SCÈNE SEPTIÈME
*Non, pour tout obtenir, - du ciel c’est trop prétendre.
* Le secret de tout perdre est de ne rien attendre !
Il ne veut sur les noirs régner que par la loi.
Un pas vous ôtes libre! un mot vous êtes roi!...
Il tend la main à son père.
TOUSSAINT, retirant la sienne.
Arrête! entre nous deux je vois toute ma race.
Sois de ton sang, mon fils, avant que je t’embrasse ! Quoi? c’est toi, c’est un fils par ma mort racheté,
Qui me conseille un pacte avec la lâcheté 1 *Non, je n’affranchis pas Haïti de ses chaînes
* Pour aggraver le poids d’autres races humaines;
* Tout affront par un noir en mon nom supporté,
* Me ferait détester ma propre liberté.
* Qui la livre, mon fils, pour soi n’en est plus digne.
* Tu vois dans quel esprit le chef des blancs la signe.
* Il la tend en amorce aux noirs de nos climats,
* Pour l’enchaîner ailleurs à l’arbre de ses mâts,
* Et revenir après, débarquant dans nos havres,
* Dans son berceau sanglant l’étouffer de cadavres!
*Et je lui prêterais le sol pour l’égorger?
*Je retiendrais le bras qui seul peut la venger?...
Quoi! du bourreau des miens silencieux complice,
Du sein de mon repos je verrais leur supplice?
Et c’est vous 1 vous, mes fils!... Ah! dans mon vaste sein. N’ai-je donc quarante ans couvé mon grand dessein, Dissimulé ma force, évaporé ma haine,
Bu ma honte, joué, chien souple, avec ma chaîne.
Et serrant le fer nu dans mon poing frémissant.
Tracé vers l’avenir ma route avec mon sang,
Il découvre sa poitrine et laisse voir ses cicatrices.
Que pour voir, ô dernière, irréparable injure !
Mes fils me rejeter ce sang à la figure,
Et dire, en reniant le coup que j'ai frappé.
Reprenez votre mors, vous vous êtes trompé!
Eh bien! oui, qu’il soit fait! que je meure et qu’on dise: Toussaint mena son peuple à la terre promise,
Mais il ne verra pas le bien qu’il a conquis!...
Seul, il eut été roi!... mais il avait des fils!...
Allez! cœurs dont l’Europe a ramolli les fibres.
Vous emportez mon sang, mais je vous laisse libres. Choisissez sans contrainte entre les blancs et moi!
ISAAC
Dût l’ile s’engloutir, moi j’y reste avec toi!
ADRIENNE, tendant les bras à Albert.
Albert! regarde- nous!
ISAAC, cherchant A attirer Albert à Toussaint * •
Tu regardes la terre !
Oh! parle, dis un mot!
C’est parler que se taire!
Va! pars! n’hésite plus!
S’attendrissant tout A coup.
Tu partirais, mon fila Trahissant à la fois ton père et ton pays!
Mon Albert! mon amour! le rayon de mon ame!
Toi, la chair de ma chair, premier-né de ma femme:
Toi, qu’en pressant jadis tout petit sur mon sein. J’affranchissais du cœur, dans mon secret dessein!
De mes premiers exploits, chère et première cause.
Qui dans chaque espérance était pour quelque chose.
Qui te réfléchissais grand, libre, heureux et roi.
Dans les ruisseaux de sang que je versais pour toi,
Tu ferais éclater ce cœur dans ma poitrine,
A l’heure où nos tyrans penchent vers la ruine?