‹ Tout ou rienChapitre 102 sur 109 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Un JUril.

Combien donnerez-vous à votre fille, milord? dit lord Arthur à tin grave personnage assis à coté de lui, dans son cabinet.

— Vingt mille livres sterling, répondit l'autre.

— Elle pourrait être ma femme avant trois mois?

— Avant trois mois.

— Je vous la demande.

— Milord, une femme voudrait vous parler, dit tout bas à son maître en entrant le domestique de lord Arthur.

— Une femme? dit lord Arthur; je suis en affaire, dites-lui qu'elle revienne: j'ai envoyé Tora chez ma sœur, pour être plus libre.

— Elle désire pourtant vivement vous parler, dit le domestique en revenant.

— Qu'elle attende, dit lord Arthur, ne pouvant supposer que la visite d'une de ses anciennes maîtresses.

Une demi-heure s'écoula, et le grave personnage sortit.

— Le nom de cette femme ? demanda à son domestique lord Arthur, dès qu'il fut libre.

— Elle ne veut le dire qu'à vous, répondit celui-ci.

Lord Arthur balança une minute entre ce qu'exigeaient l'importance de ses affaires et les égards dus à une femme ; enfin , il ordonna qu'on la fît monter. Quelle fut sa surprise, lorsqu'il reconnut mistriss Wilton.

— Mon fils!, mon enfant!., dit celle-ci en entrant.

— Vous, mistriss, ici! que ne me préveniez-vous? Pourquoi risquer d'être renvoyée comme une inconnue? pourquoi m'exposer à un regret aussi cuisant?

— Pardonnez-moi, milord, dit Hannah.

Je suis venue, poussée par une passion de mère, par une fatalité, si vous voulez.

3sè8 tout ou hiejv.

Un instant avant d'exécuter mon projet, je ne croyais pas avoir la force de l'accomplir; mais je me mourais. Il fallait revoir Tom. Où est-il?

— Que ne me préveuiiez-vous? il n'est point ici : mais veuillez attendre; avant une heure, il sera dans vos bras.

— Grand Dieu ! une heure ! Et mon mari qui ignore où je suis, s'il s'apercevait de mon absence ; s'il savait que je viens ici sans son ordre. Mon Dieu, miiord, je tremble! Une heure! une heure! Il y a de quoi mourir !

Lord Arthur avait sonné; un domestique se présenta, et sortit avec des ordres.

— Pardonnez-moi, mistriss, reprit lord Arthur, de vous avoir forcée à venir chez moi. Mais vous comprenez que moi et sir James nous ne pouvons jamais nous revoir, et que je ne puis laisser

mon fils avec lui, puisque votre présence n'a pas suffi pour le préserver d'un si intolérable affront.

— Milord, pardonnez-lui, ditHannah, pardonnez-lui en ma faveur.

— C'est afin de pouvoir vous obéir, mistriss, que je veux éviter de le revoir. Je sens qu'en face de lui je ne serais pas maître de moi.

— Mon Dieu, dit Hannah, préservezmoi d'un tel malheur !

Trois quarts d'heure s'écoulèrent, qui semblèrent interminables à l'inquiétude d'Hannah.

Un domestique entra. Hannah crut qu'on lui ramenait son fils; mais non.

— Sir James Wilton, dit le domestique, demande à parler à milord.

— Sir James! dit Hannah. Mon Dieu!

je suis perdue. Il sait que je suis ici.

33o TOUT OU RIEN.

— Ce n'est pas sûr, dit lord Arthur; d'ailleurs il le croirait, qu'il n'aurait aucun moyen de s'en convaincre. On peut lui faire dire que je n'y suis pas.

— Le concierge qui n'était pas prévenu a dit que vous y étiez, fit observer le domestique.

— Alors, dit lord Arthur, entrez ici, mistriss; c'est votre ancienne chambre, vous devez la connaître. Vous pouvez attendre que Tom soit revenu. D'ailleurs, vous devez savoir qu'il y a une autre sortie.

— Milord, s'écria-t-elle, je n'ose vous laisser avec lui ? Qui sait ce qu'il vient *aire ? Qui sait si vous pourrez vous posséder à s'a vue ?

— Je songerai que vous êtes là, mistriss, et à moins que sir James ne soit venu ici avec des intentions hostiles ,

vous ne devez rien craindre entre lui et moi.

— Milord, songez que j'en mourrais.

— Mistriss, je n'ai qu'un mot à vous répondre : vous entendrez tout.

Il fit passer, en effet, Hannahdans une chambre à coté, et donna ordre d'introduire sir James Wilton.

— Ma visite doit vous étonner, milord, dit ceîui-ci en entrant. Plaise à Dieu qu'elle ne soit pas inutile. Milord , je n'ai pas oublié que si je vous ai dû mon malheur pendant quelque temps, le tort que vous m'avez fait fut involontaire de votre part , et je me souviens encore mieux que vous avez fait tout ce que vous avez pu pour le réparer ; j'en ai gardé une reconnaissance que je vous prie de croire sincère.

In sarcasme vint alors sur les lèvres

de lord Arthur, mais il songea à la présence d'Hannah.

— Les circonstances me fournissent une occasion de vous prouver cette reconnaissance. C'est pour moi , et non pour vous, que je vous prie d'en profiter. J'ai assez de mon emploi et de la fortune que vous avez laissée à mistriss Wilton ; il m'arrive un héritage. Je sais vos immenses richesses ; mais aussi n'est-ce pas à vous que je veux l'offrir.

— A qui donc?

— A votre fils , de la part de sa mère.

— A mon fils, monsieur! vous êtes généreux. . . .

Un léger bruit dans le cabinet voisin rendit à lord Arthur son sang -froid qu'il était sur le point de perdre.

— Je vous rends grâces , monsieur , reprit froidement lord Arthur ; mais il

suffit à Tom de la fortune de son père; il vous remercie par ma voix, de ce que vous voulez faire pour lui.

— Mais, milord, vous pouvez vous remarier ?

— Mais, monsieur, vous pouvez avoir des enfants?

— J'en désespère, milord. Ainsi, veuillez ne pas me désobliger, et accepter cette faible rémunération de tout ce que je vous dois.

— C'est inutile, monsieur; et pour moi tout ce qui est inutile est impossible.

A ce moment de la conversation, Tom entra étourdiment; le domestique, qui avait reconnu mistriss Wilton , l'avait averti qu'elle était là.

— Ma mère, ma mère! je veux la voir!

elle est ici;... je veux la voir!

— Que veux-tu, Tom? tu es fou.

— Elle est ici, on me l'a dit; je veux

la voir.

— On s'est moqué de toi , mon pauvre

Tom.

Tom allait continuer ses réclamations intempestives, lorsqu'il aperçut la figure décomposée de James, que le soupçon rendait plus pâle encore; il demeura immobile comme l'oiseau devant le serpent.

— Monsieur, dit lord Arthur à sir James, se contenant à peine et presque honteux de paraître devant son fils pouvoir causer tranquillement avec l'homme qui l'avait frappé, monsieur , j'ai répondu à votre proposition.

— Il suffit, milord, dit James.

Il fit quelques pas vers la porte, puis s'arrêta comme pour revenir vers lord

Arthur; mais au bout de quelques minutes il reprit son chemin et disparut.

Lord Arthur ouvrit la porte du cabinet; Hannah n'y était plus; la présence de son mari lui avait rappelé son premier devoir, l'obéissance, et elle s'était enfuie en entendant la voix de Tom, de peur de succomber à la tentation.

Mais elle revint le lendemain. Il lui eût été impossible de vivre plus longtemps sans embrasser son fils; elle revint , et ne s'aperçut pas qu'elle était suivie.

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