SCÈNE NEUVIÈME
* Mais il faut que ta main au terme les conduise!
* Il faut être invisible et présent comme Dieu
* Sur tous les points de l’île, aux deux bouts, au milieu. Des marches des Français, il faut transpercer l’ombre, Connaître leurs desseins, leur manœuvre, leur nombre ; M’assurer, par mes yeux, si de nos faux amis
Nul ne pactise à l’ombre avec nos ennemis;
Il faut changer d’habit, de métier, de langage:
Je sais, quand je le veux, transformer mon visage,
Je puis, sans placer même un bandeau sur mes yeux, Feindre d’avoir perdu la lumière des cieux:
* Ma prunelle, à mon gré, rentrant sous ma paupière,
* N’est plus qu’un globe blanc où s’éteint la lumière;
* Sans être reconnu par le plus clairvoyant
* Je puis tendre à l’ami la main du mendiant,
Et prenant une vqix qui ressemble à mon rôle,
Bélisaire des noirs, leur arracher l’obole.
Pour éclairer ma marche et soutenir mes pas,
Il me faut un enfant: c’est toi qui le seras!
Va quitter ces habits pour la pagne grossière Qu’a déchiré le temps, que souille la poussière;
Fais-toi semblable en tout à cet enfant flétri Que sur les grands chemins la misère a maigri,
* A qui l’on jette un pain que dans ses pleurs il trempe;
* Que ton beau cou fléchisse et que ton pied nu rampe.
* Moi, je vais au moyen d’herbes au suc rongeur
* Des sillons de ma peau raviver la rougeur,
* Étaler sur mon dos, tout saignant de blessures,
* Du fouet et du bâton les antiques morsures,
* Et pour m’insinuer sous ce costume abject
* Inventer un récit conforme à mon aspect!
Ne rougis pas pour moi de la supercherie:
Tout rôle est glorieux à qui sert la patrie!
* Ne me crois pas flétri de montrer sur mes os
* Le sceau de l'esclavage imprimé sur mon dos.
* Je bénis, mon enfant, ces témoins d'infamie,
* S’ils servent à tromper une race ennemie.
* Oui, par tous ces tourments, à l’esclave infligés,
* La liberté sera payée et nous vengés !
* Hâtons-nous, va chercher la plus vile dépouille
* Parmi ces malheureux que la vermine souille;
* Va, le jour qui menace et qui va se lever,
' Dans ces lieux, mon enfant, ne doit plus nous trouver.
Il l’embrasse sur le front et ils sortent.
PERSONNAGES
SALVADOR
ALBERT