‹ Toussaint Louverture, poëme dramatiqueChapitre 22 sur 65 · SCÈNE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE NEUVIÈME

* Mais il faut que ta main au terme les conduise!

* Il faut être invisible et présent comme Dieu

* Sur tous les points de l’île, aux deux bouts, au milieu. Des marches des Français, il faut transpercer l’ombre, Connaître leurs desseins, leur manœuvre, leur nombre ; M’assurer, par mes yeux, si de nos faux amis

Nul ne pactise à l’ombre avec nos ennemis;

Il faut changer d’habit, de métier, de langage:

Je sais, quand je le veux, transformer mon visage,

Je puis, sans placer même un bandeau sur mes yeux, Feindre d’avoir perdu la lumière des cieux:

* Ma prunelle, à mon gré, rentrant sous ma paupière,

* N’est plus qu’un globe blanc où s’éteint la lumière;

* Sans être reconnu par le plus clairvoyant

* Je puis tendre à l’ami la main du mendiant,

Et prenant une vqix qui ressemble à mon rôle,

Bélisaire des noirs, leur arracher l’obole.

Pour éclairer ma marche et soutenir mes pas,

Il me faut un enfant: c’est toi qui le seras!

Va quitter ces habits pour la pagne grossière Qu’a déchiré le temps, que souille la poussière;

Fais-toi semblable en tout à cet enfant flétri Que sur les grands chemins la misère a maigri,

* A qui l’on jette un pain que dans ses pleurs il trempe;

* Que ton beau cou fléchisse et que ton pied nu rampe.

* Moi, je vais au moyen d’herbes au suc rongeur

* Des sillons de ma peau raviver la rougeur,

* Étaler sur mon dos, tout saignant de blessures,

* Du fouet et du bâton les antiques morsures,

* Et pour m’insinuer sous ce costume abject

* Inventer un récit conforme à mon aspect!

Ne rougis pas pour moi de la supercherie:

Tout rôle est glorieux à qui sert la patrie!

* Ne me crois pas flétri de montrer sur mes os

* Le sceau de l'esclavage imprimé sur mon dos.

* Je bénis, mon enfant, ces témoins d'infamie,

* S’ils servent à tromper une race ennemie.

* Oui, par tous ces tourments, à l’esclave infligés,

* La liberté sera payée et nous vengés !

* Hâtons-nous, va chercher la plus vile dépouille

* Parmi ces malheureux que la vermine souille;

* Va, le jour qui menace et qui va se lever,

' Dans ces lieux, mon enfant, ne doit plus nous trouver.

Il l’embrasse sur le front et ils sortent.

PERSONNAGES

SALVADOR

ALBERT

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