieux, elle n'a nulle part, pas même en Touraine, trouvé de formule définitive : presque jamais elle n'a laissé une œuvre complète et qui se tienne.

Les travaux de la cathédrale de Tours avaient été à peu près interrompus pendant la deuxième moitié du xiv° siècle : on essaya de les reprendre au début du xv°, mais l'activité n'y fut réelle qu'après 1425. En 1430, la nef était terminée. Malgré ses proportions réduites, cette nef produit encore un grand effet et se raccorde sans trop de heurt avec le magnifique chœur du xiiT siècle. Mais tout le détail de la construction en est plus maigre, plus aigu ; en même temps, à mesure qu'on se rapproche des tours, la richesse des combinaisons décoratives s'accentue ; les meneaux se compliquent, les profils des moulures se creusent, les feuillages se découpent et se contournent jusqu'à l'épanouissement du portail dont la décoration, sinon le gros œuvre (on avait conservé les tours romanes), appartient au style gothique le plus fleuri et le plus élégant. Un goût austère relèverait peut-être un peu d'excès dans la découpure de ces tympans ajourés, de ces gables, de cette rose, de ces balustrades, de ces revêtements. Nous sommes loin cependant des surcharges et des virtuosités fantastiques d'Abbeville et de Saint- Riquier : on sent ici une grâce légère, un goût nerveux et précis et, dans l'abondance même, un sentiment juste de l'harmonie et de la

LA GRANDE EPOQUP: TOURANGELLE 59

mesure, qu'il s'agisse des dispositions d'ensemble ou du détail de la décoration.

On connaît les noms des maîtres de l'œuvre qui dirigèrent ce travail,

CUch<i Ncurdeiii.

Façade occidentale de la Cathédrale.

c'est Jean de Dammartin qui appartenait à la famille d'un des architectes les plus fameux du duc de Berry et Jean Papin, mort en 1480, dont l'épitaphe se voit encore en l'église Saint-Pierre-des-Corps. Le charpentier Guillaitmc Le Roux construisit en 14301a charpente de la

6o TOURS

grande nef dont l'entrée dans la ville nécessita la démolition d'une partie de l'enceinte.

On sait que l'archevêque Philippe de Coetquis (1427-1441), qui avait poussé les travaux avec ardeur, avait fait mettre ses armes sous le Christ de la porte principale. Mais, en 1486-1488, c'est-à-dire au plein moment de l'activité des ateliers de sculpture tourangeaux, notamment de celui dé Michel Colombe, on avait encore fait exécuter nombre de statues, sans doute aux piédroits et aux voussures. Toute cette décoration sculptée disparut sous le marteau iconoclaste des protestants. On a refait au XIX" siècle les statuettes des voussures et placé au trumeau une très médiocre statue d'évêque. Mais il subsiste encore çù et là, surtout au revers des portails, des motifs de décoration végétale d'une délicatesse merveilleuse.

Tout le mobilier intérieur dont nous avons la nomenclature : autels, grilles, jubé, lutrin, tombeaux, etc., a disparu également. Il ne reste du xv'' siècle que certains fragments de vitraux qui décoraient jadis les fenêtres de la nef; ils ont été placés dans la galerie, au-dessous de la rose septentrionale : la rose du grand portail fut mise en place seulement vers la fin de ce siècle. Ces différentes verrières, ainsi que le vitrail qui décore la troisième chapelle du bas côté droit, présentent des tons très vifs, des ensembles décoratifs et lumineux qui rivalisent, malgré le parti très différent, avec les vitraux du xiiT' siècle. Quelques morceaux de dessin serré et réaliste, des anges, des figures de donateurs, celles de la famille de Bourbon- Vendôme notamment, au croisillon Nord, rappellent la qualité de la peinture tourangelle de ce temps,

La partie haute des tours, au-dessus du pignon de la nef, était achevée avant la fin du xv° siècle, mais elle n'avait sans doute pas encore reçu de couronnement, lorsqu'on eut l'idée de remplacer les flèches absentes par deux édicules selon le goût nouveau. C'est P/rrr^ ^c Valence qui dut en commencer l'exécution, avec la collaboration sans doute de ces frères François que nous avons déjà vus employés à côté de lui pour la fontaine de Beaune : on croit pouvoir relever leurs monogrammes à la suite d'une inscription de la tour Nord où se lit le nom du chanoine trésorier; l'un d'eux en tous cas, Martin François, est qualifié dans des actes de 1505 et de 1515 de « maître des œuvres de maçonnerie de l'église de Tours ». Ils se chargèrent probablement de l'exécution de la partie décorative où nous voyons apparaître les balustres, les oves, les rais-de-cœur, les denticules, plus haut les dauphins affrontés, tous motifs italiens, empruntés à l'antiquité classique, dont allait se constituer le bagage ornemental de la soi-disant Renaissance française. Çà et là, cependant, dans la dispo-

LA GRANDE KPOQUK TOURANGELLE

sition générale ou dans le détail, dans les pinacles à contreforts, et les gargouilles, ou dans les crochets de feuilles dont s'ornent les arêtes des dômes, reparaissent les souvenirs encore présents de l'art gothique.

La lanterne de gauche était finie en 1507. On ajouta à cette date, dans

Cliché fei^'ne.

Couronnement de la tour Nord de la Cathédrale.

l'axe de la même tour, un escalier de pierre en spirale, audacieusement soutenu par des nervures jetées dans le vide, véritable tour de force qui prouve la virtuosité de ces maîtres de l'œuvre, Pierre de Valence ou Martin François, et leur confiance dans les procédés qu'ils tenaient uniquement de leurs maîtres gothiques.

La tour du Sud fut achevée beaucoup plus tard, de 1534 à 1547, probablement sous la direction de l'architecte Pierre Gadicr. Le style clas-

sique s'y affirme beaucoup plus nettement, partout où l'auteur a cru pouvoir s'écarter sans inconvénient du dessin général adopté pour l'autre tour. Toute la décoration de la face méridionale du clocher fut reprise à ce moment et des placages « à l'antique » y furent ajoutés, ainsi qu'une lanterne qui couronne un escalier d'angle arrêté à mi-hauteur de la tour. Des statues contorsionnées ou d'une vulgarité épaisse, qui n'offrent plus qu'un lointain rapport avec les images gothiques, furent placées dans des niches à la partie haute. Sous une corniche au contraire, une frise décorée de bustes grotesques, témoigne encore d'une fantaisie vigoureuse et parfois d'une verve de ciseau amusante.

Ce couronnement des tours était en assez mauvais état, bien que relativement moderne. Peut-être avait-il été mal conçu pour, la résistance aux intempéries, la logique n'étant plus le fait des architectes de ce temps. Toujours est-il qu'il a dû subir récemment d'importantes restaurations par les soins de M. Marcel Lambert.

Sur les flancs de la cathédrale, étaient venues se greffer, au cours du xv° siècle, deux constructions accessoires où les architectes, moins gênés pour le raccord avec des parties anciennes, avaient pu déployer à l'aise leurs qualités originales de simplicité élégante et pratique. C'était, d'une part, sur le flanc Sud, la grande sacristie bâtie en 1458, sous l'archevêque Jean de Bernard et décorée à l'intérieur de nervures soutenues par des culs-de-lampes d'une fantaisie assez originale, d'autre part, sur le flanc Nord, les bâtiments de la bibliothèque et le cloître du chapitre.

L'aile occidentale de ce cloître fut bâtie vers 1460 aux frais du chanoine Raoul Segaler. C'est une construction robuste, mais claire et élégante, dont l'étage inférieur formait une galerie ouverte par de larges baies en arc brisé, décorées de crochets de feuilles très corsés et refouillés, mais sans virtuosités excessives. L'étage supérieur servait, et sert encore, de bibliothèque au chapitre de la cathédrale. L'accès malheureusement en est assez difficile aux profanes, et nombre de chanoines paraissent même en avoir oublié le chemin. C'est pourtant, avec ses sept travées voûtées sur croisée d'ogives, un endroit exquis que cette longue salle s'ouvrant sur ce calme et pittoresque préau, dans l'ombre de la cathédrale. La structure et le décor en sont des plus typiques, et vierges de toute indiscrète restauration : il n'existe guère à notre connaissance de modèles plus parfaits du décor gothique sobrement fleuri que ces culs-de-lampe décorés d'animaux ou de feuillages, de chardon, de vigne, de chou frisé, de chicorée, l'un même d'un vol de chauves-souris stylisées.

Dans l'aile Nord, la première arcade du rez-de-chaussée est seule du

LA GRANDE ÉPOQUE TOURANGELLE

xv° siècle : tout le reste dût être élevé au début du xvi" : on donne généralement la date de 1513 à 1524 pour ces travaux dont Martin François, architecte de la cathédrale dût avoir encore la direction ; mais il y eut sans doute deux périodes distinctes. Pendant la première,. la construction des galeries Nord et Est s'éleva suivant le mode gothique traditionnel, puis, peut-être sur l'initiative de Martin de Beaune, fils du financier, archevêque à partir de 1520, peut-être pour rivaliser avec le cloître du

Cliclié des Monuments llisloriqties.

Bibliothèque du Chapitre et cloître Saint-Gatien.

chapitre de Saint-Martin qui venait de se décorer à la mode nouvelle, les chanoines voulurent compléter et enrichir ces galeries jusque-là très simples. Deux travées du premier étage furent bâties sur l'aile Nord, se raccordant assez mal avec les bâtiments de Raoul Segaler. Le reste demeura toujours en terrasse ; mais diverses décorations furent ajoutées ici ou là : des griffes de lion relièrent les contreforts gothiques à des balustres à l'italienne ; un linteau arabesque fut placé sur la porte extérieure ; plusieurs autres motifs, à l'intérieur, portes, niches, lavabos, calquèrent tant bien que mal les motifs italiens en vogue, notamment les rinceaux et les putti gras et nus du tombeau des enfants de Charles VIII. La petite chapelle placée dans l'angle Nord-Est, convertie aujourd'hui en

cellier à bois obscur, se décora de fresques à l'italienne, dont l'une représentant le Massacre des Innocents et la Fuite en Eg}'pte est encore en partie visible, et d'une fenêtre où des meneaux d'allure gothique s'en-

Cliché Ncurdein.

Cloître Saint-Gatien.

Angle Nord-Est.

cadrent dans un chambranle classique décoré de caissons. Enfin à l'intérieur du cloître, on jeta dans ce même angle un gracieux escalier à spirale, jadis tout ajouré et conçu comme celui du château de Blois, son contemporain, mais plus sobre de décor. La partie haute devait former lanterne au-dessus du cloître, car l'étage de l'Est est une addition de 1840, dune pauvreté insigne.

LA GRANDE ÉPOQUE TOURANGELLE 65

Un nettoyage et une consolidation s'imposent pour ce délicieux ensemble où toutes les'^grâces, toutes les naïvetés de la première Renaissance se marient aux qualités robustes de l'art du xv" siècle ; mais souhaitons que ceux qui s'en chargeront aient la main légère et n'en détruisent pas le charme par d'excessives et banales restaurations. Que l'on n'oublie pas l'exemple tout voisin de cette chaire extérieure de l'archevêché, accrochée vers la même époque au pignon du vieux bâtiment de l'Officialité! impitoyablement refaite ces dernières années, elle n'offre plus à l'œil qu'une sculpture sèche et froide avec une reconstitution fantaisiste des parties héraldiques.

L'église de Saint-Martin n'avait pas besoin, comme la cathédrale, d'être achevée au xv" siècle ; les ressources considérables du chapitre avaient suffi à l'œuvre dès le xiii". Aucun accident n'étant survenu, on se borna donc à l'addition et à la décoration de quelques chapelles. Mais toutes ont disparu et les détails qui nous ont été transmis à leur sujet n'ont qu'un intérêt historique. Notons cependant que le chapitre avait fait placer dans l'une d'elles, après la mort de Charles VII, un portrait de ce prince qu'il demanda sans doute à Jean Fouquet, et qui, si *e n'est le tableau conservé aujourd'hui au Louvre, en était très probablement une répétition. La chapelle fut ornée peu après de peintures du flamand Copin Delf, aux frais du chanoine Jourdain Dupeyrat (1482). L'enrichissement du tombeau de saint Martin continua également. Charles VII en 1430 avait commandé une nouvelle châsse à l'orfèvre Jean Lambert. Louis XI voulut avoir sa propre statue en argent massif, en face de la châsse, et plus tard il fit exécuter par Jean Gallant, une grille en argent pour enfermer tous ces trésors. On a calculé que la somme dépensée de ce fait équivaudrait aujourd'hui à plus de deux millions. François I", à court d'argent, fit fondre cette grille, préludant ainsi aux destructions que les huguenots allaient accumuler en 1562, lorsque leurs bandes, maîtresses de Tours, après avoir pillé la cathédrale et l'archevêché, s'acharnèrent sur les trésors de Saint-Martin et ses reliques vénérées.

C'est miracle que le tombeau des enfants de Charles VIII, aujourd'hui à la cathédrale ait été épargné (l'outrage fait à la monarchie eut été sans doute trop direct) ; car nombreux sont les monuments funéraires qui disparurent à ce moment. L'un des tombeaux des Boucicaut fut détruit, l'autre devait l'être par les révolutionnaires ; il ne reste que quelques fragments significatifs, mais bien minimes, de ces morceaux magnifiques de notre sculpture du début du xv' siècle ; on les voit dans le musée

Martinien, médiocrement installé dans la crypte de la nouvelle basilique. Une seule partie subsiste intacte, ou à peu près, des embellissements de Saint-Martin aux xv" et xvi" siècles, en dehors de quelques logis de chanoines, identiques d'allure et de décor aux constructions civiles du temps : c'est l'une des galeries du cloître édifié sur le flanc méridional de la basilique. Les historiens de Saint-Martin mentionnent la construction des « belles galeries » de 1508 à 1519. Or, dans un texte célèbre de 151 1, Bas-

CUcliê de l'Auteur.

Cil îtrc Saiiit-Maniii.

tien François, neveu du sculpteur Michel Colombe et frère de Martin François, l'architecte de la cathédrale, est qualifié de « maître maçon de l'église Saint-Martin de Tours ». C'est donc à lui que revient l'honneur de cette création où apparaît exactement le même esprit que dans les œuvres de son frère, avec un peu plus de richesse peut-être et d'exubérance.

Une seule galerie s'est conservée, celle de l'Est. Appuyée jadis au transept de la basilique, parallèle aujourd'hui à la rue Descartes (l'entrée estau n''5 de cette rue) elle est englobée dans un couvent et borde un préau très calme où passent les robes blanches des religieuses/C'est un morceau d'architecture et de décoration capital. Bastien François, même dans la construction, a renoncé ici au système gothique : plus de croisée d'ogives

LA GRANDE ÉPOQUE TOURANGELLE

pour soutenir la voûte, plus d'ares brisés. Chaque travée du cloître est éclairée par un énorme et lourd arc en plein cintre et limitée par des arcs doubleaux. Ceux-ci sont réunis par des nervures perpendiculaires formant des compartiments carrés avec celles qui^^s'appuyent aux arcs extérieurs.

Cliclie lita Aluiiunieiilâ Ilistutiriues.

Galerie du cloître Saint-Martin.

C'est en somme un système mixte qui nous achemine vers la voûte en berceau décorée de caissons à l'antique qui va bientôt prévaloir; c'est un spécimen de ces fantaisies architecturales où s'égarent les recherches de nos constructeurs, tout pénétrés encore de l'esprit gothique et soucieux cependant de sacrifier au goût nouveau. L'effet d'ensemble reste ici très large et imposant. Quant au détail de la décoration, sauf quelques clefs de voûte où reparaissent les feuillages gothiques, il est tout entier à l'italienne et

même déjà à l'antique ; les volutes, les palmettes, les médaillons nous éloignent de la simple arabesque franco-italienne du temps de Charles VIII et de Louis XII, où l'élément végétal, les fleurettes épanouies, les feuillages à peine stylisés tiennent encore une si grande place ; nous arrivons à un décor plus sévère qui sera celui de la Renaissance classique de François I", surtout de Henri II. Toute cette sculpture décorative est assez inégale : quelques parties en sont d'une exécution minutieuse et charmante, d'autres maladroites et presque caricaturales, certains profils d'empereurs par exemple. Plusieurs des médaillons qui représentent des tètes de morts ténnoignent d'une étude surprenante de réalisme : d'autres, à l'extérieur de la première arcade vers le midi, nous montrent des imitations flagrantes de plaquettes italiennes : dans l'une, c'est un sujet antique, un satyre et une nymphe, dans l'autre, un jeune homme nu, peut-être un David, qui vient en droite ligne des bronziers italiens. Le tout nous paraît bien évidemment, d'ailleurs, avoir été exécuté par des mains françaises : ce soin ou cette maladresse trahissent l'imitation laborieuse et non l'habileté uniforme des décorateurs italiens qui fournirent sans doute ici les modèles, mais non la mise en œuvre.

L'église abbatiale de Saint-Julien, comme celle de Saint-Martin, était complète et nous n'avons à y noter pour cette époque que l'addition de deux chapelles construites vers 1 530-1 540, dans le prolongement des nefs latérales ; seuls, quelques détails de structure et de décor permettent d'en discerner la date ; c'est dire qu'elles ne troublent guère l'harmonieuse unité que nous avons relevée plus haut et prouventamplement la survivance chez certains architectes des procédés et du sentiment de l'art gothique.

3iais d'autres églises s'étaient élevées ou relevées entièrement à cette époque, soit autour de la cathédrale, soit dans les quartiers, plus riches et plus populeux de la nouvelle ville, Saint-Etienne, Saint-Pierre-du- Boille dont le maître de l'œuvre était, en 1496, un nommé Macé Taschereau, Saint-Vincent où les François avaient travaillé, édifices aujourd'hui détruits ou représentés par des débris insignifiants, ne paraissent pas avoir eu une importance considérable. Mais Saint-Saturnin qui a disparu à la Révolution et Saint-Clément qui a eu récemment le même sort devaient être des édifices bien faits pour affirmer la haute valeur de l'art tourangeau à sa plus belle époque, soit par leurs qualités architecturales, soit par l'abondance des œuvres d'art qui y étaient contenues.

Saint-Clément s'élevait au sud-ouest de Saint-Martin, sur l'emplacement d'une partie des Halles actuelles. C'est pour l'établissement ou le dégagement de celles-ci qu'on a fait disparaître il y a une vingtaine d'an-

LA GRANDI-: ÉPOQUE TOURANGELLE

nées, son vaisseau transformé en halle au blé. Construite vers 1462, en grande partie aux frais de Jean Briconnet, l'église avait trois nefs et point d'abside ; de charmantes dentelures ornaient les nervures des voûtes ; un porche, sur le côté droit, présentait un ensemble délicat et gracieux.

Clicllé NcUidciii,

Façade latérale de Notre-Dame-la-Uiche.

Ch. de Grandmaison, dès 1879, réclamait la conservation de ce porche et sa reconstruction, si la nécessité d'une démolition totale s'imposait, dans quelque jardin de la ville. L'idée était excellente ; elle attend encore sa réalisation. Les pierres du porche ont été réservées ; mais on les oublie dans une remise touchant à la Bibliothèque, avec de belles portes en bois garnies de panneaux flamboyants ([ui mériteraient un meilleur sort, avec les débris d'une tribune en pierre ajoutée vers le milieu du xvi° siècle.

l'un des rares spécimens de la Renaissance classique en Touraine. Seule, une très intéressante clef de voûte delà nef, où figurait le buste barbu et mitre d'un Dieu le Père bénissant, a été mise en bonne place au Musée de la Société archéologique.

Quant à Saint-Saturnin, ce fut, au début du xvi" siècle, la paroisse riche par excellence, celle que l'aristocratie et la bourgeoisie tourangelle se plurent à enrichir de leurs dons. Thomas Bohier, le constructeur de Chenonceaux, qui avait épousé Anne Briçonnet, y avait son tombeau sculpté par les Juste, et nous avons mentionné le célèbre retable de Michel Colombe qui ornait l'un des autels. L'église même avait été rebâtie complètement à la fin du xv° et au début du xvi" siècle et le cardinal Briçonnet avait fait élever sur le flanc un magnifique clocher où était placée l'horloge municipale. Ce clocher fut démoli en 1798, ainsi que l'église, dévastée par les huguenots déjà en 1562. On croit en retrouver l'emplacement le long de la rue du Commerce, vers le n° 24; quelques vestiges de bâtiments accessoires appartiennent à un confiseur qui a installé sa fabrique de dragées sur le cimetière qui entourait l'église et où dorment les grands bourgeois de Tours du xvi'' siècle.

Le spécimen le plus complet aujourd'hui de l'architecture religieuse au xV siècle est l'ancienne église des Carmes qui porte maintenant le nom de Saint-Saturnin. On sait que c'est Louis XI qui fit les frais de sa construction. Elle se compose d'une grande nef large et claire à chevet droit, voûtée en bois, avec un seul bas-côté très modeste (le second a été ajouté au xix° siècle). C'est une architecture très simple, mais qui révèle bien l'esprit des constructeurs de ce temps : ils semblent aspirer à quelque chose de plus raisonnable, de plus humain ; ils n'ont plus d'ambitions démesurées, ils ne cherchent plus le mystère ni les eff"ets grandioses, ils ouvrent largement leurs arcs et leurs baies à la lumière; ils sont modestes et pratiques et l'on sent bien que c'est dans les créations d'ordre laïque qu'ils vont avoir l'occasion de donner toute leur mesure. La grande fenêtre de l'abside des Carmes était occupée par une verrière dont on avait demandé le dessin en 1478, un texte retrouvé par Ch. de Grandmaison nous l'apprend, à un peintre d'Orléans nommé Jean de Paris : on a supposé qu'il s'agissait là du fameux Jean Perréal, alors tout au début de sa carrière glorieuse.

C'est à NotrcDame-la-RicJie que l'on voyait au xV siècle les peintures de Fouquet vantées par l'italien Florio. L'église, bien que de fondation très ancienne, datait en grande partie du XV siècle. Elle fut pillée et en partie détruite parles protestants, reconstruite à la fin du xvi'' siècle,

LA GRANDE ÉPOQUE TOURANGELLE

très restaurée enfin de notre temps. Les portails, le petit porche du midi surtout, sont tout modernes dans leurs détails. L'ensemble toutefois donne bien l'impression du style du xv° siècle. Le transept et le chœur

Cliclie (les .liuiiiiiueutii lllaluriques.

Portail occidental de Saint-Symphorien.

terminé par un grand mur droit ou plutôt légèrement oblique, est bien un type aussi des conceptions de ce temps. ^Mais seuls, quelques très bons morceaux de vitraux, échappés par bonheur aux destructions, rappellent un peu les splendeurs de la décoration d'autrefois. Deux fenêtres du bascôté Sud nous montrent dans des architectures décoratives assez compliquées, la première, saint Virgile et saint Sylvestre, la seconde, la

lapidation de saint Etienne et un saint Martin, ayant à ses pieds un donateur en surplis coiffé d'une toque violette : cette petite figure qui représente Martin Briçonnet, curé de la paroisse de 1488 à 1502, est un excellent portrait dans le style de l'école de Fouquet. D'autres vitraux composites, aux fenêtres qui terminent les bas-côtés, offrent des spécimens de l'art plus touffu et plus compliqué du début du XVI° siècle. Une figure de sainte Catherine, du côté gauche, présente toutes les élégances déjà un peu affectées et précieuses de cette époque.

Il faut noter encore pour témoigner de l'activité architecturale de ce temps, les agrandissements et réfections de l'église Sainte-Croix, de l'église Notre-Dame-de-l'Ecrignole, de l'église Saint-Denis, dont la net et une jolie porte ouverte sur la rue du Change sont encore visibles aujourd'hui. L'église du faubourg Saint-Pierre-des-Corps fut considérablement augmentée : un porche élégant y prit place sur le côté comme à Saint-Clément et à Notre-Dame-la-Riche. A l'opposé de la ville, la chapelle du prieuré de Sainte-Anne, près de la porte du même nom, présente encore une jolie abside gothique des premières années du XVI° siècle appuyée sur une nef très simple, dont la première travée seule est voûtée en pierre. Un peu plus loin dans la même direction, l'église du prieuré de Saint-Côme, dont nous avons mentionné les parties romanes, avait vu s'élever aussi une nef dont le mur latéral est encore debout.

Sur l'autre rive de la Loire, Saint-Symphorien nous montre le développement considérable d'une église romane ingénieusement agrandie sur un terrain limité par une route oblique. La majeure partie de ce travail est de pur style gothique et peut dater du xv° siècle ; certaines parties cependant sont postérieures, les voûtes du transept par exemple. Une date enfin, inscrite sur le portail occidental, nous apprend que cet important morceau d'architecture Renaissance fut exécuté en 153 1 ; la date de 1567, qui s'y lit aussi sur la base d'une statue, témoigne simplement d'une restauration des sculptures massacrées par les huguenots. Le portail en lui-même est une de ces curieuses combinaisons semi-classiques encastrant dans un arc en plein cintre et des bordures d'arabesques assez élégantes un vitrail coupé par un trumeau dont la disposition rappelle encore les usages gothiques ; c'est le même esprit qui apparaît à cette date dans les collégiales d'Ussé, de Montrésor et d'Oiron ; mais nulle part les agencements ne se répètent exactement : on cherche, on combine sans jamais trouver la formule définitive et satisfaisante. Ici la décoration des caissons qui ornent les chambranles de la porte est à remarquer : elle est entièrement composée sans intervention de motifs païens, avec

LA GRANDE EPOQUE TOURANGELLE 73

des accessoires religieux, des instruments du culte. Les boiseries des portes sont frustes et lourdes ; quant aux statues, la Vierge, saint Pierre, saint Paul, elles sont fort médiocres, mais datent évidemment d'une réfection postérieure à 1560 ; elles ne sont même pas tout à fait à l'échelle des niches où on les a placées. Le saint Pierre cependant est encore assez curieux (peut-être n'a-t-on fait que de le réparer en 1567) par la ressemblance lointaine qu'il présente avec celui qu'exécuta sans doute pour le château de Chantelle en Bourbonnais, quelque disciple voyageur de l'atelier de Michel Colombe et l'on peut supposer que les originaux de 1531 étaient sortis de l'atelier constitué par les élèves du grand sculpteur tourangeau.

L'église de Saint-Symphorien, par une fiction administrative, appartient à la ville de Tours ; celle de Saint-Cyr, placée symétriquement sur la même rive, en aval du fleuve, est en dehors de la ville. Nous nous reprocherions cependant de ne pas la citer ici ; car, avec son petit porche latéral, sa nef et son chœur peu élevés, aux voûtes élégantes, aux pénétrations simples et logiques, ses transepts très larges et ses fenêtres claires, c'est un spécimen parfait du meilleur art tourangeau de la fin du XV" et du début du xvi' siècle.

C'est dans l'architecture civile que lart français du milieu du xv^ siècle fit montre des qualités les plus brillantes et les plus originales. Aucun grand ensemble ne subsiste plus malheureusement, à Tours même pour nous en offrir un témoignage éclatant. La maison de ville qui devait représenter la puissance même de la cité tourangelle a disparu. Elle s'élevait jadis sur la Grande-Rue, la rue du Commerce actuelle, au coin de la rue du Boucassin (aujourd'hui rue du Président- Merville) . Quant au vieux château ro^-al qu'habita fréquemment Charles VII et où certainement il dut faire exécuter quelques aménagements nouveaux, il n'a rien gardé de sa splendeur passée. Le couronnement seul de la tour de Guise nous prouve qu'on y a travaillé à cette époque.

Dès le temps de Charles VII du reste, le roi se trouvait trop à l'étroit dans cette antique forteresse aux épaisses murailles. Le goût du jour commençait à exiger plus d'air et de lumière, plus de gaîté et plus de confort. Les maisons de plaisance allaient remplacer les forteresses. Charles VII se plaît déjà à sortir de la ville. Il ne fait pas choix encore d'un site bien pittoresque, ni, à ce qu'il semble au moins de nos jours, bien séduisant. C'est aux Montils qu'il s'installe, en rase plaine, à quel-

ques centaines de mètres des murailles de la ville dont l'appui n'est pas encore négligeable : si les bandes anglaises en effet ne courent plus la campagne, il est bon de n'être pas à la merci d'un coup de main tenté par quelque seigneur trop pressé de servir les ambitions du dauphin, le futur Louis XI !

Celui-ci, monté sur le trône, se prend de goût pour les mêmes lieux et y fait bâtir le château du Plessis. La légende a entouré cette résidence d'une réputation terrible, et c'est un lieu commun chez les historiens de parler de la « sombre forteresse >i ou de la « froide prison » de Plessislès-Tours. Il suffit d'avoir vu ce qu'il en reste pour être désabusé : c'est assez peu de chose, il est vrai, mais très caractéristique. Au milieu d'un bouquet d'arbres, dans cette plaine qui sent un peu trop aujourd'hui la banlieue, mais qui devait être autrefois plus boisée et plus aimable, entre deux horizons de collines lointaines, celles de la Loire et celles du Cher, qui encadrent la large et double vallée de leurs lignes harmonieuses et de leurs tons bleuâtres, s'élève encore le bâtiment principal du château de brique rose et de pierre blanche; les matériaux des autres ont servi à bâtir nombre de murs et de maisons dans le harneau qui s'est installé à la place des dépendances. A nulle conception mieux qu'à celle-ci ne s'applique le jugement si perspicace de Gaston Paris, comparant cette architecture du xv° siècle, à la littérature du même temps. « Les épaisses murailles, les rares fenêtres, les sombres massifs de pierres des forteresses féodales ont fait place à des galeries, à des croisées largement percées, à des tourelles élégantes; les formes de l'âge antérieur dominent encore l'invention, mais sont avec art et adresse accommodées à des goûts et à des besoins nouveaux. Partout, plus de sécurité, plus de relations, et dès lors, plus de jour, plus d'ouverture d'esprit, plus de variété. La grandeur du xii" et du xiii" siècle a disparu... mais dans plus d'une heureuse construction, la sobriété se joint à la grâce pour former un tout qui charme les yeux, s'il ne remplit pas le cœur d'émotion et l'esprit de grandes pensées. )> Ce devait donc être, quoi qu'on en pense, une résidence charmante (jue celle de Plessis-lèsïours ; élevée entre 1453 et 1472, elle marque un progrès sur tout ce que nous pouvons connaître d'antérieur; l'architecte même de l'hôtel Jacques Cœur à Bourges n'avait pas imaginé cette gracieuse combinaison de brique et de pierre dont les tons restés vifs, malgré la patine du temps, s'harmonisent si jt)liment sous le ciel de Touraine, ces façades toutes simples de lignes avec leurs rangées régulières de fenêtres à meneaux et leurs lucarnes égayant, sans l'alourdir, le comble aigu couvert

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d'ardoises. Mais, dès lors, la formule est trouvée : le détail de la décoration pourra changer, le sentiment de l'ensemble comme aussi les détails de structure, pignons, fenêtres, lucarnes, tourelles à encorbellement, escaliers à vis resteront identiques pendant soixante ou quatre-vingts ans ;'le type créé par nos architectes pendant le deuxième tiers du xv° siècle se

Clictic L, tiuusrez.

Château de Plessis-lès-Tours. — Logis du Roi (Façade restaurée).

perpétuera longtemps encore, continuant la tradition française malgré l'assaut des nouveautés ultramontaines.

Quel avait été le créateur de cette architecture si typique ? Plusieurs Tourangeaux, Jean Duchemin, Jean Thibault, portent déjà au début du xv° siècle, le titre significatif de maître des œuvres du roi ou du régent en Touraine. Mais ceux-ci eurent surtout à s'occuper de fortifications et d'architecture militaire; peut-être l'un d'eux travailla-t-il au château même de Tours. Beaucoup plus tard, de 1472 à 1490, nous rencontrons avec un titre analogue un nommé Jehan Rcgnard. On a supposé avec

quelque raison que c'était lui l'auteur du Plessis et des parties les plus anciennes d'Amboise.

L'architecte royal, quel qu'il fut, avait dû dessiner au Plessis une vaste enceinte ou « clôture » à laquelle travaillaient encore en 1475 les maîtres maçons Jean Pépin et Pierre Bertaut. Cette enceinte, munie de fossés, qui limitait ce qu'on appelait dans les châteaux du moyen âge la basse-cour, a disparu ; mais il est assez facile d'en retrouver la trace. C'est un vaste quadrilatère à l'un des angles duquel, au Sud-Ouest, on voit encore un reste de bâtiment à fleur de terre, peut-être un corps de garde, dont l'imagination des cicérones a fait naturellement le cachot du cardinal La Balue. Le principal bâtiment du château, le Logis royal, est encore debout sur le front oriental, regardant la ville de Tours. Il était complété par deux ailes aujourd'hui démolies, et par une chapelle faisant saillie hors des bâtiments. Au centre de ces bâtiments se trouvait la cour d'honneur entourée d'une galerie à arcades richement sculptées, analogue à celle qui se voit à Bourges au logis de Jacques Cœur, analogue à celle du château de Louis XII à Blois à qui elle servit bien certainement de modèle. La cage de l'escalier en forme de tourelle octogonale, flanquée, dans la partie haute, d'une tourelle ronde plus petite en encorbellement, fait penser aussi à certaines dispositions de Blois. A l'intérieur de cet escalier, plusieurs motifs de feuillages élégants et nerveux nous rappellent la qualité de la sculpture décorative de l'époque. Le corps de logis lui-même, très remanié et transformé autrefois, remis en état avec beaucoup de goût et de discrétion par le propriétaire actuel, le D' Chaumié, nous offre à chaque étage plusieurs belles salles carrées en enfilades, sans dégagement, éclairées largement sur les deux faces par les fenêtres à croisillons et garnies d'une cheminée d'une sobre élégance.

Entre le Plessis et la ville de Tours, se voit encore une belle habitation de la fin du xv" siècle, la Rabaterie, qui passe pour avoir été celle du compère de Louis XI, Olivier le Daim. Quoi qu'il en soit de cette tradition, le logis très ample, avec son toit aigu, sa tourelle d'escalier et ses deux ailes amorcées sur le corps principal, a grand air encore et vaut d'être considéré.

Plus simple, mais de même allure, est le petit logis situé jadis aux portes de la ville, sur l'ancienne grande route, actuellement rue de Paris, que l'on dit avoir appartenu à la famille Sanglier. Enfin une charmante maison qui dépendait du petit séminaire (rue des Ursulines) avait été élevée évidemment comme les précédentes, à la fin du xv" siècle, en dehors de l'enceinte de Tours, mais tout près encore des murailles, du côté Est. Nous savons qu'elle appartint au xvr siècle à la famille des

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Babou de la Bourdaisière. Sans doute est-ce pour un de ses membres qu'elle fut construite. Cette « petite Bourdaisière », comme on l'appelait les Babou avaient un grand hôtel à Tours et un château dans la vallée du Cher, au-delà de Véretz) fut cédée en 1613 au tapissier Alexandre Motheron : plus tard les religieuses Ursulines s'\' établirent. Occupée plus récemment par l'iniirmerie du petit séminaire, cette petite maison calme dans la verdure prenait volontiers l'aspect d'une sorte de bégui-

Cliché de l'Auteur.

La Petite Bourdaisière (Petit-Séminaire).

nage tourangeau : il n'y a rien de plus laïque et de plus gracieux pourtant, que ce logis de brique et de pierre avec sa tourelle d'escalier à poivrière, ses lucarnes et ses larges fenêtres ornées de quelques motifs de sculpture pleins de verve et d'esprit.

Si nous rentrons dans la ville même, nous allons y trouver mainte construction de cette époque et de ce style qui fut vraiment le style tou rangeau par excellence : il n'y en a pas de plus expressive ni de plus complète que cette maison à laquelle s'attache bien à tort cette fois le souvenir d'un serviteur de Louis XI, le bourreau Tristan Lhermite. Toutes les raisons, souvenirs, allégories que l'on évoque ici à son propos sont de pure fantaisie. La cordelière est un motif de décoration très fréquent à l'époque, et quant au crochet de la tourelle que l'on montre encore

comme un instrument de supplice, il servait sans doute tout bonnement à monter les sacs de farine au grenier. De savantes recherches d'archives et d'ingénieuses déductions fondées sur la devise Prie^ Dieu pur, inscrite sur l'une des façades, ont permis à Ch. de Grandmaison d'indiquer

Cliclie Neuidein.

Maison dite de Tristan. — Cour intérieure.

avec une quasi-certitude, le nom de Pierre Du Puy, propriétaire de la maison en 1495, comme celui du personnage pour qui elle avait été construite quelques années plus tôt.

La rue Briçonnet, dite autrefois des Trois-Pucelles, qui descend des alentours de Saint-Martin vers la Loire, est aujourd'hui bien déchue de son ancienne splendeur. Pittoresque et pleine de débris du passé elle attire le visiteur, mais l'aspect actuel du quartier est assez déconcertant

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et il faut un eifort d'imagination pour se représenter que ce fut là autrefois, du XV" au XVltl" siècle, un quartier presque aristocratique, de grande bourgeoisie tout au moins. Le logis de Pierre Du Puy fut l'un des premiers à s'y élever, s"écartant des rues plus marchandes voisines de Saint-

Clltlle dt lAukur.

Cour d'une maison rue Paul-Louis-Couricr n" lO.

Martin; c'est l'un de ceux évidemment dont Francesco Florio admirait l'élévation et la belle tournure. De fait il domine encore de son pignon et de sa tourelle de briques tout le quartier environnant. Son pignon sur rue, garni de rampants en escalier, couronne avec élégance la façade extérieure qui est percée au rez-de-chaussée d'une porte en anse de panier décorée de sculptures et de plusieurs fenêtres grillées également ornées. La cour, aujourd'hui restreinte et un peu trop enfermée offre un

ensemble admirablement complet et évocateur avec sa petite galerie, son puits à margelle sculptée, sa porte d'escalier un peu basse, surmontée d'un arc gothique et d'un épi de feuillage léger, fermée par une boiserie ancienne ornée de serviettes ; ses hautes façades qu'égayé le mélange de la brique et de la pierre offrent çà et là au couronnement des fenêtres,

quelques créations d'un fantastique modéré et spirituel, animal chimérique ou marmouset drolatique. C'est, adapté à un plan plus resserré, à une destination urbaine et bourgeoise, tout le charme des architectures que nous venons de rencontrer dans les logis roj'aux ou seigneuriaux des environs.

Les appartements, médiocrement occupés iiujourd'hui, n'ont presque plus rien â nous montrer et l'on se contentera d'admirer la construction savante de la spirale de briques qui forme l'escalier par où l'on monte au sommet de la tourelle, en remarquant çà et là une porte avec ferrures dont l'élégance simple rappelle encore qu'elle est de la bonne époque.

Sans avoir la même importance, la maison qui porte le numéro lo de la rue Paul-Louis-Courier, avec sa courette séparée de la rue par un mur élevé au revers duquel court une galerie desservie par deux escaliers tournants à balustres, avec sa tourelle dont la porte a gardé ses pinacles, son arc en accolade décoré de crochets de feuilles et surmonté d'un épi vigoureusement sculpté, offre un ensemble assez pittoresque et complet. Les autres demeures de ce type sont moins intactes. Le temps en a rongé les matériaux trop friables ; les lucarnes et les couronnements des fenêtres surtout, en pierre de Bourré, ont fondu comme neige au soleil, ou

Ll.clie de l'Auteur,

Cour d'une maison rue Paul-Louis-Ccurier, n" lo.

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bien d'indiscrètes restaurations ont substitué des à peu près modernes aux documents originaux. Il est intéressant cependant d'en noter ici quelquesunes ; elles sont généralement dans le voisinage de Saint-Martin. C'est, rue Julien-Leroy, au coin de la rue Rapin, un ancien hôtel occupé depuis peu par un marchand de beurre qui l'a vigoureusement nettoyé, mais non transformé. On y voit encore, sur une jolie façade de brique et de pierre, une tourelle d'escalier octogonale qui fait penser à celle de la Petite Bourdaisière et qui a gardé sa porte décorée de pinacles dentelés et de crochets de feuilles ajourées. Non loin de là, l'hôtel de M. Lesourd, habilement restauré et complété, présente encore, sur la place de la Grandière, ancienne place Saint- Venant, quelques parties de construction et de décoration anciennes de même style, de belles et larges fenêtres notamment, avec desculs-de-lampe amusants.

L'ancienne rue de la Longue-Echelle qui serpentait entre la basilique et l'église Sainte-Croix, élargie malheureusement et rectifiée aujourd'hui, a perdu plusieurs de ses vieux logis. Celui que l'on dit avoir appartenu à Jean Briçonnet, maire de Tours, et qui appartint plus tard en tous cas aux Berthelot, (on sait que les deux familles furent alliées) a subi une restauration radicale. Une maison voisine, sise au chevet de l'église Sainte-Croix et qui faisait peut-être partie autrefois de la même propriété (l'entrée est au numéro 15 de la rue du Change) offre encore un fragment délicat et très intact. C'est une petite pièce voûtée que l'on

Cliclie Neurdeir

Portail sur la place du Grand-Marché.

qualifie d'oratoire et qui sert aujourd'hui de cuisine. Le plafond en est soutenu par des nervures élégantes retombant sur des culots de feuillages qui rappellent ceux du cloître Saint-Gatien. On voit à une des clefs de voûte les armes des deux familles rapprochées, ainsi que l'a indiqué M. l'abbé Bossebœuf, par suite du mariage de Jean Briçonnet et de Jeanne Berthelot.

La rue Bretonneau, qui prolonge l'ancienne place du Marché, autrefois rue de la Boule-Peinte, régularisée également en 1860, ne nous offre plus que des hôtels restaurés et presque neufs. Signalons cependant celui du numéro 22 qui a gardé le style des maisons gothiques de la fin du xv° siècle et celui du numéro 33, qui, sur un corps de bâtiment de même style, s'est paré de la décoration franco-italienne du début du xvi" siècle. Une autre maison placée au fond d'une cour, au numéro 29, présente encore un fragment moins refait : c'est une porte d'entrée avec une petite voûte à nervures soutenue par des sculptures grotesques assez curieuses, un fou notamment aux prises avec un tonneau.

Enfin un joli spécimen de cette décoration gothique fleurie se voit à l'autre extrémité du Marché dans ce portail surmonté d'une niche, aujourd'hui vide, flanquée de deux fenêtres très ornées. Il donnait entrée. paraît-il, dans l'îlot de maisons possédé par le trésorier de Saint-Martin. Or, on sait que Jean Fouquet habitait sur ce fief du trésorier, dans la rue, assez éloignée d'ailleurs de ce portail, que la tradition populaire a appelée « rue des Fouquets ». Quant à Bourdichon, il habitait aussi dans les environs une maison de la rue de la Serpe, de l'autre côté de la place du Marché.

Parmi toutes les constructions que nous venons de mentionner, quelques-unes n'ont été terminées, peut-être même commencées, qu'aux premières années du xvi" siècle ; mais c'est précisément à cette date que s'élevaient les bâtiments de Louis XII à Blois, la réussite la plus typique et la plus éclatante de ce dernier style français qui n'est qu'une transformation logique et spontanée de l'art gothique, sans intervention d'aucun élément étranger. Nous allons à présent rencontrer dans quelques demeures tourangelles du temps de Louis XII ou de François I", la trace des nouveautés introduites en France par les Italiens. D'anciens logis essaieront parfois de se transformer à l'aide d'additions et de placages au goût du jour. D'autres s'élèveront dont la décoration et la construction seront contemporaines mais dont, seule, la structure intime restera française.

ISHôtel Goîiin est le spécimen le plus frappant de ces demeures

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gothiques rajeunies à l'italienne. On a renoncé à y voir, comme on le prétendait autrefois, l'hôtel de Jean de Xaincoings, trésorier des finances de Charles VII ; mais on admet que le corps de logis qui présente ses deux façades vers la rue du Commerce et vers la rue Banchereau peut

Cliché Fpigné.

Hôtel Gouiii. — Façade méridionale.

dater du dernier tiers du xv° siècle et aurait été remanié une quarantaine d'années environ j^après sa construction. On ignore le nom du premier propriétaire : M. l'abbé Bossebœuf suppose que la transformation fut faite, vers 15 10 ou 1520, pour un nommé René Gardette, dont la famille possédait l'hôtel au milieu du xvi'= siècle et dont les armoiries se voient déjà sur une lucarne antérieure à cette date. Les Gardette, famille de commerçants et de magistrats, habitèrent ici jusqu'en 162 1 ; puis, après

avoir connu plusieurs autres propriétaires, l'hôtel passa en 1738 aux mains de la famille Gouin, qui le possède encore.

La façade Nord où se voit la tourelle de l'escalier est celle qui a le mieux conservé l'aspect du logis primitif. Des changements cependant y furent apportés au xvi" siècle : transformation de lucarnes, décoration d'arabesques appliquées sur la porte de la tourelle. Mais c'est la façade méridionale (celle qui regarde la rue du Commerce) qui fut surtout profondément modifiée : on y ajouta l'avant-corps central formant une loge à l'italienne, primitivement ouverte, et celui de gauche qui contient à l'étage un gracieux réduit voûté. Dans les lucarnes complètement remaniées, des restes de décor gothique comme les crochets des rampants paraissent encore ; mais les arabesques des frontons droits sont toutes italiennes, de même que celles des grands rinceaux à enroulements qui courent au-dessous. Cet ensemble séduisant dont le caractère général s'est assez bien conservé, a dû subir dans le détail nombre de restaurations, soit au xvil", soit au xvill°, soit au xix" siècle, et celle de 1900, entreprise par M. Hardion, toute savante et respectueuse qu'elle ait été, a dû porter parfois sur des morceaux déjà altérés par les précédentes.

Dans un quartier différent, sur la place Foire-le-Roi, se voit un autre hôtel où certains détails nous rappellent l'hôtel Gouin, des moulures « à l'antique » notamment, composées d'oves et de denticules cjui encadrent les fenêtres et forment bandeau sur les façades. Moins complet, puisque la partie centrale en a été entièrement dénaturée au XV'iT siècle, celui-ci a peut-être eu, dans le détail, moins à souffrir des restaurateurs. Autant que nous en pouvons juger, la construction doit en appartenir aux premières années du règne de François I". Les deux ailes qui encadrent la cour ont encore les combles d'ardoises élevés de l'architecture française. Mais les lucarnes qui s'y adaptent et qui paraissent bien contemporaines de la construction offrent comme élément essentiel de leur décor cette coquille inscrite dans un fronton qui va devenir comme une formule courante à partir de cette date et que nous n'avons pas encore rencontrée à l'hôtel Gouin. Au rez-de-chaussée de l'aile gauche, deux médaillons en marbre s'encadrent de chaque côté d'une grande arcade surbaissée qui devait autrefois former galerie ouverte. Ils représentent l'empereur Galba et Cicéron. Ce sont de ces « antiquailles » fabriquées avec plus ou moins d'habileté, ou importées toutes faites, par les marbriers italiens ; on en voyait des analogues à Gaillon et en bien des châteaux de l'époque ; mais ceux-ci sont d'une exécution tout à fait savante et raffinée.

L'hôtel, qui appartient aujourd'hui à 31. Gilet, passe communément

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pour avoir été celui de Jean Galland, orfèvre de Louis XI et de Charles VIII. Cette tradition n'a, croyons-nous, aucun fondement sérieux, et sans doute, quelque jour, des recherches heureuses nous apprendrontelles, comme pour l'hôtel Gouin et pour tant d'autres, l'histoire réelle de cette jolie maison trop négligée jusqu'ici.

Il faudrait bien aussi qu'une étude minutieuse nous renseignât complètement sur cette autre demeure à peu près contemporaine, mais singulièrement plus considérable que toutes celles dont nous venons de parler. C'est l'hôtel de Jacques de Beaune-Semblançay, le fameux financier, dont on sait l'extraordinaire fortune suivie d'une fin lamentable.

Ce fut, au temps de sa splendeur et jusqu'à sa disgrâce, en 1525, un des personnages les plus importants de la ville de Tours, un des protecteurs, un des mécènes, comme l'on dit, les plus éclairés de l'art tourangeau. Nous avons déjà mentionné la série de tapisseries qu'il commanda pour l'église Saint-Saturnin et étudié la charmante fontaine publique qu'il fit élever à ses frais au carroy de Beaune, devant son hôtel. Celui-ci devait être une des plus somptueuses demeures de la ville; mais il n'a guère eu plus de bonheur que les châteaux du financier à la Carte et à Semblançay, disparus ou transformés tous deux : les parties importantes qui en subsistent sont si bien dissimulées par des constructions plus modernes qu'on passe généralement à côté, si l'on n'est prévenu, sans s'en apercevoir.

Cliclié Neurdein.

Hôtel dit « de Jean Galland », sur la place Foire-le-Roi.

C'est à peu près à Tangle de la rue Colbert et de la rue Nationale actuelle, jadis la rue Traversaine, que s'élevait l'hôtel patrimonial des de Beaune. Au numéro i de la rue Colbert, au fond de la cour, on aperçoit encore, en pénétrant dans les bâtiments, des fragments de constructions de brique et de pierre, des voûtes à nervures, quelques motifs sculptés,

qui appartiennent à la partie la plus ancienne de l'hôtel (fin du xv° siècle). Sur son emplacement, ou à peu près, un honorable négociant et échevin de la fin du xviil" siècle, André- Jérôme Simon, sentimental et voltairien sans doute, comme on pouvait l'être en 1780, se fit élever une belle maison dans l'escalier de laquelle il plaça une inscription commémorative en l'honneur de Jacques de Beaune, rappelant ses services, sa gloire, sa disgrâce et son supplice injuste. « Il était innocent! » dit l'inscription qui enregistre aussi les rimes vengeresses de Clément Marot.

Laissons aux historiens le soin d'éclaircir ce problème de l'innocence ou de la culpabilité du financier accusé de concussion, et cherchons simplement ici les restes de sa munificence.

C'est au revers des façades solennelles plaquées au xvili° siècle pour constituer le décor de la rue Royale et qui anéantirent le pittoresque et la beauté réelle de mainte ancienne demeure, qu'il faut chercher (vers le n° 26) ce qui subsiste des bâtiments commandésen 1507-1508 par Jacques de Beaune, kGnillaume Bcsnoiiard, architecte de la ville de Tours. Un acte, mis au jour par M. Spont dans sa thèse sur le financier, nous a révélé ce nom et cette date si importants : nous sommes évidemment en présence ici, en effet, d'un des monuments essentiels de l'art franco-italien du début du xvi" siècle, d'un

Hôtel de Beaune.

Clkliii lie Lis.jn l'.iluslie.

Détail de la décoration.

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des plus précoces dans la marche vers la véritable Renaissance de l'antique. Le bâtiment principal paraît encore construit à la française, avec ses fenêtres à meneaux, son grand toit décoré de souches de cheminées et de lucarnes. Mais l'aile en équerre qui comprenait une galerie, 'au rez-

Hôtel de Beauiie.

t'htht: des Munuliients liistoriqu

Galerie du i'"' étage.

de-chaussée, et la chapelle, au premier étage, est d'un style beaucoup plus avancé : elle témoigne au moins de recherches toutes nouvelles. Les colonnettes qui supportent l'entablement de la galerie sont surmontées de chapiteaux ioniques relativement très purs. On voit, au-dessus, des médaillons d'empereurs romains de très bon style, et une frise ingénieuse, mais sobre, composée d'une cordelière et d'ailes d'oiseaux symboliques. Au premier étage, les fenêtres ont encore des meneaux rappelant ceux

des fenêtres gothiques ; mais le dessin en est très assagi et régularisé. Elles sont de plus séparées par des pilastres presque nus à chapiteaux composites. Tout cela forme une combinaison très personnelle, beaucoup plus originale, plus sobre et déjà plus classique que les travaux des François qui sont pourtant contemporains. Les détails d'ornementation du bâtiment principal, les chapiteaux, les moulures semblent témoigner du même esprit élégant et personnel, mais visant à la régularité et à la sobriété. Il faut remarquer du reste que certaines parties de cette décoration ont été remaniées un peu plus tard. Jacques de Beaune, par manière de flatterie pour François F', fit ajouter dans les lucarnes des salamandres qui les surchargent un peu.

C'est du règne de François I" que date aussi un corps de bâtiment, parallèle, celui-ci, à la rue Colbert et à l'aile de la chapelle; la mère du roi, Louise de Savoie, très favorable à ce moment au financier, lui avait fait don, en 15 17, de l'hôtel de Jean de Dunois qui datait du xv" siècle et dont quelques vestiges se voient encore dans la cour du numéro 15 de la rue Colbert. Jacques de Beaune fit alors élever ce bâtiment qui rejoignait l'hôtel de son père et celui de Dunois, et encadrait ainsi avec les précédents une vaste cour et peut être des jardins ; la façade en subsiste encore, mais un peu remaniée, dans la maison de M. Vincent, notaire ; elle porte la date de 15 18. Les prétentions classiques, qui s'indiquaient dans le bâtiment de 1508, s'affirment ici davantage : plus d'arabesques, mais des pilastres, quelques-uns cannelés, qui s'ordonnent régulièrement à chaque étage, absolument comme dans les constructions italiennes.

Les Jésuites s'installèrent en 1632 dans l'hôtel de Beaune dont les dépendances s'étendaient au delà de la rue Saint-François actuelle ; ils construisirent un peu plus tard leur lourde chapelle, à la suite de l'aile d3 1508. Celle-ci servit au xix" siècle de presbytère, quand l'ancienne chapelle des Jésuites fut devenue l'église paroissiale Saint-François. Lorsque Saint-François eût été abandonné pour Saint-Julien restauré, l'hôtel de Beaune fut menacé de destruction. La partie principale fut heureusement restaurée en 1869 par M. Contremine, architecte à Tours. Mais il est scandaleux qu'on ait pu installer depuis lors dans la cour un hangar énorme, à un mètre à peine des façades, et que les difficultés d'accès laissent ignorer au public, en plein centre de Tours, un des monuments civils les plus intéressants du xvi" siècle français.

En dehors de ces trois ensembles qui nous ont retenus longuement, Vhôtel Goiûn, Vhôtcl dil de Jean Galland, et Vhôtel de Beaune, on pourrait encore citer un grand nombre de constructions civiles de

LA GRANDE ÉPOQUE TOURANGELLE

cette époque soit dans le cœur de la ville, soit vers la périphérie, le prieuré de Saint-Eloi par exemple et celui de Saint-Côme où habita Ronsard. Mais elles sont plus ou moins mutilées ou transformées. Il convient cependant de mentionner l'hôtel de Thomas Bohier, le constructeur de Chenonceaux. Il était situé au numéro 13 de la rue des Halles, et les dépendances en communiquaient d'autre part avec le cimetière de Saint-Saturnin ; le bâtiment principal a été transformé complètement au

Cheminée de l'hôtel de la Boule-d'Or.

xviil" siècle. Une hypothèse, un peu hardie peut-être, voudrait que les constructions de l'hôtel de la Boule-d'Or et la belle cheminée qu'elles contiennent aient fait partie de cette vaste et somptueuse demeure. Cette cheminée, restaurée et complétée de notre temps, surtout repeinte et redorée, est un des rares morceaux de décoration intérieure qui aient subsisté à Tours de cette époque, avec un fragment décoré d'un médaillon à l'antique, visible dans un coin sordide de la rue du Poirier. Elle est conçue tout à fait dans l'esprit des maîtres décorateurs tels que les François. Les motifs d'arabesques légères, de vases, d'oiseaux, de masques, de dauphins, rappellent les œuvres les plus célèbres de ces derniers.

U hôtel de la Bourdaisièrc s'éleva en 1 524, au moment même de la dis-

grâce de Jacques de Beaune, pour Philibert Babou dont la faveur grandissait et à qui le roi avait concédé des terrains à l'extrémité sud de la place Foire-le-Roi. François I" y descendit en 1542 ; plus tard, les gouverneurs de Touraine s'y installèrent. Il a été démoli en 1820 ; à peine un pignon et une tourelle subsistent-ils, masqués par de médiocres constructions ; une hideuse façade de la Restauration gâte surtout l'extrémité de cette

Cour d'un ancien hôtel rue du Cygne, n° 27.

jolie place sur laquelle une fontaine de marbre s'était aussi élevée au XVI" siècle, ornée par le ciseau des Juste. Il n'en subsiste plus trace aujourd'hui.

Ch. de Grandmaison regardait comme une dépendance de l'hôtel delà Bourdaisière les bâtiments du XV et du xvi" siècle qui se voient encore au 27 de la rue du Cygne. Ils en paraissent un peu éloignés et nous croirions plutôt à une demeure indépendante : quoi qu'il en soit, la tourelle gothique où montent les glycines et les bignonias, le logis aux vastes fenêtres, la galerie murée et mutilée, où un masque en plâtre moderne rappelle le souvenir de François I"", mais dont les pilastres sobres et élé-

LA GRANDK ÉPOQUE TOURANGELLE

gants, les cartouches et les essais de cariatides à l'antique nous prouvent

bien plus sûrement qu'elle a été ajoutée là, vers 1530 ou 1540, tout

cela constitue un ensemble des plus pittoresques et des plus charmants.

Dans le quartier de Saint- .Martin où nous avons trouvé tout à l'heure

Clichti de l'Auteur.

Hôtel Cottereau. Détail de la galerie sur la cour.

de si jolies maisons gothiques, Yhôtcl de F Arbalète, Vhôtel de Maillé, dans les rues du même nom, seraient à considérer, quoiqu'en bien mauvais état. Au numéro 20 de la rue du Commerce, une longue allée, dont une partie offre une voûte à caissons, mène vers l'emplacement de Saint- Saturnin, et permet d'apercevoir les restes d'un hôtel avec galerie qui peut dater des environs de 1540. C'est celui qu'on appelle quelquefois Vhôtel des Trésoriers. La Renaissance classique s'y annonce déjà, de même

que dans la façade à deux rangs d'arcades superposées de la rue du Petit-Soleil, où Ch. de Grandmaison voyait une création de l'époque de Henri II, et que nous serions tentés de rajeunir un peu moins.

Un fragment de tout premier intérêt se voit aussi rue des Trois-Écri-

Cliché Pei;

Angle de la rue du Change et de la rue de la Monnaie.

toires, au numéro 3. Cette maison sans aucune apparence sur la rue appartint aux Cottcrcati dont plusieurs furent maires de Tours ; un couloir, dont le plafond est garni de caissons portant les emblèmes héraldiques des anciens propriétaires, conduit sur la cour à une petite galerie dont les colonnes régulières et nues nous font songer à l'Italie ; plusieurs morceaux de décoration exquise y apparaissent, mais surtout un couronnement de porte où un buste d'homme en costume civil, peut-être un por-

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trait, s'inscrit dans un décor classique, et rappelle certaines figures réalistes de la décoration de Blois sous François I", ou la série bien connue des bustes du château de Montai.

Enfin, dans la rue Paul-Louis Courier, à côté d'une maison en pierre

Cliché de l'Auleup.

Rue du Grand-Marché.

(n° 17), que Ch. de Grandmaison avait reconnue dans les derniers temps de sa vie pour être celle du sculpteur Juste de Juste l'un des derniers représentants de la famille, et qui présente quelques jolis détails d'inspiration et sans doute même d'exécution italienne, en face du logis xV siècle que nous avons déjà mentionné, se dresse la façade plus austère de l'hôtel Robin-Quantin, dont M. l'abbé Bossebœuf fait remonter la construction aux dernières années du XVI' siècle. La petite cour, un peu étroite, avec

ses fenêtres ornées de mascarons antiques, n'a plus la grâce charmante de l'époque qui finit ; le bâtiment dans sa sévérité classique garde encore cependant quelque chose des traditions tourangelles. Certaines parties en appartiennent évidemment aux premières années du xvii" siècle : nous y reviendrons tout à l'heure.

Toutes ces maisons, hôtels ou fragments d'hôtels que nous avons examinés un à un, pour la note d'art qu'ils représentent, sont reliés les uns aux autres par des débris moins importants ; ils bordent des rues étroites et tortueuses ou des courettes encombrées et constituent par leur groupement des ensembles infiniment pittoresques et évocateurs de la vie d'autrefois. Un inventaire détaillé de tous ces vestiges du passé qui malheureusement disparaissent progressivement par la vétusté, la manie du rajeunissement, souvent par les nécessités de l'hygiène, s'impose à l'attention des archéologues tourangeaux. Mais le curieux, le simple passant y trouve en attendant des surprises toujours nouvelles et des occasions de découvertes incessantes, des ressources multiples en tous cas pour prolonger sa flânerie dans ces vieux quartiers de Saint- Martin, des alentours de la cathédrale ou de la place Foire-le-Roi. Les faubourgs même de la Riche, de Saint-Pierre-des-Corps ou de Saint- Symphorien, offrent encore des séries de maisons anciennes intéressantes. Mais ce sont surtout les vieilles rues au nom pittoresque des environs de Saint-Martin, rue du Panier-Fleuri, rue des Trois-Pavés-Ronds, rue de la Cuiller, rue de l'Arbalète, rue de la Serpe, rue du Change, rue de la Monnaie, d'autre part celles des environs de Saint-Julien et de la cathédrale, les rues de la Moquerie, du Cygne, des Bouchers, de la Bazoche, du Petit-Cupidon, etc., qui offrent les aspects les plus séduisants et les constructions les plus caractéristiques.

Parmi les maisons à pignon, à pans de bois, aux façades souvent recouvertes d'ardoises, nous indiquerons seulement celles de la rue du Grand-Marché et de la place Plumereau, celle surtout qui fait l'angle de la rue du Change et de la rue de la Monnaie et dont le coin est orné d'un groupe sculpté en bois, celle de la rue de la Riche, presque en face l'église, remarquable par ses sculptures, celles enfin du bas de la place Foire-le-Roi et de la rue Colbert, au lieu dit les Patenôtres-d'Or, et nous laisserons au promeneur la joie de découvrir encore ici ou là maint pignon, mainte tourelle, mainte lucarne qui auraient valu d'être signalés.

La place Choiseul et la Tranchée.

CliLliù Neurdein.

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