CHAPITRE X
Ce Duci.
Il faut pour que le duel , ce vieil enfant du moyen âge, soit resté encore vivant parmi nous au dix-neuvième siècle, et qu'il ait survécu à toutes les coutumes
abolies des âges qui l'ont produit, il faut que la loi soit bien insuffisante, et que tout homme de cœur sente perpétuellement le besoin de jeter des armes pour contrepoids dans la balance de cette justice incertaine et tâtonnante qui voit les événements et ne voit pas les consciences. Le duel était beau, alors que l'épée faisait partie du costume et l'escrime de l'éducation ; alors que la vengeance suivait de près l'affront ; alors qu'il n'était qu'une résistance à main armée, et que c'était encore tout bouillant de l'offense que coulait le sang des adversaires. Le duel était beau encore, quoique différé, lorsqu'Henri III et toute sa cour venaient entourer, en grande pompe, la lice où se mesuraient Jarnac et la Chataigneraye, qui s'étaient envoyé un défi en forme , qui avaient fait serment, devant leurs
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parrains, de n'employer ni fraude, ni artifice, et qu'attendaient leurs confesseurs, en qui leurs âmes croyaient comme en leurs médecins. Alors le duel avait encore quelque chose de solennel et d'imposant : c'était de la guerre à deux. Mais, maintenant, que voyons-nous en France lorsqu'on s'est fait un affront, qui le plus souvent ne vaut pas une goutte de sang? au lieu de laisser cette colère s'apaiser dans la solitude, ou se satisfaire dans un combat immédiat, on prend acte de la disposition accidentelle des parties lésées pour leur en faire une règle de conduite plus tard; on laisse chacun se coucher sur le remords d'une mauvaise action ou sur la terreur d'une mauvaise fin; il s'écoule douze heures dont l'obscurité leur fait déjà un tombeau où il ne manque que le sommeil ;
puis, Je lendemain matin, quand la soif de la vengeance est passée, et qu'il ne reste plus que l'attente du péril, quand la colère de la veille, juste ou non, est remontée à l'amitié ou retombée au mépris, quand on embrasserait ou qu'on oublierait son adversaire , alors on cherche un endroit où l'on soit à couvert des agents de police, on met en présence les deux adversaires, aussi inexpérimentés parfois l'un que l'autre, on compte les pas, on leur place dans la main des pistolets , empruntés le plus souvent, on leur donne un signal, puis après le premier feu on les arrête comme pour faire lutter ensemble la susceptibilité de leur honneur et l'amour de la vie; on interrompt ou l'on termine le combat, qui est ridicule, si le sang n'a pas coulé, odieux, s'il amène la mort d'un des combattants. Pour moi,
il semble que, sauf de rares exceptions, le duel ainsi gêné, épié, volontaire ou non, soit qu'il laisse au hasard de décider du sort de deux combattants novices , soit qu'il le remette à la disposition du plus adroit, n'est pas une noble réparation tirée d'un affront, mais un double assassinat commis à froid, une exécution mutuelle.
Et cependant, bien que le duel semble une contradiction perpétuelle avec nos moeurs , un anachronisme dans nos usages , il est nécessaire, nous le répétons. Quiconque aura du coeur ne le refusera jamais, et l'invoquera peut-être. C'est, comme on l'aura dit probablement avant nous, un supplément aux lois, qu'on peut invoquer là où s'arrête la justice instituée et régulière.
La nuit que passa James avant le duel
fut cruelle , car devant la mort qui s'approchait, une sérieuse appréciation des motifs de son défi lui faisait révoquer en doute la justice de sa cause. Pourquoi se battait-il? pour prouver qu'Hannah était infidèle, Hannah qui lui avait donné le bonheur! Contre qui se battait-il?... contre celui qui lui avait cédé Hannah! contre celui qui lui avait sauvé la vie ! Ne valait-il pas mieux reculer? Mais le défi était porté , les témoins étaient choisis , le rendez-vous était assigné, il ne pouvait plus reculer sans honte; il n'en avait plus le droit, car il aurait fallu à la fois rétracter son cartel et refuser celui de son adversaire ; il ne fallait pas y penser. James se promit seulement de respecter les jours de lord Arthur, fut-ce aux dépens des siens.
Il avait passé la nuit, enfermé dans sa
chambre, à écrire des lettres et à régler, par écrit , ses dernières dispositions.
Vers le matin, un mouvement machinai dirigea ses pas vers la porte d'Hannah, qu'il ouvrit sans y penser. Hannah, après avoir passé la nuit à pleurer, était étendue , à demi déshabillée , sur son lit , endormie un instant par un sommeil de lassitude.
11 n'était rien de plus gracieux que cette belle et noble créature, ainsi jetée par la douleur sur sa couche inondée de pleurs, parce qu'elle était gracieuse sans le savoir ; il n'était rien de plus touchant que cette physionomie qu'elle gardait encore dans le sommeil , et où l'on apercevait, à travers les traces de la douleur et des angoisses cruelles qui avaient altéré ses traits et rougi ses yeux, je ne sais quoi de calme et de ferme qui attes-
tait une conscience pure, plus forte que tous les malheurs.
 cette vue, James se sentit touché de repentir et de remords : cette tête noble et calme semblait lui reprocher ses soupçons calomnieux et le combat plus insultant encore qu'il allait livrer pour les soutenir. Devant cette femme qui avait été son épouse adorée, devant ce lit qui avait été son lit nuptial, l'ame de James se laissa aller aux souvenirs d'amour des félicités passées. Il se rappela à la fois et le jour si beau de son mariage, où tout était oublié, excepté son bonheur, et ce moment où, pour la première fois, les lèvres d'Hannah vinrent au-devant des siennes, où il crut sentir son cœur soulever sa poitrine d'exaltation et d'ivresse. 11 se rappela tant de délicieuses conquêtes, faites pas à pas, et doucement
disputées, seulement comme pour joindre un charme de victoire aux plaisirs de la possession. James songea que dans une heure, peut-être, il ne pourrait plus embrasser Hannah, il ne pourrait sentir son amour, il ne pourrait plus en souffrir ; car il regrettait alors dans sa vie tout ce qui lui venait d'elle , même ses douleurs. Il lui prit un besoin de vivre et d'aimer; alors Hannah lui parut dans son sommeil si éblouissante de beauté et d'innocence , qu'il ne put croire qu'il eût pu jamais être malheureux et qu'il fût possible de le redevenir en la possédant. Il songea qu'elle portait dans son sein un enfant de lui et d'elle, et son cœur s'éveilla à ces sensations nouvelles, qui font que l'on n'est plus seul dans le monde, et que l'on n'est pour ainsi dire qu'une fraction de
soi-même, qui ne peut se séparer des autres. Il s'approcha d'Hannah, saisit sa main, qui était moite et brûlante; il comprit tout le mal qu'il lui avait fait, et se demanda comment il avait pu être si cruel. Perdu dans ses contemplations , il oublia l'univers; et sous cette apparence de calme, sous son attitude immobile, s'agitait dans son cœur et bruissait dans sa tête une foule de sensations violentes ou douces, au milieu desquelles dominait un sentiment plus fort que tout, un sentiment qui avait causé toutes ses joies et toutes ses infortunes, et qui ne s'était jamais affaibli chez lui, cet amour, que la jalousie avait tourmenté, mais comme l'ouragan tourmente l'incendie... en l'augmentant.
11 ne put résister au désir de prendre un dernier baiser sur les lèvres entr'ou-
vertes d'Hannah. Un tel baiser, le seul qui soit mutuel, est la plus haute et la plus noble faveur que l'amour puisse accorder : c'est peut-être parce qu'il ne satisfait point le désir; car ce qui satisfait , éteint.
Mais alors Hannah se réveilla en sursaut ; la première pensée qui lui vint fut celle du combat, qu'elle craignait sans en être informée; sa première crainte fut celle d'avoir laissé passer l'heure.
— Quelle heure est-il? dit-elle les yeux encore à demi fermés.
A ce mot, James tourna ses yeux vers la pendule.
— Huit heures moins cinq minutes, s'écria-t-il ; je suis perdu! ils diront que je ne suis pas au rendez-vous.
Il s'élança précipitamment hors de la chambre.
— James, James, où vas-tu? dit Hannah en se précipitant à demi nue hors de son lit.
Il était trop tard.