‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 21 sur 65 · SCÈNE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE NEUVIÈME

ADRIENNE

Non, non, je n’obéirais pas.

J’entraverais vos pieds pour arrêter vos pas ,

Et vous me traîneriez à vos genoux collée Comme on traîne à son pied la liane enroulée !

Mais cet horrible jeu , pourquoi le faites-vous ?

Ai-je donc jamais eu d’abri que vos genoux?

Et si vous m’enleviez ce roc oft je m’appuie.

Où serait , dites-moi , la place de ma vie ?

TOUSSAINT, plus ému.

Ange des noirs, ta place était au paradis.

I) soupire.

Non , ce n’est pas un jeu , mais pourrais-tu bien , dis ! Là , dans ton cœur limpide , étouffer un mystère ?...

Le sort de ton pays?... Tout savoir et te taire?

ADRIENNE

* De tout ce que j’ai su qu’ai-je donc révélé?

* Entendit-on l’écho quand vous m’avez parlé?

* Il est vrai, ton jeune âge égale ma prudence;

* J’ai mis dans ton cœur sûr toute ma confidence.

* La nuit, le ciel et toi savent seuls mes secrets;

* Et ces murs plus que toi n’ont pas été discrets.

* Mais ton corps délicat, belle et fragile, trame,

* N’est pas, pauvre petite, aussi fort que ton ame. Pourrais-tu supporter la faim des jours entiers, Déchirer tes pieds nus aux cailloux des sentiers?

Sous l’ardeur du soleil et de la nuit obscure,

Avoir l’herbe pour lit, le ciel pour couverture.

Manger le fruit tombé, boire l’eau du torrent ?

Marcher, toujours marcher, ne dormir qu’en courant? Te glisser nuitamment des camps aux citadelles?

Recevoir sans crier le feu des sentinelles?

.Suivre partout les blancs, sans te trahir pour eux ?

Le pourrais-tu, dis-moi?

ADRIENNE

Je puis ce que tu veux!

* De mes forces d’enfant mon cœur est la mesure;

* Je vaincrai le sommeil, la soif et la nature.

* Mon oncle, nul effort n*est au-dessus de moi.

* Nul miracle, excepté de m’éloigner de toi !

Mais si dans nos chemins un jour tu tombais lasse?

ADRIENNE

Ah! j’attendrais la mort, et je te dirais: Passe!

Eh bien! tu me suivras, ô magnanime enfant!

Tu seras de mes nuits le manteau réchauffant,

Le bâton de mes mains, la lampe de ma route!

Oh! je serai ta fille, et c’est assez!

Écoute

Le projet dans mon sein comme la foudre éclos.

Tu sais quels ennemis nous ont vomi les flots?

Tu sais que pas la main de lâches ou de. traîtres.

Déjà du port de l’ile ils se sont rendus maîtres?.. . Tantqu'ils n’ont pas Toussaint, ils n’ont rien ; pas d’effroi : Le corps n’est rien sans l’ame et l’ame ici c’est moi !

Je médite contre eux des retours, des désastres Aussi grands que la mer, aussi hauts que les astres!

Je veux les attirer, ces mangeurs de café,

Ainsi que le boa par sa proie étouffé.

* Mes projets sont trop noirs pour que ton œil y luise,

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