LE PEUPLE
Les Français débarqués !
Débarqués ?... Est-ce un rêve ?
PETION
Le Port-au-Prince est pris; un lâche général Vient de l’ouvrir.
TOUSSAINT, avec nn calme affecté Les forts?
PETION
Livrés à l’amiral !
TOUSSAINT , d’un air de mystère et de prescience.
C’est le piège où j’avais médité de les prendre.
DESSALINES, avec indignation.
Pour souiller Haïti ?
Pour y laisser leur cendre !...
A part.
Toussaint! les vents, la nuit, ont décidé pour toi !... Haut.
Généraux, officiers, soldats, écoutez-moi:
Tout ce qui vous surprend s’accomplit par mon ordre : Pour y laisser les dents à la proie il faut mordre.
Les Français aujourd’hui repoussés de nos bords Y seraient revenus plus nombreux et plus forts.
De leur mille vaisseaux leur flotte composée Eût été les chercher à la rive opposée.
Haïti, jusque-là, de son sort incertain.
Eût tourné vers les mers ses yeux chaque matin ,
Tremblant à chaque fois de voir, avec l'aurore,
Rougir à l'horizon le drapeau tricolore !
Esclave dans le sang , quoique affranchi de nom ,
Nul n’aurait jamais su s’il était libre ou non !
Nos femmes auraient craint que du pur sang des braves Leur ventre inféodé n’enfantât des esclaves !
On jouit mal d’un bien qu’on peut nous disputer,
Et voir toujours le joug, c’est presque le porter;
Il fallait que l’oracle enfin se fit comprendre.
Avec énergie.
L’oracle est dans vos cœurs ! c’est à vous de le rendre Peuple 1 si vous suivez mon inspiration ,
Hourrah du peuple.
Vous étiez un troupeau, je vous fais nation!
Applaudissements du peuple.
Fussent-ils plus nombreux que ces milliers d’étoiles.
Pas un des débarqués ne reverra ses voiles !
Pas un de ces vaisseaux ne reverra leurs bords.
Avec exaltation.
La flamme et les écueils sont leurs vents et leurs ports j Ce ciel dévorera l’escadre avec l’armée ,
Et la France en verra revenir la fumée !
Applaudissements frénétiques.
Mais il faut vous laisser conduire par un fil,
Sans demander : Pourquoi ?... Que veut-il ? Que fait-il ? Que toute ame de noir, aboutisse à mon ame!
Toute grande pensée est une seule trame Dont les milliers de fils, se plaçant à leur rang. Répondent, comme un seul, aux doigts du tisserand. Mais si chacun résiste et de son côté tire,
Le dessin est manqué, la toile se déchire!
Ainsi d’un peuple, enfants!... Je pense: obéissez!
Pour des milliers de bras, une ame, c’est assez !