CHAPITRE III
Une $xa\ùc faute.
Trois ans s'écoulèrent ; le jeune Tom atteignit sa cinquième année, et de jour en jour il prenait plus de ressemblance avec son père. Aussi, de jour en jour, la
2c3o TOUT OU RIEN.
figure de James se rembrunissait plus eu voyant Hannah embrasser avec ivresse ces joues dont le coloris était semblable à celui du teint de lord Arthur, ce front qui avait la même élévation , ces traits qui avaient le même dessin , ces cheveux qui avaient la même teinte et la même finesse. Cependant, il avait promis à Hannah de ne point entraver le libre cours de son affection maternelle; mais combien ce devoir lui coûtait à remplir!
Aussi, lorsque lord Arthur emmenait son fils pour quelque court voyage, James respirait. Nous ne savons si c'était la présence du père ou celle de l'enfant qui lui pesait le plus, et dont il aimait le mieux à être délivré.
Hannah s'apercevait bien de la profonde tristesse de son mari, qui allait tous les jours croissant; elle n'était
point femme à laisser s'aggraver des chagrins dont elle soupçonnait- être ellemême la cause, et lui demanda un jour d'où venait cette altération de moment en moment plus visible dans son humeur.
James fut embarrassé; il avait promis de n'être plus jaloux, et cependant il ne pouvait nier être malheureux; il prit le parti d'avouer une partie de ses chagrins pour dissimuler l'autre.
— Hannah, dit-il, je souffre, je ne puis te le cacher; je porte envie à lord Arthur : à peine as-tu été à lui pendant un mois, et il est plus heureux que moi après quatre ans de mariage. Il t'a laissé un enfant : il est bien affreux d'être réduit sans cesse à envier le bonheur d'un autre, et de penser qu'il faut lui abandonner le droit et la prérogative de t'a-
voir fait éprouver des sensations de mère. Je me sens humilié, je te l'avoue, de ne pouvoir remplir le vide que pourrait laisser près de toi l'absence de Tom si son père l'emmenait.
Cette pensée était réellement une de celles qui empoisonnaient le bonheur de James. Avec sa disposition au désespoir et son caractère de fataliste, il pensait que son amour serait toujours stérile et ses caresses infécondes; et cette nouvelle crainte achevait, en effet, dejui enlever tout droit pour demander à Hannah le sacrifice d'une affection que le sort lui refusait de pouvoir remplacer.
Hannah, dupe un instant de cette demi-franchise, ne fut pas long-temps à s'apercevoir que ce n'était pas là le seul motif du malaise de James : elle comprit que la présence de lord Arthur lui
était importune ; elle chercha à rendre ses visites moins fréquentes. James ayant été forcé de s'éloigner, à plusieurs reprises, de Londres en quelques jours, Hannah s'arrangea pour que les visites de lord Arthur se rencontrassent pendant ces absences ; rassurée par sa conscience, qui ne lui laissait même pas entrevoir la possibilité d'une faute, et par conséquent d'un soupçon dans James pour l'avenir. D'ailleurs l'attitude de lord Arthur à son égard était si peu suspecte, qu'elle eût suffi pour lui ôter toute crainte.
James, dans l'intervalle de ses voyages, ne voyant plus lord Arthur, s'imagina qu'il ne venait plus, et il sut gré à Hannah d'avoir fait ce sacrifice aux susceptibilités de sa jalousie et aux exigences de l'opinion publique, qui commençait
à gloser sur la position de cette femme, placée entre son mari présent et son ancien mari. On craignait pour elle, disait-on en riant, le souvenir d'anciennes habitudes; et il revenait un écho de ces bruits vagues à James, dont l'ame était déchirée à la fois par les blessures de la jalousie et de l'amour-propre.
Il ne lui fut pas donné de pouvoir conserver long-temps cette consolante erreur. Un jour , qu'il était à travailler , le petit Tom vint jouer étourdiment près de lui et renversa l'écritoire sur son papier.
James ne put retenir un geste d'impatience, et repoussa l'enfant, qui se mit à pleurer.
— Oui, oui, tu me repousses, dit-il en sanglotant, mais je ne serai pas tou-
SECONDE PARTIE, CHAP. III. Si85
jours aussi malheureux, mon père viendra me chercher.
— Qui te l'a dit?...
— Lui-même. Il vient quand tu n'y es pas, parce que tu es trop méchant.
11 emmènera ma mère aussi. Si tu me fais du mal, il te le rendra, parce que tu n'es pas mon père, toi.
— Ton père n'est pas venu : tu mens, petit drôle, dit James, tremblant de ses soupçons.
— Je ne mens pas : il est venu avanthier quand tu n'y étais pas ; il m'a donné cette bague. Ma mère est bien plus heureuse et ne pleure pas quand il y est.
James se leva. Ce n'était plus, cette fois, un regret du passé ou la susceptibilité d'une passion exagérée; c'était une vraie inquiétude pour l'avenir, une vraie ja-
lousie d'une infidélité récente et actuelle; c'était un redoublement inconnu d'un mal déjà ancien.
— Va-t'en, dit-il avec fureur à Tom.
— Je ne m'en irai pas, dit Tom en le narguant; je suis ici chez ma mère, et je ne m'en irai pas.
La colère de James fut égale à sa douleur; elle devint un moment de la démence. Hors de lui, il saisit une cravache qui se trouvait sous sa main , et en frappa l'enfant sur la figure.
L'enfant ne pleura pas; il demeura immobile et pâle, avec une trace violette à travers ses joues délicates et transparentes. Il semblait déjà que le jeune gentilhomme oubliait la douleur du coup pour n'en sentir que l'affront. Hannah parut presque au même instant , attirée
par cet instinct maternel qui devine les périls.
— Ma mère, ma mère, dit-il en accourant dans ses bras, regarde, il m'a frappé avec...
Ici la voix lui manqua , et un déluge de larmes coula sur ses joues cicatrisées.
Mais James était demeuré debout, la cravache à la main ; son attitude honteuse , son œil terne disaient tout. Ce fut la première colère de toute la vie d'Hannah ; mais elle fut terrible comme toutes celles qui font une exception dans un caractère. L'épouse fut entièrement oubliée un moment; la mère indignée se leva pour défendre son fils lâchement frappé par le plus fort, pour reprocher, sans ménagement, sans crainte, sans amour, toute sa faute à cet homme dans
lequel elle ne reconnaissait plus son mari.
* — Sir James Wilton, dit-elle d'une voix tremblante, et pourtant incroyablement énergique, je conçois, à la ligueur; qu'un homme sans humanité et sans élévation frappe son enfant avec une cravache, comme la plus vile des bétes de somme; mais de quel droit, reprit-elle d'une voix tonnante, d'une voix qui était encore d'une mère, mais qui n'était plus d'une femme, vous, dans une maison que vous tenez de lord Arthur , en l'absence de sa mère, qui seule a mission ici de le punir, et de son père, qui aurait celle de le venger, de quel droit avez -vous frappé, vous homme, cet enfant?... vous lâche, ce fils d'un généreux gentilhomme? de quel droit avezvous fait affront, vous roturier, à cet
héritier d'un pair d'Angleterre? Est-il votre fils? non , heureusement, il ne l'est pas ; Dieu m'a fait la grâce de ne pas mettre au monde des enfants qui ne feraient que multiplier mes sujets de douleurs. Viens, mon enfant, dit-elle àTom, suis-moi.
Les impressions de James , en regardant et en écoutant Hannah, ne furent point du repentir, du regret, de la colère; ce fut de la peur, de la peur véritable, de celle qu'a un enfant dans les ténèbres, de celle qu'a un passager sur mer à la première tempête. Tout, jusqu'à ses soupçons jaloux , disparut à la fois en lui pour faire place à l'effroi qu'excita la terrible révélation de cette puissance maternelle , cachée dans un cœur et sous des traits si doux. Mille paroles se pressèrent à la fois sur ses
lèvres pour réponse ; celles-ci s'échappèrent au hasard :
— En atteignant cet enfant , ce n'est pas lui que j'ai frappé.
— Vous avez raison, reprit Hannah, c'est moi.
Elle voulut sortir. James se jeta à ses genoux en criant grâce d'une voix inarticulée; il étendit la main pour saisir celle d'Hannah ; Hannah se recula comme si le feu l'avait touchée. Il voulut la suivre; elle ferma la porte derrière elle et son fils.
James reprit à pas lents la route de sa chambre, et tomba immobile sur un fauteuil, où il demeura plusieurs heures de suite sans faire un geste ou proférer une parole.