‹ Tout pour l'honneurChapitre 5 sur 7 · YOUS · texte numérisé non relu

YOUS

André répondit:

— Il n'a pu, dans tous les cas, dissimuler l'endroit d'où il vient et que tout le monde a pu lire sur les étiquettes de ses malles. De même, il y a une foule de détails précis qui peuvent aider à la reconnaissance : l'âge d'abord des deux voyageurs. J'ai donné, aussi exactement que je l'ai pu, leur signalement physique ; même j'ai mis entre les mains du magistrat deux photographies. Enfin, on attend de vous un renseignement auquel les inspecteurs ajoutent beaucoup d'importance. C'est vous qui avez vu Glaire pour la dernière fois : comment était-elle vêtue?

Ils étaient arrivés au quai des Orfèvres ; ils montèrent au premier étage, et un garçon les conduisit au bureau des recherches. Le chef de la Sûreté les reçut dans son cabinet, sans les faire attendre.

— Les notes que j'ai demandées me sont

arrivées, dit-il, plus tôt que je n'espérais. Et, je vous le dis tout de suite, on n'a rien trouvé qui ressemble à vos voyageurs. J'ai fait tirer, cet après-midi, une quarantaine d'épreuves des portraits que vous m'avez confiés. Mes agents les montreront aux hôteliers. Maintenant, il serait bien utile que madame nous donnât quelques détails un peu précis sur le costume de la jeune fille qu'on recherche.

Daisy répondit sans hésiter:

— Le soir de son départ, elle était enveloppée de la tête aux pieds dans un grand manteau de voyage en laine écossaise, et qui a une pèlerine.

-- Est-ce tout?

— Non ; elle a dû voyager avec un voile mauve sur sa capote ou sur son visage. Car, avant de partir, elle a détaché une gaze de cette couleur qui était cousue à mon chapeau .

Ils prirent rendez-vous pour le lendemain. Avant de partir, André dit au magistrat avec embarras :

— Un dernier renseignement qui ♦a sa valeur.

— Lequel ?

— Je suis sûr, je suis presque sûr..

Il regarda Daisy comme pour réclamer son témoignage :

— ... Je suis presque sûr que ces deux jeunes gens, qu'on aura pris pour des nouveaux mariés, auront couché dans des chambres séparées.

Mrs Mellovv approuva ces paroles.

— Car, enfin, s'écria le capitaine, quand ils furent de nouveau en tête à tête dans la voiture, cette pauvre enfant n'a pas pu devenir, en quelques heures, une dévergondée? J'admets qu'elle ait suivi ce misérable dans sa fuite. Elle a pu penser que c'était son devoir, mais elle n'est pas le jour môme entrée dans son lit.

Daisy essaya de sourire et dit :

— Claire n'est pas plus en péril avec Walter que je ne serai en danger ce soir avec nous, si l'on nous donne des chambres contiguës.

Il avait envie de répondre :

— Mais moi, je ne vous aime pas...

Il se contint, moins pour la ménager que dans la volonté de ne point accorder à Fritz une excuse de passion.

TOUT POUR I/HONNEUH 247

André avait manifesté l'intention d'accompagner le lendemain l'inspecteur, qui ferait une nouvelle enquête dans le quartier de la gare Saint-Lazare. A peine eut-il quitté l'hôtel Terminus, que Daisy demanda une voiture de remise. Elle dit au cocher:

— A la Préfecture de police!...

Elle aussi, Daisy avait un plan.

— Monsieur, dit-elle au magistrat, avec son plus gracieux sourire, je viens vous voir en dehors du capitaine Renoir, pour vous demander un avis. Je porte beaucoup d'affection à la jeune fdle qui a été enlevée. Je voudrais la retrouver le plus tôt possible et la ramener à ses parents, mais il me semble que M. Renoir n'emploie pas le moyen qu'il faudrait pour la rencontrer. Croyez-vous vraiment que les deux fugitifs passent tout leur temps enfermés dans un hôtel ?

Le magistrat répondit :

— Évidemment non, madame. D'abord, ce serait le plus sur moyen de se faire remarquer : puis, les étrangers qui voient Paris si grand n'imaginent jamais qu'on puisse les y découvrir.

Les yeux brillants de Daisy apprirent à son interlocuteur combien celte conformité d'opinion lui était agréable.

Elle continua :

— C'est ce que je pensais. Ces deux jeunes gens doivent se croire beaucoup mieux cachés dans la foule que dans leur chambre. Je voudrais encourager le capitaine à sortir, à fréquenter les endroits où tout le monde va. Il s'y refuse par un sentiment de pudeur triste que je ne puis prendre sur moi de combattre. Mais sûrement, monsieur le chef de la Sûreté, si cet avis venait de vous, et si le capitaine en ignorait l'origine, il vaincrait sa répugnance à se montrer.

La réponse fut, encore une fois, telle que Daisy l'attendait.

— Je me chargerai de la commission, madame. Si le jeune couple est à Paris, il doit se faire conduire au Bois le soir, à l'heure fraîche. Vous devriez aussi dîner au pavillon d'Ermenonville, à Madrid, à la Gasaide... Enfin, vos deux voyageurs connaissent-ils bien Paris?

— Non ; ils n'ont jamais habité cette ville qu'en passant.

— N'importe. Un cocher a pu les renseigner. S'ils sont sauvages, s'ils cherchent à tout prix la solitude, vous aurez chance de les rencontrer au Parc de Montsouris, aux Bultes- Ghaumont, au Jardin des Plantes. C'est le refage de tous les amoureux.

Le soir même, le magistrat fit la leçon au capitaine.

Et, pendant une semaine de vaines recherches, Daisy traversa au bras d'André tous les endroits mondains où la foule élégante se réunit l'été. Elle eut l'occasion de sourire à une multitude d'amis, qui vinrent lui présenter leurs hommages et lui baiser les doigts. Un jour ce fut André qui, dans un restaurant des Champs-Elysées, aperçut un de ses camarades de régiment, à quelques tables de lui. L'officier était en bonne fortune et semblait tout occupé de sa conquête.

André dit à sa compagne :

— C'est un bonheur qu'il ne m'ait pas aperçu, il a la langue la plus perfide que je connaisse; il se serait sûrement arrangé pour que le colonel Jourdan apprît qu'on m'avait rencontré à Paris avec une jolie blonde.

Daisy dit avec ironie :

— Vous auriez été compromis.

Et elle rit de tout son cœur, un peu trop haut, en montrant la double rangée de ses dents blanches.

Les angoisses de cette nuit avaient laissé à Glaire un si mauvais souvenir que, dès le matin, elle demanda à reprendre sa route.

Après ce retard, Fritz craignait d'être arrêté à la frontière sur un signalement télégraphié L'idée lui vint de gagner Bordighère par mer.

Le maître d'hôtel dit qu'un petit yacht toujours armé était à la disposition des promeneurs d'été. On pouvait l'appeler d'une anse voisine, où il avait son attache. Walter fit avertir le patron. Et ils s'embarquèrent,»après déjeuner par une mer radieuse.

Comme on étouffait dans la chambre, ils

2o2 TOUT POUR l'honneur

restèrent sous la voile. Glaire avait ouvert son ombrelle, Fritz s'assit à côté d'elle.

Dès qu'ils furent au large, une brise passa sur eux, et ils recommencèrent de causer. C'était la première fois depuis le départ du Havre, qu'ils sentaient se détendre cette inquiétude de poursuite qui avait gâté tous leurs tête-à-tête. Mais là, sur ce petit bateau, entre les nuages et la mer déserte de voiles, ils se sentaient vraiment séparés du reste du monde. Emportés vers ce pays inconnu, où désormais l'un à l'autre, ils espéraient perdre le souvenir.

Ils voguèrent ainsi toute la journée, regardant passer les côtes merveilleuses, dont les verdures descendaient jusqu'à la mer, avec des villages accrochés à mi-colline, dans des bois d'oliviers, et, en bas, les marines, les petites plages étendues, au pied des rochers saignants avec quelques canots de pêche, tirés à sec, sur îe galet.

Après la Tête-de-Ghien, le patron montra dans le brouillard d'or la frontière italienne. Elle déboulait comme un écroulement et semait la mer de roches à demi couvertes par

les vagues qui semblaient des bêtes antédiluviennes, des monstres au bain.

Ils passèrent devant Menton et Yintimille. La nuit était venue et maintenant la brise soufllait de terre, charriant pôlc-mélc des bruits confus et des odeurs de roseraies. Et soudain, la clameur d'un orchestre de plein air éclat), si près d'eux, qu'ils se retourneront, saisis, croyant la côte toute proche.

Les notes arrivaient par bouiTéos, comme des oiseaux dans la voile, puis subitement s'éteignaient.

Le patron dit :

— C'est la musique des Bersagliers.

La terre encore violette commençait à s'étoiler de lumières. Et, pour faire cuire quelques poissons, péchés durant le jour à la traîne d'un filet, le matelot alluma un feu grêle.

Le plaisir de souper ainsi en plein air divertit si bien Glaire qu'elle fut presque surprise quand tout d'un coup le patron et son matelot amenèrent la voile. ♦

— Eh quoi 1 dit-elle, sommes-nous déjà arrivés?

L'homme répondit :

— Même, ma petite dame, que nous avons dépassé la Bordighère. Nous voilà sous la vieille ville, et il faudra vous en revenir sur vos pas. C'est la mer qui veut ça. La ville neuve n'a pas de marine.

Ils débarquèrent en canot et passèrent sous la voie ferrée.

Au clair des étoiles, les villas sortaient toutes blanches du massif des arbres. Fritz n'avait point télégraphié à l'adresse indiquée par Daisy pour ne point donner l'éveil à la frontière.

Il dit à Glaire :

— Peut-être, est-il bien tard pour nous présenter inattendus, à la porte de cette villa. Je crois que nous ferions mieux de passer cette première nuit dans un hôtel.

Glaire avait approuvé cette décision, et ils descendaient à pied la route de Rome à la recherche de quelque « logging » ouvert, ^ quand leurs regards tombèrent sur cette inscription : tt Villa Graciosa />, peinte sur un dos piliers d'une petite grille.

— Villa Gracieuse... roule de Home...

dit Claire, mais c'est la maison de Daisy !

La villa était bâtie à l'italienne, avec des balcons, des terrasses abritées, un belvédère qui s'élançait du toit, léger comme un clocheton. Toutes sortes de lianes et de plantes grimpantes l'escaladaient, et des palmiers géants lui faisaient un cadre de verdure soigneusement entretenue.

Ils furent tentés et Glaire dit :

— Si nous sonnions?

— Mon Dieu, oui, répondit Fritz, à tout hasard.

A l'appel clair de la cloche, un petit chien jappa. Puis, des pas écrasèrent le gravier fin, et un homme de haute taille parut à la grille.

— C'est bien ici, demanda Claire, la villa de Mrs Mellow?

Alors l'homme se découvrit respectueusement :

— Entrez, -monsieur et madame, vous êtes attendus.

Il vit que Fritz et Claire ne pouvaient retenir un mouvement de surprise, et il ajouta :

— Mrs Mellow nous a télégraphié hier

256 TOUT PoiR l'honneur

malin pour nous ordonner de tenir Ja maison prêle.

Derrière le gardien, Walter et sa compagne montèrent l'escalier du perron. Les murs et les plafonds de la villa étaient peints et décorés de fleurs. Un souper froid était servi.

— Je vois, dis l'homme, que monsieur et * madame n'o::t pas amené de domestiques. Si leur séjour ne doit pas être de trop longue durée, je crois bien que ma femme et moi nous suffirons à leur service. J'ai été maître d'hôtel à Paris et ma femme n'est pas maladroite pour la cuisine.

— Chère Daisy ! murmura Glaire, en entrant dans la chambre qu'on avait préparée pour elle du coté du levant et de la fraîcheur.

Tandis qu'elle se débarrassait de son chapeau et de son voile, Fritz acheva de régler avec le gardien, les détails de leur vie.

— Je coucherai, dit-il, au premier étage de la maison. Ma sœur occupera le second. Elle ^ esl un peu soullVante; elle aura peut-être besoin d'èlre veillée la nuit. Ne pourriez-vous [)la;er quelqu'un à côlé d'elle?

— Si, mil fille Marguerite, une grande jcn-

TOUT POUR I>'lIONNIUR 257

nesse de vingt ans; on lui dressera un lil dans le cabinet de toilette.

Fritz remercia. Il avait tenu à se donner cette protection contre soi-même, il se sentait soulagé d'un grand poids.

Il avait convenu avec Claire que, pour n'exciter aucune curiosité et aussi pour dépayser les recherches, ils se feraient passer pour le frère et la sœur. Il dit môme au gardien qu'ils revenaient de Rome, où la jeune fdle avait été prise par les fièvres. L'arrivée par mer empêchait tout contrôle.

Ce même soir, la fille du gardien coucha auprès de Claire. Rassurée par cette présence la jeune fille se laissa aller au sommeil. Elle dormit d'un trait jusqu'au lendemain, très tard, dans la matinée. Elle se senlit l'espi'it si calme, au réveil, qu'elle songea à écrire tout de suite k ses parents.

— Ils seraient si rassurés, se dit-elle, s'ils pouvaient me voir.

De sa table d'écriture elle apercevait la mer. Le ciel était un peu voilé ce matin-là et Claire murmura, en laissant errer ses yeux sur le paysage:

— On dirait la A^ie de chez nous...

Puis sa pensée se reporta sur ses parents et tout de suite son cœur se gonfla :

— Voyons, se dit-elle, il faut que je leur parle, comme si j'étais là, à leurs genoux, à demander notre grâce.

Et elle commença :

« Ma chère maman, mon cher papa, » Je vous en supplie, allez au bout de cette lettre. Je suis là devant vous, et si sévèrement que vous me jugiez, vous ne pouvez pas vous détourner tout à fait de votre enfant...

» Souviens-toi, ma chère mère chérie, que j'ai toujours été une fille soumise. La pensée de te causer du chagrin suffisait > quand j'étais tentée, pour m'empècher de mal faire. Je ne suis pas devenue du jour au lendemain une fille sans cœur, sans honte. Je vous le jure. Je ne pouvais pas faire autrement que j'ai fait.

» Vous m'avez permis de l'aimer et la preuve que j'étais bien à lui de toute mon âme, c'est que l'affreuse nouvelle ne m'a pas troublée. Elle n'a pas diminué d'une parcelle ma tendresse et ma confiance en lui.

» Je savais pourtant que vous autres vous ne pardonneriez pas. Et je savais aussi qu'il ne survivrait pas plus à ma perte que je n'avais le courage sans lui de continuer à vivre... Alors j'ai pensé qu'il fallait le suivre. Je suis partie le cœur déchiré, en songeant à vous, mais tout de même avec la joie de penser que mon devoir et mon cœur étaient d'accord.

» Rappelez-vous le dernier baiser, quand je suis venue vous dire adieu, dans la bibliothèque. Où aurais-je pris la force de vous sourire, sinon dans mon amour?

» Mon cher père, ma chère mère, ce n'est pas seulement sur moi que votre pardon doit s'étendre, c'est sur lui... Vous m'auriez confiée à mon frère, que je n'aurais pas été entourée de plus d'affection ni de plus de respect. Mais nous avons peur en face l'un de l'autre, et nous levons nos mains jointes vers vous.

» Il ne se peut pas que pour nous punir, vous vouliez faire de nous des parias et des excommuniés. Et si vous voulez nous faire entendre votre pardon, comme nous 4' avons mérité, ne nous empêchez pas d'obtenir le pardon de Dieu.

» Je n'ose vous dire que je vous embrasse, mais je baise vos genoux et je vous supplie. Il est impossible que dans le fond de vos cœurs vous ne m'aimiez pas encore, papa, maman... »

Les larmes qui coulaient sur son visage l'avaient plusieurs fois aveuglée. Pourtant son cœur était plein d'espérance, et le soupir qui lui sortit des lèvres tandis qu'elle signait tout entier son nom de jeune fille — Claire Renoir — était plutôt un souvenir de tendresse qu'une défiance de l'avenir.

Au moment de fermer sa lettre, elle s'arrêta une seconde, et songea :

— Pourquoi n'ai-jc pas nommé André? Il serait encore temps de le faire. Je n'ose pas... Hélas I moi qui l'aimais tant.

Sa lettre achevée, Claire attendit avec impatience le retour de Fritz.

11 était sorti, une heure, pour aller s'enquérira la poste si quelque lettre n'était point ^ parvenue au nom de Baumann qu'ils avaient pris pour voyager.

Et justement il rapportait un télégramme d» Daisy.

De Paris elle leur envoyait des paroles d'espoir.

— Je vous attendais bien impaliemmenl ! dit Glaire. Car moi aussi j'ai quelque chose à vous montrer...

Elle tira de son corsage la lettre encore ouverte qu'elle venait d'écrire à ses parenls.

— Lisez cela, fit-elle.

Il n'y avait pas d'adresse sur l'enveloppe. Walter l'ouvrit. Mais quand il eut jeté les yeux sur la première ligne, le sang lui monta aux pommettes. Il replia précipitamment le billet.

Glaire le regardait avec surprise.

Il dit doucement :

— Ma chérie, je ne lirai pas cette lettre, je ne dois pas me placer entre vos parents et vous, vous me montrerez leur réponse, si elle est telle que nous l'espérons, pour que je partage votre joie.

Glaire rougit à son tour :

— Mon ami, fit-elle encore une fois, vous avez raison. Jurez-moi que vous ne m'en voulez pas? Ge n'est pas ma faute si je n'ai plus dans la tête une pensée que je ne désire partager avec vous.

Elle s'assit à sa table et écrivit l'adresse de ses parents. Puis elle plaça cette enveloppe dans une autre plus grande et cachetée.

— Voyons, dit-elle, je vais envoyer ce pli à Daisy avec un petit mot de remerciements; où dois-je le lui faire tenir?

Fritz répondit :

— Elle me donne l'adresse dans son télégramme. Jusqu'à la fin de la semaine, elle restera à Paris. Écrivez-lui à l'hôtel Terminus.

L'inutilité des recherches avait lassé la patience d'André. D'autre part, la police affirmait que les fugitifs n'avaient pu se cacher dans un hôtel.

— A l'heure qu'il est, avait affirmé le chef de la Sûreté, ils ont franchi la frontière. Laquelle ?

André avait la certitude que Walter n'avait point dû passer en Allemagne. Mrs Mellow avait déconseillé à Glaire de se réfugier en Suisse, à cause des rencontres nombreuses qu'ils auraient pu faire pendant ces mois de vacances. Restaient la Belgique ou l'Italie?

— J'ai la conviction, songeait André, que Daisy pourrait m'éclairer là-dessus. Parler at-elle? Son attitude et ses façons ont été si louches ces jours-ci...

Sitôt levé, il se rendit dans la chambre de la jeune femme dans la pensée de tenter auprès d'elle un dernier effort.

Daisy était enfermée dans son cabinet de toilette. A travers la porte, elle lui cria :

— Entrez! Je suis à vous dans un instant; il y a des journaux sur la table.

Il s'approchait de la cheminée pour y prendre un indicateur de chemin de fer adossé à la glace.

Soudain il tressaillit.

Ses regards venaient de tomber sur une grande enveloppe décachetée. La lettre portait le nom de Daisy, et c'était l'écriture de Glaire. Il ouvrit le pli d'un mouvement rapide. Daisy avait-elle laissé traîner à dessein cette preuve qui l'accusait?

Le billet que Glaire lui avait écrit à ellemême avait disparu, il ne restait qu'une lettre dans l'enveloppe, encore scellée. Gelle que la jeune fille envoyait à ses parents.

Une seconde, André hésita. Il se demandait s'il ne ferait point sauter ce cachet :

— Non, se dit-il, je ne puis pourtant pas me substituer à eux. Nos rôles ne sont point les mêmes. Ils ont le pouvoir de pardonner. Moi, il faut que je punisse. Qui sait pourtant si je ne trouverais pas en haut de ces lignes l'adresse que je cherche î

Et il interrogea avidement les deux faces de la grande enveloppe.

— C'est bien cela, ils ont passé en Italie, mais d'oii cette lettre vient-elle?

Il s'efforça de déchiffrer les timbres gras qui indiquaient la date et le lieu du départ. Le cachet de la poste avait glissé en frappant le pli. C'étaient deux taches illisibles.

André était si occupé qu'il n'entendit point dans son dos la porte s'ouvrir et l'approche du pas léger de Daisy, qu'étouffait le tapis.

Elle fit de sa voix mélodieuse :

— C'est une lettre de Claire...

André se retourna en sursaut. Il dit brutalement :

— Depuis quand avez-vous reçu ce message?

— Ce matin même.

— Êtes-voiis sûre?

Son ton était devenu tout à fait menaçant. Mais Daisy ne se troubla pas.

— Vous devriez savoir, mon ami, que je ne prends jamais la peine de mentir.

Il se contint et demanda :

— En tout cas, voulez -vous m'expliquer comment Glaire a votre adresse, lorsque nous autres nous ne connaissons pas la sienne.

— C'est bien simple...

— Voyons?

— Je la lui ai donnée avant de partir.

— Au Havre?

— Dans ma chambre, le soir où elle est venue me dire adieu. Elle m'a demandé de lui servir d'intermédiaire auprès de ses parents: j'ai accepté. Et comme mon intention était de partir pour Paris le lendemain, je l'ai avertie que je descendrais, ici même, à l'hôtel Terminus.

André continuait de la regarder d'un air soupçonneux.

Elle ajouta :

— Je n'ai point si mal fait, car, grâce à mon idée, nous savons à cette heure où Claire s'est réfugiée.

— L'Italie est grande.

— Vous n'avez donc pas lu les timbres?

— Je n'ai pas pu les déchiffrer.

— Eh bien, je suis plus habile que vous. Regardez ces trois lettres... TIM... Cela veut dire Vintimille. Votre sœur n'a fait que passer la frontière, elle est à la porte de la France. Nous la trouverons entre Vintimille et San-Remo, à Bordighère ou à Ospedalette.

André hocha la tête :

— Vous êtes, dit-il, une admirable policière. Quel dommage que vous ayez tant tardé à me mettre sur la bonne piste I

Elle fit un geste qui voulait dire : Je n'y puis rien. Et pendant une seconde, tous les deux se turent. André retournait entre ses mains l'enveloppe close.

— Qu'allons-nous faire de cette lettre?

— L'envoyer au Havre, je suppose.

— Et si elle contenait quelque adresse exacte?

— Dites à vos parents de vous la télégraphier à Nice, où nous passerons demain, sur la fin de la journée.

...Ils reçurent à Nice la dépêche qu'ils avaient demandée.

Elle ne donnait aucun renseignement précis. Et ils continuèrent leur route jusqu'à Menton où la nuit les surprit.

Daisy avait conseillé au capitaine de s'arrêter tout d'abord à Vintimille. Ils y arrivèrent en voiture dès le matin. Mais quand André vit l'aspect délabré de ce grand village, ces ruelles tortueuses, l'horreur des maisons lézardées, dépeintes, rongées par des moisissures, il jugea que Glaire et Walter n'avaient point dû s'arrêter là.

— Bordighère est à un pas, dit-il, et je connais assez ma sœur pour être sûr qu'elle aurait été prise ici du frisson qui me tient. Nous perdrions notre temps à fouiller ces mauvaises auberges.

Une demi-heure plus tard, ils arrivaient à Bordhigère.

Là le spectacle changeait.

Dès qu'on quittait le boulevard Victor- Emmanuel, où se tassait la vie commerçante, les boutiques de vins en fiasques, de toiles de Gênes et de bibelots en bois travaillé, de

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grandes avenues escaladaient la colline, se perdaient dans les plants d'oliviers. Et au-dessus des villas luxueuses se balançaient les palmes qui donnent à Bordighcre le caractère d'un port algérien et qui sont la principale richesse de la contrée.

André acheta dans un magasin anglais, où l'on vendait pêle-mêle des bibles, des journaux et la collection des romans Tauchnitz, les dernières listes d'étrangers. Il les parcourut d'un œil avide sans y trouver l'indication qu'il cherchait. Toutefois, il s'aperçut que Mrs Mellow était connue dans cette librairie.

Une femme âgée, qui tenait les écritures l'avait gracieusement saluée comme elle entrait :

Il demanda :

— Vous êtes souvent venue dans ce pays? Daisy fit sans embarras :

— J'y ai passé quelques mois, ce dernier hiver.

— Alors vous savez où m'adresser pour les renseignements?

Mrs Mellow répondit sur le môme t^n :

— A votre place, j'irais chez le syndic. Si vous le permettez, pendant ce temps-là, moi je

ferai porter nos bagages à l'hôtel, et je m'étendrai un peu sur une chaise longue. Je n'aime pas la chaleur. Ce voyage tout d'une traite m'a fatiguée.

Elle était bien décidée à voir Glaire en particulier avant que de mettre André en présence des deux jeunes gens.

— Pourvu, pensait-elle que Walter n'y ait pas mis trop de scrupules, et que Glaire soit maintenant sa maîtresse. Cela arrangerait tout. Mais on n'est sûr de rien avec des exaltés pareils. Et si le fiancé n'a point profité des circonstances, tout est à craindre. Fritz m'est indifférent. Je serais contente de voir Glaire heureuse, mais la vie d'André m'est beaucoup trop précieuse pour que je lui laisse courir les chances d'un duel ou de toute autre extrémité violente...

Mrs Mellow laissa passer les heures chaudes.

A trois heures, André n'était pas encore rentré à l'hôtel.

Elle lui laissa un mot pour annoncer qu'elle rentrerait avant la fin de la journée et qu'elle allait se promener en voiture sur la route d'Ospédalette.

Dans le fait elle sortit à pied, et ayant fait un détour, elle rejoignit la route de Rome.

Il était trois heures et demie quand elle sonna à la porte de la Villa Graciosa. l^e gardien l'aperçut de loin et il accourut en appelant sa femme et sa fille.

— Quelle surprise, madame ! Nous ne vous attendions pas avant l'hiver.

Elle dit avec son sourire gracieux :

— Je ne fais que passer, mon brave Cardeur. Avez-vous bien soigné les hôtes que je vous ai recommandés.

L'homme dit avec conviction :

— J'espère, madame, qu'ils ne se plaindront pas. Tout irait pour le mieux; mais il me semble que c'est la santé qui manque.

— A qui donc?

— A mademoiselle Glaire. C'est probablement ses fièvres de Rome qui la tiennent. Marguerite a souvent été obligée de la veiller. Elle parle tout haut en rêve, la nuit. C'est égal, ça va lui faire bien plaisir de vous voir. Je vais l'avertir.

— Non, Cardeur, je veux lui faire une surprise.

Et Mrs Mellow monta jusqu'à la villa. Elle traversa sur la pointe du pied le grand vestibule pavé de mosaïques.

Claire était toute seule dans le salon, allongée sur une chaise de bambou. Elle regardait fixement devant elle, du côté de la mer. Et

Daisy s'arrêta un instant sur le seuil, retenant son souffle, pour la contempler.

Il lui parut que la jeune fille avait un peu maigri. Son visage autrefois si riant avait pris un recueillement mélancolique. Il y avait beaucoup d'ombre autour de ses yeux. Ils semblaient devenus plus profonds. Le déshabillé blanc, à peine noué à la taille, dont elle était vêtue, achevait de lui donner une langueur, une grâce convalescente très dilférentes de sa vivacité ancienne.

Mrs Mellow fit un pas en avant, Claire tourna la tête et l'aperçut.

En une seconde elle fut debout et courut vers son amie.

— Oh! Daisy, Daisy, est-ce bien vous? Quel miracle 1

Elle se jeta au cou de la jeune fenmie, l'entoura de ses bras. Elle ne pouvait desserrer cette étreinte. Daisy lui rendit toutes ses caresses avec une affection souriante.

— Et moi aussi, ma petite Glaire, je suis radieuse de vous voir. Vous êtes seule 2

— Fritz est allé à San-Remo; des affaires chez son banquier. Mais il va vous voir tout

à l'heure, car vous nous restez, vous ne nous quittez plus?

Claire avait prononcé ces mots avec tant É d'ardeur, que Daisy la regarda avec surprise, et elle songea :

— Cette petite semble me demander pour de bon de m'installer en trio dans le ménage. Est-ce que la pauvre enfant serait déjà désillusionnée? Ou bien, est-ce que Walter aurait poussé le scrupule...

Mais elle s'arrêta dans cette voie, tant une telle supposition lui paraissait peu vraisemblable.

D'ailleurs, la tendresse avec laquelle la jeune fdle avait prononcé ce nom Fritz, trahissait de reste ses sentiments intimes, et Daisy conclut :

— Elle regretterait demain ce qu'elle me demande de si bon cœur. Pour le moment, je suis le passé avec qui Ton renoue.

Elle dit la première :

— Je vous apporte des nouvelles de la maison. Claire fit :

— Ahl

Et tout de suite elle pâlit.

Mrs Mellow reprit :

— Vos parents vous aiment toujours, Glaire. J'ai voulu venir vous le dire, j'ai cru que cette certitude manquait à votre bonheur.

La jeune fille hocha la têle. Elle demanda :

— Avez -vous reçu ma lettre?

Elle n'osait pas dire :

— M'apportez-vous la réponse?

Mais tout de suite Daisy la détrompa.

— Je pense que vos parents doivent seulement tenir votre lettre à l'heure qu'il est. Je serais demeurée auprès d'eux poiir les soutenir et, au besoin, vous défendre, mais mon aflection vous est plus utile ailleurs.

Glaire dit à demi-voix :

— Je devine.

Et Daisy, lisant dans ses yeux qu'elle comprenait, prononça :

— Oui, c'est André qui m'inquiétait.

Gette parole correspondait à toutes les angoisses intérieures de Glaire ; c'était cela qui lui donnait le cauchemar la nuit, cette pensée que son frère pouvait la rejoindre avant qu'un mot de leurs parents fût arrivé, qu'elle pût lui mettre sous les yeux, en disant :

— Ne va pas plus loin I

276 TOUT l'OUR l'iionneuk

Elle dit tout haut :

— 0 Daisy I qu'est-ce que je deviendrais si jamais Fritz et André se trouvaient en présence!

Mrs Mellow répondit :

— C'est pour empêcher cette rencontre, ma chérie, que j'ai quitté le Havre sur les pas de votre frère. Il n'a pas songé que vous aviez pu faire un coude par l'Angleterre, mais tout de suite il a pensé que vous étiez sortie de France et il est accouru à Paris chez le préfet de police, pour lui donner votre signalement et vous faire arrêter au passage des douanes. Moi, je savais que toute heure gagnée était le salut. Je lui ai persuadé que vous étiez cachée à Paris. Je lui ai fait perdre une grande semaine dans d'inutiles recherches. Je voulais le retarder jusqu'au moment où vos parents auraient pu vous répondre. Par malheur, au moment où je recevais mon courrier, il m'a surprise avec votre lettre dans les mains. H a vu ce timbre d'Italie, je n'ai pas pu le retenir une heure; du moins, l'iii-je suivi jusqu'ici...

Le visage de Glaire avait pris une expression de stui)eur et c'est à peine si elle put prononcer ces mois :

— 11 est ici ?

— Oui. Depuis ce malin. 11 vous cherche. Je me suis échappée une seconde et je suis accourue pour vous prévenir.

Claire avait porté une main à son cœur :

— Mon Dieu, fit-elle.

Elle ne trouvait point de paroles, elle ne pleurait pas, mais son souille s'était raccourci. Elle murmura à voix basse :

— C'est fini.

Mais Daisy lui prit la main, et, se mettant à genoux devant Claire, elle obligea la jeune fille à la regarder.

— Voyons, ma chérie, ne vous abandonnez pas ainsi ; je suis là pour lutter avec vous, et deux femmes qui aiment sont bien fortes contre le hasard. Depuis trois jours que je sens cette rencontre fatale, j'y ai beaucoup réfléchi. Je ne vous cacherai pas que votre frère arrive dans des sentiments violents; mais enfin, il n'est point fou, et il faudra bien qu'il s'arrête devant l'irréparable.

Claire la regarda avec angoisse. Elle. croyait sentir que Daisy l'interrogeait, lui demandait une confidence.

278 TOUT pouh l'honneur

Elle murmura :

— Que voulez- vous dire?

Daisy répondit en détournant les yeux :

— Il y a une évidence qu'André refuse d'accepter de loin, mais à laquelle il va se heurter tout à l'heure. Fritz a beau n'être pas votre mari, il a maintenant des droits sur vous...

Il y eut une seconde de silence. Glaire avait sur les lèvres cette réponse :

— Je ne comprends pas.. .

Quand soudain la lumière se fit dans son esprit.

Alors la rougeur de la honte recolora ses joues pâles ; elle fit en tremblant :

— Si vous voulez dire, Daisy, que tout mon cœur est à Fritz, je vous répondrai : « Oui, et sans regrets, » Mais pour le reste...

— Eh bien?

— Vous voyez comme nous vivons ; il n'a pas profité de mes larmes, je ne suis pas sa femme.

Le visage de Daisy exprima une surprise épouvantée. Elle s'écria :

— Malheureuse enfant! que m 'apprenez- vous là?

Puis, sans donner à Glaire le temps de répondre :

— Je comprends maintenant votre terreur quand vous avez appris qu'André était là et pouvait paraître. Hélas ! ma pauvre chère petite, votre faute, l'abandon de vous-même, étaient le seul bouclier qui pût couvrir votre fiancé contre les entreprises de votre frère. Je ne puis pas vous donner de conseils sur une matière si délicate, la conduite de Walter envers vous est admirable. Dieu veuille pourtant qu'elle ne le perde pas.

Glaire prononça d'une voix décidée :

— Elle ne le perdrait pas seul.

Mais d'un joli mouvement d'épaule, Daisy chassa ces idées sombres :

— Voyons, fit- elle, ne dites pas de folies, trouvons ensemble un moyen d'éviter leur choc. Si vous partiez ce soir même, avec Walter ?

Mais Glaire hocha la tête :

— Je le connais bien, fit-elle, il refuserait ce moyen de salut. Quand il a quitté la maison avec moi, les circonstances étaient bien différentes. Mais, maintenant, il ne fuira pas devant mon frère.

Daisy réiléchit un instant :

— Alors, dit-elle, à tout prix, il faut à tout prix que j'emmène André. Le moyen, je ne le vois pas encore, je le trouverai d'ici ce soir. Je Féloignerai durant quelques jours. Espérons que la réponse de vos parents arrivera pendant ce temps-là.

Claire soupira :

— Croyez-vous qu'elle vienne.

— J'en suis sûre.

Les deux femmes se levèrent et Claire dit:

— Dieu vous enlende. Pour moi, quajid la mort serait toute proche, je ne regretterais pas ce que j'ai fait. Il y a un mois, je croyais aimer Waller. Je n'étais qu'une enfant. Aujourd'hui, je sais le fond de Tamour. Je suis sa compagne, sa sœur et sa mère tout ensemble. Quelles que soient les souffrances qui m'îittendent, les joies troublées de ces derniers jours les ont payées d'avance.

Daisy la regardait avec un intérêt affectueux. l']lle songea avec une sincérité rare chez elle quand il s'agissait du bonheur des autres :

— Ce serait vraiment dommage que la paix

TOUT POLR l'honneur 281

ne fût pas pour ces amoureux au bout de toutes leurs tribulations.

Elle embrassa Claire avec une nuance de tendresse :

— Je voudrais bien, dit-elle, demeurer encore avec vous; mais, peut-être, André m'attend et je ne pourrai le faire partir s'il lui vient des doutes. Je no sais si je pourrai vous jeter une lettre à la poste avant mon départ. Je la déposerai au nom de mademoiselle Baumann, à la Librairie anglaise, sur la place de la Gare. Vous pourrez l'envoyer chercher dans la soirée. Elle vous apprendra nos résolutions.

André avait passé sa matinée à chercher les traces du jeune couple. Sous prétexte d'achats, il était entré dans les principales boutiques et il avait interrogé les marchands.

En passant devant le bureau de poste, il songea tout à coup :

— J'ai peut-être là, en souffrance, une dépêche de mes parents ou de Le Groizic. Je leur ai télégraphié avant de quitter Paris, ils me< savent ici.

André entra dans le bureau de poste. On lui remit un télégramme de Toulon.

— C'est bien cela, dit-il, c'est Le Groizic.

Et vivement, il fit sauter renveloi)pe. La dépêche disait :

« A tout prix, attendez-moi. Je serai demain, à trois heures, à l'hôtel Britannique. »

André relut deux fois la dépêche sans comprendre. Que se passait-il? Il connaissait trop la réserve de son ami pour supposer que, par excès de zèle, il fit dans ces circonstances délicates une démarche inutile. De même, à une minute où il savait André si préoccupé, Le Croizic n'était pas homme à demander un service pour soi-même. La conclusion du capitaine fut :

— Il m'apporte une nouvelle, grave pour moi ; mais laquelle ?

Et tout de suite sa pensée se porta sur ses parents avec angoisse.

Mais non. Le Croizic ne pouvait rien lui apprendre sur eux. M. et madame Renoir n'étaient pas en relations de lettres avec l'officier de marine, et André ne les avait pas mis au courant de se«i rapports quotidiens avec son ami.

Soudain cette idée surgit dans s^ cervelle inquiète :

— Si l'autorité militaire ou la police avait

découvert le rôle de Walter en France... C'est cela... ils sont sur sa piste...

Mais aussitôt, il se souvint qu'il pouvait être sans inquiétude au moins sur ce dernier sujet de craintes.

Walter était en sûreté au delà de la frontière italienne.

Et André passa la main sur son front.

— Voyons, se dit-il en relisant encore une fois la dépêche... demain, à trois heures. Le télégramme est en souffrance ici depuis hier soir. Mais c'est aujourd'hui. Quatre heures sont sonnées. Le Groizic doit nfattendre au rendezvous.

Il regagna l'hôtel à la hâte.

— Avez-vous une visite pour moi ? cria-t-il du seuil du vestihule.

— Oui, monsieur. Une personne qui est là depuis à peu près une heure, dans le salon de votre appartement.

Il gravit les marches vivement, deux par deux, et poussa vivement sa. porte.

Un homme de taille moyenne, trapu et sec, avec des cheveux et une moustache noirs, des yeux brillants, le teint olivâtre des gens lou-

chés des fièvres et un grand coup de sabre en travers du front, attendait, assis sur le divan .

A la vue du capitaine, il se leva :

— Mon ami... qu'est-ce qui t'amène?

Le marin le regarda avec surprise :

— Tu ne t'en doutes pas?

— Non.

Il n'y avait pas moyen de se tromper à cet accent de sincérité. L'étonnement d'André n'était pas feint :

— Ta permission?

— Eh bien?

— Elle est expirée depuis dix jours?

— Après?

— Tu ne l'as pas fait prolonger.

André dit vivement :

— Je te demande pardon.

Mais Le Groizic élait sûr de son fait:

— Ton colonel n'a rien reçu...

La surprise du capitaine fut si violente qu'elle se tourna en colère :

— Allons donc ! • Alors le marin, lui aussi, se fâcha :

— Je te dis qu'il n'a rien reçu...

— Et moi je te dis que je lui ai écrit. André avait croisé les bras, son attitude

était presque agressive.

Le Groizic cria :

— Quand cela?

— Du Havre, avant de partir.

— Tu as mis le pli toi-même à la poste ?

— Non, je n'avais pas le temps.

Le marin haussa les épaules.

— Et qui en as-tu chargé?

André tressaillit :

— Mais j'en ai chargé... j'en ai chargé...

Il s'arrêta, un soupçon lui traversait l'esprit... Daisy?... Non!... Elle n'avait pas fait cela, cette chose horrible I

Une seconde il tint la main sur ses yeux comme frappé de vertige.

Les deux hommes étaient toujours debout en face l'un de l'autre, André prit le bras de son ami.

— Tu es sûr que le colonel Jourdan n'a pas reçu ma demande?

— C'est pour ça que je suis venu.

— Mais alors comment se fait-il qu'il ne m'ait pas écrit... à moi... ou à mes parents...

TOUT POUR L*IIONNEUR ^7

Il venait de nous quitter; nous avions parlé de cette affaire... Il m'avait promis de s'en occuper paternellement...

Le Groizic l'interrompit :

— Et il a écrit I

— A qui?

— A moi, parbleu... pour que je t'avertisse qu'il attendait toujours ta demande. Que le délai était passé...

— Et qu'est-ce que tu lui as répondu?

— Eh! mon ami, la lettre est allée me chercher en Bretagne, elle s'est promenée à ma suite pendant une grande semaine avant de m'arriver à Toulon... A ce moment-là, je ne savais pas où tu étais au juste, alors j'ai pris le train de Lyon, j'ai été trouver le colonel pour m'excuser, pour t' excuser. Je comptais arranger l'affaire... Tu sais s'il t'aimait.

André demanda avec angoisse :

— Oui... Eh bien?

— Eh bien, je ne sais pas ce qui s'est passé, je ne te demande pas compte de tes a«tes. Je ne cherche pas à entrer dans un secret que tu ne m'as pas dit, qui ne me regarde pas.

288 TOUT POUR l' Il ON. \ DUR

Mais enfin, il faut que tu le saches... Tu es perdu dans son estime...

André chancela.

— Pourquoi, mon Dieul

— Tu le demandes? On t'a vu, mon pauvre ami, partout, à Paris, avec une femme blonde, trop élégante. Dix personnes t'ont rencontré. Toutes ont donné son signalement, le même. Ça a d'abord été un potin, clabaudé au mess, et apporté par cet imbécile de Marcel. Il paraît qu'il avait déjeuné à côté de vous, en plein vent, aux Champs- Elysées. Et tu connais sa langue. Le soir même de son retour à Lyon, le colonel savait l'histoire.

— Et il y a cru?

— Dame, mon ami, mets- toi à sa place? André avait sur les lèvres:

— Mais iMao..., ma chère Mao n'a pas pu ajouter foi à cette abomination!...

Mais il enferma sa peine dans son cœur el demanda :

— Voyons, Le Groizic, ne me ménage pas, répète-moi textuellement les paroles f[iio 1:; colonel t'a dites.

TOUT POUR l/nONNEUU 2SJ

— D'abord, il paraît qu'il connaît la femme avec qui tu t'es sauvé.

André fit un mouvement pour prolester, mais son camarade l'arrêta :

— Tu répondras a[)rès. Il Ta rencontrée chez tes parents, au Havre. H m'a dit son nom, mistress... mistrcss...

— Mistress Mellow.

— C'est ça. Il m'a conté que c'était une Américaine, une veuve, dix fois millionnaire. Il pense qu'elle a fini par t'éblouir avec tout cet or. Il affirme que tes parents n'auraient pas donné leur consentement au mariage, à cause du passé de la dame, dont la conduite aurait été quelque peu légère. Alors on suppose qu'elle t'a enlevé, qu'elle va te traîner à sa suite sur le continent, t'épouser devant quelque pasteur et te remmener dans son Amérique, où si ton titre de capitaine ne lui suffit pas, elle sera assez riche pour te payer un brevet de colonel.

André dit avec froideur :

— Et toi, tu as ajouté foi à cette infamie? Le Groizic dit, avec un élan de coiîyiction

affectueuse :

— Je n'en crois pas un mot, mais je n'avais

rien à répondre. Aurais-je dû trahir ton secret? Du moins livrer la part que tu m'en as confié?

André dit vivement :

— Oh! non. Et tu m'as donné là une preuve d'amitié bien pure.

— Mais à présent que te voilà averti, j'espère que lu vas te justifier. Tu rentres avec moi, ce soir?

André pâlit. La colère que lui avait causé tout d'abord la certitude de la trahison de Daisy était tombée. Et maintenant il jugeait froidement la situation qu'elle lui avait faite :

— Devait-il écouter son cœur, abandonner cette poursuite, l'espoir de rejoindre sa sœur et de la ramener à ses parents. Ou bien, irait-il au bout de son devoir?

Il avait pris dans le danger l'habitude des résolutions promptes.

Il répondit:

— Je ne peux pas.

Le Groizic crut qu'il avait mal entendu. Il demanda :

— Comment?

TOUT pouu l'honneur 201

Et André répéta sur le même ton décidé et morne :

— Je ne peux pas.

— Tu es fou I...

— Non !

— Mais tu n'as pas l'air de te douter que de ce moment-ci tu es un déserteur! Déserteur à l'étranger...

— Je fais mon devoir.

— Allons donc. Ton devoir c'est avant tout de sauver ton honneur.

— Il faut que je me préoccupe d'abord d'un autre honneur que le mien.

— Et de qui donc?

— D'une femme...

— Il n'y a pas d'honneur de femme qui vaille qu'on lui immole l'honneur d'un homme. Tu n'es pas marié...

— Si je l'étais, dans le cas où je suis, je sacrifierais ma femme.

— Il ne peut s'agir de ta mère I André secoua la tête.

— Alors, je ne vois pas... * Mais il s'arrêta court, il avait deviné. André répondit en détournant les yeux t

292 TOUT POUR L'HONiNEUil

— Il s'agil d'une femme qui a mon sang dans les veines. Je la sauve d'abord. Ensuite je penserai à moi...

Le marin regardait André avec douleur. Il prit sa main et la serra. En même temps, il dit d'une voix tremblante :

— Ah ! mon pauvre ami.

André détourna la tête.

— Mais avant tout, dit-il, j'ai une exécution à faire. Tu n'es pas de trop, j'ai besoin d'un témoin.

Il sonna tout en parlant. Le maître d'hôtel parut, et André demanda :

— Pourriez- vous me dire à quelle heure Mrs Mellow est sortie?

— Vers quatre heures.

— A-t-elle fait connaître où elle allait? Le garçon réfléchit un instant puis répondit :

— Je n'en sais rien, monsieur, mais il y a

dans le verger des jardiniers qui ont dû la voir sortir. Voulez-vous les interroger?

André dit à son ami :

— Prends ton chapeau. Nous descendons.

Des horames de peine ratissaient soigneusement la grande allée, bordée d'orangers et de palmes, qui montait de l'hôtel à la route de Rome.

Le garçon les interpella.

Plusieurs hochèrent la tête : ils avaient vu aller et venir des messieurs et des dames ; ils n'avaient rien remarqué.

Mais l'un d'eux dit:

— Mrs Mellow ? elle a passé voilà trois quarts d'heure.

André demanda vivement :

— Vous la connaissez?

— Je crois bien ! j'ai travaillé dans le jardin de sa villa, l'hiver dernier...

— Quelle villa?

— La Gracioza, sur la route de Rome... C'est de ce côté-là que Mrs Mellow a tourné.

André saisit le bras de Le Croizic, et, sans réfléchir que son camarade ne pouvait pas le comprendre, il murmura:

TOUT POUR l'honneur 2v5

— Ah ! mon ami, c'est chez elle qu'ils se sont réfugiés !

A cette minute même, Mrs Mellow déboucha en haut de l'allée d'un pas tranquille. Elle revenait vêtue de b!anc, sous son ombrelle blanche.

Le premier mouvement d'André fut de s'élancer vers elle, de la saisir par les poignets, de la jeter là, à ses pieds, et de l'obliger à confesser tant d(3 mensonges. Mais il se contint, et, entraînant son ami, il prononça :

— Rentrons vite ! Je vais avoir, avec cette femme que tu viens d'apercevoir, une explication décisive. J'ai besoin de tout mon calme. Allons l'attendre, là-haut.

Il remonta au petit salon, qui était commun à la chambre du capitaine et à l'appartement de Daisy.

Sûrement, la jeune femme avait aperçu les deux hommes de loin, et aussitôt elle avait flairé quelque aventure, car, avec cette audace flegmatique, qui la portait au-devant du danger, au lieu d'entrer dans son appartement, elle moula tout de suite chez le capitaine.

André et son ami attendaient debout.

2"G TOUT poiR l'honneur

— Madame, dit André, dès qu'elle eut passé le seuil, vous m'avez souvent entendu parler de mon ami Le Croizic. Le voici. La tendresse fraternelle qui nous unit, vous explique sa présence à une minute si critique.

Avec sa grâce ordinaire, Daisy répondit au salul du lieutenant. M

André reprit :

— Devinez-vous le motif de sa présence? D'un joli geste, Daisy indiqua qu'elle ne s'en

doutait pas.

Le front d'André se creusa de rides profondes. Il faisait à ce moment un violent effort pour contenir sa colère.

— Il m'apporte, dit-il, une nouvelle qui vous intéresse.

Daisy répondit avec une surprise bien jouée :

— Qui m'intéresse, moi?

— Directement.

André, tout en parlant, ne quittait pas la jeune femme du regard. Il laissa tomber Tune sur l'autre chaque syllabe de sa phrase :

— Le colonel Jourdan n'a pas reçu ma demande de congé.

Le visage de Mrs Mellow ne changea point. Elle dit de sa voix tranquille :

— Ce n'est pas étonnant, j'ai gardé votre lettre.

— Vous le reconnaissez ?

— Je vous ai dit vingt fois, André, que je ne me désavoue jamais moi-môme.

Le capitaine regarda Le Croizic, et comme s'il avait peur de céder à un mouvement de rage, il croisa les bras.

— Eh bien, fit-il, es-tu édifié?

Le lieutenant hocha la tête. Pourtant il ne pouvait croire à la complète noirceur de cette jeune femme si gracieuse, si crâne dans l'aveu, et s'adressant directement à Daisy, il demanda :

— Savez-vous exactement, madame, quelles sont pour André les conséquences de voire action ?

Elle répondit avec un imperceptible sourire :

— Je m'en doute.

Mais André s'écria:

— Sachez-les tout entières : Me voici déserteur, traître à mon pays, où je ne puis plus

rentrer que pour passer devant un conseil de guerre.

Daisy dit toujours, avec le même calme :

— Eh bien, vous n'y retournerez pas.

Et sans laisser à André le temps de répondre, elle continua en se tournant vers Le Croizic :

— Monsieur, je ne suis pas une inconsciente, mais une femme de tête et de volonté. J'aime André...

Le capitaine eut un geste violent. Mais elle dit avec tant de douceur : « Voulez- vous me laisser finir ? » Qu'il sentit le péril de s'abandonner à la colère et de laisser à cette redoutable partenaire l'avantage de la froideur.

Elle reprit :

— J'ai agi comme une femme qui veut conquérir à tout prix ce qu'elle aime. Il y n dix ans, monsieur, que je connais André. Dans ce temps- là, j'étais mariée. J'ai commis la maladresse de lui laisser voir alors l'impression que sa vue m'avait causée. Aujourd'hui, il se targue contre moi de cette faiblesse sans que j'aie pu démêler encore s'il faut accuser en

TOUT POUR l'hoxnkuu ^90

lui l'indélicatesse naturelle aux hommes, ou une absence vraiment surprenante d'amourpropre. « Cette femme m'a aimé. Elle est donc capable de se donner au premier venul » Il y a des hommes pétris d'orgueil qui se font secrètement à eux-mêmes de pareilles confidences. Je n'ai pas cherché à combattre ces préjugés, j'ai été au plus court. Je me suis dit : « Il ne veut pas m'élever à lui, je vais l'abaisser à moil »

André bondit vers elle :

— Et vous confessez sans honte une pareille infamie?

Elle le regarda avec une nuance d'ironie :

— Mon ami, ne nous payons pas de mots. Tel que je vous connais, vous ne révélerez jamais à votre colonel le vrai motif de votre absence. Or, si peu au courant que je sois de la jurisprudence militaire, je me doute bien que votre silence entraînera votre condamnation. Dans ces conditions, vous commettriez une folie en repassant la frontière.

André cria : ,

— Vous ne comprenez donc pas que j'aimerais mieux le bagne que la vie avec vous?

30') TOUT rouri l'honni: un

Celle fois, Daisy ne se gêna pas pour sourire :

— Mon cher ami, dil-elle, ce sont là des ])aroles de colère que vous auriez tort de regret! er plus tard, car elles ne me blessent pas.

Mais il n'était plus maître de soi cl il lui jeta dans la face :

— Fille... fille... triple fdle! Comment osez vous paraître devant moi? Vous devez pourtant bien vous douter qu'à l'heure qu'il est toutes vos trahisons sont découvertes. Les gens de l'hôtel ont parlé. Ils m'ont donné l'adresse de votre villa... la villa Gracieuse où, dès le premier jour, ceux que nous poursuivons se sont cachés. Vous le saviez! vous leur aviez donné les clefs... Vous leur aviez ouvert les portes... Et vous avez pu voir mes parents, mes pauvres parents dans toutes les angoisses de la douleur! Vous m'avez traîné, moi, à Paris, pendant huit jours dans les rues, dans les endroits de plaisir! Vous vous êtes affichée comme ma maîtresse! Vous avouez tranquillement que vous comptiez sur le déshonneur pour me jeter dans vos bras, comme dans

TOUT PO un l'honneur 301

le dernier refuge ouvert à ma honte... Vous n'êtes que de la boue qu'on foule et que je piétine 1

Il l'avait saisie par le bras dans sa main vigoureuse. Il la serrait si fort qu'un des bracelets entra dans la chair en y imprimant une meurtrissure.

Le Groizic cria :

— André!

Aussitôt le capitaine lâcha prise. Daisy souriait toujours.

— Eh bien ! fit-elle. Vous m'avez injuriée et blessée, êtes vous soulagé?

Puis se tournant vers Le Groizic, elle dit sur un ton d'élégant per.-iflage :

— Excusez -le, monsieur, et oubliez cette scène. Nous le savons l'un et l'autre... il vaut mieux que tout cela.

Si André avait un instant regretté de s'être lîdssé aller à des violences physiques, celte ironie ralluma toute sa colère.

Il dit à son ami :

— Écoute : l'infamie de cette créature m'affranchit envers elle de tous les ménagements qu'un homme doit à une femme.

Je ne puis pas laisser subsister les soupçons où sa feinte indulgence pour moi voudrait te jeter. Je le jure ici sur mon honneur de soldat et devant elle : Jamais, malsjré les pièges du tête-à-tête, l'effronterie des attitudes, malgré mes angoisses de cœur, malgré l'ivresse de mon chagrin, malgré les surprises du matin, en robes dégrafées, où me condamnait notre vie à deux, jamais je n'ai touché à cette chair offerte et dont je ne peux plus supporter la vue, car je vous chasse, misérable fille que vous êtes, je vous chasse à tout jamais de ma présence... Avez -vous entendu ?

Le sourire fixe de Daisy était devenu très mince, presque aigu au coin de ses lèvres peintes.

Elle prononça, les dents un peu serrées :

— André, je ne vous ai jamais vu dans un pareil état d'exaltation... Je ne veux pas vous pousser à bout... Je vous cède la place, sans inquiétude, puisque je laisse auprès de vous un ami sincère. Moi je vais rejoindre votre sœur et avertir Walter.

Sur ces paroles, elle salua Le Croizic aussi

TOUT POUR I/HONNKUII 303

gracieusement qu'à son entrée dans la chambre, et sortit en jetant à André, avec un mouvement coquet de sa tête blonde, ce mot de persistant défi :

— Au revoir!

VÏIl

— Mais c'est le diable ! s'écria Le Groizic quand Daisyeut fermé la porte. Jamais je n'ai vu une pareille ignorance du sens moral. Il est sûr que cette femme-là t'adore, à sa façon; elle aime mieux te déshonorer que te perdre. J'ai vraiment bien fait de venir. Nous ne sommes pas trop de deux pour te défendre.

André serra la main de son ami :

— Et tu ne sais pas à quel point j'avais besoin de loi, mon cher Le Groizic. Maintenant, tu as deviné le triste motif qui a guidé toute ma conduite, et tu ne demandes pas que je te donne des détails qui me sont douloureux. Je

TOUT poiu l'iionnei II 305

le sais crailleurs, je puis compter sur toi comme tu ferais sur moi-même, sans crainte d'abuser. Le lieutenant répondit :

— J'ai demandé à tout hasard une permission d'une semaine. Elle t'appartient.

André remercia des yeux.

— Voici donc, dit-il, ce que j'attends de toi. Je vais aller trouver un homme que notre honneur de famille me défend de laisser vivant. J'aurais tous les droits du monde à lui brûler la cervelle, mais cette violence me répugne. Je veux l'amener à un duel. Il est vil, mais je ne le crois pas lâche. Je suis persuadé qu'il acceptera mes conditions, quelles qu'elles soient... Je vais donc te prier de monter en voiture et de pousser jusqu'à Vintimille. C'est l'affaire d'une demi -heure de trajet. A gauche, sur la roule, tu trouveras une caserne de bersagliers. Tu demanderas à parler aux officiers, en quatre mots, tu les meltras au courant de laffaire. Au besoin fais connaître ta qualité de soldat. Nous pouvons nous confier sans crainte à ces gens d'honneur. Et certainement quelqu'un d'entre eux acceptera de nous rendre le service que nous demandons. Nous ne

30G TOUT POUR L'lIONNi:UR

sommes point ici dans les règles ordinaires, il suffira que mon adversaire ait un témoin pour défendre ses droits, toi, tu m'assisteras. Le Groizic hocha la tête.

— Et quand veux-tu te battre?

— Les soirées sont longues; si c'était possible, avant la nuit.

— C'est bien. Je vais partir pour Vintimille. Et toi, mon pauvre ami, que feras-tu pendant ce temps-là?

— Je pars pour la villa Gracieuse. Il faut que je voie mon adversaire, que je m'entende avec lui.

Les deux hommes s'embrassèrent...

Gomme André montait l'avenue de l'hôtel qui conduisait à la route de Rome, un homme le salua. C'était le jardinier qui lui avait indiqué la villa de Mrs Mellow. Le capitaine lui donna une pièce blanche et se fit expliquer clairement le chemin.

Si près d'un but poursuivi depuis tant de jours, tout d'un coup sa colère tombait. Môme il était contraint de faire un effort, pour obliger sa pensée à s'occuper de Claire et de Fritz. Obstinément une image revenait devant ses

yeux: et c'était Mâo, telle qu'il l'avait aperçue, pour la dernière fois, au Hiïvre, à la vitre du wagon, avec son sourire triste.

— En vérité, se dit-il, avec cette franchise qu'il pratiquait envers soi-même, comme envers les autres, à cette heure je déleste Daisy plus que Walter. Ce n'est pas pour le tort qu'elle m'a fait. S'il le faut, je me sens le courage de supporter une flétrissure injuste ; mais je ne puis accepter l'idée que ma chère Mâo a dû souffrir à cause de cette femme, et qu'à cette minute elle croit à ma trahison.

Un soupir, presque un sanglot lui monta aux lèvres, mais il se ressaisit vite et pour s'encourager dit entre ses dents :

— Allons I allons!... nous songerons à nous plus tard. Le moment est mal choisi pour rêver à nos amourettes.

Quelques instants après, il sonnait au porche de la villa Gracieuse.

A cette même minute, un homme qui descendait vers la grille tourna l'angle de l'allée.

C'était Walter.

A la vue du capitaine, il s'arrêta.

J'allais, dit-il, vous trouver à votre hôtel.

Il vaut mieux que nous ne nous rencontrions pas dans cette maison...

Il allait dire « à cause de Glaire », mais il lui sembla impossible de la nommer en ce moment, et il acheva:

— Nous serons plus libres.

André répondit, en fixant les yeux à terre.

— Pourquoi redescendre jusqu'à l'hôtel ? Nous avons si peu de chose à nous dire... Ne pourrions-nous entrer dans le chalet du gardien ? On l'enverra se promener sur la route.

Walter jeta en arrière un coup d'œil à la villa du côté des fenêtres. Tous les stores étaient baissés: il n'y avait personne au balcon de la loggia.

— Gomme il vous plaira, fit-il en se retournant.

Et ils entrèrent dans la salle à manger du gardien.

Gardeur était occupé dans le jardin à l'arrosement des palmiers. Sa femme et sa fille servaient Glaire dans la villa. Les deux jeunes gens se trouvaient seuls.

André ne pouvait prendre sur soi de regarder cet homme qui avait enlevé sa sœur. Le

sentiment qu'il éprouvait pour lui était comme une répulsion physique, une sensation analogue au dégoût que les femmes doivent ressentir devant certains hommes et qui est un avertissement de la chair.

Et tout bas il se demandait avec angoisse :

— Gomment a-t-il pu lui plaire jusqu'au déshonneur !

Au contraire, Fritz regardait André avec des yeux tristes, où le capitaine aurait pu lire le regret d'une estime affectueuse à jamais perdue.

Les deux hommes s'étaient assis, séparés par la table, et pendant quelques minutes ils se turent.

Un chat qui dormait sur la toile cirée s'approcha successivement de Waller et du capitaine pour mendier une caresse.

André le prit brusquement par le cou et le jeta par terre.

Puis il dit :

— Mon Dieu, monsieur, vous n'avez qu'un mot à dire pour me fermer la bouche et me faire passer le seuil de cette maison. J'ai promis à mes parents en quittant le Havre que

310 TOLT POUR l'honneur

je leur mmèiicrais leur fille. Mais si vous avez eu l'habileté de placer Glaire entre vous et moi, si vous vous êtes couvert de sa faute, si elle est votre maîtresse, il va sans dire que votre vie me devient sacrée et je ne vous la dispute plus.

Fritz se leva, il était affreusement pâle:

— Monsieur, fit-il, vous pourriez me tuer, c'est votre droit, mais peut-être vous avez sur moi trop d'avantages pour m'outrager.

André avait pris la résolution de rester maître de lui-même. Pourtant, tout de suite il s'emporta :

— Vraiment, nous n'en sommes pas à ces nuances 1

— En êtes-vous sûr ? Votre présence même prouve le contraire.

— Ma présence ?

— Voilà quinze jours que votre sœur a quitté la maison de ses parents. Et vous savez aussi bien que moi qu'elle y rentrerait intacte.

André bondit de sa chaise. Cette parole lui donnait un sursaut d'espérance. Mais pouvait-il ajouter foi à ce que lui disait cet homme?

Il cria :

— Et comment voulez-vous que je vous croie ?

— Sur l'honneur 1

André eut un éclat de rire insultant.

— Votre honneur ? Mais quelle garantie est-ce pour moi, monsieur ? L'honneur d'un homme qui nous a trompés, volés ? L'honneur d'un espion? Oh! non!... pas votre honneur... Mais sur quel autre objet sacré je pourrais vous demander un serment ? Sur votre patrie? vous l'aviez abandonnée... pour épouser ma sœur. Sur votre mère?... Vous n'avez même pas de mère 1

Les deux hommes étaient debout face à face. Walter fit sur soi-même un effort désespéré. Il dit à voix basse :

— Pas de mère... Si j'en ai une, puisque je lui ai pardonné...

La fureur d'André tomba. Et dans ses yeux où s'éteignait la menace, apparut le reflet d'une pitié étonnée.

Il dit :

— Je vous crois. • Et comme Walter soupirait.

— Dans ces conditions, continua- t-il, je puis

312 TOIT POUR l'honneuu

vous faire connaître l'objet de ma visite. Je viens vous demander une réparation. Si le sort m'est fatal, emmenez ma sœur, et que le souvenir du passé s'efface pour elle... C'est ce que je souhaite. D'autre part, pour qu'elle puisse rentrer dans la maison de son père et de sa mère, il faut que l'homme qui l'en a fait sortir ait cessé de vivre.

Fritz répondit :

— Je suis à vos ordres.

André inclina légèrement la tête :

— Les conditions de la rencontre...

Mais Walter l'arrêta :

— Vous me les ferez connaître sur le terrain.

— Verriez-vous un obstacle à ce que nous en finissions ce soir môme ? Je me suis procuré deux témoins avec qui je pourrai vous mettre en rapport tout à l'heure.

Fritz prononça :

— Il faut seulement que les préparatifs de ce duel et son issue, quelle qu'elle soit, demeurent secrets pendant quelques jours ; il sera facile de feindre un départ avec lequel on occupera tout d'abord l'esprit d'uue malade,

TOUT PO m l'honnelr 31'{

dont trop de fatigues physiques et morales ont brisé l'énergie.

André s'inclina encore une fois.

— Pourtant, dit-il, je dois voir ma sœur. Mrs Mellow est à cette heure auprès dVlle et lui a annoncé ma venue. Voulez-vous informer Glaire de mon désir de la voir, et de la voir seule I

Fritz répondit :

— Il sera fait comme vous désirez.

Il se leva, salua et sortit.

Le cœur d'André tremblait très fort, comme il montait les marches du perron. Et lui pour qui la peur était un sentiment inconnu, éprouvait un malaise physique à la pensée de se retrouver en face de Glaire.

Malgré le serment de Waller et le ton de sincérité de ses paroles, André craignait de trouver sur cette figure de jeune fille les stigmates et les légères meurtrissures qui donnent une expression si particulière aux visages encore innocents des jeunes mariées.

Il en était sûr d'avance, cette vision-là eût mis entre sa sœur et lui-même une barrière

de dégoût. Jamais il n'avait souffert d'une attente avec cette anxiété si cruelle.

Pourtant il poussa résolument la porte du grand salon, impatient d'en finir avec cette angoisse.

Elle était debout au milieu de la pièce, elle venait vers lui, les bras lendus avec sa candeur, sa grâce d'autrefois. Rien n'était changé en elle, ni sa coiffure, ni la forme de sa robe. Il n'aurait eu qu à fermer à demi les yeux, pour s'imaginer qu'ils étaient là-bas, au Havre, qu'il arrivait de voyage et qu'elle venait à lui avec. cette joie de cœur qui avait été le charme de leur enfance.

— Glaire...

— André...

Ils n'eurent pas la force d'en dire davantage, n'osant pas, dans ce premier moment, se dire leur bonheur de se revoir, et non plus ne voulant pas faire allusion aux tristesses qui les séparaient.

Mais comme elle restait ainsi quelques instants sur sa poitrine, la joue contre ^a joue, tandis qu'il lui tenait affectueusement les mains, il sentit comme ses doigts, autrefois

31G TOUT POUR l'honneur

fuselés et ronds, avaient maigri. Il recula d'un pas et la regarda dans la pleine lumière. Il y avait en elle quelque chose de si faible, qu'il crut que les larmes allaient lui monter aux yeux. 11 ne semblait pas qu'elle eut la force de supporter le poids d'une colère ; et André songea tout bas :

— Gomme elle a souffert, il faut que je la ménage.

Elle s'assit, et lui à côté d'elle.

La vue d'André avait ramené son souvenir vers ses parents. Elle avait une pudeur à prononcer leur nom, la première ; pourtant, comme il se taisait, elle se décida.

Elle murmura plus qu'elle ne dit :

— Gomment Yoni-ils?

André répondit :

— Ils espèrent encore.

Elle demanda :

— Et papa?

Sa voix se brisa comme elle parlait. Elle cacha son visage dans ses m:.ins.

Certes, ses parents lui étaient également chers. Mais elle sentait dans sa mère une force capable de résister à la douleur. C'était, comme

TOUT POUR l/lIONNKUR 317

André, une énergique, qui peut-être trouvait dans la lutte, même avec soi, une joie secrète. Son père, au contraire, n'était point fait pour le chagrin. Il le trouvait désarmé, et Glaire ne pouvait songer sans remords qu'elle avait détruit le calme de cette vie.

André regarda pleurer sa sœur quelques instants en silence. Puis il dit :

— Alors, tu les aimes toujours?

Elle ne répondit que par un sanglot. Il continua :

— Tu seras digne de leur miséricorde.

Elle découvrit son visage : ses yeux un

peu fiévreux resplendissaient à travers ses larmes.

Elle demanda :

— Ils pardonnent?

— Jamais ils n'ont cessé de t'aimer.

Une lueur de joie passa sur la figure de Glaire. Elle porta la main à son front, comme pour en chasser un mauvais songe. Mais tout de suite l'angoisse la ressaisit, et elle fît à voix basse : ^

— Ils nous pardonnent... a tous les deux?

— Que veux-tu dire?

— Tu m'as bien comprise.

André se leva comme en sursaut.

— C'est de lui que tu parles? C'est lui que tu prétends ramener dans la maison de tes parents ?

Ses larmes s'arrêtèrent tout à fait de couler, elle dit avec une douleur résignée :

— Alors, je ne puis profiter d'aucun pardon.

— Es-tu folle?

— Il y a des minutes où ma tête s'égare ; mais mon cœur ne se trouble pas, et je te jure que tout de suite, il est d'accord avec ma pensée.

André sentit que sa colère allait éclater, tourna les talons, et, deux ou trois fois, de long en large, il arpenta la pièce.

Enfin, il revint à Claire, et debout devant elle, les bras croisés :

— C'est là, dit-il, ce que je dois leur écrire de ta part ?

— Quoi donc?

— Que, encore une fois, je t'ai donné à choisir entre eux et lui, et que tu les as sacrifiés.

— André I

TOUT POUR l'hon'nkuii 319

Mais, il ne voulait rien entendre :

— Malheureuse ! as-tu perdu toute mémoire? Ne te souviens-tu pas de la façon dont tu as été élevée? Tu sais comment ta mère a vécu : Sans une pensée dans toute sa vie qui ne fût pour le bien et pour la beauté morale. Et ton père, dans ce milieu des affaires, où il s'est débattu, où tant de gens se permettent les vilaines roueries, les habiletés louches, on le cite encore comme un modèle de délicatesse et de probité. Je ne te parle pas de moi, l'uniforme que je porte indique assez quelle est ma passion pour cet honneur, qui a été la religion de toute ta famille.

Vivement, elle lui saisit le bras.

— Je t'arrête, dit-elle. Traite-moi comme il te plaira, dis que je me suis déshonorée, que vous me reniez, mais ne rejette pas sur un autre la responsabilibé de ma fuite. C'est volontairement que j'ai suivi Fritz. Je me suis accrochée à lui, parce que je l'aimais et si mon amour pour lui avait pu s'accroître, il aurait grandi tout justement à cause de ce culte de l'honneur qui est la passion de sa vie, qui a été sa règle envers moi, et qui me touche

320 TOUT pouu l'honneur

par-dessus tout le reste, si déchue que je sois. André rit bruyamment.

— L'honneur... lui...

— Il en a autant que toi.

— Un espion...

Elle dit avec froideur :

— Je m'étonnais que tu n'aies pas encore prononcé ce mot-là. Il ne m'émeut point. Je ne suis pas un soldat. Ma patrie, c'est l'homme que j'aime.

André sentit que son sang bouillonnait dans ses veines. Il croisa les bras :

— Ah ! tu ne sais pas, tu ne veux pas savoir ce que c'est qu'un espion? Je vais te le dire. C'est un homme qui se glisse comme un voleur dans un pays où on l'accueille avec confiance, pour y fairo, sans danger, une immonde besogne. Oui, sans danger; car qu'est-ce qu'il risque? Le bagne? Il y retrouvera des gens de son espèce qui ont comme lui dos mœurs de mensonges et que l'infamie n'épouvante pas. Ah I tu ne sais pas ce que c'est qu'un espion... Eh bien, apprends-le de ma bouche : c'est un homme qui vient trouver un paysan dans sa ferme avec des sourires et des

TOUT POUR L'iIOiNNEUR 321

paroles d'amitié, qui se fait montrer les granges et les fossés et qui se demande, tandis que ce brave homme lui parle, où l'on pourrait bien placer le fusil qui tirera sur son hôte et sur son fils. A^oilà le métier que ton Walter a fait. C'est peut-être sur les indications de Ion amant qu'un jour on pointera le canon qui tuera ton frère.

Claire s'était levée avec épouvante, et à deux mains se bouchait les oreilles.

— Tais-loi, je ne veux pas entendre.

Mais il lui saisit le bras qu'il abaissa pour l'obliger à écouter.

— 11 faut que tu saches jusqu'où a été ton égoïsme. J'arrivais ici plein d'une tendre pitié pour ton repentir. Mais je ne dois pas ménager ta révolte. Sache-le, ton déshonneur ne frappe pas que toi. Je ne voulais pas te dire la vérité, tu vas la savoir. Tu as tué les parents, tu as abrégé leur vie, tu les as condamnés à marcher la têle basse pendant le pende jours qui leur restent. Je ne parle pas de moi, je suis jeune, j'ai plus de force pour supporter le malheur. A moi aussi, tu m'as brisé ma vie, apprends-le pourtant. Tu sais comme

j'aimais Mao. Et quelles promesses nous liaient. Jamais je ne viendrai lui demander de les remplir. Je pouvais lui offrir de partager un patrimoine d'honneur. Je ne peux pas l'éclabousser de notre honle.

D'un effort désespéré, Glaire s'arracha de l'étreinte de son frère.

— Assez ! assez I Tu veux donc m'obliger à mourir... à me tuer. C'est indigne ce que tu fais là, puisque je ne peux pas réparer ma faute...

— Si, en rentrant à la maison.

— Jamais !

Les yeux d'André flambèrent.

— Je t'y ramènerai de gré ou de force.

11 avançait les bras pour la saisir, mais elle se jeta en arrière avec un grand cri, courut à la fenêtre entr'ouverte, s'échappa sur la terrasse, s'enfuit vers l'escalier.

André sortit pour la suivre.

En haut des marches, elle appela :

— Fritz! Fritz I

Walter se promenait de long en large sous les palmiers.

Il se retourna et vint •) elle

TOUT l'OLH l'honneuii 323

— Ah! Fritz! mon cher Frilz! Si vous saviez... Il veut... Il veut...

Elle s'abattit sur sa poitrine, l'enveloppa de ses deux bras comme pour demander asile, puis tournant la tête vers son frère qui descendait les marches, elle lança ce cri :

— Viens m'arracher de là!

André s'élait arrêté au haut des marches, pétrifié par ce regard de haine que Glaire lui avait lancé.

Le choc fut si douloureux que pour la première fois il eut un doute sur la nécessité morale de son intervention. Et ceci l'épouvanta plus que tout le resle : lui-même, pendant quelques secondes, il avait détesté sa sœur, jusqu'à penser qu'il aurait de la joie à user de sa force pour la faire souffrir.

Et p3ut-ètre Glaire sentit ce qui se passait à cette minute dans son cœur; car elle s'arracha de l'étreinte de W?)Uer, et vint se jeter sur

TOUT POUR l' HONNEUR 32o

une chaise de jardin. La figure dans les mains, elle éclata en sanglots.

Fritz souffrait atrocement, lui aussi. Lui qui, tant de fois, aurait donné sa vie pour Glaire, il éprouvait une insupportable gène à la défendre, fût-ce d'un geste, contre rapproche de son frère.

Et pourtant, pouvait-il admettre qu'on la molestât sous ses yeux, qu'elle lui demandât inutilement du secours? Il s'approcha de Glaire, ôta une des mains dont elle cachait son visage :

— Ma chère enfant, dit-il, il f iut que nous causions, votre frère et moi. Je vous en prie, rentrez dans la maison. Allez retrouver votre amie ; votre présence entre nous deux est une difficulté à toute entente, et peut-être un péril.

Elle se leva... Elle les regarda longuement, fun après l'autre, avec une défiance muette.

André avait descendu l'escalier et il s'était rapproché des deux jeunes gens.

Enfin, elle prononça entre ses dents, les yeux attachés au sable de l'allée comme si elle parlait

pour soi-même et n'attendait pas de réponse :

— Qu'avez- vous à dire que je ne puisse pas entendre?

André n'osa élever la voix. Elle lui faisait l'effet d'une somnambule qui marche au bord d'un toit, il avait peur de la réveiller, de provoquer sa chute.

Mais Walter n'avait pas lâché la main de la jeune fille. Avec douceur, il s'efforça de l'attirer vers le perron.

— Faites ce que je vous demande.

Elle secoua la tête, mais comme si son corps n'avait plus la force de résister. Elle fit eu même temps quelques pas vers la villa. Au pied des marches, elle s'arrêta une seconde, et dit :

— Jurez-moi que vous ne me laisserez pas reprendre.

— Je vous jure,

— Que vous ne me quitterez jamais?

— Tout ce qui me reste de vie est à vous. 1^1 le fut frappée de l'émotion de sa voix el

répéta la phrase comme si elle avait vainenienl frappé ses oreilles et qu'elle cherchât à comprendre :

— Tout ce qui me reste de vie est à vous...

Puis elle dit encore :

— Si vous me trompez, que Dieu vous punisse.

Et elle s'éloigna dans le vestibule, chancelante, s'appuyant au mur.

Alors, Walter dit au capitaine :

— Voulez-vous que nous profitions de ce répit pour descendre jusqu'à votre hôtel et y rencontrer nos témo'ns?

Mais André fit non de la tête.

— Ils ne peuvent être de retour de Vintimille avant une heure. Tandis que vous avertissiez Glaire, j'ai envoyé à l'hôtel un billet par le jardinier; il les préviendra que nous les attendons ici. 11 vaut mieux que la rencontre ait lieu dans ce parc, où nous ne serons pas surveillés. D'autre part, le jour tombe, et quand les témoins arriveront, la soirée sera assez obscure pour que de la villa on n'aperçoive pas leur entrée. D'ici-là, ce que nous avons de mieux à faire, c'est de tourner autour de la grande pelouse en feignant une conversation. Si Glaire nous épie de sa f^être, elle sera rassurée.

Ils montèrent vers le bois d'oliviers, au pas-

328 TOLT pouu l'honneur

sage des massifs, André fauchait les fleurs du bout d'une baguette.

Absorbé dans ses pensées, Walter marchait les mains derrière le dos.

André ne s'était point trompé quand il avait pressenti que Claire les surveillerait. Derrière la jalousie enir'ouverte elle était assise à côlé de Daisy, qui lui tenait les mains.

Sa surexcitation n'avait fait que croître. Les consolations que lui prodiguaient son amie semblaient plutôt l'exaspérer. Et comme Daisy essayait de lui persuader que peut-être les deux hommes finiraient par s'entendre, elle se révolta :

— A quel accord voulez-vous qu'ils arrivent : Tun des deux est décidé à me garder et je veux rester avec lui, l'autre est décidé à m'emmener et je ne veux pas le suivre.

— Peut-être bien que vous avez lort?

— Que voulez-vous dire?

— Personne ne pourra plaider mieux que^ vous la cause de Walter auprès de vos parents.

— Quoi? vous vous imaginez que je vais rab:indonner...

— Si c'est pour le servir.

— Que je vais le laisser là, en face d'André?

— Que craignez- vous?

— Ce que je crains?

Elle n'osait avouer les visions qui l'épouvantaient.

— Je crains que l'un des deux ne prenne l'autre à la gorge. Et qu'ils ne roulent ensemble par terre... Et que cela finisse par du sang... du sang... je vous dis...

Et tout à fait hallucinée, elle se leva. Daisy s'efforça de la ressaisir :

— Ma pauvre petite, calmez-vous, vous êtes folle.

Elle répondit :

— Je les vois...

Mais Mrs Mcllow voulait l'obliger à se rasseoir.

— Vous n'y pensez pas, ma petite Glaire, des gentlemen.

— Eh bien alors, ils trouveront quelque autre moyen, mais j'y pense.

Elle s'arrêta, réfléchit quelques secondes, puis poussant un grand cri : ^

— Mais c'est pour cela qu'il est venu...

— Pourquoi donc?

— Pour se battre... C'est de cela qu'ils parlent en ce moment; c'est cela qu'ils arrangent... Un duel... Ah! un duel... Fritz, mon bien-aimé... mon frère!...

Elle prononça ce mot tout bas, comme un remords.

En haut de la pelouse, entre des massifs de rosiers, elle venait d'apercevoir les deux hommes qui marchaient toujours côte à côte.

— Non ! non ! s'écria-t-elle. Ça n'est pas possible, ça n'est pas vrai, c'est un mensonge. Pourquoi se battraient-ils? Pourquoi voudraientils se tuer à cause de moi? Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ce châtiment-là, je n'ai causé de tort à personne. Je n'ai sacrifié que moi. On ne peut pas me punir, parce que j'ai aimé plus que moi-même celui qu'on m'avait donné comme fiancé. Dites-moi, ma petite Daisy, qu'ils ne vont pas se battre, qu'ils ne vont pas se faire de mal?

Mrs Mellow l'attira sur son épaule :

— Voyons, soyez raisonnable, et tachez d'examiner les choses un peu plus froidement. J'espère de tout mon cœur que Fritz et André ne se battront pas, car ce duel ne rime à

rien, et je ne vois pas ce qu'il arrangerait.

Daisy essayait de se réconforter elle-même, inquiète dans le fond à cause de sa tendresse pour le capitaine.

Elle reprit :

— Et quand ils se battraient... Écartez de votre esprit toutes ces visions tragiques qui vous tourmentent, on se blesse en duel, on ne se tue pas? Et s'il faut, absolument, pour apaiser leur orgueil masculin, verser quelques gouttes de sang, qu'ils le répandent vite... Que toutes ces angoisses prennent fin.

Mais Glaire s'ôla de ses bras. Les paroles de Daisy venaient de rallumer toutes ses craintes :

— Taisez-vous, dit-elle. Gomment pouvezvous souhaiter cela? S'ils se battent, croyezvous que ce sera pour la forme? Je vous dis qu'André est assoiffé de la vie de Walter. J'ai lu cela dans ses yeux. Il n'aura la paix que quand il l'aura vu à ses pieds, étendu mort. Ab ! mon Dieu I mon Dieu I mon Dieu !

Au bas de l'allée, devant le perron, elle venait de voir les deux jeunes gens reparaître.

— Elle appela par la fenêtre :

— Fritz!

Walter et André levèrent la tête...

— Fritz, j'ai quelque chose à vous dire, attendez-moi, je descends.

Il fit vers elle un geste suppliant, mais elle avait déjà quitté la jalousie. Daisy, qui n'avait pu la retenir, revint à la fenêtre et dit :

— Elle est presque folle, voyez-la, je ne réponds pas d'elle.

Mais déjà Glaire était arrivée sur le perron et elle criait comme un écho :

— Oui, oui, voyez-la... Il faut que je vous parle.

Claire courut vers André et Fritz. Et ils s'arrêtèrent frappés l'un et l'autre du changement qui, pendant cette heure, s'était produit dans les traits de la jeune fille.

Sa natte de cheveux était tombée dans son dos, son visage était tout ensemble gonflé et détendu. Il semblait qu'elle eût reculé à des années en arrière, jusque dans l'enfance. Et ses doigts qu'elle appuyait au bord de ses lèvres semblaient étouffer un cri.

— Arrêtez, dit-elle d'une voix essoufflée. J'ai compris; je sais ce que vous voulez faire... vous allez vous battre, à cause de moi, c'est

bien inutile, je vous assure, car vous m'avez tuée. Il n'y a plus rien à laver, à venger, ni honneur, ni déshonneur, il y a une pauvre fille que vous avez poussée à bout, avec vos inventions, vos férocités d'homme et qui n'en peut plus, qui va tomber, qui va devenir folle.

Elle poussa un gémissement dont on ne pouvait dire si c'était un éclat de rire, ou un sanglot.

Les deux hommes la regardaient avec une pitié morne, et André dit :

— Mais non, tu te trompes.

— Tu ne vas pas te battre?

— Il n'est pas question de cela.

— Tu mens!

— Je te promets...

— Sur l'honneur?

Le capitaine baissa la tête.

Alors les sanglots la reprirent :

— Ah I dit-elle, tu vois bien, tu n'oses pas jurer.

Elle courut à Walter, lui jeta les bras au cou :

— Et toi, maintenant, écoute-moi. Je te défends de te battre. . .

— Claire...

— Je te le défends, entends-tu? Ahl ce serait vraiment commode, on viendrait prendre une fille dans la maison de ses parents, on l'enlèverait, en lui promettant de payer tout ce qu'elle perd avec de l'amour, et, au premier tournant de route, on l'abandonnerait, parce qu'un homme est venu, avec je ne sais quelles paroles... vous demander... une réparation... Ahl la réparation, à qui la dois-tu donc d'abord? A lui ou à moi?... Est-ce lui qui t'a préféré à tout? Est-ce lui qui a eu foi en toi?... Oui, ton honneur, n'est-ce pas, tu vas me parler de ton honneur! Ne prononce pas ce mot devant moi, car je t'ai immolé le mien, et si, pour l'amour de moi, tu ne sacrifies pas ton orgueil, c'est que j'ai eu tort de te sacrifier ma pudeur. C'est que ton amour n'est pas assez fort : et, alors, qu'est-ce <jue tu fais de moi, mon Dieul Qu'est-ce que je deviens, si tu es tué? Comment est-ce que je m'appellerai moi-même, entre le moment, si court qu'il soit, où je t'aurai fermé les yeux et celui où j'irai te rejoindre? Je ne suis plus une fille, je ne suis pas une sœur, je ne siîïs pas ta veuve.

De ses mains douces et fortes, Fritz dénoua les bras de la jeune fdle. Et il la contempla si ardemment que l'angoisse de Glaire fut encore accrue.

D'un brusque mouvement, elle se retourna et regarda son frère avec des yeux épouvantés, comme si elle eût senti dans son dos le froid d'une arme, la menace d un pistolet. Et, avant que le capitaine ait pu s'y opposer, elle était à ses genoux, elle l'emprisonnait par la 1 aille.

— Tu vois, André! je suis là, par terre devant toi, et je te supplie, tu es bon, tu es intelligent, tu n'as jamais rien fait de vil, tu ne vas pas devenir un assassin! Car enfin, comment ne comprends-tu pas qu'il ne va pas te résister, qu'il est obligé de recevoir la poitrine découverte le coup dont tu le tueras? Mais si c'est cela que tu veux seulement, sa mort, pourquoi cette hypocrisie de duel et toutes ces feintes? Prends donc un couteau, frappe-le là, sans défense, et moi avec lui.

Elle repoussa son frère et vint tomber à la renverse dans les bras de Walter, les yeux hagards, les bras levés, couvrant son amant avec son corps.

Ils restèrent ainsi tous les trois, sans parler, s'épiant les uns les autres ; mais le souffle de Claire devenait de plus en plus sifflant au bord de ses lèvres, et les battements de son cœur se ralentissaient. Elle fit un suprême effort. Elle se redressa et vint encore une fois se placer entre les deux hommes. Elle avait l'air d'un fantôme qu'une force surnaturelle soutient.

Ils n'osaient plus la tromper par d'inutiles paroles, ni la toucher de leurs mains. Elle les fixa l'un après l'autre. Une lueur de folie était dans ses yeux.

Elle murmura :

— Vous ne me répondez pas ! Vous voyez où j'en suis. Vous sentez bien que la vie me quitte. Je vais m'évanouir, et alors vous profiterez... Vous êtes des lâches... des lâches...

Soudain ses yeux trop brillants se voilèrent ; son cou s'inclina gracieusement sur son épaule, et dans sa robe blanche, comme une voile qui s'abat, elle se laissa tomber.

André eut bien juste le temps d'étendre les bras pour la recevoir et empêcher sa tête de heurter le sol.

Les deux jeunes gens crièrent à la fois :

— Glaire!...

— Glaire I...

Mais elle ne les entendait plus. Une blancheur laiteuse semblait couler de son front sur son visage, dans sa gorge, le long de ses bras, jusqu'à ses mains à présent détendues et molles.

André soutenait toujours la tête. Fritz serrait entre ses mains ces doigts inertes, et, baissant le front, il les baisa avec une ardeur infinie.

Enfin il se releva et dit :

— Je vais aller chercher du secours.

Mais André l'arrêta du geste:

— G'est inutile. Attendez-moi ici, je la porterai dans la maison.

11 prit la jeune fille dans ses bras robustes et, abandonnant Walter, il traversa la large allée, gravit les degrés de l'escalier.

Il atteignait les dernières marches, quand, derrière lui, un bruit étouffé, mais que son oreille de soldat connaissait bien, le fit tressaillir, et brusquement il se retourna.

Du fond de son évanouissement. Glaire aussi avait entendu, car tout son corps fut secoué

d'un frisson ; elle ouvrit les yeux et les bras, obligea André à la laisser glisser sur la pierre. Tous deux en même temps, ils jetèrent un cri :

— Fritz!...

— Ah mon Dieu I...

A la place, où tout à l'heure Walter était debout sur la pelouse, il y avait un corps qui gisait, tout de son long, avec une petite fumée, envolée au-dessus de la tête, vers un massif de rosiers.

Ils coururent vers lui, Walter était tombé légèrement sur le côté, le revolver de poche dont il s'était servi pour se tuer gisait à côté de lui dans l'herbe.

Glaire était tombée à genoux, sur sa face, et André penché comme elle, cherchait avec des mains tremblantes la place de la blessure.

Soudain, il fit:

— Ah!

Sous la veste, au côté du gilet, à la place du cœur, il y avait un tout petit trou cerclé d'une brûlure.

Le mourant souleva faiblement ses paupières.

Il regarda Claire avec des yeux qui disaient adieu. Puis ses prunelles, déjà voilées, s'arrêtèrent sur le visage d'André, et ses lèvres remuèrent comme si elles voulaient prononcer quelques suprêmes paroles.

Glaire se jeta sur sa bouche :

— Fritz ! Fritz, mon bien-aimé !

Elle n'appela pas à l'aide. Elle comprenait que tout secours était inutile et que son fiancé vivait ses dernières minutes.

Elle soutenait entre ses mains la tête décolorée. Walter fit un pelit mouvement pour se soulever. Il poussa un soupir. Et, comme s'il eût été soulagé d'un grand poids, il murmura :

— Je vous aimais...

Puis, encore une fois, ses regards se tournèrent vers le capitaine, et, entrecoupant chaque parole de défaillances, il prononça :

— Un soir... rappelez-vous... nous avons parlé des espions... vous disiez: « Je ne les méprise pas... c'est pour leur pays... » Moi, j'ai fait cela pour le mien... André... le mien... le vôtre... c'est le même!

Ses forces l'abandonnaient. Pourtant, il lit encore :

TOUT POUR L HOxNNEUU

3il

— Dites avec moi : « Pour la patrie I » André, debout, regardait Walter mourir. Il

baissa le front et, d'une voix brisée, il répéta :

— Pour la patrie...

Alors, quelque chose comme un sourire passa sur la face de l'agonisant; puis, doucement, la tête se renversa entre les mains de Glaire. Les yeux dilatés s'obscurcirent lentement, pour toujours.

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