TROISIÈME PARTIE
Fritz et Claire passèrent toute la nuit sur le rouff. La mer était plate comme un lac, la température si tiède que beaucoup de voyageurs, sortis des cabines, se promenaient de long en large sur le pont.
Vers quatre heures le jour se leva sur la mer. Glaire n'avait jamais assisté à ce spectacle. Elle en eut une émotion qui était presque de la joie. Sûrement les ténèbres avaient ajouté à son angoisse La lumière revenait comme une amie connue, et dans son chagrin, la. jeune fille ne put s'empêcher de sourire.
Vers six heures, les côtes d'Angleterre pa-
Furent, d'abord confuses et nacrées, dans un brouillard bas, qui semblait suspendu sur la mer. Puis le nuage se dissipa. Le steamer approchait toujours. On distinguait les verdures admirables des pelouses, des grands arbres des parcs, des cottages, des barrières blanches sur les gazons.
A gauche, Southampton disparaissait à demi dans la fumée de ses usines et de ses paquebots .
Fritz et Claire montèrent tout de suite dans le train de Londres pour y rejoindre le Nice- Express. Les wagons étaient si bondés de voyageurs qu'ils ne purent s'asseoir en face l'un de Tautre, et ce trajet fut affreusement pénible pour Claire.
En descendant de la voiture, elle semblait si lasse, que Walter lui demanda :
— Voulez-vous vous arrêter ici quelques jours?
D'un accord tacite, ils avaient renoncé à se tutoyer, Fritz par respect, Claire par un secret sentiment de pudeur.
Elle répondit:
— Oh non, mon ami, j'ai hâte d'arriver là-bas.
Elle ne lui dit pas le motif de son impatience, pour ne pas l'attrister, mais elle espérait trouver à Bordigliera un mot de Daisy, quelque chose qui vînt de sa maison.
Ils se rembarquèrent donc, et atteignirent Paris vers cinq heures du soir, au moment où André, à l'autre bout de la ville, allait attendre Mrs Mellow sur le quai de Saint-Lazare. Le rapide de Londres suivait la voie de ceinture, et, sans débarquer ses voyageurs, rejoignait la ligne de Méditerranée. Fritz et Claire n'avaient à craindre aucune fâcheuse rencontre. Pourtant, Walter était en proie à une inquiétude qu'il avait peine à cacher, et respira plus librement quand, Melun, Sens et Joigny ayant été dépassés, le train prit sa course à toute vapeur.
Il n'osait presque pas parler à Claire à cause de l'embarras qui était entre eux. Ils ne s'étaient pas encore expliqués sur la façon dont ils comptaient vivre, et ce silence sur un sujet qui occupait secrètement leur pensée, glaçait toute causerie.
Fritz jugeait cette explication nécessaire. Il sentait qu'elle les aurait tous les deux délivrés
d'un grand poids. Mais en même temps il éprouvait comme une pudeur à traiter une question d'où dépendait leur vie à tous deux dans la promiscuité de paquebots, de gares et de chemins de fer, où ils vivaient depuis la veille.
Le hasard leur avait donné pour compagnons de voyage un couple de nouveaux mariés.
A Paris, ils étaient montés dans leur salon de préférence aux autres, parce qu'ils y avaient aperçu des jeunes gens comme eux. Sans doute, ils s'étaient dit que ces voisins occupés de leur propre tendresse ne se scandaliseraient point de leurs épanchements.
Dès que la nuit fut tombée, ils demandèrent la permission de voiler la lampe du compartiment, sous prétexte de sommeil. Et quand ils se crurent à l'abri de la lumière, ils se serrèrent l'un contre l'autre, la jeune femme appuyant sa tête sur l'épaule de son mari qui de temps en temps penchait son visage pour lui baiser les yeux ou les lèvres.
De sa place. Glaire ne pouvait les apercevoir, et Fritz en éprouva comme un soulagement. Le reste de lueur qui filtrait à travers le petit
store, éclairait de temps en temps le visage de la jeune fille, ses yeux cernés brillants de fièvre.
Il se leva et se pencha vers elle :
— Je vous en prie, ma chère petite, allongez-vous et tâchez de dormir. Autrement, vous tomberez malade, et alors il faudra arrêter notre voyage.
Elle répondit avec un pâle sourire :
— J'ai bien plus de forces que vous ne croyez.
Mais il lui prit doucement la main et insista avec tant de tendresse, qu'elle finit par céder en disant :
— C'est pour la joie de vous obéir.
Il avait disposé des oreillers sous sa tète, et il l'enveloppa chaudement dans les couvertures.
— Vous avez raison, dit-elle, je suis mieux comme cela. Et puis, cela me fait tant de bien de me sentir ainsi gâtée par vous î Je ne crois pas que je vais dormir, mais sûrement je me reposerai.
Dix minutes plus tard, Walter s'étant relevé de nouveau pour se pencher sur elle, vit que ses paupières s'étaient fermées. Il resta un ins-
tant à la contempler avec un serrement de cœur et, tout ensemble, une douceur infinie. Avec son visage pâli, dans cet allongement de son jeune corps, moulé par les couvertures, elle lui semblait tout d'un coup devenue plus petite, rentrée dans l'enfance, et une pitié délicieuse lui noyait le cœur, à la pensée que cet être élégant et frêle lui était confié désormais. Comme il serait fort pour l'aimer et pour la défendre !
Glaire ne rouvrit les yeux qu'avec le jour. Elle lui sourit un peu confuse d'avoir si longtemps et si bien dormi. Et tout de suite, pour se rafraîchir le visage, elle abaissa la vitre, regarda fuir le paysage par la fenêtre.
La brise du matin faisait voler tout autour de sa figure ses cheveux ondulés et légers.
Il semblait qu'en si peu d'heures elle eût un peu maigri, une ombre lilas enveloppait ses yeux, et, devant cette légère meurtrissure, Walter se sentait le cœur bouleversé d'un sentiment qu'il ne savait comment nommer: adoration ou délicieuse pitié.
Au dehors, c'était la Provence qui commençait, avec ses rangées d'oliviers gris blanc, tout
chargés de poussière, et ses bordures d'ifs autour des champs, épais, sombres, bleus comme des ailes de corbeau, qui faisaient paraître plus clair, plus profond, le paysage déroulé derrière eux, jusqu'à l'escarpement des montagnettes.
La première fois que la mer parut, Claire ne put retenir un cri, un cri de joie à voir ces étangs d'un azur profond enclos dans des roches roses, qui portaient des villages orange et violet, de formes, de couleurs inconnues pour elle.
Mais tout de suite, la vue de ces grandes surfaces d'eau ramena le souvenir d'un autre horizon de ciel voilé et de mer verte, qu'elle avait laissé derrière elle, qu'elle ne reverrait de longtemps, peut-être de jamais.
Puis, il y avait sur les quais, aux stations, trop de gaieté et de vie, d'insouciance dans les voix et dans les allures. Cette joie blessait Claire, comme une dissonance ; elle cessa de regarder par la fenêtre et se blottit dans son coin .
Alors ses regards s'arrêtèrent sur ses voisins, auxquels, jusque-là, elle n'avait pas trop pris garde.