CHAPITRE VIII
Un Mono[o$\ie.
« Depuis quinze jours, Hannah y va sans cesse. Oui , c'est certain , elle ne m'aime plus; elle l'aime,... elle l'a toujours aimé... Du moment qu'elle a pu
34o TOUT OU RIEN.
l'épouser, elle m'a abandonné en s'armant d'un prétexte de devoir; elle ne l'a quitté que parce que c'est lui qui a voulu divorcer; elle ne m'a pris qu'à son refus ; et maintenant elle revient à lui... C'est tout simple : il est le père de son enfant. Il est plus heureux que moi , misérable, dont les caresses sont stériles , et dont l'amour est impuissant.
a Non , non , c'est impossible , Hannah ne me trahit point ; Hannah va chez lord Arthur pour son fils et non pour lui. Hannah, adultère! elle si pure, si vertueuse; elle qui m'a tant aimé; elle par qui seulement j'ai compris toute une face de la vie qui m'était inconnue, le bonheur ! Hannah me trahirait ! avec des yeux si beaux, un si doux langage; non, c'est impossible! le tonnerre ne tombe pas quand le ciel est pur et serein!...
« Mais si! elle me trompe;... si! puisqu'elle va chez lord Arthur , puisque mon amour ne lui suffit pas, puisqu'il lui faut autre chose, amour maternel ou amour adultère! elle me trompe, puisqu'elle me cache ce qu'elle fait; elle est criminelle , puisqu'elle me trompe.
Un secret entre deux cœurs qui s'aiment, c'est un soupçon;... un soupçon, c'est une certitude...
« Qu'a-t-elle besoin de son fils? ne suis-je pas là, moi? moi, qui ne m'endors que sur la pensée de sa tranquillité, qui ne m'éveille qu'avec le désir de son bonheur; moi, qui ai en moi seul la sollicitude d'une mère, le respect d'un fils, l'estime d'un époux , la passion d'un amant! Non, ce n'est pas pour son fils qu'elle va chez lord Arthur ; non , cette sorte d'amitié , qu'on appelle amour
maternel, ne suffirait pas pour lui faire violer mes ordres, pour lui faire oublier mes désirs, pour lui faire haïr l'amour qu'elle a ou qu'elle a eu pour moi. Non, si l'amour est une ibis trahi , c'est pour l'amour; il n'est donné qu'à cette terrible passion de se surmonter elle-même.
«Si j'allais à Hannah,... si je l'interrogeais,... si je fixais mes yeux sur ses yeux, si je lui disais : Est-il vrai que tu me trahis? moi qui pleure comme un enfant de ta joie ou de ta douleur, moi qui voudrais avoîr un univers pour te le sacrifier tout entier, moi qui t'aime d'un amour inépuisable et dévorant, moi qui suis à tes genoux.
« A quoi bon?., elle me trompera, si elle aime lord Arthur; elle ne pourra jamais que nier. Est-ce que je ne serais pas fourbe, ingrat, pour elle, s'il le fallait?
est-ce que je ne commettrais pas pour elle tous les crimes comme je feindrais toutes les vertus?
« Si j'allais à lord Arthur; si je lui demandais la vérité au nom de l'honneur... Misérable ! il rira de toi.
« Il ne faut pas interroger quand on est convaincu. Le crime qui est prouvé est jugé; on ne peut plus que punir. Il faut frapper les coupables.
« Mais, s'ils sont innocents?...
« Oh! ciel ! que devenir, que faire ? Un changement dans mon sort, par pitié ; un changement, quel qu'il soit; une preuve de l'innocence d'Hannah? accordez-moi-la, mon Dieu! Faites-moi trouver, du moins, une preuve de son crime, que je ne sois plus déchiré par le doute? La certitude, ce n'est que la mort;... le doute , c'est l'agonie. »
Telles étaient les pensées qui déchiraient le cœur de James. Laissant échapper çà et là quelques mots entrecoupés des terribles phrases que formait dans sa tète sa jalousie en délire , tantôt il parcourait la chambre en tous sens avec une inconcevable rapidité, tantôt il s'asseyait haletant et vaincu par la douleur, et demandait grâce au sort qui pesait sur lui.
Alors sa porte s'ouvrit.
Hannah parut. Une expression de joie était sur sa figure ; mais à la vue de James, de sa figure bouleversée, de ses yeux hagards, elle pâlit et demeura immobile.
— Que me voulez-vous? dit James d'une voix menaçante.
— Moi? je ne veux,... je ne sais...
Qu'as-tu, James? qu'as-tu?
— Moi? rien.
— Tu parais souffrir ?
— Oui,... non,... qu'importe!. . . Que viens-tu faire ici ?
— Ce que je viens faire? James, ne me regarde pas ainsi, au nom du ciel! tu m'épouvantes.
— Il s'agit bien de cela. Que veux-tu?
— Mon Dieu, mon ami, j'avais une heureuse nouvelle à l'annoncer; mais je ne sais,... je tremble,... j'ai si peur de la douleur, que je n'ose dire ce qui y mettrait fin.
— Ce qui y mettrait fin , et quoi donc? qui te dit que tu la connais , cette douleur?
— Mon ami , ne m'as-tu pas dit que ce qui empoisonnait ta vie, c'était que le temps s'écoulât sans que je pusse te devoir les jouissances d'une mère.
— Eh bien . . .
— Eh bien, mon ami, c'est peut-être une joie prématurée; peut-être me trompé-je... Je prends peut-être mon désir pour une espérance,... mais, cependant, je le crois. Non, Dieu qui est enfin clément ne fera pas une illusion de mon attente. Je crois que je suis...
— Je comprends! s'écria James. Je demandais au ciel une preuve; il est clément, il me l'envoie. Je comprends. . .
VOUS ETES ENCEINTE, MlLADl!. . .
— Miladi! Qu'est-ce que ceci veut dire?
— Oui, miladi; celle qui va voir secrètement lord Arthur tous les jours , peut avoir cessé d'être son épouse de nom , mais elle l'est toujours réellement. Votre enfant peut être légitime; alors, c'est notre amour qui a été adultère.
— James, votre raison s'égare.
• — Nierez-vous être allée tous ces joursci chez lord Arthur?
— Non, chez mon fils.
— Qui aime le fils, aime le père.
D'ailleurs, je le conçois,... lord Arthur est mieux que moi.
— Je ne le savais pas.
— Je le savais, moi! Oh! lord Arthur peut exiger de moi une grande reconnaissance : je lui ai dû la vie, une fortune, mon épouse et jusqu'à mon enfant! Je désespérais d'être père; nous renouons nos relations avec lui, vous devenez mère, Hannah; c'est bien heureux ! . . .
— James, c'est impossible, tu ne le crois pas. . . Par tout ce qu'il y a de plus sacré . . .
— Nierez- vous avoir été chez lord Arthur à mon insu et contre mon ordre? Qui trompe, trahit.
— James, c'était innocemment, je te le jure.
— J'y vais aussi, moi, chez lord Arthur.
— James , tu ne partiras pas , c'est impossible ; tu ne me quitteras pas dans un pareil moment; tu ne briseras pas le poignard en laissant la pointe dans la plaie; tu n'iras point chez lord Arthur. . .
— Vous y allez bien, vous; laissezmoi . . .
— Grâce! s'écria Hannah, en s'attachant aux genoux de James.
— Pour qui?... Mon amour vous demandait grâce pour mon honneur, il
ne l'a pas obtenu; maintenant je suis impitoyable aussi.
Il sortit.
Hannah, toujours à genoux, se releva ; elle croyait être folle.