‹ Toussaint le mulatreChapitre 6 sur 26 · UN PARLOIR · texte numérisé non relu

UN PARLOIR

pauvre prisonnier, je suis sûr que vous êtes bien heureux de nous revoir... Peut-être aurais -je dû dire de revoir Marie!... Mais allez, soyez tranquille, je ne veux pas calculer pour quelle fraction j'entre dans la somme de votre bonheur ; j'aime mieux croire, en aveugle si l'on veut, mais croire!... Et il me suffit de savoir que vous êtes heureux.

Regai'dez donc, Alvar, voici des grilles magnifiques... Que de fer est entré là-dedans!... Aussi elles ont dû coûter un grand argent au Gouvernement... Allons donc...

de la gaité, mes enfans... Riez donc un petit peu... Nous voilà réunis, que je crois... Nous sommes en prison, c'est vrai, mais que diable! ne pourrions-nous pas être morts tous les trois?... et ce serait bien pis alors!...

Alvar regardait Marie avec des yeux où il y avait autant décolère que d'amour... Voici sa pensée :

Infamie! dire qu'il y a en France, dans ce pays qu'on nomme terre de liberté, un homme qui peut m'empêcher, moi citoyen généreux et juste, à l'heure où je parle d'aller auprès de Marie qui est là devant moi et qui le voudrait bien ! et puis fouiller sa tête et son cœur et n'y trouver que des idées et des émotions généreuses et dévouées... et cependant être là, ferré, séparé, emprisonné!...

Dire que cet homme aura mis une barrière de fer entre deux jeunes gens bénis par Spielberg et par Honoré , et après cela ne pas croire que, dans la vie de ce jeunehomme, un jour se lèvera qui sera le jour de la justice!... Oh! qu'il se lève donc ce jour. ..Qu'il se lève , quand pour moi il devrait être sans lendemain!...

Enfin il parla :

— Marie, vous souffrez beaucoup, n'est-ce pas?...

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— Oh! rien... rien, interrompit le père Honoré... Voici ce que c'est... Le règlement de la maison exige qu'on visite ceux qui doivent entrer au parloir... On a visité Marie... et il est vrai que c'est un homme qui la visita... Il est vrai aussi qu'il aurait dû y mettre un peu plus de délicatesse et de pudeur, mais que voulez-vous! plaignons-le plutôt d'un zèle aveugle pour le service... Au moins une femme devrait être chargée de visiter les femmes... Et encore, tenez, je dis cela moi , et je ne sais s'il n'est pas d'obstacle à ce qu'il en soit ainsi... Allons donc, Marie, oubliez cela... Tâchez de croire que vous avez été touchée par quelque corps inanimé... Remettez- vous un peu... La main d'un visiteur salarié, cela n'est pas une main d'homme, c'est une mécanique agissante et insensible... Vous verrez tout à l'heure que ce sera le vieillard qui sera obligé de faire rire les deux jeunes gens!

En disant cela, le père Honoré fit à Marie la moue la plus méchante possible en l'accompagnant d'un clignement d'œil qui voulait dire ;

— Allons, du courage! faites meilleure contenance au prisonnier pour ne pas le décourager.

Marie comprit très bien ; elle fit un effort pour parler, mais un grand soupir survint et étouffa sa voix.

Elle ne put que faire un signe à Alvar de coller son oreille à la grille pour écouter.

Alvar fit ce que disait Marie, mais il attendit long-temps et Maiie ne pouvait pas encore parler.

Le père Honoré qui les guettait vit le danger, et il dit vite :

— Parlez un peu plus haut, Marie, pour

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être entendue; vous comprenez qu'une voix de femme ne peut facilement parvenir jusqu'à l'autre grille...

— Le père Honoré a raison , dit Alvar en élevant beaucoup la voix, ma lionne Marie, je ne vous entends pas...

Marie ne parlait point.

Le vieillard dit encore : — Je savais bien que ses paroles ne pouvaient aller jusqu'à vous... Elle vous priait de nous raconter tout ce qui vous est arrivé depuis votre séparation...

x\lvar crut la chose et raconta assez longuement pour que la ruse du père Honoré j'éussît, car, pendant ce temps-là, Marie se lemit peu à peu et retrouva assez de force pour parler...

- Mon ami!... Ahar! comme vous avez

soufi'ert... Allez... moi aussi je suis bien souffrante... Il y a si long-temps que je ne vous ai vu... Et puis vous croire mort! Ah! aussi les médecins disent que j'ai une grande maladie... Grande maladie, je le veux bien , mais si vous reveniez auprès de moi, je sens que je serais bientôt guérie...

— Une gî'ande maladie ! s'écria Alvar avec égarement...

— Que dit-elle? dit le père Honoré... Mais ce n'est rien!.,. Quelques vomissemens... une plénitude... une gastrite... Que sais-je,moi?... Oh! les médecins sont toujours si alarmés pour leurs malades qu'ils voient souvent la mort à travers la moindre atonie.

— Pourtant, père Honoré, croyez-moi, je souffre de plus en plus... J'éprouve un uialaise indéfinissable... Bien souvent mes jambes refusent de marcher, ma tête refuse de réfléchir, et mes yeux ont de grands éblouissemens... Alvar, je voudrais dire quelque

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chose à vous... à vous seul... Le père Honoré est si bon qu'il voudra bien comprendre cela, pourtant ce n'est pas un secret!... Je n'ai pas de secrets pour le père Honoré... mais c'est égal, c'est une chose que je n'oserais pas dire devant lui !...

— Vous avez raison, mon enfant, je vais me mettre à l'extrémité du banc... Seulement, quand vous aurez tout dit, vous m'appellerez, n'est-il pas vrai?... Tenez, s'il faut vous le dire... j'aime mieux n'être pas là... On a l'esprit plus léger à savoir moins de choses... M. le gardien, vous serez assez bon pour me permettre de m'asseoir plus loin... d'autant plus qu'il n'y a personne là-bas, et que si quelqu'un venait je lui ferais place bien vite?...

Le gardien répondit : Silence! on ne parle pas au gardien...

— Il a raisoiî, murnuira en s'éloignant le père Honoré, si tout le monde voulait faire

la conversation avec le gardien , les visiteurs ne pourraient plus entendre ce que disent les prisonniers... Il a raison... il a raison... il a raison...

Alvar et Marie se trouvèrent enfin seuls.

Mariés depuis plus de six mois et séparés au sortir de la bénédiction paternelle, ils en étaient à se voir, à se parler à quatre pieds de distance , et à travers les yeux et les oreilles d'un guichetier!...

Ils se regardèrent long-temps avec amour, et, malgré le guichetier, malgré les grilles, il y eut alliance intime de beaucoup de pensées secrètes, et rapprochement électrique de beaucoup de désirs d'amour que toute force humaine eût été impuissante à séparer...

Le regard de Marie avait une expression de langueur et d'amour à faire tourbillonner

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la raison d'un philosophe moins jeune et moins facile que le fils de Spielberg... un de ces regards à la fois maladifs et étincelans qui feraient faire une hérésie à un croyant, une bonne action à un méchant, à la vertu un crime!...

Elle dit : Ahar, si je t'aimais comme les autres femmes, peut-être n'aurais-je pas eu le courage d'arriver jusqu'à toi... Oh! les infâmes! Ils m'ont dit : A quel titre désirezvous voir le prévenu?... Je leur ai répondu, comme cela est vrai, n'est-ce pas, mon ami? que j'étais ta femme...

Il est votre mari? ont-ils ajouté avec un rire bien méchant, alors vous allez bientôt être veuve... car la mort civile est la peine la plus douce qui puisse lui arriver!... Et alors vous serez veuve selon la loi , et vous pourrez très bien vous marier avec un autre!... Misérables ! s'est écrié un jeune l'.omme qu'on

venait d'arrêter; le jour est proche où vos femmes pourront toutes se remarier, car elles seront veuves de maris bien morts... car la justice du peuple aura passé chez vous!... Tiens, vois-tu, mon ami, je ne suis pas méchante et cependant j'ai eu un moment de bonheur à me sentir vengée...

Après... j'ai eu pitié, car ils ont tous pâli et tremblé!...

— Bonne Marie, combien déjà tu as eu de douleur pour moi... et que je dois t'aimer!... Dis-moi que tu ne m'en veux pas, si j'ai préféré les intérêts de mon pays à notre bonheur commun... Si, avoir fait ce que j'ai fait c'est avoir été coupable, dis-moi que tu me pardonnes, car t' avoir perdue jusqu'ici c'est avoir été bien malheureux!...

— Je ne t'en veux pas, mon ami... seulement si tu restes encore en prison long-temps et qu'à ta sortie la France règle son compte avec toi... elle aura quelque chose à ajouter

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