HONNEUR
Ils continuaient, malgré la lumière, leur manège de la nuit. Sans cesse leurs mains se touchaient, s'étreignaient. Ils feignaient de se pencher par la fenêtre ensemble pour regarder le paysage ; de fait, ils ne voulaient que frôler leurs joues l'une contre l'autre et rapprocher leurs lèvres.
Claire se pencha vers Fritz et lui dit à l'oreille :
— Ce sont de nouveaux mariés, n'est-ce pas? Et elle se mit à rêver en les regardant. Comme ils avaient le cœur tranquille,
comme ils semblaient heureux! Leur ivresse débordait, elle était dans leurs gestes, dans leurs regards, dans leurs sourires.
Et Claire songeait :
— Ce bonheur, sans contrainte, aurait pu être le mien; ils sont partis bénis de leurs parents qui versaient des larmes de douce joie... Ah Seigneur! où en sont à ce moment mon père et ma mère, quelles paroles ont-ils prononcées contre moi, consentent-ils encore à se rappeler le nom de leur enfant !
Et des larmes montèrent dans ses yeux.
Fritz les aperçut, et sa figure exprima tant de
douleur que Glaire sourit tout de suite pour le rassurer.
— Ce n'est rien, dit-elle. Une pensée folle qui a traversé ma tête.
— Ne voulez-vous pas me la dire?
— Je me demandais quand nous aurons droit de nous aimer en secret, comme ces deux-là font devant nous.
Il lui serra le bout des doigts et soupira.
Il avait réfléchi toute la nuit, et maintenant sa décision était prise. Dès qu'ils seraient installés dans la vallée de Bordighère, il prierait Claire d'écrire à ses parents, d'abord pour implorer leur pardon et puis pour demander leur consentement à un mariage devenu nécessaire.
— J'enverrai, songeait-il, cette lettre à Daisy, elle nous servira d'ambassadrice. Et de cette façon le secret de notre retraite ne sera pas trahi trop tôt.
Les jeunes mariés descendirent à Marseille; il resta en tête à tête avec Claire.
Elle avait refusé de s'arrêter là, et ^voulait continuer sa route tout d'un trait. Il n'avait pas insisté, étant aussi impatient qu'elle
226 TOUT POUR L'flONNEUR
d'arriver au terme du voyage. Dès que les wagons eurent recommencé de rouler, il lui communiqua ses réflexions de la nuit, développa son plan. Elle écouta sérieusement avec un contentement d'âme qui rendit un instant de l'éclat à son visage.
Cette causerie la soulageait, elle approuv tout. Et quand il vint à parler de ce respect glacé qu'il s'imposerait vis-à-vis d'elle, jusqu'au jour où une réponse du Havre leur serait parvenue, la tendre reconnaissance qu'il lut dans les regards de Glaire lui fit comprendre combien elle avait souffert.
— Ne vous excusez pas, mon ami, fit-elle d'une voix que l'émotion brisait : vous savez bien que ma seule inquiétude, au moment où je rompais tous mes liens pour vous suivre, a été de savoir quelle opinion vous prendriez de moi. Votre réserve à cette heure où mon amour me met dans vos mains sans défense, est la plus délicate de toutes les preuves de tendresse. Vous le voyez,, je ne puis vous en remercier que par des larmes.
Il se penchait pour saisir ses mains, mais soudain elle s'abandonna sur son épaule.
— Fritz, fit-elle...
Ses yeux se fermèrent, ses lèvres étaient toutes décolorées. Cette faiblesse ne dura qu'une minute, mais Walter en fut effrayé.
— Pardonnez-moi, dit-elle, cela ne m'arrive jamais, mais j'ai eu depuis deux jours tant d'émotions et de fatigue.
Il se frappa le front avec chagrin.
— C'est moi, dit-il, qui suis fou de vous avoir écoutée, j'aurais dû comprendre qu'un tel voyage était au-dessus de vos forces. Nous nous arrêterons tout à l'heure à Nice, et une nuit de repos vous remettra.
— Comme vous voudrez, mon ami. Tout ce que vous déciderez me plaira.
Walter craignant quelque fâcheuse rencontre, attendit la dernière seconde, pour faire descendre sa compagne. La foule des voyageurs s'était déjà écoulée à la barrière : c'étaient des inconnus, des gens du pays, des commerçants en tournée. Toute la vie mondaine était morte, les villas closes et barricadées derrière les Persiennes contre le soleil d'août.
Ils montèrent au hasard dans un omnibus d'hôtel, qui les conduisit à une grande caserne
d'hivernage, à moitié ouverte, dont les fenêtres regardaient la baie. Le maître d'hôtel qui sommeillait, sur un canapé de rotin, se réveilla à la hâte. Il les contempla un instant et aussi les malles toutes neuves, qu'ils avaient achetées à Londres. Et il jugea qu'il avait affaire à un voyage de noces.
— Voulez-vous le 22, monsieur, au premier, une belle chambre sur la mer avec deux cabinets de toilette, le lit est très grand, très confortable.
Sans regarder Claire, Fritz sentit qu'elle devenait pourpre de honte, lui-même rougit légèrement et dit :
— Vous n'avez pas autre chose, sur le jardin, au rez-de-chaussée.
— Si, le 7 est ouvert, une chambre à deux lits avec un petit salon.
— C'est cela qu'il nous faut, dit Walter, les yeux toujours détournés de sa compagne.
On porta les bagages dans cet appartement et le maître d'hôtel ayant relevé les stores, déclara que la brise du soir allait entrer dans la chambre et la rafraîchir.
Quand il se fut retiré, Fritz dit à Claire :
— Moi aussi, je vais vous laisser seule quelques instants pour aller commander le dîner. Voulez-vous qu'on vous serve ici ou au jardin, dans quelque bosquet de verdure?
Cette chambre d'hôtel faisait peur à Claire, elle répondit avec joie :
— Oh, ouil dehors, dans le jardin. Quelle bonne idée vous avez là.
Fritz sortit sur la terrasse, à la recherche d'un endroit frais. Il arrêta son choix sur une tonnelle de jasmin que le fouillis des lianes faisait presque obscure. Tout à l'en tour, des palmiers soigneusement arrosés donnaient une fraîcheur agréable ainsi qu'un buisson d'eucalyptus. La lance des jardiniers avait lavé de sa poussière un grand massif de roses. Elles embaumaient, toutes mouillées, après l'ardeur du jour.
A leur vue, Claire sourit de plaisir. Et elle fut gaie pendant tout le repas, d'une gaieté un peu fiévreuse, mais où l'on sentait comme un soulagement d'angoisse.
— Savez-vous dit-elle, que nous ayons l'air de faire la dînette ? Nous nous sommes trouvés déjà comme cela une fois à une table assis
en face Fun de l'autre, vous rappelez- vous ? Fritz répondit sans hésiter :
— Oui, ma petite Glaire, je me souviens...
— Et où cela?
— Chez madame de la Grive après le cotillon, au souper.
— Allons, je vois que vous avez une bonne mémoire.
Ils se turent une seconde, puis de nouveau, elle demanda :
— Que pensiez-vous de moi dans ce temps-là?
— Je n'osais lire dans mon cœur; car, du premier jour où je vous ai vue, je vous ai adorée.
Elle fit :
— Moi de même.
Et, pour la première fois depuis le départ, il revit dans les yeux de la jeune fille ce sourire qui le ravissait.
Elle reprit :
— Comme cette soirée a été courte. J'avais le cœur serré, en rentrant dans la voiture. Je me disais : tout à l'heure, nous étions en face l'un de l'autre, tout à fait libres, je lui disais tout ce qui me passait par la tête, comme à
un ami indulgent et ancien, et maintenant voilà que nous redevenons Fun pour l'autre des inconnus : me saluera-t-il seulement quand il me rencontrera dans la rue.
Il dit avec une ardeur passionnée :
■— Et à moi aussi, cette soirée m'avait paru bien courte. Et moi aussi, je me disais : la reverrai-je jamais ? Pourtant voici que vous êtes là assise en face de moi, et à présent rien ne peut plus nous séparer.
La brise qui montait de la mer avait fraîchi tout d'un coup. Les branches détachées du jasmin s'agitèrent sur la tonnelle, un souffle passa sur le massif des rosiers.
Fritz demanda avec une nuance d'inquiétude :
— J'ai peur que vous ne souffriez du froid. Voulez-vous rentrer dans votre chambre?
Mais, tout de suite, elle reprit son air peureux, et elle dit presque suppliante :
— 0 ;mon ami, laissez-moi ici le plus longtemps possible. Jamais je n'ai vu une nuit si douce, jamais je ne me suis senti si fondue en vous, si heureuse de votre amour.
Ils se levèrent quand parurent les premières étoiles. Claire en aperçut une qui brillait entre
les branches du palmier ; elle avait la sensation de marcher dans un décor biblique, un pays entrevu autrefois dans des rêves.
Mais dès qu'elle fut dans la chambre, de nouveau sa gaieté tomba. L'embarras reparut sur son visage, dans tous ses gestes.
— Ma chérie, dit Walter, voulez-vous que je vous laisse seule, ou que je passe la nuit dans ce petit salon?
Elle le regarda avec des yeux suppliants et fit :
— Oh I ne vous éloignez pas.
Elle entra dans le salon et elle-même sur la cheminée alluma les candélabres.
— Vous serez bien mal ici, dit-elle, après ces nuits de chemin de fer, toute la fatigue de ce voyage, et j'ai peur d'être égoïste I Pourtant j'aurai de la joie à vous sentir si près de moi. La solitude m'effraie.
Il avait cette réponse sur les lèvres : « Ma petite Glaire, un soldat dort bien partout... »
Mais il dit seulement :
— Ne vous inquiétez pas de mon repos.
Car depuis la scène de l'aveu, dans le jardin
d'Ingouville, ni Glaire, ni lui-même n'avaient fait aucune allusion au motif qui avait causé leur brusque départ.
Il aida la jeune fille à ouvrir ses malles et à en sortir les vêtements et les objets de toilette qu'ils avaient achetés à Londres, rapidement, entre deux gares.
Claire tombait de fatigue.
Il se leva et dit :
— Maintenant, il faut vous reposer.
En même temps, il éleva la main de la jeune fille jusqu'à ses lèvres. Glaire se sentait aussi émue que le jour de leurs fiançailles, où, dans la serre, il l'avait baisée au front pour la première fois.
Elle dit simplement :
— Merci, mon ami.
Et il fut tout ensemble délicieusement troublé et réconforté par ce remerciement qui répondait à ses pensées secrètes, à tous ces sentiments qui étaient entre eux et dont ils ne parlaient pas.
Glaire ne se rendait qu'imparfaitement compte du péril que lui faisait courir le têteà-tête de cet homme jeune et passionné qu'elle
aimait. Librement élevée par ses parents, jamais elle n'avait eu les curiosités un peu sournoises où glissent les jeunes filles trop étroitement surveillées. Jamais elle ne s'était demandé quels droits précis un mari avait sur sa femme, de même que ses imaginations d'amoureuse, vraiment pure, n'allaient pas au delà du baiser.
Pourtant, depuis qu'elle s'était ainsi livrée elle-même, sans défense, à Walter, une inquiétude secrète lui était venue, dont le motif lui demeurait obscur. La réserve de Fritz lui avait été comme un avertissement. Il lui eût été si doux qu'à cette minute où elle souffrait de tant de liens d'affection brisés, il lui continuât plus nombreuses et plus profondes ces caresses dont il l'enivrait autrefois.
Pourquoi s'élait-il tout d'un coup muré dans cette froideur où Glaire sentait que, lui aussi, souffrait tant? C'est que, sans doute, il y avait au fond de ces baisers et de ces câlineries regrettées, quelque vertige, dont leur situation équivoque faisait un péril d'honneur. Défiante de sa tendresse et de son ignorance mêlées, Claire songeait en tremblant que son unique
TOUT POUR l'honneur 23o
protection contre les volontés de Walter était la délicatesse même de son fiancé.
— Gomme il est bon, pensait-elle, assise, en robe de nuit, an bord d'une chaise longue. Comme son cœur est élevé I
Rien que d'y songer, ses yeux se mouillaient de larmes. Elle ne pouvait se décider à se mettre au lit. Pourtant, la pendule ayant sonné onze heures, elle fit un effort sur soi-même et après avoir tout d'abord éteint la lumière, comme la femme de chambre le lui avait recommandé, elle se glissa sous la moustiquaire.
Combien de temps dura le sommeil lourd où elle glissa dès que sa tête se fut posée sur les oreillers? Elle se réveilla brusquement en pleines ténèbres avec la sensation d'une chute dans un trou, si brutale qu'elle en demeura étourdie et l'esprit égaré.
Elle ne savait plus où elle était. Pourquoi la petite veilleuse de porcelaine rose ne pendait-elle pas au plafond? Elle avait beau étendre les bras, ses mains ne rencontraient plus le mur couvert de l'étoffe pompadour, qui faisait sa chambre d'Ingouville si claire et si fraîche. La terreur commençait à l'envahir, elle s'assit
sur son lit et resta quelques instants les yeux grands ouverts dans les ténèbres, l'oreille au aguet. Qu'était-ce donc que ce bruit sourd, monotone, ce roulement doux qui scandait le silence? Ses lèvres prononcèrent presque malgré elle :
— C'est la mer...
Et alors tout d'un coup la mémoire lui revint. Elle se souvint qu'elle était là dans ce grand hôtel vide, toute seule avec Fritz.
— Fritz I... Fritz I...
Elle l'appela dans la nuit, à mi-voix. Gomme elle eût été honteuse qu'il entendît, qu'il vînt et qu'il la surprît ainsi dans le désordre de ses vêtements de nuit !
Il ne répondit pas et elle s'épouvanta ; une folle pensée lui traversait l'esprit : S'il était parti, ou s'il était mort... là tout d'un coup, sur ce canapé ? N'avait-elle pas entendu dire que des gens bien portants avaient été ainsi foudroyés dans leur sommeil ?
Elle lutta quelques instants contre cette angoisse, puis n'y tenant plus, elle saula à bas du lit...
Walter avait été bien plus long qu'elle à s'endormir. Il s'était juré, une fois pour toutes,
de respecter cette jeune fille qui s'était confiée avec tant de noblesse à sa parole.
— Je serais, pensait-il, le dernier des lâches si je ne restais pas maître de moi. Mais combien de temps cette situation durera-t-elle ? La volonté s'use et l'innocence de Glaire est un péril de plus.
En de certaines minutes, il ne doutait point que les parents de Claire n'eussent hâte d'envoyer leur consentement dès qu'ils connaîtraient la retraite des fugitifs. Cet acte lui paraissait d'accord avec leurs scrupules religieux. Perdue pour perdue, ils ne voudraient pas condamner leur fille à vivre dans le déshonneur. Mais, en d'autres moments, il lui semblait entendre la voix nette de madame Renoir qui disait avec une sérénité glaciale :
— Nous n'avons point de réponse à faire à cette lettre. Notre fille est morte pour nous.
Walter avait pourtant fini, lui aussi par s'endormir, quand il fut réveillé en sursaut par le bruit d'une main qui heurtait la porte.
Encore à demi plongé dans le sommeil, il demanda avec brusquerie : *
— Qui est là ?
La voix de Glaiie prononça en tremblant:
— C'est moi, Fritz.
11 s'était étendu tout vêtu sur le divan. Il sauta sur ses pieds et il courut à la porte :
— Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie? Vous êtes souffrante? Puis-je entrer ?
Glaire hésita un instant, puis dit :
— Je vous en prie.
Elle était debout derrière la porte, enveloppée dans un peignoir. Ses yeux brillaient comme la flamme de la bougie qu'elle tenait à la main.
Walter remarqua qu'elle tremblait et que ses dents étaient serrées.
Il dit avec une tendre inquiétude :
— Vous avez la fièvre?
Elle répondit:
— Je ne sais pas, mais c'est un cauchemar qui m'a tourmentée. J'ai rêvé...
— Voyons...
— Oh I Fritz... Pardonnez-moi, je ne suis •plus maîtresse de ma tête. J'ai rêvé que je me réveillais toute seule et que vous étiez parti !
Elle se jeta dan^ ses bras, et il frémit au contact de ce jeune corps qu'il touchait de ses
mains à travers la batiste. Mais encore une fois il eut la force de s'arracher au vertige et dit :
— Il faut vous recoucher ma chérie, je vous embrasserai sur votre front, et cela chassera les mauvais rêves.
Il la souleva dans ses bras robustes et la porta jusque sur le lit.
— Merci, dit-elle.
Elle souriait d'un air enivré... Au moment où Fritz entrait dans le salon elle l'appela encore :
— Je vous en prie, Fritz, laissez la porte ouverte, c'est un caprice d'enfant peureuse...
Il revint au lit, prit sa petite main qui traînait sur les couvertures et l'approcha de son front. Elle lui sourit encore une fois. Et il retourna s'étendre dans le salon.
Mrs Mcllow s'était dit plusieurs fois, pendant le trajet du Havre à Paris ;
— Si je trouve André sur le quai, ce sera un heureux présage.
Ce n'était point à Glaire, mais à elle-même qu'elle songeait. Donc elle dut faire un effort pour dissimuler la joie qu'elle éprouva quand elle vit que le capitaine était venu à sa rencontre.
Il semblait las et triste.
— J'ai là un homme, dit-il, qui fera porter vos bagages au Terminus. Excusez-moi si je ne vous laisse pas un instant de repos, et si je
TOUT rouu l'honneur 2il
vous conduis tout droit à la Préfecture de police.
Quand ils furent assis dans la voiture, elle demanda :
— Où en êtes -vous de vos recherches ? Mais au lieu de répondre, il l'interrogea luimême :
— Avant tout, Daisy, dites-moi comment vous avez laissé nos parents ?
Elle lui mit la main sur le bras :
— Voyons, mon ami, ne vous tourmentez pas. Ils ont reçu la mauvaise nouvelle avec beaucoup de fermeté. Votre mère surtout. Votre père est plus découragé. Il est monté ce matin dans la chambre de sa fille ; il s'est laissé tomber sur le fauteuil, auprès du lit, et il est resté là une grande heure à regarder le petit oreiller, en versant des larmes silencieuses.
André détourna la tête.
Daisy reprit :
— Mais votre mère est admirable. La première émotion passée, on aurait vraiment pu croire qu'elle s'attendait à ce coup et qu'elle y était préparée. Elle a lu votre lettre et elle
242 TOLï POUR l'honneur
a dit : « Mon cher André I...» Puis elle a ajouté : « Il a raison, nous aurons la force de dissimuler notre douleur... pour elle...» Et maintenant, vous-même où en êtes vous ? Il répondit :
— J'étais à une heure à la Préfecture de police. J'ai demandé à voir le préfet : il était en voyage ; on m'a adressé au chef de la Sûreté. Ah ! ma chère amie, quel crève-cœur d'avoir à raconter cette histoire à des étrangers.
— Avez-vous tout dit ?
— Oh ! non. Je ne puis révéler la véritable qualité de M. Walter sans provoquer un éclat qui nous perdrait. Que je le rejoigne seulement, et c'est moi qui me chargerai de son châtiment.
Mais Daisy protesta avec douceur :
— Nous reparlerons de cela, André.
Si naïf que fût son égoïsme, elle éprouvait quelque scrupule à mettre le capitaine sur la piste des fugitifs, après qu'il lui avait confié ce projet de vengeance.^
— Il faudra, se dit-elle, que je relarde leur rencontre jusqu'au jour où la colère d'André sera tombée.
Peut-être le jeune homme découvrit une partie de ces pensées, car il répondit d'un ton sec :
— Ne plaidez pas pour M. \Yalter. Il est condamné.
Et pendant quelques minutes tous deux se turent. Ce silence pesait à Daisy. Elle demanda :
— Alors qu'avez -vous dit au chef de la Sûreté.
— Je lui ai simplement conté qu'un étranger, à qui mes parents avaient refusé en mariage ma sœur mineure, venait de l'enlever. Et je lui ai demandé son aide pour arrêter le couple.
— Vous a-t-il donné quelque espoir.
— Il a dans la main une quarantaine d'hommes répartis entre les différents quartiers de la ville, qui, tous les deux jours, vont relever dans les appartements meublés et dans les hôtels, tous les noms inscrits sur les livres de police. Ces gens-là ont reçu l'ordre d'aller tout de suite aux informations, ils reviendront ce soir avec des notes qu'on nous soumettra. •
Mi^ Mellow hocha la tête.
— Mais, mon cher ami, ils ne vous rappor-
teront rien. Gomment pouvez-vous croire que, si M. Walter s'est arrêté à Paris, il ait été assez fou pour donner son nom véritable. Et, s'il a pris un pseudonyme, comment le reconnaîtrez-