‹ Toute la lyreChapitre 28 sur 79 · ÉGLOGUE · texte numérisé non relu

ÉGLOGUE

— Un journal ! Donnez-moi du papier, que j'écrive

Une lettre, et voyez si le facteur arrive.

Il semble que la poste aujourd'hui tarde un peu.

Vent, brouillard, pluie. On est en juin. Faites du feu. —

Comme ces champs ont l'air bougon et réfractaire !

Un gros nuage noir est tout près de la terre ;

Le jour a le front bas, et les cieux sont étroits ;

Et l'on voit dans la rue, en file, trois par trois.

Serrés dans leurs boutons et droits dans leurs agrafes,

Passer des titotleurss ^ grisés par des carafes.

Ils sont jeunes, plusieurs ont vingt ans ; et, pendant

Que, regardant la vie avec un œil pédant.

Ils laissent se transir Betsy, Goton et Lise,

L'eau qu'ils boivent leur sort du nez en chants d'église.

Jadis c'était le temps du beau printemps divin ; Silène était dans l'antre et ronflait plein de vin : Mai frissonnait d'aurore, et des flûtes magiques Se répondaient dans l'ombre au fond des géorgiques ;

1 Teatotallers, buveurs de thû. Prononcer : titotleurss.

L'eau courait, l'air jouait ; de son râle étranglé

La couleuvre amoureuse épouvantait Églé ;

Les paons dans la lumière ouvraient leurs larges queues ;

Et, lueurs dans l'azur, les neuf déesses bleues

Flottaient entre la terre et le ciel dans le soir

Et chantaient, et, laissant à travers elles voir

Les étoiles, ces yeux du vague crépuscule,

Elles mêlaient Virgile assis au Janicule,

Moschus dans Syracuse, et les sources en pleurs,

Les troupeaux, les sommeils sous les arbres, les fleurs.

Les bois. Amaryllis, Mnasyle et Phyllodoce,

A leur mystérieux et sombre sacerdoce.

Guemesey, 29 mai 1856.

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Le soir calme et profond se répand dans la plaine. Ma fille, asseyons-nous. Le couchant jette à peine Une vague lueur sous l'arche du vieux pont.

Une forge lointaine à l'angélus répond.

Le Seigneur sur la cloche et l'homme sur l'enclume Forgent la même chose, et l'étoile s'allume Là-haut en même temps qu'ici-bas le foyer. Notre destin, vois-tu, mon ange, est tout entier Dans ces deux bruits qui sont deux voix, deux voix austères ; Tous deux conseillent l'homme au milieu des mystères. Et lui montrent le but, le port, le gouvernail. La cloche dit : prière ! et l'enclume : travail 1

15 septembre 1849,

David, le marbre est saint, le bronze est vénérable.

Sous le bois où grandit le tilleul tt l'érable.

Où le chêne tressaille, où les germes vivants.

Comme une bouche ouverts, boivent l'onde et les vents.

Sous le fleuve moiré qui, roulant ses eaux vives.

Décompose en ses flots les ombres de ses rives.

Sous le mont ôolossal, sous l'énorme plateau

Que Jéhovah tailla de son divin marteau,

Sous les vallons charmants, sous la fraîche prairie.

Ce globe laisse voir à notre rêverie

Et cache en même temps à nos yeux trop charnels

Des métaux glorieux, des granits éternels.

Veinés de noirs filons et de zébrures blanches,

Comme le sol marbré par les ombres des branches ;

Blocs où filtre la sève, où l'eau monte et descend.

Que le fleuve connaît, que la montagne sent,

Et que l'âpre forêt sous sa racine austère

Presse et fait sourdement remuer dans la terre !

Car la chose aime l'être et tout dans tout se fond.

Un esprit bienveillant, intelligent, profond.

Circule dans les champs, dans l'air, dans l'eau sonore ;

Et la création sait ce que l'homme ignore.

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