‹ Tout ou rienChapitre 104 sur 109 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

€c <C\)oc,

— Ma mère viendra - 1 - elle aujourd'hui? dit Torn à lord Arthur.

— Je le pense, répondit celui-ci.

— Elle tarde bien . . .

— La voici , dit lord Arthur entendant le bruit de la sonnette.

L'enfant sortit en courant, puis revint effrayé annoncer sir James Wilton.

— Encore lui !- dit lord Arthur; que me veut-il donc?... Cette fois-ci, sa femme n'est plus là pour me contenir.

Pourquoi cet homme revient-il ?... Qu'il entre cependant; mais je ne veux plus qu'il reparaisse ici. Toi , Tom , laissenous.

Sir James entra en effet. Lord Arthur le salua froidement, et lui montra du doigt un siège.

— Qui me procure, de nouveau, l'honneur de votre visite, monsieur? dit-il.

— Milord, reprit James, je suis parti de chez moi avec une fureur d'insensé et une terrible résolution. J'arrive plus calme; mais ma résolution est restée la

même. Milord, il y a un de nous deux de trop sur la terre !

— Que signifie cela, monsieur?

— Me nierez -vous que, sans mon aveu , Hannah ne vienne depuis quinze jours ici secrètement?. ..

— Depuis quand est-il défendu à une mère de venir voir secrètement son enfant, quand un mari est assez tyrannique pour l'empêcher de le voir au grand jour?

— C'est que tout l'univers réuni ne m'ôterait point de la tête qu'elle n'est point venue ici pour ce motif seul, et que l'enfant qu'elle porte en ce moment dans son sein n'est point de moi, mais de vous.

— Vous pouvez penser. . .

— Epargnez-vous, milord, de vaines dénégations; je n'en croirais même pas

là-dessus votre parole d'honneur. La première loi de l'honneur, c'est de défendre la femme qu'on aime et qui s'est donnée à vous. J'en ferais autant à votre place ; vous n'en croiriez pas plus à la mienne. Je crois ce que je vous dis; je le crois par mille raisons : parce qu'il me semble qu'elle vous a toujours préféré à moi; parce qu'aucun motif au monde ne devait l'engager à vous épouser si elle m'avait aimé; parce qu'elle ne m'a accepté qu'à votre refus ; parce que le passé est un pont pour l'avenir; parce que lorsque l'on a tout accordé à un homme légitimement, il devient difficile de lui rien refuser, même un crime. Je le crois, parce que je suis malheureux; je le crois, parce que je souffre tant, que je veux m'en venger; je le crois, parce qu'il me faut une mort, fût-ce la mienne!

— Vous êtes aussi ingrat qu'injuste , monsieur; l'ame sublime d'Hannah devrait rassurer tout homme moins injuste et moins soupçonneux que vous.

Hannah vous aimait : je l'avais quittée en vous la laissant, pour aller en Orient. Eh bien, trois mois après, je reçus la nouvelle de sa grossesse; je n'hésitai pas à reconnaître cet enfant, parce que j'aimais mieux croire à une singularité dans les événements, qu'à une faute dans une ame si pure. Et vous maintenant qui êtes son mari, vous qu'elle a toujours aimé, vous allez douter d'elle ! Je le répète , monsieur , c'est ingrat et insensé de faire à cette femme innocente des crimes avec les malheurs du passé.

— Et quand il n'y aurait que le passé, milord , cela suffit déjà pour que vous et moi ne puissions pas vivre sous le même

358 TOUT OU RIEX.

ciel. Non, il n'y a pas eu entre moi et Hannah de caresses si passionnées , d'embrassements si intimes où ne se soit glissé votre souvenir ; non, je n'ai pas eu un seul moment de félicité complète et de jouissances qui ne fussent troublées. Les baisers d'une femme pure , d'une femme noble, d'une femme digne de ce nom, sont comme ces grands secrets que deux bouches ne peuvent posséder. Mais , d'ailleurs, je vous l'ai dit, j'ai trouvé Hannah infidèle autrefois ; je la crois adultère maintenant.

— Injustice et calomnie !

— Milord , vous refusez de me rendre raison?

— Qui vous dit cela, monsieur ? Parce que j'ai cherché à vous prouver combien votre inconcevable jalousie vous rend criminel, qui vous dit que je ne la pu-

SECONDE PARTIE, CHA.P. IX. 35o,

nirai point, quand j'ai d'autres sujets de vengeance à exercer contre vous? Il ne me reste qu'un regret , au contraire , c'est de ne point vous avoir proposé le premier un combat, que j'avais bien plus de droit que vous de demander. Regardez-moi en face, monsieur : si vous ne voyez point sur mon front la cicatrice du coup de cravache que mon fils, le marquis de Porthland, a reçu de vous, c'est que les cicatrices des blessures des enfants sont au cœur des pères ; mais celles-là ne s'effacent pas. Sir James Wilton , je vous demande raison de cette lâcheté !

et je prends le pistolet pour arme.

— A la bonne heure', les balles ne savent pas celui qui a défié le premier.

— J'ai à vous prévenir d'une chose, monsieur, c'est que vous n'aurez à attendre de moi ni délai, ni quartier,

comme je n'en attendrai point de vous.

Point de vaine générosité ; point de clémence dérisoire. Je ne vous dois rien ; peut-être me devez-vous d'être encore vivant et d'avoir épousé la femme que vous aimez. Je vous le rappelle maintenant, parce que le combat est inévitable; tout à l'heure je ne l'eusse point fait , peut-être cela vous eût-il fait renoncer à votre résolution, et je tenais à ce que vous la gardassiez. Je ne vous ai point dit que j'allais me marier; je ne vous ai point donné cette preuve nouvelle de la folie de votre conduite, parce que je ne tiens pas à vous détromper de vos soupçons , mais à vous punir de votre insulte. Monsieur, la loi défend le duel en Angleterre ; si vous êtes vainqueur, c'est une condamnation à mort pour moi; si je le suis, une condamnation à l'exil ; il faudra

peut-être abandonner mon pays , dire adieu à mes amis, renoncer à ma carrière, rompre mon mariage. Votre mort me sera presque aussi fatale que votre triomphe. J'accepte cependant votre défi, parce que je ne puis supporter plus longtemps la pens.ée que vous avez souffleté impunément la joue d'un héritier de mon nom , sans daigner même y porter la main. J'avais dévoré cet affront, grâce aux prières de la noble créature que vous avez pour femme, et dont je sais mieux l'affection pour vous que vousmême ; mais puisque votre jalousie insensée attaque cette même femme, puisque le droit de la sauver s'unit en moi à la mission de venger mon fils , puisque vous venez vous jeter vous-même audevant du bras qui se retenait à peine de vous frapper, je combattrai pour Hannah,

pour son enfant et pour moi. J'ai cru faire le bonheur de votre femme en lui laissant suivre son penchant pour vous; je vois que je me suis trompé. Je vois qu'elle eût été plus heureuse de mon amitié et de mon estime , qu'elle ne l'est et qu'elle ne l'a pu être de votre passion sans règle et sans frein, aveugle dans ses transports, insultante dans ses soupçons. Je sens un sincère repentir de vous l'avoir abandonnée, et ce sera une consolation de la délivrer de l'union que mon imprudence lui a laissé contracter, par le seul divorce irrévocable, la mort! Je vous le répète, monsieur, je hasarde trop pour rien faire à demi. Ma vie n'est point à moi seul, elle est à mon enfant, et ma vie, à moi, est précieuse à ceux que j'aime. Cette vie, je la défendrai avec tous les avantages que me donne mou

habileté aux armes ; je la défendrai comme un dépôt. Si c'est à moi à tirer le premier, j'attacherai tout mon soin à vous frapper juste, non aux bras ou aux jambes, non pas î . . . la balle pourrait s'égarer ; mais au cœur ou à la tête, du coté où elle aura le plus de chance de frapper mortellement ; si je tire le premier, je vous tuerai, car j'aurai le cœur tranquille et le bras sûr; je vous tuerai, car j'aurai pour moi mon adresse et mon droit.

— Vous vous trompez, milord, vous m'achèverez; les cloches de votre mariage avec Hannah ont commencé à sonner ma mort.

— Soit : demain à huit heures amenez votre témoin; je vous attendrai dans mon parc.

Page 1