‹ Tours et les Châteaux de TouraineChapitre 6 sur 14 · LES TEMPS CLASSIQ.UES TOURS AUX XVII° ET XVIIF SIÈCLES · texte numérisé non relu

LES TEMPS CLASSIQ.UES TOURS AUX XVII° ET XVIIF SIÈCLES

Dès la fin du xvr siècle, c'en est fini de l'art tourangeau proprement dit. Tours, en matière d'art, comme en matière politique va suivre docilement et médiocrement la fortune de la France monarchique et classique. La centralisation politique commencée par François I"', accentuée sous Henri IV, définitivement réalisée par Richelieu et par Louis XIV, eut comme corollaire la réunion autour de la royauté des forces vives de l'art français tout entier et l'unification de celui-ci dans la formule classique qu'acceptèrent docilement les artistes enrégimentés au service de la monarchie toute-puissante. Ce qu'il faut chercher en province pour l'époque qui va nous occuper maintenant, ce sont donc presque partout les applications d'un art classique généralisé, dont les principaux ouvriers, dont les théoriciens, dont les plus parfaits modèles sont à Paris ou à Versailles, ce sont parfois les déformations que subit cet art dans

tel milieu dont le tempérament original n'est pas encore entièrement annihilé.

Malgré son passé glorieux, malgré la facilité même avec laquelle elle avait accepté jadis les prémices de l'art italo-antique, la Touraine et en particulier la ville de Tours, n'offrit guère pendant près d'un siècle un terrain favorable à l'éclosion des œuvres d'art, quelles qu'elles fussent. D'abord, en dépit des efforts de Henri IV pour ramener le calme et la prospérité dans le pays, la terrible secousse des guerres de religion s'y prolongea longtemps encore. Un fort parti protestant était resté dans la ville et des troubles, des émeutes suivies de répressions brutales en troublèrent la paix au cours du xvii" siècle, jusqu'au jour où la révocation de l'édit de Nantes vint la priver d'une partie de sa population industrieuse et artiste. De plus, les taxes et les contributions imposées par le roi pour subvenir aux frais de ses guerres continuelles pesèrent lourdement sur la ville. Le clergé même dut à certains moments faire le sacrifice de ses argenteries qui furent portées à la Monnaie. La misère fut très grande pendant tout le règne : les disettes, les épidémies, les calamités inévitables aussi, inondations, hivers rigoureux, l'augmentèrent encore. Les fêtes et réjouissances de rigueur à chaque événement heureux pour une monarchie, qui, depuis la minorité de Louis XIII, n'avait jamais reparu dans sa bonne ville, étaient enfin une source de dépenses très onéreuses pour la municipalité dont les finances se trouvaient dans un état déplorable. C'est un fait significatif que celui de l'inachèvement, persistant pendant un siècle, de cet arc de triomphe projeté à la gloire de Louis le Grand et démoli vingt ans avant la Révolution : les modèles de sculptures demandés pour ce monument officiel au troyen Girardon. ne furent jamais exécutés faute d'argent, et nous ne les connaissons que parles devis et les projets dessinés.

Pendant tout le xvili'" siècle, les finances de la ville ne furent pas plus prospères et le déficit alla croissant jusque sous le règne de Louis XVI. M. F. Dumas en a montré les causes dans son étude sur la Généralité de Tours au XVII P siècle. Cependant la Touraine connut, sous le gouvernement du duc de Choiseul (i 760-1 785), un intendant actif et vraiment soucieux des intérêts de sa province : c'est François-Pierre Ducluzel, marquis de Montpipeau, qui l'administra de 1766 à 1783. Animé d'idées réformatrices et d'intentions excellentes analogues à celles de Turgot, ami de Voltaire et familier de Choiseul, Ducluzel consacra tous ses eftorts au relèvement financier et industriel de sa province, améliorant les voies de communication, modifiant le régime féodal des corvées, rétablis-

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sant les foires franches de Tours, encourageant les fabriques locales comme celles de soieries, faisant défricher les campagnes et consolider les levées de la Loire. Il surveilla de près l'organisation de la police et de l'assistance publique, fit distribuer du riz aux pauvres pendant les disettes et donner des soins médicaux gratuits aux indigents. Il chercha aussi à rendre à la ville de Tours, par d'importants travaux d'art dont nous verrons le détail tout à l'heure, un lustre dont elle avait depuis longtemps perdu l'habitude. Mais ce réveil d'activité fut assez factice et assez superficiel ; il ne semble pas qu'il y ait eu, par exemple, à ces grands travaux d'édilité officielle, de collaboration enthousiaste de la population tout entière, et ces efforts intelligents, pas plus que ceux qui furent tentés ici et là à la même époque et dans le même sens, ne purent arrêter la débâcle de l'ancien régime.

Les industries d'art qui avaient fait depuis Louis XI la fortune et la réputation de Tours, les fabriques de soieries, de draps brochés d'or et d'argent, dont les produits avaient habillé la cour des Valois, rehaussé l'éclat des cortèges et des entrées solennelles, étaient tombées dans le marasme avec les guerres de religion. Henri IV chercha à les relever. Richelieu et Colbert les réglementèrent et la prospérité leur revint dans une certaine mesure. Au milieu du xviT siècle, une grande partie de la population y était employée, et l'on produisit en abondance à Tours à cette époque des taffetas, des pannes, des serges de soie, des moires, des velours à la manière de ceux de Gênes. Mais la fin du siècle vit la déchéance presque complète de cette industrie ; elle put cependant se renouveler encore vers le milieu du xvill" siècle, par l'installation d'un groupe d'ouvriers génois qui fondèrent, sous la protection royale, une fabrique de velours et de damas pour meubles et tentures, que continuèrent en somme, à travers le xix° siècle, les fabriques modernes de soieries d'ameublement.

M. l'abbé Bossebœuf, qui a suivi dans une belle et consciencieuse étude, les vicissitudes des fabriques de soieries tourangelles, nous a appris dans son autre livre plus récent sur la tapisserie, l'histoire d'un essai de rénovation de cet art à Tours au xvil° siècle. Après la famille des Duval, il nous a montré à l'œuvre celle des Motheron, dont l'un nommé Alexandre, obtint en 161 2 d'établir officiellement à Tours une manufacture de tapis qui s'installa bientôt après dans cette Petite-Bourdaisière dont il a été question plus haut. Le tourangeau Motheron s'était assuré du reste, ou plutôt avait dû subir le concours de deux maîtres tapissiers flamands, Marc de Comans et François de la Planche, fondateurs de la

première fabrique des Gobelins de Paris, dont le privilège royal, daté de 1607, comportait l'établissement de succursales de la manufacture dans les provinces. Mais Tours n'était pas assez riche à ce moment pour alimenter des industries somptuaires de cette nature ; après une période de prospérité due peut-être au voisinage du château de Richelieu, les ateliers déclinèrent et fermèrent sans doute bientôt. Dès avant la fin du siècle, les descendants des Motheron n'étaient plus guère employés qu'à entretenir les tapisseries de la ville et à les tendre les jours de processions.

Les brodeurs et les orfèvres durent trouver, au xvii° siècle surtout, d'assez abondantes ressources dans la clientèle des couvents et monastères qui à cette époque s'installèrent en grand nombre à Tours. Quantité de noms d'artisans ont été retrouvés dans les archives ou les actes de l'état civil. D'autre part, quelques œuvres somptueuses, chasubles d'un style riche et lourd, voiles de calice, devants d'autel, subsistent encore aux églises Notre-Dame-la-Riche ou Saint-Saturnin, la plupart ornés, sur des fonds de jais blanc, de rinceaux de fleurs naturelles dont l'effet, souvent vulgaire, est parfois assez gracieux, comme s'il était demeuré dans ces ateliers un peu du sens ornemental d'autrefois. Quelques pièces remarquables, appartenant aux Carmélites, avaient figuré dans les expositions rétrospectives de 1882 et 1890.

L'église de la Riche possède un très beau ciboire datant de la première moitié du xvir siècle, qui appartenait jadis aux religieuses du Carmel. Léon Palustre l'avait rapproché de quelques pièces d'orfèvrerie religieuse de même époque, des calices notamment appartenant soit à la cathédrale, soit au couvent du Saint-Esprit. Des scènes compliquées, de dessin élégant et très italianisé, s'y voient sur les pieds, autour de la coupe des calices ou sur le couvercle du ciboire.

Il faut noter enfin l'existence de céramiques tourangelles datant surtout de la seconde moitié du xviir siècle ; on les fabriquait dans le faubourg Saint-Pierre-des-Corps où vinrent s'établir vers 1750, des faïenciers qui travaillaient auparavant au bourg de Saint-Christophe, les Epron, par exemple ; on tenta même en 1783, sous le patronage de l'intendant Ducluzel, des essais de porcelaine dans l'atelier des Sailly. Les pièces qui sont sorties de ces ateliers modestes, infiniment moins célèbres, moins élégantes et moins abondantes que les faïences de Rouen, se rapprochent surtout de celles de Nevers. On donne comme produits locaux, au Musée de la Société archéologique, deux petits sphinx décorés d'ornements polychromes qui reproduisent sommairement les traits de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

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Il est peut-être encore plus difficile de distinguer à cette époque une peinture ou une sculpture tourangelle, qu'une tapisserie, une orfèvrerie ou une céramique. Parmi les peintres, nous connaissons bien comme tourangeaux d'origine des artistes assez célèbres, tel Abraham Bosse; mais nous constatons que celui-ci, né et mort à Tours, se forma à Paris et y travailla toute sa vie. Il n'est guère représenté dans sa ville natale que par quelques estampes réunies au Musée. De même les Beatibrtin, natifs d'Amboise, quittèrent leur patrie de bonne heure, attirés par la cour où

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Gliclie Fei^'né.

François Boucher. — Silvie tuyant le loup. (Musée de Tours.)

ils rencontrèrent succès et commandes. Deux tableaux du Musée de Tours, une Vénus et une Minerve provenant de Chanteloup, leur sont attribués, mais sans preuve, et paraissent même d'une date légèrement postérieure. Peut-être aurait-on plus de chance de retrouver leur manière, ou leur influence, dans quelques portraits du temps de Louis XIII et de la minorité de Louis XIV, conservés dans certaines collections locales, celle de M. Alfred Gabeau d'Amboise, par exemple.

Les Bunel, originaires de Blois, travaillèrent en Touraine à la fin du XVI" siècle. Le plus célèbre, Jacob Bunel, résida quelques années à Tours et y épousa la fille d'un peintre verrier, Marguerite Bahuche, artiste ellemême. C'est près de lui que se forma le tourangeau Clatidc Vtgiion, qui

eut une certaine célébrité de son temps, mais qui séjourna peu dans sa ville natale. Il y avait peint cependant un grand tableau pour les ^Minimes du Plessis. Deux peintures de provenance inconnue le représentent au Musée de Tours. Elles n'y sont guère en honneur du reste.

Quant à Louis Courant qu'un texte, retrouvé par M. L. de Grandmaison, désigne pour l'auteur des peintures de la chapelle de Véretz, c'était, semble-t-il, un décorateur assez médiocre comme la plupart de ceux qui travaillaient à Tours à ce moment. Aussi s'adressait-on volontiers, pour avoir mieux, aux artistes de la capitale. Témoin la commande de quatre tableaux faite à Lesueur, en 1654, par les religieux de Marmoutier. Ces peintures figurèrent jusque vers la fin du xviil" siècle dans la salle des Tableaux de l'abbaye. Sous Louis XVI, en 1785, le comte d'Angiviller qui avait déjà l'intention de constituer un Muséum des arts au Louvre, les réclama aux religieux de la part du roi. Ceux-ci se laissèrent faire; mais, après examen, on trouva les tableaux indignes de figurer dans la collection du roi, et l'on en renvoya une partie à Tours : le Saint- Louis pansant les malades et le Saint-Sébastien se voient aujourd'hui au Musée. V Apparition de la Vierge à Saint-Martin et la Messe de ce saint pendant laquelle un globe de feu apparaît au-dessus de sa tête, sont au Louvre, l'une ayant été conservée par d'Angiviller et l'autre réexpédiée à Paris en 1802. Le Musée de Tours possède de la dernière de ces toiles, une esquisse, copie ou réplique, qui n'est pas sans intérêt. Elle figurait à Marmoutier au-dessus d'un autel, dans le voisinage de la grotte de Saint-Martin. D'ailleurs, si la composition de ces différentes œuvres, celle surtout de la Messe, est d'une simplicité touchante et d'un sentiment délicat, leur exécution froide et hâtive sent la commande. Lesueur touchait à la fin de sa vie à ce moment, et fatigué, surchargé de besogne, il fut peut-être aidé, comme dans la Vie de saint Bruno, par ses collaborateurs ordinaires, élèves ou parents.

Plus tai-d, le parisien Charles de Lafosse, peindra un grand tableau d'autel pour les religieuses de la Visitation de Tours, et le normand Jou- Venet viendra en Touraine pour décorer les appartements du château de Véretz. On se contentait même souvent de simples copies ou de tableaux d'école reproduisant vaguement les toiles des artistes en vogue. Témoin la série des Evangélistes d'après le Valentin, provenant aussi de Marmoutier, ou les nombreux tableaux dans la manière de Lebrun, qui font partie du fonds ancien du Musée et doivent par conséquent provenir des églises de la ville. Un peu plus tard encore, en 1730, Jean Restout exécutera pour l'abbaye de Bourgueil, un Saint-Benoit et une Sainte-

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Scliolasiigîic, actuellement au musée de Tours, tout à fait typiques de l'art religieux déclamatoire et mouvementé du xvili" siècle; il n'y manque même pas une pointe de sensibilité passionnée et des notes gracieuses qui éclatent quand même çà et là, par exemple dans le minois charmant et digne de Boucher, d'une jeune religieuse qui assiste sainte Scholastique expirante.

Parmi les tableaux de l'époque classique tirés des châteaux des environs, Richelieu a fourni le grand portrait équestre du duc de Richelieu,

Clicbé Peigné.

François Boucher. — Amintas dans les bras de Silvie. (Musée de Tours.)

neveu du cardinal, costumé à l'antique, et entouré d'allégories, avec, dans le fond, le port de Naples où il avait conduit la flotte française et brûlé des vaisseaux espagnols en 1647. ^lontaiglon attribuait le tableau à Testelin plutôt qu'à Lebrun, dont il rappelle bien cependant le style pompeux et décoratif. Quelques Bacchanales dans le style de Poussin viennent aussi de Richelieu. Mais l'apport de Chanteloup est de beaucoup le plus considérable : si nous négligeons les mythologies encore compassées de Louis Boulogne et les allégories décoratives de Santerre, aussi bien que les Italiens de la décadence, vagues Guerchins, Bassans, Guides ou Caravages, témoins du goût académique persistant, nous y rencontrerons trois Boucher et deux tapisseries de Cozette qui sont la gloire de la collection.

spécimens d'art tout parisien du reste, dont le duc de Choiseul ou le duc de Penthièvre s'étaient plu à rehausser l'éclat de leur résidence de Chanteloup. Nous y trouvons aussi quatre vues de Touraine qui décoraient des dessus de portes, et furent bien exécutées, celles-là, dans le pays même ; le peintre Houcl s'affirme dans ces aspects de notre vallée de la Loire si largement rendus, l'un des ancêtres les plus légitimes du paysage moderne.

Le plus important des trois tableaux de Boucher est signé et daté de 1750 : il représente Apollon visitant une nymphe ou une bergère au milieu d'un concours empressé d'amours voletant dans le ciel ou jouant ingénument à terre. On l'appelait jadis Apollon et Latone; mais l'allure galante de la conversation interdit de penser au dialogue d'un fils avec sa mère. La date empêche de même toute allusion au mariage de M. de Choiseul que l'on prétendait voir ici représenté sous les traits d'Apollon, tandis que la nymphe aurait figuré sa femme. On n'est même pas sûr que le tableau lui ait appartenu ; les deux suivants faisaient sûrement partie de la collection du duc de Penthièvre en 1770 et n"ont été apportés à Chanteloup qu'après 1780. Ceux-ci représentent des épisodes romanesques tirées de VAniinta du Tasse : Silvie fuyant le loup qu'elle a blessé et Amintas revenant à la vie dans les bras de Silvie. Les reproductions ci-jointes nous dispensent d'en donner une description. Il est difficile du reste de rendre le charme enjoué de ces compositions aimables et fantaisistes, comme aussi le ton délicat et brillant de ces peintures faciles et si décoratives. Elles appartiennent, comme dit si bien M. André Michel dans sa monographie de François Boucher, à « cette veine claire, fine, exquise, où les ors très doux, les satins argentés, les tons de perle, les blonds ambrés près des bleus pâles jouent au bout du pinceau de Boucher et sur les corps nus de ses déesses ». Si l'on ajoute à cet ensemble la très vive et très charmante esquisse d'un plafond du château de Bellevue, que Montaiglon a léguée au Musée, on comprendra qu'il en est peu en France où l'art du « peintre des grâces » soit aussi bien représenté. Il y manque cependant encore une toile plus importante que toutes les autres. C'est, selon Paul Mantz, un tableau qui représente « Latone dans l'île de Délos >< ; il appartient à M. le sénateur Belle; celui-ci l'envoya à l'exposition de Tours en 1873 : il est rentré depuis dans sa petite maison de campagne de Rouziers, qu'il emplit de la gloire charmante de son apothéose.

Quant aux deux tapisseries, ce sont des morceaux extrêmement délicats exécutés en 1773 par Colette d'après les peintures de Drouais. Elles figurent un jeune garçon avec un carton à dessin sous le bras et une

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petite fille en buste jouant avec un chat. Inutile d'y chercher des portraits : ce sont de charmantes études de genre prises sur le vif, comme nous en ont donné les Chardin et les Greuze, traduites ici avec un art raffiné qui cherche à rivaliser de souplesse avec la peinture elle-même.

A ces morceaux infiniment précieux par eux-mêmes et parleur provenance historique sont venus se joindre au cours du xix" siècle, grâce à des envois de l'État, des dons ou des achats de collections, plusieurs pièces

Chcllc Kuui.iin.

Perronneau. — Portrait d'homme (Musée de Tours)

capitales que nous ne ferons que mentionner ici ; elles solliciteront suffisamment par elles-mêmes l'attention des curieux d'art. C'est, par exemple, le tableau mythologique envoyé par Avî^^/cr comme morceau de réception à l'Académie, un Pygmalion de Dcshays, très voisin encore de Boucher, un élégant portrait de danseuse par Raoïix, la vivante et spirituelle physionomie d'homme où l'on veut voir, sans raison du reste, le portrait de Perronncau par lui-même, enfin l'admirable effigie, due à Vcsiier, de Je: 1 Theurel, doyen des vétérans pensionnés du Roi au régiment de Touraine, exposée au Salon de 1789.

En matière de sculpture, on trouverait pour la première moitié du XVII'' siècle, dans les églises de Tours et de la région, les traces de l'acti-

vite de certains ateliers locaux (le mot d'école serait trop ambitieux certainement ici) qui furent appelés à travailler pour les nouveaux établissements monastiques et pour les églises qui avaient à se remeubler après les pillages des iconoclastes huguenots. Quelques noms ont été relevés dans les archives ou sur les monuments eux-mêmes ; car, moins modestes, les imagiers de cette époque signaient souvent leurs œuvres. Parmi ces noms, plusieurs appartiennent à des artistes du Maine, Delabarre qui fit une Adoration des mages pour l'abbaye de Beaumont, Hoyau, une Adoration des bergers pour la même abbaj'e et un autel pour les 31inimes du Plessis. Mais Claude Vinet, Antoine Charpentier et son beau-frère René Chéron, qui fut plutôt architecte et travailla beaucoup au château de Véretz, paraissent bien être des tourangeaux. Les deux derniers, associés, furent chargés, de 1670 a 1677, de travaux pour une église de Saumur où ils succédèrent au sculpteur angevin Biardeau, mort en 1670. Leur art du reste est tout à fait voisin de celui qui fleurit vers la même époque dans les ateliers du Mans ou d'Angers, dans celui du célèbre Biardeau, notamment. Il porte souvent le caractère d'une production industrielle assez banale. On y remarque une progression de plus en plus accusée vers le classicisme ; les figures y sont impersonnelles, les draperies conventionnelles et mouvementées ; mais on voit encore paraître çà et là, sous les influences accumulées de l'italianisme des Justes, du maniérisme de l'école de Germain Pilon et des lourdes velléités classiques du temps de Louis XIII, quelques traces du charme, de l'élégance, de l'allure harmonieuse et modérée des conceptions d'autrefois ; le monument le plus typique nous en paraît être la charmante Adoration des Mages de Saint-Paterne (fin du xvi" ou début du xvil° siècle) dont le sujet même nous fait penser aux œuvres perdues, de Delabarre et de Hoyau à Tours.

La survivance du réaliste d'antan n'est guère indiquée ici que par un buste funéraire anonj^me, assez médiocre, au Musée. Beaucoup plus intéressant eut été, si on eût conservé l'original, le buste de Ronsard, œuvre des dernières années du xvi° siècle, placé jadis sur son tombeau au prieuré de Saint-Côme et dont on ne connaît plus que des moulages : l'un d'eux se voit dans l'escalier du Musée. Il faut aller chercher à Champigny-sur-Veude ou à Gizeux les types des honnêtes priants de l'époque Henri IV et Louis XIII. Encore ceux de Gizeux sont-ils signés d'un artiste originaire de Cambrai, travaillant à Paris, Nicolas Guillain.

Quant à la sculpture sur bois, jadis si florissante à Tours, elle suivit comme le reste le style à la mode : les retables et les boiseries d'église

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qu'elle produisit eurent l'ampleur épaisse et la banalité d'invention de presque tous les monuments religieux de l'époque Louis XIII et Louis XIV. Le xviir siècle, au contraire, le siècle de la boiserie par excellence, nous montrera dans ce genre, quelques œuvres remarquables ; elles reproduisent souvent des formules assez générales par toute la France, mais offrent parfois certaines recherches plus spontanées et plus originales, intéressantes encore que naïves. Les deux bas-reliefs en bois.

Cliclio de l'Auteur.

J.-B. Lemoyne. — Buste en terre cuite de Jean-Florent de Vallières (Musée de Tours).

une Annonciation et une Mort de la Vierge, qui du couvent de la Visitation sont passés au Musée, témoignent d'une certaine habileté mais sont conçues suivant les formules les plus banales et les plus tourmentées de l'art religieux du temps.

En dehors de ces deux panneaux, la sculpture du xviii" siècle n'est guère représentée au Musée de Tours que par deux bustes : l'un en plâtre bronzé, médiocre mais curieux pour l'histoire locale, représente l'intendant Ducluzel et porte le nom obscur du sculpteur Pièry avec la date de 1783; l'autre, admirable, est une terre c\x\\.e àe Jean-Baptiste Lemoyne

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exposée au salon de 1753 et représentant Jean-P"lorent de Vallières, lieutenant général des armées du roi, directeur de l'artillerie. L'œuvre fine et spirituelle est d'une souplesse merveilleuse et d'une vie intense : elle vaut les plus beaux bustes-portraits de ce xviir siècle qui en a tant produit. Le buste fut saisi sans doute à la Révolution dans quelque château des environs ; mais on en ignore la provenance exacte.

De la fin du xviii" siècle, l'École des Beaux-Arts, voisine du Musée, possède un beau buste anonyme dans le style un peu froid, mais élégant et vivant encore de Pajou ou de Roland, il représente le peintre Roiigeot, le fondateur de l'école et l'organisateur du 31usée.

Enfin un legs moderne a fait entrer au Musée une importante répétition en bronze de la célèbre Diane de Iloudon. Cette répétition fut exécutée après la mort de l'artiste, d'après un modèle resté sans doute dans son atelier. Elle présente quelques légères différences avec le bronze du Louvre et porte sur le socle, à côté de la signature Hoiidon 1776, la marque du fondeur Carbonncaux 1839.

Au début du xvii° siècle, et surtout sous le règne de Louis XIII, « époque de fécondité monastique », a dit un contemporain. Tours, comme Paris, vit s'installer une foule d'établissements religieux nouveaux. Tous eurent leur chapelle et leurs bâtiments claustraux, édifices médiocres pour la plupart et sans originalité artistique, dont bien peu du reste ont laissé de traces importantes.

L'établissement des Capucins, au faubourg Saint-Symphorien, suscita dès i6o6 un grand concours de foi populaire et des démonstrations véhémentes du parti catholique triomphant ; il a disparu complètement. De même ceux des Oratoricns, des Feuillants, des Calvairicnncs, des Annonciades.Uègliiie des Carmélites, qui sert aujourd'hui de magasin, montre encore un pignon assez banal sur la rue Banchereau. Celle des Capucines est occupée par un brasseur, le couvent des Récollets par la caserne Marescot ; celui des V/'Sulines est devenu le petit séminaire : ce sont des bâtiments tristes et nus avec une galerie basse formant cloître au rez-de-chaussée. Le couvent des Visitandines, commencé en 1632, est occupé aujourd'hui par la préfecture; mais l'église, qui occupait la place de la cour d'honneur actuelle, a disparu, et les bâtiments ont du reste été très remaniés au xviir et au xix" siècle.

L'église des Filles de V Union Chrétienne (1653), au contraire est assez bien conservée : c'est aujourd'hui un temple protestant. La façade en est à peu près cachée, sur la rue de la Préfecture, par un glacial portail

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moderne ; mais l'intérieur, divisé en trois nefs peu élevées, décoré de pilastres cannelés de dessin assez pur, est élégant et sobre.

Les Minimes, installés jadis par Louis XI auprès du Plessis, s'agrandirent sur leur ancien emplacement et établirent une succursale plus près de la ville. L'église qu'ils élevèrent, de 1627 à 1630, sert actuelle-

Cliché Neurdein.

Portail de l'ancienne église des Minimes, aujourd'hui chapelle du Lycée.

ment de chapelle au lycée. Son petit portail composite qui s'ouvre sur une cour très calme, ombragée d'énormes platanes, ne manque pas d'un certain charme, une fois admis le principe de ces placages illogiques de pilastres décoratifs, de niches et de frontons coupés. L'église elle-même a encore, dans sa structure générale, quelque chose de gothique. Elle est décorée d'un ensemble de boiseries extrêmement riche, baldaquin du maître-autel, stalles du chœur, revêtements muraux, balustrades de

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chapelles, confessionnaux, elc; les colonnes torses du maître-autel sont assez lourdes et surchargées ; mais le lambris garde une tenue et une harmonie assez rare à cette époque. On sait que deux frères lais du couvent des Minimes, l'un 'provençal, Antoine Aiidric, l'autre limousin, Cot Taboue, participèrent vers 1670 à l'exécution de cet ensemble décoratif très bien conservé et complété par une grille de chœur, chefd'œuvre de ferronnerie légère et souple. Quelques statues enfin, placées dans les chapelles latérales, une Vierge notamment, une sainte Anne et un saint Joachim peuvent appartenir à ces ateliers tourangeaux, angevins ou manceaux du xvir siècle, dont nous avons parlé tout à l'heure.

Les Jésuites avaient eu quelque peine à s'établir à Tours. Malgré l'opposition de la municipalité et grâce à l'appui de la royauté et du prince de Condé, ils réussirent à s'installer en 1632 dans l'ancien hôtel de Beaune. La chapelle de celui-ci ne suffisant plus à leurs ambitions, ils firent construire en 1675 une vaste église qui subsiste encore, joignant les restes de l'hôtel ; le portail, contrairement à la tradition, en est orienté à l'Est, sur la rue Jules-Favre, ancienne rue Saint-François. Deux maîtres maçons de Tours furent chargés de l'ouvrage, Martin Batidequin et Noël Tliierry. Mais il est bien spécifié, dans le marché qu'ils signèrent et qui a été retrouvé, que les Révérends Pères leur ont mis en mains un modèle et dessin de l'édifice. C'est donc bien, suivant les habitudes de la célèbre Compagnie, un monument d'architecture jésuite et non d'architecture locale qui s'éleva ici. La sculpture décorative intérieure fut même exécutée par un Jésuite, le P. Charpentier : elle a toute la banalité italienne ordinaire, mais le portail, par contre, n'offre pas ces insupportables étagements d'ordres, flanqués de volutes énormes que l'on s'attendrait à y trouver. Il est assez simple, massif et sans grâce du reste, avec un énorme oculus trouant sa façade, flanquée d'assises de pierres nues. Conservé à la Révolution, à cause sans doute du « goût antique » qu'il représentait, l'édifice servit de paroisse de 1802 à 1858, sous le nom d'église Saint- François-de-Paule. Redevenu disponible lorsque la paroisse eût été transportée dans Saint-Julien restauré, il a abrité en 1890 la plus riche des expositions rétrospectives tourangelles, organisée en l'honneur du cinquantenaire de la Société archéologique. Il est occupé aujourd'hui par un magasin de draps.

En dehors de ces travaux entièrement neufs, les anciennes églises de Tours eurent à cette époque à se restaurer ou à remplacer leur mobilier détruit pendant les guerres de religion ; elles voulurent aussi parfois rajeunir par des adjonctions intempestives leur style gothique démodé.

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Le chapitre de la cathédrale eut la sagesse, ou peut-être l'économie, de ne pas transformer à l'antique son église et surtout son chœur, comme tant d'autres le firent, soit au xvii=, soit au xvili" siècle. Cependant certaines moulurations inquiétantes, au-dessus des arcs de la nef et du chœur semblent prouver une préoccupation de rajeunissement qui, sans aller jusqu'à canneler les piliers gothiques, comme à Saint-Germain-l'Auxerrois de Paris, prétendit agrémenter les écoinçons trop nus au gré du jour. Une tribune et un buffet d'orgues, qui offrent de très beaux morceaux de boiseries de la fin du xvi" ou de la première moitié du xvir siècle se voient dans le transept méridional. La première chapelle du déambulatoire du côté Nord fut ornée, à l'époque de Louis XIII, de boiseries et de peintures représentant les Apôtres qui forment un ensemble assez curieux et très caractéristique du style du moment. Enfin on voit suspendu dans le chœur un appareil de lumière du xvii" siècle, d'une disposition assez rare et d'un très beau style.

Un seul tombeau de l'école classique figure dans la cathédrale, celui de Michel Amelot qui fut archevêque de Tours de 1673 à 1687. Il est très simple et conçu suivant une formule assez ordinaire : il se compose d'une pyramide de marbre blanc et noir avec un médaillon de marbre blanc, d'une sculpture honnête et moyenne, représentant le portrait du prélat.

Quelques tableaux valent aussi d'être notés, bien que nous ne puissions guère affirmer qu'ils aient figuré dans la cathédrale dès le temps de leur création : une Adoration des Bergers très mouvementée, mais pleine de détails réalistes curieux qui peut très bien appartenir à une école provinciale du début du xvii" siècle (chapelle du tombeau des enfants de Charles VIII), un arrangement de la Visitation d'Andréa del Sarto (bas côté Nord), où l'on a voulu voir une peinture exécutée par quelque italien en Touraine dès le XVi" siècle, un Baptême dit Christ de Lagrenée daté de 1763 (bas côté Sud), etc.

L'église de Notre-Dame-la-Riche répara les blessures reçues au xvi" siècle. Une bonne partie de la nef fut refaite, en reprenant ù peu près les dispositions anciennes. Les restaurations modernes, en style gothique plus ou moins pur, ont tait ici disparaître toute trace des réfections exécutées à la fin du xvi'' siècle ou sous Henri IV. Mais il se trouve que l'église a hérité après la Révolution d'une importante série de sculptures du xvii" siècle, provenant d'édifices démolis ou désaffectés. Dans le bas-côté gauche se voit un autel tout doré, surchargé de colonnes torses, de guirlandes et de bas-reliefs mouvementés ; il faut remarquer surtout près de là un groupe du Mariage de la Vierge composé de cinq

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statues de grandeur naturelle, malheureusement beaucoup trop repeintes; il provient des Minimes du Plessis, pour lesquels le sculpteur Charpentier l'avait exécuté en 1650 : sa signature se voyait jadis au bas de la robe du Saint-Joachim. Les figures sont un peu maniérées et trop classiques, mais non sans charme ni sans grandeur.

Le sculpteur Hoyau avait exécuté en 1630 pour l'autel du même couvent une série de figures, dont quatre Evangélistes. L'inventaire qui signale la signature de Charpentier indique que celle de Iloyau se ^■oyait au pied du Saint-Marc. Or nous trouvons aujourd'hui à Notre-Dame-la- Riche, aux côtés d'un Crucifix moderne, un saint Jean et un saint Marc qui, d'après leur style, peuvent très bien appartenir à cette série. Mais la signature, ici non plus, ne peut se retrouver. Enfin une figure d'Ecce- Homo assise, habile, mais sans caractère très accusé, passe pour provenir du prieuré de Saint-Côme et peut dater de la même époque.

A Saint-Saturnin, les deux anges adorateurs du maître-autel appartenaient peut-être aussi à quelque ensemble décoratif de ce temps.

Dans l'ancien prieuré de Sainte-Anne dont nous avons mentionné la jolie chapelle du temps de Louis XII, on déforma le chœur de celle-ci à l'époque classique pour l'embellir d'une décoration à l'antique qui s'est assez bien conservée. Elle fut, suivant une inscription, exécutée en 1668, par les mains du sculpteur Antoine Charpentier. Au-dessus de l'autel, une peinture, aujourd'hui disparue, devait figurer dans un lourd encadrement sculpté en pierre ; de chaque côté, deux grands bas-reliefs représentaient le Sacrifice et la Vision de Joachim. La sculpture en est habile et mouvementée, mais épaisse et dépourvue de cette élégance persistante que l'on rencontrait encore dix-huit ans auparavant dans le Mariage de la Vierge. Vieillissant et de plus en plus appliqué aux formules italoantiques, le sculpteur s'éloigne progressivement des qualités essentielles de ses prédécesseurs de l'Ecole de Tours.

L'abside romane de l'église prieurale de Saint-Côme fut aussi vers le même temps (1673), peut-être parla même main, décorée d'un terribledessus d'autel. Dans un bas-relief qui, avec une lourde et gauche application, s'efforce d'atteindre le grand style classique, un saint drapé à l'antique présente à une Vierge-matrone un donateur en surplis dont la tête, malgré ses mutilations, paraît avoir encore quelque accent de portrait réaliste.

Le xvill" siècle ne semble avoir rien ajouté aux édifices religieux de la ville de Tours, ou peu de chose. Rien, en tout cas, n'a subsisté jusqu'à nos jours. Il est important cependant de signaler ici ce projet, qu'avaient conçu les chanoines de Saint-Martin à la veille de la Révolution, de

LES TEMPS CLASSIQUES m

moderniser complètement leur église qui avait besoin de réparations et de transformer le sanctuaire même où avait reposé saint ^lartin. On devait rajeunir le dessin des arcades du chœur, mettre partout des entablements avec des figures de plâtre, rénover les stalles, placer une statue au-dessus du tombeau du saint, un groupe équestre en arrière et refaire à la manière antique les tombeaux des évêques qui étaient rangés tout

Cliché de l'Auteur.

Autel de l'ancienne église du prieuré de Saint-Côme.

autour, etc. , bref, une de ces transformations radicales, sans mesure et sans respect, comme en a subi par exemple le chœur de Chartres. Le sculpteur Dupasqiiicr avait fourni les modèles de sculpture et l'on s'était adressé pour les projets et la direction des travaux à un architecte de Paris nommé Poyef. L'exécution devait en être confiée à un architecte de Tours nommé Etienne Fonrnicr qui venait déjà, sur les plans du parisien Lenot, de réaliser à Marmoutier un escalier monumental très célèbre et très admiré qui ne disparut que dans la première moitié du XIX" siècle et dont on voit encore un modèle au Musée.

Ajoutons qu'on devait naturellement badigeonner du haut en bas la

basilique et anéantir les fresques vénérables qui la décoraient : c'est même l'opération qui parut la plus urgente, puisqu'elle fut résolue dans une délibération du chapitre du 9 mars 1790. Les « vandales » révolutionnaires empêchèrent seuls les chanoines de .Saint-Martin de mériter la même épithète.

L'architecture civile qui avait créé aux siècles précédents tant de charmants spécimens d'habitations plus ou moins luxueuses, fut certainement moins originale et moins féconde pendant cette période classique; si l'on voulait cependant rechercher et étudier avec soin (on a à peine commencé de le faire) les hôtels et les maisons qui furent élevés à Tours au xvir et au xviii" siècle, on trouverait encore bien des œuvres intéressantes, relevant d'une formule plus banale évidemment que les précédentes, mais non parfois sans une saveur assez particulière.

Pour les dernières années du xvi' siècle, on rencontrerait d'abord cet hôtel de la Vallière, dont la ph3'sionomie est assez altérée, mais dont la place exacte est fixée aujourd'hui avec certitude entre la rue du Commerce, la rue Ragiieneau et la rue Banchereau. C'est là que naquit en 1644, la célèbre Louise de la Vallière et non, comme on le dit parfois encore, dans la petite maison xvi" siècle qui porte aujourd'hui le nom d'hôtel de La Crouzille.

Nous avons déjà cité l'hôtel de la rue Paul-Louis Courier, n" 15, qui fut élevé pour « noble homme Charles Robin » d'une famille de marchands de soie de Tours et pour Marie Quantin son épouse, sortie elle aussi d'une de ces familles bourgeoises enrichies par le négoce. Si la construction fut commencée dès après leur mariage, vers 1 590, et si le bâtiment sur la rue est bien de cette époque, on peut dater à coup sûr du premier quart du xvii" siècle, la partie postérieure, la galerie surtout, composée de cinq grandes arcades en plein cintre, qui comprenait les communs, ainsi que le portail ouvrant sur la rue Saint-Saturnin avec son fronton coupé, décoré de lions et d'amours épais. On sait du reste que Marie Quantin ne mourut qu'en 1640.

Au bas de la même rue, vers l'ancienne église des Carmes, une grande maison de briques aux bossages de pierre, où est installé aujourd'hui le laboratoire municipal, offre encore plus indubitablement les caractères puissants et simples de l'architecture Louis XIII ; de même un hôtel qui se voit au 25 de la rue Néricault-Destouches, dans le voisinage de l'ancien cimetière Saint-Venant et quelques vieilles maisons de la rue Rapin qui ont peut-être logé des chanoines de Saint-Martin, particulièrement

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celle du numéro 10; de petits logis plus modestes de ce temps se parent encore des restes d'une sobre élégance, au milieu du quartier, très déshérité aujourd'hui de la rue des Cerisiers, au 9 et au 19 de cette rue notamment.

Enfin, çà et là, et même dans les maisons d'époque plus ancienne, celle de Tristan, par exemple, ou celle de Jean Galland, on remarque sur la rue certaines portes en bois, dont les motifs d'une décoration très corsée nous signalent le passage de quelque hûchier de l'époque Louis XIII. Il est moins facile, et c'est regrettable, de voir une belle cheminée de cette

Cour postérieure de l'hôtel Robin-Q.uantiti.

époque transportée d'une maison de la place du Grand-Marché dans un hôtel moderne du boulevard Déranger (n° 58). Il convenait cependant de la signaler au moins ici.

Nous n'avons presque rien à noter comme constructions civiles élevées à Tours pendant le règne de Louis XIV et toute la première partie du règne de Louis XV ; s'il en reste quelque chose, ce n'est rien de saillant ni d'important, et cette pénurie ou cette médiocrité est une preuve de la difficulté que l'on eut à vivre dans ce pays pendant cette période si brillante ailleurs. Notons pourtant, outre une maison d'assez grande allure de la rue Eugène-Sue (ancienne rue des Anges), les additions apportées à l'hôtel gothique de la rue Julien-Leroy, où un joli balcon en fer forgé porte la date de 1677. Rappelons aussi les transformations qui

altérèrent le corps central de l'hôtel de la place Foire-le-Roi (voir plus haut, p. 85J, et qui lui ont valu, avec une façade et des lucarnes assez médiocres, un escalier orné d'une rampe de fer forgé tout à fait charmante. Le dessin en est libre et souple, et l'on voit s'y annoncer déjà, dans la tenue générale du style Louis XIV, toute la fantaisie du xvili'' siècle. On y lit la date de 1701, avec des initiales enlacées qui se rapportent sans doute aux noms des possesseurs du moment.

Cet art du fer forgé paraît d'ailleurs avoir été assez en honneur à Tours vers cette époque. Des balcons, des impostes, comme celui de l'Ecole de

Cliché de l'Autpur.

Cour du Palais ûu Commerce.

musique (place des Carmes) mettent çà et là une note de grâce sur des architectures d'ailleurs très banales. Bien rares en effet sont celles qui, dans la première moitié du xviii" siècle, participent au sourire général de l'art français à cette époque. Comme spécimens caractéristiques du style Louis XV iieuri, nous n'aurions guère à citer que deux façades de maisons à l'entrée de la rue Colbert, celle surtout qui porte le numéro 5, construite pour un certain Louis Lange des Bernières; celui-ci avait fait figurer sur son portail des armes parlantes dans la personne d'un ange qu'on y voit encore. Il y avait fait joindre surtout un des plus beaux balcons que nous connaissions à Tours.

C'est presque encore le même style qui apparaît dans l'importante construction de la rue Jules-Favre, désignée sous le nom de Palais du

LES TEMPS CLASSIQUES

commerce (mais ici, il y a certainement un léger retard sur la mode générale); car cet édifice fut commencé en 1757 et^erminéen 175g, ainsi que nous l'apprend M. Faye dans sa belle étude sur la Juridiction consulaire à Tours. Les marchands de Tours avaient acquis, dès le milieu du xvir siècle, des immeubles voisins de l'établissement des Jésuites pour y installer leur tribunal consulaire et les différents services qui en dépendaient, la halle aux draps, le bureau d'aunage, etc. ; ils résolurent un siècle plus tard. de faire bâtir sur le même emplacement un édifice plus convenable que ceux dont ils s'étaient contentés jusque-là. Une chapelle fut d'abord élevée (elle a disparu) , puis le charmant hôtel qui, devenu Bureau des marchands sous la Révolution, sert depuis 1802 à la Chambre de Commerce de Tours. Il est merveilleusement intact et présente un ensemble d'une harmonie parfaite. La restauration de M. Hardion (1889-1892) l'a mis en valeur sans l'altérer. J.es travaux ont porté du reste surtout sur l'intérieur: la salle d'audience ornée de magnifiques boiseries a été remise à neuf et un salon de réception a été installé, décoré de panneaux peints et de soieries modernes. On 3- a placé notamment des reproductions approximatives du mobilier de salon Louis XVI, provenant de Chanteloup, une merveille d'art français signée de l'ébéniste Chevigny, que la Chambre de commerce possédait depuis près d'un siècle, et dont il est plus que regrettable qu'elle ait aliéné récemment les originaux. Un magnifique cartel xviil" siècle, qui doit avoir la même provenance, se voit encore dans le cabinet du président de la Chambre. Signalons encore à l'intérieur la décoration de deux escaliers : l'un.s'ouvrant au milieu de la cour, monumental, à double montée, avec une niche surmontée d'un motif à coquille très riche et très harmonieux ; l'autre, plus modeste, desservant le bâtiment sur la rue, mais garni d'une rampe en fer forgé légère et fine, dont les lignes sinueuses sont d'une élégance de dessin tout à fait rare.

Pa'ais du Commerce.

Rampe d'cscaiier.

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Quant à l'architecture extérieure du bâtiment, très simple sur la rue, un peu plus ornée sur la cour, elle a un caractère de sobriété et de grâce qui est tout à fait remarquable; sans excès de fantaisie rococo, ni de sévérité classique, elle se tient dans la plus juste mesure entre l'art dit Louis XV et l'art dit Louis XVI. On y trouve évidemment les élé-

ilc ^u. l'ubbe buBDcbœur.

Hôtel Lefebvre de Moiuifray. — Façade sur le jardin.

ments consacrés de l'art classique : bossages, frontons, etc., mais ils y sont agencés avec une discrétion, un goût, un sens de l'intimité qui nous rappellent les meilleures qualités du terroir. On invoque généralement ici le grand nom de Mansart; il est impossible du reste à maintenir, puisque des deux architectes, oncle et neveu, François Mansart et Jules Hardouin- Mansart, le dernier est mort en 1708, et nous serions tentés de penser à un artiste local, peut-être à ce Pierre Mciisnier, architecte et ingénieur tourangeau qui, peu de temps après, nous en avons maintenant la certi-

LES TEMPS CLASSIQUES

tude, grâce au beau travail tout récent de M. l'abbé Bossebœuf, allait élever l'hôtel Lefebvre de Montifray.

Nous remarquons en effet, dans celui-ci, bien des parties d'architecture identiques, les belles assises de bossages nettes et régulières, l'agencement des frontons rompus à la partie basse dans la corniche, la forme

Clidiu Je .M. ialibo Bo!Stb.i-ur.

Motel Lefebvre de Monlilray. — Tapisserie du Salon. La Promenade.

des lucarnes (remarquons qu'il ne s'agit pas ici de mansardes) et leur disposition sur un comble modérément incliné, etc.

Gilles Lefebvre était un marchand de Tours dont le père avait acheté en 1757, la maison Lange. Il acquit lui-même, en 1762, une maison un peu plus éloignée du centre de la ville, en dehors des anciens remparts et du fossé comblé qui était devenu la rue des Fossés-Saint-Georges (aujourd'hui la rue Emile-Zola, où l'hôtel porte le numéro 19). Il jeta par terre les anciennes constructions et se fit bâtir, de 1768 à 1770, un hôtel

ii8 TOURS

somptueux, à la mesure de ses goûts et de ses moyens de marchand enrichi. De fait, l'adjonction de certains éléments, qui n'existaient pas au Palais du commerce, dénote bien un peu ici le luxe voulu, affiché, du parvenu et alourdit l'œuvre de Pierre Meusnier. On est frappé, sur la rue, du faste non sans ostentation d'un portail énorme et légèrement disproportionné avec l'importance du logis ; sur la façade du jardin, quatre pilastres d'ordre colossal se terminent par de lourds chapiteaux corinthiens, cependant que dans le fronton, au-dessus d'un cartouche déjà très chargé, s'étale une épaisse et peu adroite figure allégorique du Commerce appuyée sur des ballots de marchandises.

Même recherche, même tendance à l'intérieur : pour la rampe de l'escalier, le serrurier ne peut plus donner libre cours à la fantaisie gracieuse et libre des arabesques que nous admirions tout à l'heure. Il faut quelque chose de plus cossu et de plus classique aussi : car le goût du jour est à l'antique. Les rinceaux s'alourdissent et se compliquent d'ornements en bronze doré : de distance en distance, des sujets en ronde-bosse apparaissent, des pégases, des aigles, un sanglier avec des chiens, un renard avec des poules. Tout cela témoigne d'une très grande virtuosité, mais s'écarte de plus en plus de la simplicité et de la saine logique du fer forgé d'autrefois. On connaît bien les noms des serruriers travaillant à Tours à ce moment : Jean Héron, Etienne Roy, Pineau, etc. ; mais on n'a aucun indice qui permette d'attribuer à l'un d'eux cet important ouvrage non plus qu'aucun de ceux qui nous attestent leur habileté générale.

Les meubles qui garnissaient l'hôtel nous sont décrits dans plusieurs inventaires publiés, mais ils ont été dispersés. Il reste seulement dans le grand salon cinq panneaux de tapisserie d'Aubusson qui sont d'une très belle qualité, et dont certains sujets valent d'être notés pour la préoccupation qu'ils nous montrent chez le maître du logis de bien affirmer l'origine de sa fortune. Point de mythologie ici ; à côté d'une bouquetière et d'un pittoresque maraudeur, d'une promenade à cheval, d'arrangement très curieux et imprévu, on voit dans le grand panneau central une scène de transbordement de marchandises dans une barque qu'attendent de grands navires à l'ancre dans le port, allégorie réaliste du commerce, en même temps que tableau de genre extrêmement pittoresque.

Pierre Meusnier, qui était ingénieur des levées de la Loire, n'a-t-il construit que ces deux hôtels? Cela est assez peu probable. Il habitait au bout du jardin des Lefebvre, sur la rue Chaude (aujourd'hui, 24, rue de la Préfecture), un petit pavillon à un seul étage qui est un modèle de grâce

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et de bon goût, la plus parfaite de ses créations. Il nous semble aussi retrouver sa manière dans plusieurs constructions du même quartier, l'hôtel Liébert notamment, qui ouvre au n° 15 de la place Émile-Zola sa vaste cour carrée aux lignes nobles et calmes, et où nous retrouvons la disposition du fronton, la forme des lucarnes et les bossages réguliers déjà signalés. Sur le flanc nord de la cathédrale, le bâtiment de l'ancienne maîtrise ou Psaicttc. qui fait vis-à-vis au cloître Saint-Gatien présente

cliché (le l'Auteur.

Place Emile Zola. — Hôtel Liébert.

aussi des caractères analogues, et l'on pourrait sans doute encore allonger la liste.

Dans le quartier Saint-Martin, la rue des Trois-Pucelles (rue Briçonnet) vit s'élever au xvili" siècle, en face de l'hôtel gothique de Pierre Dupuy, deux hôtels mitoyens d'assez grande allure. L'un d'eux, occupé aujourd'hui par une société d'alimentation, est désigné sous le nom d'Hôtrl CJioisenl. Nous ne savons si cette dénomination illustre est justifiée. Gouverneur de ïouraine, le ministre de Louis XV devait descendre à l'hôtel de la Bourdaisière devenu l'hôtel de Montbazon. Se fit-il construire cette maison de ville pendant son exil à Chanteloup? c'est ce qu'un cliercheur heureux nous dira peut-être un jour. Toujours est-il

que ce logis, assez simple d'extérieur, conservait encore il y a peu de temps de très belles boiseries qui ont été vendues. On y voit encore une belle rampe d'escalier en bois sculpté dont le départ est formé par une grande et large volute. Au premier étage, plusieurs cheminées, également en bois, sont ornées de sculptures curieuses et quelque peu naïves, représentant, par exemple, des paniers remplis de raisins, motif

tourangeau par excellence.

U Hôtel de l'Intendance, qui fut sans doute bâti et siirement occupé par Ducluzel, contient aujourd'hui les services de la maison Marne.

Aucune sculpture, aucun agrément n'apparaît plus dans la cour rectangulaire ouverte au i8 de la rue des 1 lalles ; mais les lignes générales des bâtiments ont conservé le caractère de simplicité élégante que l'on retrouve aussi dans une façade d'hôtel de la rue Marceau, n° 36, dans la maison Simon qui fut construite en 1780 sur l'emplacement d'une partie de l'hôtel de Beaune, faisant suite aux maisons de la rue Royale, dans plusieurs demeures, enfin, delà rue Colbert et de la place Foire-le-Roi.

U Archevêché de Tours, saccagé par les huguenots, fut en partie rebâti sous Henri IV et sous Louis XIII, sur le même emplacement, par M''" Bertrand d'Eschaux. Les bâtiments de cette époque, très simples quoique de grand style, se voient encore avec leurs combles à la française, joignant la vieille tour gallo-romaine dont nous avons parlé plus haut. On y installa plus tard un grand escalier qui desservait la salle synodale et les appartements. Ceux-ci sont contenus dans la partie beaucoup plus monumentale qui fut élevée par M*-" Rosset de Fleurj' à partir de 1755. On utilisa cette fois comme soubassement une orangerie en terrasse construite au xvii° siècle, en partie sur le massif de l'ancien rempart; le prolongement de celui-ci, couronné d'une noble balustrade et planté d'allées de tilleuls, encadre de terrasses régulières un magnifique jardin dessiné à l'anglaise. Le bâtiment lui-même, avec sa façade

Clicliô Je lAuleur.

Hôtel Choiseul. — Rampe d'escalier.

LES TEMPS CLASSIQUES 121

classique, surmonté d'un fronton où s'inscrivaient les armes de l'archevêque, a tout à fait grand air. L'entrée, dessinée par M'^' de Conzié (1774-1 791) comprend un portail monumental pour lequel on utilisa les matériaux de démolition de l'arc de triomphe de Louis XIV ; elle est flanquée de pavillons et de communs majestueux et se ressent bien des visées colossales chères à l'architecture de cette fin du xviii" siècle. L'intérieur du palais ne répond pas tout à fait à ses dehors fastueux

cliché L. fiousi-ez.

Ancien palais Je l'Archevêché.

La grande salle synodale actuelle a gardé peu de chose de sa décoration du xviir siècle. Il est difficile de se rendre compte de ce que fut sans doute le goût et le luxe de l'ameublement de l'archevêché du xviii° siècle ; car celui-ci fut dispersé par la Révolution.

L'archevêché servit alors de bibliothèque et de musée, plus tard d'(';cole centrale. On songeait à y installer la préfecture lorsqu'il fut rendu à sa destination première. La préfecture s'installa dans l'ancien couvent des religieuses de la Visitation ; celui-ci, avec ses bâtiments réguliers, ses cours solennelles, dont l'une était le cloître des religieuses, son vaste jardin admirablement planté qui s'étend jusqu'au Mail, constitue une

résidence qui n'est guère inférieure à la précédente. Nous savons que la construction primitive datait du règne de Louis XIII ; mais presque rien dans les parties qui, aujourd'hui, offrent un caractère d'art n'appartient au style de cette époque.

De très importants remaniements, opérés sous le premier Empire,

Cliclié de l'Auteur.

Préfecture d'Indre-et-Loire. — Panneau de boiserie xvin" siècle.

donnèrent à l'édiiice son aspect actuel. Certaines parties à l'intérieur cependant, datent évidemment du xvili' siècle. Ce sont par exemple les escaliers dont l'un reproduit, paraît-il, la disposition stéréotomique très admirée de l'escalier construit sous Louis XVI à JMarmoutier, l'autre soutenu par un pilier orné de triglyphes est décoré d'une rampe très régulière et de dessin un peu froid, mais qui paraît encore cepen-

LES TEMPS CLASSIQUES

dant un beau morceau à mettre à l'actif des serruriers tourangeaux du XVI 11° siècle.

En haut de cet escalier dont le goût sévère et tout classique dénote la fin du xviir siècle, s'ouvre une pièce qui servait autrefois de salle à manger à la supérieure, aujourd'hui de salle de billard au préfet, et dont la décoration de boiseries, d'un style charmant et délicat, ne peut dater que de 1720 à 1750 à peu près. Des cadres chantournés enferment, au-

Cliclié lie l'Aul.ur.

Prélecture d'indre-et-Loire. — Commode de Chanteloup.

dessus des portes, de jolies grisailles, représentant des jeux d'enfants dans la manière enjouée et libre de Boucher, et certains panneaux, comme celui que nous reproduisons ici, offrent d'élégants motifs de décoration d'une exécution raffinée, d'une fantaisie délicieuse, mais dont la liberté est contenue par le goût le plus parfait. Ils sont dignes certainement d'être mis à côté des plus parfaits modèles de la boiserie française pendant la première moitié du xviir siècle.

Dans un salon voisin se voit aussi l'une des œuvres les plus accomplies de l'art décoratif français de ce temps, c'est une commode provenant du château de Chanteloup, mais bien antérieure à l'exil de Choiseul ;. elle fut apportée sans doute par lui de Paris, à moins qu'elle soit seulement entrée à Chanteloup, comme les Boucher, avec le duc de Penthièvre. Le corps

en est composa de panneaux laqués, imitant, dans le procédé et le dessin, les œuvres de l'Extrême-Orient si fort à la mode en France sous Louis XV, au temps de la Régence surtout. Les bronzes dorés qni la garnissent font à ces chinoiseries de fantaisie un cadre d'une richesse et d'une harmonie incomparables. On ignore le maître ciseleur à qui attribuer ces merveilles d'un goût si français, mais c'est certainement l'un des plus grands artistes de son temps.

Le cabinet du préfet renferme un admirable bureau qui provient aussi de Chanteloup, mais date d'une époque postérieure, celle de Louis XVI. On y voit également deux cartes du duché de Touraine dont l'une est ornée de peintures curieuses, représentant des scènes militaires et portant la signature C. Colette.

C'est pendant le xviT et le xvili° siècles que la ville de Tours prit dans le dessin général de ses rues et de ses boulevards la physionomie régulière que nous lui voyons aujourd'hui, sauf en quelques quartiers qui ont gardé jusqu'à nos jours le pittoresque et la fantaisie du moyen âge.

Dès la fin du xvi'' siècle, on avait résolu d'agrandir l'enceinte de la ville. On engloba les anciens faubourgs de la Riche, de Saint-Eloi, de Saint-Etienne, etc. Sur les plans de Jacques Androuet du Cerceau, architecte royal, une nouvelle enceinte bastionnée fut entamée à l'intérieur de laquelle on commença, sous Henri IV, de planter cet admirable Mail, très vanté déjà par les voyageurs d'autrefois, qui forme aujourd'hui les boulevards Déranger et Ileurteloup. De la terrasse du Mail, la vue s'étendait alors jusqu'au Cher sur une plaine fertile et sur une longue chaîne de côteau.'c couverts de vignes, de bois et de maisons de plaisance. Ces nouveaux remparts ne furent achevés qu'à la fin du xvii" siècle ; ils ont été démolis au XIX°, mais certaines petites rues voisines des boulevards ont encore gardé dans leur dessin en zigzag la trace du dessin des anciens bastions dont on retrouve aussi des fragments ici et là. De même les anciennes fortifications de Tours et de Chàteauneuf avec leurs portes garnies de tours avaient disparu peu à peu et nous n'en avons retrouvé que quelques débris englobés çà et là dans des constructions modernes. Des rues régulières furent tracées sur l'emplacement des anciens fossés, rue des Fossés-Saint-Georges, rue des Fossés-Saint-Martin, etc. Des rues nouvelles, largement percées, furent créées dans les quartiers neufs, la rue des Ursulines ou la rue Chanoineau, par exemple. On commença surtout à compléter et à rectifier le tracé de la petite rue Traversaine,

LES TEMPS CLASSIQUES

qui allait devenir au xviil" siècle la rue Royale, perpendiculaire à la Loire et à l'ancienne Grande-Rue. A son extrémité nord, à travers un terrain dépendant de l'abbaye de Saint-Julien, elle rejoignit le rempart confondu ici avec la levée de la Loire. C'est là que la municipalité

cliché Neurdein.

Portail de rArchevcché.

décida, en 1688, sous la pression officielle de M. de Nointel, l'intendant, qui assistait à ses délibérations, de dresser à la gloire du roi une porte triomphale comme on l'avait fait par deux fois à Paris au faubourg Saint-Denis et au faubourg Saint-Martin et comme tant d'autres villes de France allaient le faire plus ou moins spontanément, vers le même temps.

Des portes monumentales avaient dû déjà être ouvertes dans la nouvelle

enceinte. En 1624, il est question d'une porte Henry pour laquelle on demande des modèles d'ornement à un artiste parisien nommé Lesiieur, sans doute Hubert Lesueur, sculpteur du roi. Cette fois il semble bien que le projet d'ensemble fut demandé à Jules Hardoiiin- Mansart, architecte officiel, et nous sommes sûrs que le modèle de la statue pédestre du roi qui devait couronner le monument fut commandé et payé à Girardon, fournisseur attitré des effigies ro^'ales.

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Le Pont de pierre.

Etienne Chevalier, dessinateur des bâtiments du roy, eut la direction des travaux , et l'on ne s'adressa à des Tourangeaux que pour les ouvrages de maçonnerie, confiés à Martin Baiidequin, qui avait auparavant exécuté dans les mêmes conditions l'église des Jésuites, et pour la sculpture des parties secondaires de l'ornementation donnée à un nommé Jean Roussel.

Le monument, d'après les dessins qui nous le montrent, soit en projet. soit dans sa réalisation partielle (le principal a été publié par M. Louis de Grandmaison) était composé d'une porte centrale en plein cintre, accostée de quatre colonnes à chapiteaux corinthiens, et flanquée de deux

LES TEMPS CLASSIQUES 127

petites portes plus basses qui rejoignaient les constructions de droite et de gauche, formant ainsi une véritable porte de ville plutôt qu'un arc de triomphe. Le couronnement ne fut jamais exécuté et le Portail neuf, comme on l'appelait, disparut en 1775, moins de cent ans après sa dédicace à Louis le Grand. Les matériaux servirent à construire le portail de l'archevêché, dans le dessin duquel il ne faut du reste chercher aucun souvenir du st3'le de l'arc de triomphe, la forme même des chapiteaux ayant été complètement modifiée.

La rue Royale (Aujourd'hui rue Nationale).

Cliché Neurdein,

Moins noble et moins ambitieux, mais certainement plus utile avait été le projet réalisé quelque temps auparavant lorsque, devant l'excès de la misère publique et la surabondance des misérables et des mendiants qui encombraient la ville, on avait résolu en 1656, comme on avait dû le faire à Paris vers le même temps, de construire un hospice général. On utilisa, en les agrandissant, les bâtiments d'un Sanitas situé en dehors de la ville à l'ouest, et occupé auparavant par les lépreux et les pestiférés qui furent relégués plus loin. Les travaux furent menés par Daniel Mas.sé, maître des œuvres de maçonnerie de la ville. Transformés plus tard, ils formèrent le premier noyau de l'hôpital moderne de Tours.

L'embellissement de la ville, l'élargissement de ses rues et de ses places, la démolition des vieux remparts, se continuèrentlentementpendant la première moitié du xvill' siècle, avec une ardeur et des ambitions singulières pendant la seconde. On rêvait alors de ces ensembles réguliers et monumentaux dont le plus célèbre fut à Paris la place Louis XV, aujourd'hui place de la Concorde, ordonnée par l'architecte Gabriel. Orléans avait réalisé quelque chose d'approchant ; Tours ne voulut pas rester en arrière. On conçut, entre 1750 et 1760, les projets d'une rue régulière aboutissant à une vaste place et d'un pont monumental destiné à remplacer le vieux pont gothique qui seul traversait la Loire jusque-là et qui fut démoli en 1784,

Malheureusement, l'argent manquait pour la réalisation; on avait compté sur l'appui de la royauté qui longtemps ne voulut rien entendre. Il fallut le crédit de Choiseul et l'activité de Ducluzel pour faire aboutir ces idées de grandeur. Dès avant l'arrivée de ce dernier, en 1765, la première pierre du pont était posée ; mais c'est lui qui obtint du pouvoir l'abandon de certaines taxes destinées à enrichir un peu le budget de la ville, et certaines dispenses d'impôt qui devaient encourager les propriétaires à faire construire le long de la rue nouvelle selon des plans qu'on leur imposait d'avance.

Les travaux du pont, dirigés d'abord par M. de Bayeux, puis par M. de Limay après 1773, n'allèrent pas sans difficulté. Il fallut d'abord faire intervenir la force armée pour expulser luaiui militari les habitants de l'ile Saint-Jacques qui se trouvait dans l'axe du nouveau pont et dont les terres remuées à grand'peine vinrent constituer le terre-plein intermédiaire entre la rue et le pont sur la rive gauche. Plus tard, en 1773, un accident survenu au cours des travaux nécessita l'intervention du célèbre ingénieur Perronet. Après l'achèvement, une débâcle, en 1789, emporta encore les quatre dernières arches qu'il fallut reprendre sur nouveaux frais. Mais, dans l'ensemble, le pont était achevé en 1779 et c'était le plus beau travail de ce genre qui ait été exécuté en France avant celui de Bordeaux. Il a fort grand air encore avec ses quinze arches de pierre aux lignes robustes que ne dépare aucun ornement superflu, ses escaliers monumentaux qui descendent à la berge et où la municipalité fit placer en 1798 quatre grands vases de marbre de dessin très simple et très pur provenant du parc de Chanteloup. Enjambant le large fleuve coupé d'iles, au pied des coteaux de Saint-Symphorien, le pont de Tours constitue un des éléments essentiels de ce pa^'sage simple et grandiose dont nous avons dit la beauté et le caractère typique.

LES TEMPS CLASSIQUES

Quant à la rue qui devait remplacer l'étroite et tortueuse rue Traversaine, sa réalisation non plus ne fut pas des plus faciles. En 1765, on commença les démolitions. En 1767, la largeur de la rue nouvelle était fixée, les plans des façades arrêtés ; mais les habitants ne mettaient aucun empressement à reconstruire : les moines de Saint-Julien, en particulier, accumulaient difficultés sur difficultés. En 1777, une seule maison était élevée suivant le type nouveau. L'administration dut se mettre à construire elle-même ses façades et à établir au moins le rez-de-chaussée de chaque maison. Beaucoup en restèrent là pendant assez longtemps. Çà et là des pierres d'attente apparaissent encore. A la veille de la Révolution

Le Musée et l'ancien Hôtel de Ville.

cependant, la rue existait à peu près complète, mais, remarquait un contemporain, très morne et silencieuse. Cela a bien changé depuis et Ducluzel se trouva, bien que son entreprise n'ait pas réussi tout de suite, avoir doté la ville de Tours de sa plus belle voie, de celle où la vie de la ville moderne s'est pour ainsi dire concentrée. Prolongée par l'avenue de Grammont et le pont du Cher d'une part, par le pont de la Loire et la Tranchée ouverte dans le coteau Saint-Symphorien d'autre part, cette gigantesque percée offrit un passage magnifique à travers le cœur de la ville de Tours à la route d'Espagne.

Ce dessein colossal, réalisé non sans grandeur dans son ensemble, eût-il pour la beauté même de la ville une réussite aussi complète ? Il est permis de penser que non. Le décor des façades grises, régulières et sans beauté, s'aligne d'une façon terriblement monotone aux deux côtés,

delà rue. On sent de plus, dans leur sévérité un peu nue, non seulement l'austérité voulue du style classique de l'époque de Louis XVI, mais la hâte et l'économie forcée d'une construction faite par ordre et sans entrain. Enfin cette ordonnance régulière eut le grand tort de détruire sans pitié tout le pittoresque historique d'un quartier de Tours. Elle supprima, au carrefour de la rue des Fossés-Saint-Georges (aujourd'hui rue de ClccheviUe et rue Emile-Zola) la place Saint-Louis qui eût rompu son uniformité ; elle ne sut respecter, dans son alignement implacable, ni les façades de l'hôtel de Beaune, ni celles de l'hôtel Bohier qu'elle dissimula derrière son revêtement factice ; elle balaya la charmante fontaine du carroy de Beaune et enterra à peu près complètement la belle église de Saint-Julien. Légitime sans doute si elle se fût réalisée sur un terrain vierge, comme la place de la Concorde et comme la place Stanislas à Nancy, celte grande opération d'édilité monumentale fait prévoir ici les brutalités dévastatrices à la Haussmann qui ont altéré de notre temps la physionomie historique de tant de villes anciennes.

En dehors des façades sans grand caractère de la rue Royale qui avaient été dessinées, paraît-il, par un architecte de Reims nommé Lefebvre, cette opération donna-t-elle au moins à la ville de Tours quelques édifices importants ? Là encore, le résultat fut plutôt médiocre. Des quatre monuments groupés deux par deux aux extrémités de la rue, un seul fut exécuté avant la Révolution ; c'est l'ancien Hôtel de Ville qui fut construit sur l'initiative de Ducluzel de 1777 à 1786, sous la direction de 3L de Limay. Remplacé aujourd'hui, il doit bientôt abriter la bibliothèque. C'est un vaste bâtiment sans grâce, dont les lignes régulières continuent le dessin des maisons de la rue. Sur la façade qui regarde la Loire, un beau balcon de pierre d'où la vue est incomparable, un lourd fronton meublé d'allégories banales du Commerce et de l'Industrie, deux petits bas-reliefs assez élégants, mais plutôt mesquins, figurant le Cher et la Loire, viennent seuls égayer cette architecture de caserne. Le sculpteur Bonnechose, qui avait exécuté les sculptures et touché pour ce travail la somme de 4.000 livres, réclama en 1786, disant qu'il y avait perdu de l'argent. Les temps étaient durs, la gratification demandée fut refusée par la ville.

Le Musée qui fait pendant à l'Hôtel de Ville fut édifié seulement en 1828. A l'autre extrémité de la rue, le Palais de Justice et le nouvel Hôtel de Ville sont postérieurs encore : nous y reviendrons tout à l'heure.

Fronton de la façade du lycée de jeunes filles par Fiançais Sicard.

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