CONTRE SCIENCE. I
répète, cette nuit... je veux... Eh! quoi... Toussaint... tu restes là debout devant mon lit!
— Spielberg, restez dans votre lit et ne bougez point... Ne savez-vous donc plus qu'il y a dans cette maison le fils de Toussaint et d'Elvire? et ce fils est là devant vous... Le reconnaissez-vous bien ^... Un peu moins blanc qu'Elvire... un peu moins noir que Toussaint... n'est-il pas vrai?... Il a disposé de cette nuit pour lui-même... il vous remplacera bien une fois, n'est-ce pas?... Et les habitans de la vitrine se réjouiront peutêtre cette nuit d'entendre une voix amie et religieuse, après avoir entendu pendant si long-temps des imprécations contre Dieu ! !...
— Que dites-vous?
— Je dis que c'est moi qui ai crié : malédiction! au vitrail de l'ogive, au bord de l'eau, un soir qu'un vieillard ingrat, que je nomme Spielberg, révélait à d'autres qu'à
moi un secret qui me touche de plus près que tous les autres... un secret capable de me faire une autre vie!
Je dis qu'à ce Spielberg j'ai versé du sommeil pour une nuit, parce que j'avais besoin de cette nuit pour aller embrasser deux corps qu'il me retient, et qui depuis tant d'années m'attendent, peut-être!...
Je dis que le savant qui est là devant moi étendu sur son lit est impuissant, sans ma volonté à moi qui suis debout, à détourner le sommeil qui déjà ferme sa vue...
L'élève s'est rendu plus puissant que le maître, et c'était justice, ô mon Dieu! car le maître a tout fait pour son élève selon la science et rien selon le cœur... Eh bien! en ce moment l'élève se sert de la science au profit de ce qui lui manque !...
— Malheureux! !...
— Spielberg! oui, je suis malheureux.,, mais seulement je le serai jusqu'à l'heure on
CONTRE SCIENCE. l4ï
Topium aura produit tout son effet; et ce moment-là n'est pas loin ; car , tenez, voilà déjà vos yeux qui se ferment, malgré votre volonté d'athée si puissante et si forte!...
Et quand vos yeux seront fermés taut-àfait, je m'approcherai tout doucement de vous... je tirerai la petite clef suspendue au cordon que vous cachez sous votre chemise... je descendrai à la vitrine sans vous , entendez-vous bien cela, sans vous!... Et alors je pourrai voir, toucher, embrasser ces restes que vous avez conservés pour vous seul... Moi seul, alors, je les verrai, je les toucherai, je les embrasserai... Oh! alors je serai heureux... et demain, à votre réveil, Spielberg, le mulâtre sera là, au pied de votre lit, immobile et oublieux... Et vous retrouverez sous votre chemise la petite clef suspendue à son cordon ensanglanté, et si je veux je pourrai dire à tout ce que vous me raconterez avec colère que c'est une folie... un
l4'^ SCIENCE
réve... une apparition... Ou bien si, de cette nuit que je me prépare depuis si long-temps, je retire assez de bonheur pour être généreux à mon tour... demain au réveil de celui qui depuis trente ans me vole mon père et ma mère... je dirai trois fois :
Vieillard, je te pardonne!...
Spielberg comprit bien qu'il aurait fallu se lever, mais il était déjà affaissé sous l'inertie que l'opium avait fait couler dans toutes ses veines... Peu à peu il se sentit aller au sommeil... mais il y eut, de la vie à cette mort factice , une transition si douce et si longue qu'il crut sentir Toussaint s'approcher de lui... Et une main tremblante lui enlever le cordon auquel pendait la clef de la vitrine, tandis que l'autre main faisait le signe de la croix... Puis après cela il crut entendre un grand bruit dans son laboratoire au-dessous de sa chambre...
CONTRE SCIEiNCE. I 43
Il crut entendre ie bruit étrange de caresses auxquelles il n'est pas répondu... un bruit de baisers semblables à ceux qu'au milieu de la nuit une mère en délire répand sur le corps entier de sa fille , après l'avoir déterrée avec ses ongles... et développée de son linceul!...
Spielberg crut entendre encore des paroles entrecoupées... «... Mon père, ce que tu as fait je l'ai fait...
Ma mère... ce que tu as fait... Marie aussi !..
Ma mère, elle mourra comme toi...
Et moi , Toussaint ! comme toi je me tuerai...
Et le vieillard voudra faire de nous ce qu'il a fait de vous deux... Dans huit mois nous viendrons vous rejoindre... Oh! oh! notre place est marquée ici parmi les reptiles empaillés et les préparations anatomiques !.. El le vieillard viendra le dire, ô ma mère!
l44 SCIENCE CONTRE SCIENCE.
qu'il te pardonne... Mais qu'il tremble, car alors le fils sera là... Qu'il tremble, l'athée! que Dieu ne laisse à mon cadavre un reste de vie; car si j'ouvrais mes deux bras!... car si je l'enfermais dans cette vitrine, ce serait pour long-temps. Et ce qu'il n'a pu trouver dans sa raison et dans ses livres, je le lui ferais trouver dans sa terreur Un Dieu !!...»
Un IJarloir maîi^rîtr,
» Un parloir est un lieu où Ton parle ; I or , je ne vous conseille pas de parler dans celui-là... >
Mon cceur s'est senli malade dans ma poitrine...
Pantoum, ou Chant malai.
Jamais parloir de religieuses n'eut de grillages aussi serrés que le parloir de la Force.
Et même LaFontaine prétend qu'auxgrilles des religieuses il y avait toujours un petit intervalle ménagé pour... Lisez LaFontaine.
l48 UN PARLOIR
Au parloir de la Force c'est une double rangée de barreaux de fer, dont les intervalles sont garnis d'un double réseau de fer.
Les mots d'amitié , d'espoir , de consolation ou d'amour doivent passer à travers le fer... Du fer! du fer partout!...
Et entre les visiteurs et les visités, c'est-àdire entre les deux murailles de fer, une allée est ouverte à un geôlier de garde qui, sentinelle placée entre deux rangées de pensées, se promène lentement au milieu de toutes les conversations , de son passage régulier interrompt les regards de détresse ou d'amour, intercepta les mots hardis, fait mourir à leur naissance les confidences intimes, étouffe les soupirs et recueille les paroles suspectes...
Parler au parloir de la Force, c'est parler dans l'oreille du préfet de police !
Les cœurs les plus insensibles viennent se briser de douleur contre ces grilles qui font singulièrement ressembler les détenus à des bétes dangereuses qu'on vient voir pour cinquante centimes à travers leur cage!
Aussi les prisonniers finissent - ils par prendre certaines allures des bétes féroces, et à se mouvoir sans cesse en tournant dans l'étroit espace où on les a parqués.
Ohl que de mères s'attachent et se cramponnent à ces barreaux serrés , qu'elles ne peuvent traverser pour embrasser leurs chers prisonniers ! et combien elles envient la place des autres prisonniers auxquels on ne peut envier que cela! Combien de fois elles s'écrient en pleurant :
— Quoi! pas la plus petite possibilité de serrer seulement le bout du doigt à mon enfant!
l5o LN PARLOIR
A travers ces grilles de fer, dont le nom ne sera jamais assez prononcé dans ce chapitre, attendu que toutes les pensées de regrets, de rage et de désespoir se réunissent et y aboutissent par une commune pensée de vengeance ; à travers ces grilles de fer , c'est obliquement qu'il faut regarder pour découvrir ceux qui vous parlent... atroce et surtout singulière invention de l'humanité moderne, et qui produit chez un nouveauvenu, chez un homme neuf pour les prisons, des idées bizarres...
Il semble au nouveau-venu qu'il va prendre une leçon d'escrime à cause du masque que le gouvernement met sur sa figure dès son entrée au parloir...
Entre un masque d'escrime et celui-là, il n'y a en vérité d'autres différences que celles-ci...
MODERNE. l5l
Le premier est un masque dans lequel on met seulement la tête; dans l'autre on met tout le corps...
Le premier est un masque mobile qu'on s'applique librement sur la face pour la préserver de l'épée d'un adversaire ; l'autre est comme un masque permanent, forcé, qu'un autre vous applique au corps pour vous séparer des choses que vous désirez le plus, la main d'un ami, les embrassemens d'une
mère
Oh î que l'auteur du Dernier jour d'un condamné s'émut lorsqu'il vint voir le prisonnier à travers ces grilles ! Oh ! que sa figure s'embellit d'une colère où il y avait autant de douleur que de poésie ! Celui qui écrit ces lignes se souvient encore d'avoir vu devant lui, de l'autre côté de la muraille de fer, le grand écrivain le regarder debout, comme s'il eût voulu protester par cette posr
l5a UN PARLOIR
ture contre la félonie du pouvoir, représentée par les geôliers !
Rester debout, c'était assister impuissant et digne a une grande infamie; s'asseoir, c'eût été accepter le parloir, c'est-à-dire l'infamie !
Que si le grand écrivain n'a pas oublié , ah! le prisonnier aussi se souvient! Mais que se passe-t-il au parloir nwDderne ?
Voyez-vous cette pauvre jeune fille, assise sur son banc de visiteuse?
Elle regarde le geôlier d'un air indifférent et résigné lorsqu'il marche vers elle, et d'un air furtif et inquiet lorsqu'il est sur son retour... Alors c'est qu'elle a quelque mot important à dire à son malheureux frère dont l'œil mélancolique et souffrant cherche dans la figure de sa sœur les traits du reste de sa famille et les ressouvenirs de la maison par-
ternelle où il a laissé son bonheur... Sans doute la jeune enfant a quelque réponse à lui indiquer pour le juge d'instruction , qui sait ? peut-être à lui faire passer un billet de vie ou de mort!...
C'est un billet!. ..On voit la petite main de la pauvre enfant travailler avec une persévérance inouïe, détourner le fil de fer, le repousser en-deçà des anneaux qu'il formait , puis les tordre petit à petit jusqu'à ce qu'il casse net et laisse à la grille une trouée bien petite, mais assez grande pour qu'un joli petit bras de quinze ans puisse passer tout en s'égratignant un peu!...
Pauvre amie! à quoi te servira de passer ton bras si joli ? Dans ton impatience n'as-tu donc pas calculé que de toi à ton frère il y a une distance de quatre pieds, et qu'entre toi et ton frère il y a un espion en uniforme l
l54 UW PARLOIR
Ton frère travaille de son côté, je ne dis pas non; il a aussi fait sa trouée au filet de fer; mais c'est égal, il y a toujours la distance de quatre pieds et l'espion en uniforme...
Comment à travers tout cela ton frère prendra-t-il le billet fatal que tu viens de tirer de ta gorgerette, de cacher dans ton mouchoir blanc que tu recouvres encore de ta main gauche comme si le tissu était transparent!... Malheureuse enfant, le geôlier ne voit pas à travers ton mouchoir, mais il voit que ta figure est toute rouge , que tes lèvres pâlissent et tremblent, et qu'un rayon de soleil vient de faire briller des larmes dans tes yeux et sur ta joue.
Ah! s'il y avait à côté de toi quelque visiteur plein de l'expérience de ces lieux , il te dirait que tout est perdu si tu ne remets au plus vite le billet dans ta gorgerette... 11 te diiail que le geôlier va continuer sa prome-
MODERNE. l55
nade avec une allure aussi indifférente et aussi résignée que ton regard de tout à l'heure, qu'il va te laisser continuer ton travail , qu'il va l'encourager même , par une absence plus prolongée, par des retours moins précipités et plus paternels.
Car, vois-tu, ce n'est pas la dégradation de la grille qu'il craint... c'est ton billet qu'il veut, car il lui sera escompté selon sa valeur intrinsèque au tarif de la corruption et de l'infamie!...
Cielî... tu passes ton petit bras dont tu as relevé la manche sous ton manteau... Il se déchire... il se rougit aux pointes de fer!... et tu ne pousses seulement pas un cri, toi qui t'évanouissais à la seule vue d'un peu de sang!... Vite... vite... donc, retire ton bras ou c'en est fait... Ah! il est trop tard! Le geôlier bondit sur toi, saisit ton bras... Bon!... tu tien.s ta main fermée... courage!...
t56 ln parloir
au secours'.... Oh! comme le misérable se cramponne à ces doigts si frêles, mais si crispés par le désespoir... Résistance inutile... L'infâme! quoique vingt fois plus fort que toi il veut en finir tout de suite... et il mord ta main pour l'ouvrir... il fait ce qu'un traître seul fait en se battant contre un homme... et cela il le fait à une femme!... Oh! que ces cris de détresse me font mal!... Au secours, donc ! De ses dents jaunes et écumeuses il mord la peau blanche et diaphane d'une vierge de quinze ans!... Et le pauvre frère voit tout cela et se brise la tête contre les barreaux de rage et d'impuissance!... Mais à quoi pensent donc les anges du ciel?... Quoi! ils ne viendront pas au secours de cette enfant!... Est-ce que les cris d'une vierge n*^ remuent rien aux entrailles divines !...
Est-ce que l'ange gardien de cet ange de
MODLRNE. 107
la terre se serait endormi là-haul. qu'il laisse ainsi sa pupille aux mains d'un meurtrier <{ui la déchire et qui la ronge?
Désespoir! Non... rien ne remue là-haut!
Ils dorment tous... et le misérable triomphe, car la jeune lîlle s'évanouit, et ses doigts froissés, meurtris, ensanglantés s'ouvrent alors d'eux-mêmes et laissent à nu le billet, lui-même froissé et rougi de sang î
Pauvre enfant! tu peux bien t'évanouir à présent, et puis mourir ensuite, car ta main a livré deux lignes qui vendent la destinée de ton frèie!...
C'est après cette scène si terrible et si commune au parloir de la Force qu'entra Âlvar demandé par M. L'Huillier, huissier près la Cour royale de Paris, lequel remit au fiancé de Marie un bel et bon arrêt de ren-
l58 UN PARLOIR j
voi devant la Cour d'assises de la Seine, en lui disant :
« Quoique je vous signifie votre arrêt aujourd'hui, vous ne serez jugé que dans plusieurs mois, en juillet; pour le jour en question, tenez-vous prêt de bonne heure; car, quoique votre procès vienne après celui de deux prévenus d'assassinat, nommés Losserand, comme l'affaire ne sera pas longue, toutes les preuves militant contre eux, vous serez jugé de bon matin... A huit heures le panier à salade sera à la porte...»
Le panier à salade est une prison ferrée, roulante, voiture d'approvisionnement qui porte à la Conciergerie, et en poste, la chair humaine à juger, à emprisonner, à tuer!...
M. L'Huillier est l'un des conducteurs de cette voiture, et pourtant M. L'Huillier est un vieillard aux cheveux blancs dont le cœur
est plus rempli de bons sentiniens que celui de certains philanthropes brevetés et pensionnés!...
Hélas! c'est que dans ce siècle de lutte et de misère, il faut avant tout faire manger du pain à sa famille, et en manger après s'il en reste encore !
C'est à peine si Alvar avail entendu le nom des Losserand, accusés d'avoir assassiné le spadassin que lui-même, Alvar, avait tué en duel au carré Marigny...
C'est à peine s'il s'aperçut qu'on lui avait mis en main un papier, et que ce papier était une accusation de crime capital, une question de vie ou de mort!...
C'est qu'il avait entendu du fond de la guicheterie comme une petite voix de Marie répondre, douce et tremblante, à la grosse
l6o riV PARLOIR
et brutale voix d'un de ceux-là dont je suis Jas et honteux de prononcer le nom!.,.
Il entendit aussi une autre voix grave qui semblait être la protectrice de l'autre petite voix qui se plaignait...
O bonheur!... c'étaient bien le père Honoré et Marie...
Marie entra la première, vit Alvar, s'élança vers lui et se brisa presque contre le treillage de ces Vulcains de i83o, qui savent, plus traîtres et plus adroits, tendre le filet, prendre, enfermer et isoler tout à la fois!
A la vue de cette cage à tigres, Marie devint pâle... Un grand tremblement la saisit... ses jambes mollirent sous elle et il lui fallut s'asseoir sur le banc, sans pouvoir traduire en paroles les émotions qui la remuaient...
Le père Honoré parut moins troublé, lui;
peut-être que ces grilles lui faisaient moins d'impression, à cause de son habitude de voir à travers les grilles du confessionnal...
Alvar était debout, et il sentait en lui quelque chose qui l'avertissait de ne point parler de peur d'entendre sa voix trembler, de ne pas remuer de peur que ses doigts ne se raidissent contre les barreaux...
Au milieu de ce silence de deux jeunes gens qui avaient tant de paroles au bord du cœur, Honoré sentit bien qu'il lui fallait parler le premier.
— Enfin, mon cher Alvar, nous vous retrouvons; nous avons été bien inquiets, mais
maintenant vous voici... Tout est fini... Vous êtes sauvé...
Marie, regardez donc comme ce parloir
est tenu proprement; dame! cela se conçoit,
la propreté est la vie des prisons!... Mon