‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 12 sur 65 · TOUSSAINT, LE PÈRE ANTOINE · texte numérisé non relu

TOUSSAINT, LE PÈRE ANTOINE

Le moine s’avance à pas lents et relève son capuchon quand il est à deux pas de Toussaint.

LE MOINE

C'est raoil... Reconnais-tu, chef qu’un peuple révère. Celui que tu connus quand tu rampais à terre?

Celui qui t’a tracé le sentier de tes pas Et qui t’a dit ton nom que tu ne savais pas?

TOUSSAINT, le regardant avec stupeur.

Sa couronne a blanchi, mais c’est lui!.,, c’est le moine Que je vis à Jacmel.

LE MOINE

• -, * Oui 1 moi, le père Antoin'e.

TOUSSAINT, à part.

Je me sens devant lui tout saisi de respect.

Au moine.

Mon père, comprenez mon trouble à votre aspect.

Fier de ma mission, effrayé de la vôtre,

Je ne sais de nous deux qui doit respecter l’autre.

Oui, je vous reconnais, et je tombe à genoux..

Votre nom m’a prédit; Dieu voit et parle en vous!

LE MOINE, relevant Toussaint.

Dieu parle, mon enfant, dans toute créature;

C’est un oracle sùr qt>une grande nature.

Ton front portait écrit l’avénement du noir;

Le prophète était toi, je n’ai fait que te voir-

Dieu ne fait voir ainsi qu’au regard qu’il dessille. Gloire à l’esprit des saints où sa lumière brille! Mon sort m’était caché, vous m’êtes apparu...

LE MOINE

Ton destin s’obscurcit, et je suis accouru.

Hélas! ma volonté que travaille un grand doute N’eut jamais plus besoin d’un éclair sur ma route.

LE MOINE

Je le sais.

Vous, mon père? et qui donc vous l’apprit?

LE MOINE

Ma pensée invisible est avec ton esprit.

Je t’ai suivi de l’œil des fers au rang suprême.

Je t’aime, roi des noirs, parce que mon Dieu t’aime ; Parce que l’avenir du quart de ses enfants Repose avec sa foi sur tes bras triomphants.

Mais vous n’êtes pas noir! Mais vous n’ètcs pas traître A vos frères les blancs?.!.

LE MOINE

Je sers un autre maître

* Qui ne connaît ni blancs, ni noirs, ni nations,

* Qui s’indigne là-haut de ces distinctions,

* Qui d’un égal amour dans sa grandeur embrasse

* Tous ceux qu’il anima du souffle de sa grâce,

Qui ne hait que l’impie et les persécuteurs.

Et soutient de son bras, les bras libérateurs.

Levant les mains vers lui pendant la sainte lutte,

Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute!

Sans aimer, sans haïr les drapeaux différents,

Partout où l’homme souffre, il me voit dans ses rangs. Plus une race humaine est vaincue et flétrie,

Plus elle m’est sacrée et devient ma patrie.

J’ai quitté mon pays, j’ai cherché sous le ciel Quels étaient les plus vils des enfants d’Israël,

* Quels vermisseaux abjects, d’un talon plus superbe,

* Le pied des oppresseurs écrasait nus sur l’herbe;

* J’ai vu que c’était vous! vous sur qui votre peau

* Du deuil de la nature étendit le drapeau;

* Vous, insectes humains, vermine au feu promise,

* Contre qui la colère aux plus doux est permise,

* Que le plus vil des blancs peut encore mépriser,

* Que le fou peut railler; que l’enfant peut briser,

* Qu’un revendeur de chair, vend, colporte et transplante,

* Comme un fumier vivant qui féconde une plante,

* Sans pères, sans enfants, nomades en tout lieu,

* Hors la loi de tout peuple et hors la loi de Dieu;

* A qui, pour conserver plus de prééminence,

* Le blanc comme un forfait défend l’intelligence,

* De peur que vous lisiez au livre du Sauveur,

* Que les blancs ont un juge et les noirs un vengeur! Je vis dans votre sort ma mission écrite;

Je jurai de servir votre tribu proscrite,

Et pour premier bienfait de mon affection,

Je vous portai , mon fils, la résignation.

Je vous dis d’imiter l’esclave du Calvaire,

D'espérer la justice et non de vous la faire.

* La justice à la fin se leva sur vos pas.

* La discorde des blancs eut besoin de soldats.

* Les Français assiégés de périls et d’alarmes,

* Vous donnèrent un jour. la liberté pour armes.

* Contre l’oppression le besoin protesta;

* Le Français disparut, la liberté resta.

Moi, cependant, fuyant dans le midi de l'ile L’impiété des blancs qui chassaient l’Évangile,

Parmi les Espagnols j’allai cacher ma foi.

La renommée y vint et me parla de toi.

J'appris que sous ta main, ta race protégée Proscrivait l’injustice après l’avoir vengée;

Que les blancs, de la mort sauvés par leur vainqueur, Reconnaissaient un maître aux vertus de ton cœur; Qu’ils cultivaient en paix le comun héritage;

Dont tu n’avais voulu que le juste partage;

Que tu rendais le Christ à ses autels fumants,

Et je bénissais Dieu dans ces grands changements ! Quand du sommet du cap qui divise la plage,

De voiles sur la mer j’aperçus le nuage;

Je pressentis ton trouble, et par Dieu seul cité, J’apporte son esprit à ta perplexité.

LES MÊMES, UN MATELOT mulâtre, PÉTION.

TOUSSAINT, au matelot.

Eh bien?

PÉTION

Mon général, cet homme est le pilote Que votre ordre envoya reconnaître la flotte. Sans être découvert il a revu le port.

En termes clairs et brefs qu’il fasse son rapport.

Au matelot.

Parle !

LE MATELOT

Le vent soufflait et la mer était haute; Nous cinglâmes à l’est sous l’ombre de la- côte.

Que m’importe les vents et la mer! Les vaisseaux? Combien ?

LE MATELOT

Soixante aü moins.

Dans quelles eaux?

LE MATELOT

Dans les eaux d’Haïti, demain avant l’aurore.

L’amiral?

LE MATELOT

Un trois pont.

Le drapeau?

LE MATELOT

Tricolore.

Ges vaisseaux semblaient-ils porter du monde à bord?... Des canons?

LE MATELOT

Ils prenaient de l’eau jusqu’aux sabords.

TOUSSAINT, calculant sur ses doigts.

Pour transporter de Brest à la mer où nous sommes Soixante voiles 1... Huit! C’est quarante mille hommes L. Quelques sons par le vent étaient-ils apportés?

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